Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 44 sur 47

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Sous-Offs

L’ordonnance .................................................................. 720

L’ORDONNANCE

 

 

Le coup de sonnette réveilla le couple et la femme dit : « C’est Courajod, » pendant que le lieutenant Vauversin, son mari, rejetait les couvertures, sans se lever, pourtant, tout drôle avec ses cheveux en moiteur, son visage ravagé de sommeil, couturé de grands plis roses, faits par le linge.

Il écarquilla sur la pendule de gros yeux d’un bleu parti-culier, voué à l’opacité, et murmura : — Six heures déjà ! Fi-nalement, il vira dans le lit, glissa sur le tapis, crispant ses doigts de pied pour saisir et tirer à soi, comme avec la main, ses pantoufles.

Puis il alla ouvrir la porte, en chemise, les jambes nues.

L’ordonnance fit le salut militaire, présentant, de la main gauche, une large enveloppe où les lettres imprimées alter-naient avec la suscription, tracée à la plume.

— De la part du chef, à qui le major l’a remise, mon lieu-tenant.

Alors il revint dans la chambre.

— C’est ma nomination officielle ; je t’avais bien dit : l’ordre est sorti au régiment il y a cinq jours, ma lettre d’avis arrive ce matin.

Et il se mit à la parcourir tout haut :… Ministre de la Guerre, informe M. le lieutenant Vauversin… promu au grade de capitaine… rejoindre son nouveau corps dans les délais réglementaires.

 

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Mais sa femme se rendormait, l’attention émoussée, il cria :

— Courajod !… un coup de brosse à mon pantalon et à mon dolman.

L’ordonnance parut, emporta les effets, tandis que l’officier attendait, mi-vêtu, assis au bord du lit. Il se résuma, monologuant :

— En sortant du rapport, le colonel, puis toutes les vi-sites que je n’ai pu faire hier…

Il cita des noms dans un ordre déterminé, comme une leçon apprise, un itinéraire ruminé depuis plusieurs jours. Puis se tournant vers sa femme :

— Dis donc, bichette, si tu préparais toujours les malles. J’aurais voulu partir demain, après-demain au plus tard… J’enverrai deux ou trois hommes de la compagnie pour aider Courajod.

Elle acquiesça d’un signe de tête, rêvant les yeux ou-verts.

Machinalement, il remontait un pan de sa chemise ; et il s’épila une cuisse, considérant ses pieds nus sur le tapis, avec intérêt.

Enfin Courajod revint et Vauversin s’habilla. Quand il fut prêt, avant de s’en aller, il renouvela sa recommandation.

— C’est entendu ; je compte sur toi pour les malles.

Il était sorti, on entendait son pas dans l’escalier, le bruit du sabre battant les marches.

 

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Alors M me Vauversin se pencha hors du lit, pour voir dans la pièce voisine, par l’entre-bâillement de la porte de communication ; et elle appela :

— Mimi !… mimi !…

L’ordonnance se montra sur le seuil, s’y arrêta, hésitant :

Mais elle ouvrait ses bras, se penchant davantage, ses seins blancs et fripés roulant dans la chemise, comme ces grappes de raisins conservées, l’hiver, en de petits sacs, au plafond des chambres.

Courajod descendit vers elle, lentement, sans entrain, et vint s’asseoir sur le lit, dans un creux qu’avaient laissé, en s’y appuyant les reins du mari. Et comme il restait là, l’air grognon, elle l’enlaça, l’attira sur sa poitrine.

 

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— Qu’est-ce que tu as, mimi ?

— Tiens ! si tu crois que je suis content !…

— Vrai ?… Vrai ?… Ça te fait de la peine, bien sûr ?

Elle se méprenait sur le sens de l’apostrophe et, renver-sant sur ses genoux la tête du soldat, elle l’enveloppa de ca-resses reconnaissantes.

C’était un Berrichon sec, imberbe, à profil de médaille, avec un petit œil rond, finaud, luisant de défiance, une bouche de paysan étroite, comme les doubles bourses qu’étrangle, au milieu, un nœud coulant.

Elle lui parla bas à l’oreille, sapant une résistance opi-niâtre, inaccessible aux prières, aux chuchotements entre-coupés de baisers.

— … La dernière fois…, tu peux bien…, sois gentil.

Mais il refusait, paresse et non-vouloir combinés. Il était levé depuis une heure à peine ; il ne passerait pas son temps à s’habiller et à se dévêtir, certainement. Alors elle céda. Il ne quitta pas même ses godillots dont les clous rayaient le bois de lit, au pied.

Leur fringale assouvie, ils ne restèrent pas aux bras l’un de l’autre, causèrent en amis, elle, vaguement solliciteuse encore, lui, détaché, sur le dos, les yeux au plafond.

Il demanda :

— Quand partez-vous ?

— Demain ou après-demain. Tu as bien du chagrin de me quitter ?

 

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Cette fois il fut brutal.

— Ça m’embête de refaire mon service à la compagnie, voilà ! déclara-t-il carrément.

Elle le regarda, saisie, éclairée enfin, et répéta :

— Ah ! oui… ah ! oui…

Mais il craignait qu’elle n’eût pas compris ; il s’expliqua.

— Dame ! Je n’ai plus l’habitude, moi ; je ne croyais pas que ça finirait ainsi, du jour au lendemain. C’est bientôt l’inspection générale ; ils vont m’en faire voir ! Ah ! je ne te cache pas : si j’avais su qu’il devait passer capitaine cette année, je n’aurais pas voulu être son ordonnance.

Il ne trouvait rien pour elle, pour elle qui recevait ces re-proches comme des coups, plus brisée par cette confession violente que par l’étreinte de tout à l’heure.

— Tu regrettes donc, méchant mimi… tu regrettes ?

Elle avait un faux sourire de câlinerie, un revenez-y de bête battue qui fouetta la colère du soldat au lieu de la faire tomber.

— Ça, c’est pas la même chose… Fallait toujours en ve-nir là, pas vrai, quand j’aurais été libéré, un peu plus tôt, un peu plus tard. Tandis que moi…

— Si on avait pu obtenir ton changement de corps, insi-nua-t-elle.

Mais il protesta :

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— Merci ! La garnison de Paris est bonne pour les or-donnances, et puis, j’ai des parents ici, chez qui je dîne tous les dimanches.

Elle reprit timidement :

— Et moi ?…

Il ne comprit pas, s’écria :

— Ah ! comme s’il était difficile de trouver un bros-seur !… Vous n’aurez que l’embarras du choix, là-bas, où vous allez !…

— Méchant, méchant mimi, qui croit qu’on le remplace-ra !

Et elle ajouta :

— Ah ! je comprends bien, va ! Les piquets, les gardes, les inspections, les marches, je ne vis pas depuis dix ans avec un officier sans savoir ce que c’est. Et je ne serai plus là pour t’adoucir le retour. Ah ! tu me feras penser à te donner des bandes de linge pour tes pieds ; j’ai coupé des mouchoirs hier toute la journée à ton intention.

Elle se frotta contre lui, murmurant :

— Dites qu’on ne pense pas à vous !…

Il s’était remis sur le flanc, si près de sa maîtresse qu’il lui parlait dans la figure. Et il prononça :

— Si seulement je pouvais compter sur le lieutenant qui remplacera M. Vauversin…

Même en leurs plus intimes épanchements, il avait gardé cette habitude de parler du mari respectueusement. Il lui

 

– 725 – donnait du Monsieur avec un reste de cette soumission du soldat dans la compagnie ; l’influence du galon réglementait l’adultère, l’enfermait dans la limite des débauches tran-quilles, jugulaire au menton, comme les hommes de service.

Mme Vauversin se récria, étonnée de n’avoir pas eu cette idée.

— Mais c’est vrai… Il te prendra.

— Oh ! ce n’est pas sûr, même… même avec un mot de recommandation, parce que son ordonnance le suivra peut-être. Il est riche, paraît-il ; si l’autre a bien l’habitude de leur ménage…

Elle se dégagea brusquement…

— Il est marié, tu le sais ?

Au fond des yeux, une seconde, elle regarda son amant, si étrangement qu’il s’embarrassa. Mais l’aplomb revenant, il dit doucement :

— Ah ! voyons, est-ce que je te parle de celui qui me remplacera, moi !

Elle fit : oh !… et, imperceptiblement, du rose lui monta aux pommettes ; puis, la voix changée elle gronda :

— C’est que je les connais, ces femmes riches ; il y a des exemples… Oh ! tu y as pensé, ne nie pas ; c’est pour cela que tu veux rester…

Il ricanait, sans se prononcer, jouissant de cette décou-verte faite par sa maîtresse elle-même. Et il évoquait la nou-velle venue, toute fine, toute élégante, ondulant dans une traînée de parfums. Même, la vision, par contraste, devenait

 

– 726 – adorable, au-dessus de ce lit foulé, souillé de sueurs noc-turnes, auprès d’une femme archi-possédée, point belle le matin, les yeux trop gros, les lèvres trop pâles, des taches de son criblant sa peau fine de rousse.

Et tandis qu’il souriait discrètement à ce rêve, la mal-heureuse imposait à sa pensée le voyage inverse, remontait à la source de leurs relations, au premier jour qu’elle s’était donnée. Elle en arrivait à trouver une douceur aux exigences du service réglant leurs tête-à-tête, à heures fixes ; à ce bruit du sabre, dans l’escalier, disant l’arrivée de Courajod, puis, un peu après, le départ du mari.

Le tableau déterminant l’emploi du temps journalier et que le lieutenant recevait tous les mois, ce tableau ne lui était plus indifférent. Elle le consultait. Et quand Vauversin s’écriait :

— « Comment ! deux heures d’exercice le matin, cette semaine encore ! » elle pensait : « deux heures d’amour ! » et exultait.

— Ah ! c’est bien vrai, c’est trop vite fini !

Comme elle sanglotait enfin, le cœur crevé :

— Oh ! tu sais, dit l’ordonnance, il ne faut pas quand même te tourmenter pour moi : je suis de la classe !

Elle pleurait dans sa poitrine, la palpait avec des mots que murmurent les femmes à l’heure de la séparation :

— Tu m’écriras ?… Penseras-tu quelquefois à moi ?… Promets-moi que tu n’auras pas d’autre maîtresse.

Mais la caresse se fixant, il eut une révolte, secoua l’amollissement imminent. Sautant sur le tapis, il ramassa les

– 727 – bas, le jupon, qu’il passa à sa maîtresse pour qu’elle se levât aussi. Quand elle fut habillée, ils se retrouvèrent autour des malles que le soldat faisait tranquillement, en étranger, tan-dis que Mme Vauversin, derrière lui, avait des hésitations d’amante boudée à qui un rapprochement semble possible encore. Agenouillé, il disposait, au fond d’une grande caisse d’emballage, les objets qu’elle lui remettait, évitant ses mains qu’il sentait prêtes à étreindre.

Un moment, elle se pencha sur lui, si près qu’il dut, pour lui échapper, plonger dans la caisse, gêné par ce souffle qui lui brûlait la nuque.

Alors elle eut encore une parole exquise :

— Viens nous voir… quand tu seras libéré… Tu peux bien passer par là en retournant chez toi… Ça LUI fera plai-sir.

Il répondit :

— Bien sûr ! nous nous sommes toujours bien accordés.

Il hésita une seconde, puis :

— Aussi, je ne crois pas qu’il refuse de me recommander à son successeur, si… si tu veux bien lui en dire deux mots…

Ils se regardèrent profondément ; – et ce fut lui qui bais-sa les yeux.

À neuf heures, les hommes qu’avait promis d’envoyer le lieutenant étant arrivés, le déménagement s’acheva.

M. Vauversin rentra pour déjeuner, radieux.

— J’ai vu le colonel. Ma réception au mess est pour ce soir ; rien ne s’oppose plus à ce que nous partions demain.

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Le repas expédié, il s’était réfugié en un coin de table pour envoyer quelques cartes P.P.C.

— Tu comprends, je voudrais avoir le temps de préparer un speech… la moindre des choses…

Ils étaient dans la chambre, tous les trois, dans cette chambre où ils avaient vécu si calmes, ces mois derniers, où ils avaient dormi, où ils avaient aimé, – tous les trois !

Courajod continuait d’emballer, Vauversin écrivait.

— Mon ami, ton ordonnance attend de toi un grand ser-vice… qu’il n’ose te demander, dit tout à coup la femme, une main posée sur le dossier de sa chaise.

L’officier se retourna, la plume haute.

— Courajod a bien tort ; lui ai-je jamais rien refusé d’accordable… ?

Il ajouta : « … réglementairement, » un de ces mots de métier qui viennent aux lèvres, inconsciemment, comme le grain de café dans les crans de la manivelle qui moud.

Le soldat s’était arrêté de clouer, réenvahi par le respect de l’uniforme, tout à fait paralysé par le troisième galon qu’il voyait pour la première fois sur la manche de Vauversin. La jeune femme attendit deux secondes, puis reprit :

— Courajod désirerait être accrédité par toi auprès du lieutenant qui va te remplacer… Il est de la classe ; il a l’habitude d’un petit ménage comme le nôtre ; tu compren-dras qu’il lui serait pénible de rentrer dans la compagnie pour y faire son service.

— Mais parfaitement, parfaitement ; c’est très facile.

 

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— Eh bien ! si… tu écrivais un mot,… tout de suite, afin de ne pas oublier.

Il prit une de ses cartes et, sous son nom, il traça :

« … En souhaitant la bienvenue à son camarade, se permet de lui recommander le soldat Courajod, son ordon-nance depuis dix-huit mois.

« C’est un garçon dévoué, propre, dont les services peu-vent être appréciés d’un officier marié. »

Il signa, puis, élevant la carte vers sa femme :

— Est-ce cela ? demanda-t-il.

 

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Comme elle avait lu, par-dessus son épaule, pendant qu’il écrivait, elle dit tout de suite : « Oui. »

Alors il mit la carte sous enveloppe.

— Tenez, Courajod, vous confierez ceci, de ma part, au sergent-major, qui le conservera jusqu’à l’arrivée de mon successeur.

L’ordonnance s’avança, remerciant gauchement, n’osant regarder sa maîtresse tombée sur une chaise, derrière son mari, et larmoyant doucement dans son mouchoir.

Et il s’en alla, à reculons, saluant militairement, plu-sieurs fois.

— Oui, mon lieu… mon capitaine ; merci, mon capi-taine.

Mais Vauversin avait perdu le fil de son speech.

Il se relut. Un mot aimable à son colonel, un encore à son chef de bataillon ;… l’adieu à tous.

Il chercha une minute, les yeux en l’air, puis, d’un jet, brouillonna la queue d’une phrase commencée : « … où il a la précieuse joie de ne laisser que des amis.

« Je bois au régiment. »

 

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.

 

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