Sous-Offs
Le Motif .............................................................................. 620
LE MOTIF
Nous arrivâmes à Versailles le 18 septembre.
Depuis Mareil, notre étape de la veille, que nous avions quittée le matin à cinq heures, la pluie nous battait une marche monotone, énervante, déterminant cette allure de troupeau, machinale et pressée, qu’ont les régiments au pas de route sous l’orage.
Cependant, une embellie, avant d’atteindre Versailles, permit de soigner l’entrée dans la ville, musique en tête, pas accéléré, les capotes trempées tombant à plis rigides sur des pantalons boueux, les képis déformés, exhaussés, figurant vaguement des bonnets de forçats, matricules. Le long de la colonne, des ordres se répétaient.
— La tenue… rectifiez la tenue !… une attitude mili-taire !… Au pas !… Levez la tête !… Le corps droit… Une… deux !…
Depuis quinze jours, c’est la même chanson chaque fois que nous traversons un village, après une marche forcée, et je me suis toujours demandé pourquoi les colonels n’ordon-naient pas aussi le « sourire sur les lèvres » de l’hercule qui a soulevé des poids toute la journée.
Au lieu de rassemblement, sur la place d’Armes, les compagnies attendirent le retour du logement.
Quand les fourriers arrivèrent enfin, on forma le cercle ; la distribution des billets achevée, les hommes se dispersè-
– 620 – rent, nez au vent, dans le quartier affecté au régiment, – les faubourgs.
Les gens chez qui je me présentai, – des commerçants, – préféraient user de la latitude qui leur était laissée de nous envoyer à l’hôtel. À contre-cœur, ils lâchèrent quarante sous, avec le charitable conseil de me hâter si je voulais trouver un lit, car à leur imitation, nombre d’habitants avaient dû se dé-charger sur les logeurs du soin de nous coucher. Et je redes-cendais, de méchante humeur, la longue rue, lorsqu’un ser-gent de ma compagnie m’aperçut fortuitement, en se mettant à la fenêtre, et m’appela.
— Tu n’as rien trouvé ?
— Non.
— Ma foi, j’ai un billet pour deux sous-officiers, je suis seul…
Il était au premier étage, il se pencha sur la rue, baissa la voix les yeux clignés en confidence, le rire muet.
— Attends ! Je vais demander… par politesse, tu com-prends.
Il ajouta :
— Sois tranquille,… c’est franc ! une de ces locutions concises de troupier enfermant une colère, une misère ou une joie.
Il rentra, reparut à la fenêtre deux minutes après, avec un gros homme en long gilet noir à manches, un bon enfant tout rond de corps et d’allure.
Et ce fut celui-ci lui-même qui cria :
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— Comment donc ! Montez tout de suite… Je crois bien qu’il y a de la place pour deux ! On vous attendait d’ailleurs ; l’employé de la mairie nous a annoncé deux soldats.
Il était en haut, sur le palier, la main ouverte, la face élargie de satisfaction. Il raconta qu’il avait demandé une heure à son patron, abandonné ses outils de serrurier pour venir recevoir ses soldats… Lui n’avait pas servi.
— C’est ça qui m’a valu l’exemption, dit-il en tapant joyeusement sur sa bedaine… Je crois bien qu’ils ne m’auront pas non plus pour les vingt-huit jours… Hein ! c’est farce à mon âge, un ventre pareil ?
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Il nous aidait à nous déséquiper, offrait des dossiers de chaises à nos tuniques, du cirage à nos souliers, du savon et de l’eau à notre crasse, avec un empressement inquiet, teinté de respect.
La pièce était toute petite, encore étrécie par des planches de repasseuse sur ses tréteaux ; et sur les planches, à côté des fers alignés, du linge plié proprement, finement tuyauté, sentant bon, protestait de toute sa fraîcheur contre notre envahissement sale et puant. C’était à la fois l’ex-pression d’un hautain mépris du blanc pour nos rouges odieux, et cette douce gaieté des veilles de fête qu’il épand dans les simples intérieurs.
Derrière une porte de communication close, un étouffe-ment de voix et de pas trahissait la vie, le ménage refoulé là par nos exigences.
— Vous dînez avec nous, hein ? Convenu, dit le serru-rier. Ma femme va vous servir un morceau en attendant. Après une trotte comme celle que vous venez de faire, et par ce temps de chien, pas besoin de demander si vous casserez volontiers une croûte en séchant un verre.
Justement sa femme entra, rapportant un fer. Alors, quand on se fut salué, il renouvela ses instructions.
Elle s’était arrêtée au milieu de nous, de ces sueurs d’hommes traînant sur les meubles. Grande et grasse aussi, d’une ossature puissante, l’air rudement honnête, elle n’avait de fort beau que de larges yeux noirs et remarquablement cillés, dans une tête de cheval, fière et paisible.
Elle jeta autour d’elle un regard d’ordre, de femme en-tendue aux choses de la propreté.
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— Je vais mettre vos vêtements devant le feu, dit-elle. Je repasserai la doublure ensuite, afin que vous n’en ayez pas l’humidité sur le dos.
Puis, sans simagrées, du même air posé, elle servit la collation : des œufs et de la charcuterie, avec un consommé.
— Ah ! on ne pâtit pas ici ! constata plaisamment le ser-rurier. D’ailleurs, rien qu’à nous voir !…
Il s’exhibait, désignait sa femme du coin de l’œil.
— On ne lèche pas les murs, sûr !
Une grosse sympathie, d’une surprenante délicatesse d’éléphants, éclatait dans cet accueil d’ouvriers aisés, francs du collier ainsi que du cœur.
On trinqua, et notre hôte s’en allait quand, à la porte, il se ravisa.
— J’oubliais ; ne faites pas attention à la vieille. Elle a des idées… Maria vous dira… Tu leur diras, n’est-ce pas ? D’abord vous ne la verrez peut-être que ce soir : elle bouge à peine.
Et il partit enfin, sur un acquiescement de la jeune femme.
Réconfortés, rappropriés, nous décidâmes une prome-nade dans la ville, autant par discrétion que pour tuer le temps jusqu’au soir.
Dehors, nous nous regardâmes en souriant, avec la satis-faction nuancée d’étonnement du soldat bien traité.
Ah ! c’est qu’elles se suivaient sans se ressembler, les ré-ceptions, depuis vingt jours.
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Les petits, voire les pauvres gens, les ouvriers aussi, ceux-là se montraient presque toujours accueillants, ouverts au soldat, sans la défiance innée du fermier, la lésine du pay-san, les singeries du bourgeois et l’affairement du commer-çant troublés, l’un dans sa digestion, l’autre dans ses tripo-tages. On se les rappelait les gîtes de Normandie ! Les vi-sages de bois chez le cul-terreux parti aux champs et ren-trant à la nuit, bien que prévenus de notre arrivée ; les portes des celliers, des armoires, des chambres, ces portes ostensi-blement fermées ; le cidre, oui, un verre de cidre refusé sous prétexte de contrôle d’agents du fisc.
— Y faudrè le donné… Nous ne pouvons point ; c’est pas à nous ici…
Et la faction du paysan devant les granges, les trous à porcs, les étables, sous les greniers, la nuit, par peur du pil-lage ou du feu !
Dans les villes, autre gamme. Il fallait affronter les bras au ciel des femmes seules ou des vieux, taxant la Mairie de partialité, pendant que le soldat se morfond, sac au dos.
Oh ! des sourires de bienvenue, oui, parfois. Des fatigues trouvant la couverture faite ; le salut au soldat qui arrive, dans la table mise, au soldat qui passe dans le vin offert, au soldat qui part dans le bidon et la musette bien remplis.
Et la caresse, combien douce celle-là, des parents qui ont un fils à l’armée !
Les mères questionnent : — Est-ce chez vous comme il nous a dit que c’est chez lui, monsieur ?
On sent que le regard attaché sur soi ne vous voit pas, vous, met votre uniforme sur d’autres épaules : un égoïste
– 625 – dévêtement de tendresse, tels des baisers dont on n’aurait que le bruit.
À travers l’apitoiement maternel, les doléances puériles, les naïvetés, des coins de sentiments adorables transparais-sent ;… tandis que le père, bourru, d’une rudesse qui veut être virile, honteux et touché de ces révélations de cœur, grogne :
— C’est bon, parbleu ! Tu n’apprends rien à monsieur ; et puis c’est pas une fille… ton petit !
Qu’on était bien là, le bon gîte et les braves gens, tout sourires et tout larmes, larmes tremblant une minute au bout des cils et tout de suite bues, – parce que ce sont les meil-leures ! Tout cela nous revenait maintenant, à la veille d’arriver à Paris, où nous allions tenir garnison.
Bien soldats, en ceci que nous étions tout à l’impression du moment, nous exagérions plutôt les tons clairs du ta-bleau, sous l’influence des bontés de nos hôtes, présente-ment.
— Un nom prédestiné, d’ailleurs, m’apprit mon cama-rade, Gâteau, Mme Gâteau… Et bien connue ; on m’a tout de suite renseigné au vu de mon billet. C’est la vieille, sans doute, dont il a parlé… Ils sont chez elle, la fille et le gendre.
Quand nous rentrâmes, le serrurier nous attendait.
— Ça n’est pas prêt ; nous avons le temps d’aller pren-dre l’apéritif, dit-il.
Nous vîmes bien que, comme ses voisins, il s’était mé-nagé la joie de sortir avec nous, de montrer ses soldats, comme il disait, en nous enveloppant d’un geste d’orgueil inoffensif et de fière protection.
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Il en avait deux ! Il insinuait même que la municipalité eût pu lui en envoyer trois sans qu’il se plaignît. Et il répri-mait à peine une méprisante pitié à l’endroit des gens qui n’hébergeaient qu’un militaire, fût-ce un officier.
Il s’était arrêté pour donner une poignée de main à un gros homme qui passait, vite.
Et quand celui-ci se fut éloigné, le serrurier s’exclama :
— Vous n’avez donc pas vu ? Je l’ai retenu exprès. Il a mis ses soldats à l’hôtel. Un salaud !…
« Il les a reçus sur le palier parce qu’on a ciré les par-quets chez lui, hier. Et pas d’argent, vous savez !… Il paiera lui-même le logeur afin de n’être pas carotté… Un salaud, je vous dis.
Il nous le nomma : un maître maçon.
Aussi bien, à cette heure, le quartier semblait avoir bu le soldat. Et il n’en gardait, ce faubourg, qu’une haleine plus forte, de puissants renvois et comme une chanson d’ivresse passagère.
Pour nous c’était bien différent de l’animation du can-tonnement, à l’arrivée. Point de ces paquets d’hommes au-tour des cuisines improvisées ; point de verdures éclabous-sées de garance, dans ce viol de la campagne par la force brutale, étendant ses épaisses capotes et son linge sur les ga-zons, – comme on étouffe quelqu’un. Les odieux faisceaux en permanence marquant la prise de possession, avaient aussi disparu. Aux portes, dans les embrasures, des faces riaient, des flâneries déambulaient, des surprises indigérées, béaient encore.
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Et les mêmes questions se croisaient, au hasard des ren-contres.
— Es-tu bien ?
— Et toi ?
Des habitants, en grand nombre, avaient gardé le soldat, le traitaient, bien qu’il lui fût dû simplement le coucher.
D’aucuns demandaient à des voisins de leur en céder un.
Mais les enviés étaient les hommes qui trouvaient à la fois la table et le lit. On se montrait la maison, l’hôte. C’était toujours là qu’on avait été « le mieux ! »
Chez le marchand de vins où nous échouâmes, devant le comptoir, la conversation continua de s’enfermer dans le cercle des choses de la caserne que nous sassions complai-samment, mon camarade et moi, au gré d’un auditoire atten-tif.
On ne nous interrompit que pour rappeler un fait à notre ami, à demi-voix. Mais il se défendait… Et comme, à notre tour, sans savoir rien, nous insistions pour qu’il s’expliquât :
— La mère vous racontera cela ce soir, c’est probable, dit-il. Seulement, n’y faites pas attention ; elle radote un peu.
Mais comme j’étais resté en arrière quand nous sor-tîmes, le patron du débit m’arrêta et touchant mon galon du doigt :
— C’est pour ça qu’il n’a pas voulu parler… C’est un sergent qui a fait passer au conseil le fils à Mme Gâteau… une forte tête.
Nous rentrâmes. La soupe fumait sur la nappe.
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La jeune femme fit un signe à son mari et dit :
— Viens chercher maman.
Ils disparurent ensemble dans l’autre pièce, ramenèrent sur un fauteuil, mi-porté, mi-traîné, une vieille femme hydro-pique à qui sa fille ressemblait étonnamment. C’était la même charpente, mais chez celle-là, déformée, caricaturale, avec une chair molle et comme fondante, rappelant ces char-lottes dont l’intérieur crémeux s’effondre et s’étale, quand le couteau a entamé les biscuits qui le contiennent.
— Mettez-vous là, maman…
Ils l’installèrent, lui nouèrent sa serviette autour du cou.
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Alors elle leva les yeux, nous aperçut en face d’elle et murmura :
— Ah ! ce sont… ce sont des sergents… Vous ne m’aviez pas dit…
Il y eut un silence pénible. Comme je regardais la bonne femme, à la dérobée, je la vis qui pleurait doucement dans sa soupe.
Le gendre s’agitait sur sa chaise, jouait de la cuiller dans son assiette, comme les enfants qui veulent cacher une faute. Mais tout d’un coup la vieille s’arrêta de manger… ; et elle restait devant son couvert, à pleurer plus abondamment, si-lencieusement toujours, de grosses larmes qui roulaient le long du nez, dans une rigole comme en creusent, pour long-temps, de violents orages… Il semblait qu’on les entendît, ces larmes, tomber sur la porcelaine !…
Nous nous regardâmes…
Alors la fille intervint, mais sans colère.
— Voyons, maman, voyons… ces messieurs…
Elle répondit :
— Je sais bien. C’est plus fort… plus fort que moi !
Le gendre haussait les épaules, nous versait à boire fé-brilement pendant que sa femme répétait en passant derrière lui, pour desservir :
— J’étais bien sûre : je t’avais prévenu.
Le repas s’acheva cependant. Bien que je me fusse pro-mis de dépouiller le militaire et son insupportable fatras de niaiseries, l’ignorance obstinément solliciteuse de notre hôte
– 630 – nous fit abandonner toute réserve, assez facilement, il faut l’avouer.
Car le soldat est le premier que fronde le terme de com-pagnonnage : parler manique, si l’on en retient l’acception vulgaire qui a crédit dans le peuple. Il y a là, sous l’uniforme surtout, une nostalgie de la crasse et de la stagnation, une rumination de chicotins bien étonnante, en ce sens qu’elle n’arrache pas toujours une grimace au patient, à l’encontre du proverbe qui prétend qu’on ne peut mâcher amer et cra-cher doux.
Nous avions déjà circulé, – en y traînant notre ami après nous, pour son édification, – dans la hiérarchie, la discipline, l’emploi journalier du temps, lorsque, je ne sais comment, nous en arrivâmes au chapitre des punitions.
Nous abordions les modifications essentielles que le dé-cret du 28 décembre 1883 avait introduites dans le service intérieur : remplacement de la salle de police par la consigne à la chambre pour les sous-officiers ; mais, en revanche, abo-lition de leur droit d’infliger la salle de police, sauf en des cas déterminés.
Nous en étions là, quand mon camarade fit innocem-ment une remarque que j’entendais pour la vingtième fois.
— Les hommes se fichent des quatre jours de consigne que nous leur portons, vous comprenez… seulement, qu’ad-vient-il ? C’est qu’on rédige « le motif » en conséquence.
Il constatait le fait, sans acrimonie, seulement pour indi-quer que souvent le gradé compensait la faiblesse de la puni-tion par la gravité du motif, estimant celle-là peu propre à lui donner immédiatement le puéril orgueil de l’autorité satis-faite.
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Au fond pourtant, le principe une fois admis constituait un raffinement pour la roguerie en exercice. Et dans cette punition suspendue sur l’homme pendant plusieurs jours quelquefois, s’il arrivait que, hiérarchiquement, le général prononçât en dernier ressort, – dans cette torture d’une ré-pression progressivement surcrue, un infime caporal trouvait une jouissance, le rehaussement des droits minces que lui confère le règlement.
Mais mon camarade avait à peine lâché sa phrase que je vis l’hydropique pâlir et repleurer en avalant ses larmes, comme si elle en voulût ménager la provision dont elle sen-tait avoir besoin encore.
— Maman !… s’écrièrent ses deux enfants.
— Non, je ne peux pas, fit la vieille ; quand j’ai entendu monsieur parler de ce motif… vous savez, comme il dit qu’on le porte, j’ai revu le petit, toute son histoire.
Elle s’arrêta une seconde pour se tamponner les yeux, et reprit :
— J’ai eu un fils soldat comme vous, messieurs. Il a pas-sé au conseil de guerre et failli être fusillé pour avoir frappé un sergent… La peine fut commuée en cinq ans de travaux publics… Ça l’a tué tout de même… Il est mort là-bas !
Elle ne pleurait plus, tragique dans son immobilité, avec son grand visage à chairs molles, comme trempé de larmes, délayé dans la douleur.
Elle continua :
— Vous voyez que j’en puis parler, moi aussi, de la ca-serne. Je l’ai traversée ; j’en ai vu des galons et des culottes
– 632 – rouges pour sauver le garçon… Ah ! misère !… Ils ont connu, ici, une mère Gâteau un peu nouvelle !…
« Tenez, j’ai là encore, – donne-la, Maria, – la dépêche du petit. Nous dînions, comme aujourd’hui,… tu te rap-pelles ? – « Maman ! une dépêche de Jules », qu’elle me dit. – Il vient en permission ? que je réponds.
« Elle lit la dépêche ; je la regardais, je la vois ouvrir des yeux… des yeux, en même temps qu’elle devenait toute blanche. Je lui crie : — « Passe-moi ça !… » D’ailleurs, voi-là…
Elle nous tendait la dépêche, par-dessus la table. Il y avait :
« Viens tout de suite, maman ; – bousculé un sergent ; – plainte en conseil. »
— « Plainte en conseil », vous comprenez, nous ne sa-vions pas, nous, – deux femmes… Je descends chez un voi-sin qui avait été soldat ;… je lui montre la dépêche. Il fait. « Diable ! c’est sérieux, mère Gâteau ; on ne plaisante pas avec ça au régiment. Allez voir ses chefs. Il n’est peut-être pas trop tard pour arrêter l’affaire. »
« Il était à Rouen, dans la ligne. Je pars le soir même. J’arrive à deux heures du matin à la porte de la caserne. – « C’est moi la mère de Jules Gâteau, » que je dis au caporal qui m’avait ouvert. Ah ! si vous aviez vu !… Tout le poste était sorti, se pressait autour du sergent qui m’expliquait que je ne pouvais voir le petit, en cellule depuis le matin.
« À la fin, il a envoyé un homme chez des chefs qui avaient peut-être de la lumière dans leurs chambres…
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— L’adjudant ou l’adjudant-major de semaine, dis-je.
— C’est cela… Et comme l’homme affirma qu’ils étaient couchés, on se risqua à me laisser parler au petit, deux mi-nutes, au seuil de sa prison.
« Il se défendait… Non, jamais, voyez-vous, je ne croirai qu’il mentait. Ce sergent, ce sergent qui l’avait puni, – un Auvergnat, – passait pour une rosse… Ses camarades en convenaient. Simplement parce que Jules était Parisien, et bien qu’il ne regimbât jamais, cette brute l’avait baptisé : la forte tête, avec une conviction telle qu’il était arrivé à la faire partager aux officiers. D’ailleurs, il se chargeait, disait-il, « d’en faire voir à ceux de ces oiseaux, qui lui passaient par les mains. »
« Alors les corvées, la consigne, les inspections à tout bout de champ… une entre autre… tous les jours : l’inspection avec la garde, sous prétexte de malpropreté… Vous savez ça mieux que moi. »
Nous le savions, en effet… C’est, de toutes les punitions, la plus légère et la plus tyrannique peut-être. Elle s’inflige surtout à l’homme qu’on veut embêter… Incessante, elle re-nouvelle journellement le supplice de l’astiquage entre les exercices, tous les boutons, tous les cuirs et toutes les cou-tures… la terreur des samedis rendue quotidienne, affolante, d’autant que, – des gradés l’avouent, – il est facile, de tou-jours trouver quelque chose à redire.
Cela, nous le voyions, pendant que la bonne femme poursuivait :
— Le petit me raconta tout. – Si tu savais, maman, je l’avais sur le dos continuellement. Je rêvais de lui, la nuit.
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Quand, dans son service de semaine, il traversait la cham-brée, au réveil, il me mettait debout, – d’un regard…
« C’était comme s’il m’avait passé sa main toute froide sur les épaules.
« La dernière fois, voilà. À la contre-inspection du sa-medi, pour les mal notés, le sergent ne trouvant rien à redire à la tenue du petit, s’avisa de lui ordonner de se déchausser et de montrer ses pieds…
« Messieurs, vous ne savez pas, j’ai connu mon garçon, peut-être… Il était d’une propreté, vous n’avez pas idée… C’était aussi la première fois qu’on exigeait cela de lui, et il sentait bien le parti pris de le vexer, devant ses camarades. Il s’étonne, discute, et comme le sergent s’avançait, se baissait, il le repousse d’un geste… d’un geste gamin… comme qui di-rait une gifle qui ne ferait point de bruit : ceci…
Et la vieille éloigna d’elle, un peu vivement, de sa main ouverte, la tête de son gendre, qui s’était prêté à cet exemple sans y être invité, en homme habitué à cette pantomime.
C’était bien, en effet, l’imposition de mains du voyou pa-risien, appuyant à la tempe la paume qui tamponne habituel-lement le buste dans un mouvement de défense instinctif.
La conteuse reprit :
— Le sergent se redressa, dit simplement :
« Vous, la forte tête, je vous porte quatre jours… avec le motif. »
« Et il les porta.
« Le motif, c’était :
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« Lorsque ce sous-officier lui faisait une observation, l’a frappé au visage. »
— Hein ? le chameau !… s’écria le serrurier.
Et, à son tour, sa femme intervint pour noter qu’avant l’arrivée de sa mère, les camarades du sergent, ses supé-rieurs mêmes, l’avaient engagé à lever la punition ou à en modifier le libellé.
— me Devant moi, messieurs, continua alors M Gâteau, dans le bureau du sergent-major, le capitaine du petit a fait venir cette crapule d’Auvergnat.
« Je vois encore ce capitaine, un petit, pas jeune, dont la grosse moustache disait toute sorte de choses dans sa face muette. Il m’avait d’abord présentée, ah !… rondement.
« — C’est la mère du soldat que vous avez fourré de-dans… la forte tête de la compagnie. Je n’aime pas les his-toires où les femmes sont mêlées… Enfin, je ne puis pas em-pêcher madame d’intercéder pour son fils. Maintenez-vous la punition que vous avez infligée à Gâteau ?
« L’autre répondait toujours :
« — Oui, mon capitaine, parfaitement, mon capitaine, – droit comme une bûche.
« Alors je l’ai supplié… J’ignore ce que je ne lui ai pas dit… Il me venait à l’esprit des choses que je ne savais pas au fond de la grosse bête, sans instruction, que je suis. La moustache du capitaine remuait, comme s’il avait mangé en m’écoutant ; et il faisait les yeux qu’on a chez le photo-graphe, quand on fixe leur machine trop longtemps.
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« Enfin Jules ne l’avait peut-être pas frappé, – bousculé seulement. Les hommes de la chambrée n’avaient pas enten-du le bruit du soufflet.
« — Je maintiens le motif, dit le sergent.
« Et comme il s’en allait, congédié par le capitaine, je l’entendis murmurer :
« — Ils veulent me coïonner, mais j’aimerais mieux me laisser couper ce que j’ai au derrière que de lever ces quatre jours-là !
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— Maladie ! interrompit encore simplement notre hôte, mais avec une si louable conviction que nous ne pûmes nous retenir de sourire à cette exclamation rompant le charme, l’émotion concentrée de ce drame, qui tirait ses effets de l’intensité d’une évocation paisible, sans gestes.
Pendant que parlait la vieille, déroulant l’action, nos souvenirs personnels posaient le décor, faisaient évoluer les personnages dans un milieu approprié. Le type du galonné portant le motif, inflexiblement, la brute armée de quatre jours et les brandissant comme une trique, – nous connais-sions cela.
Vint une minute où nous nous regardâmes, mon cama-rade et moi, avec l’étrange tentation, surprise au fond de nos prunelles, d’arracher violemment et de cacher dans nos poches nos galons de sous-officiers. Un réveil de pudeur nous soufflait ce qui eût été convenable, pour reconnaître cette hospitalité : asseoir à cette table non plus des parents du meurtrier, mais des frères de la victime.
Depuis que je les portais, c’était la seconde fois que ce mépris des insignes me saisissait. Ils me liaient les bras, ex-pliquaient très bien ce dépouillement rapide de la tunique ou de toute marque distinctive, souvent observé dans les ca-sernes, chez le gradé soucieux d’opposer une poitrine à une poitrine et de vider virilement une affaire d’honneur que la hiérarchie militaire change en vengeance basse ou en assas-sinat.
Ce jour-là, je considérai bien décidément la discipline comme un des déguisements de la lâcheté, quand ce n’est pas la gymnastique de l’abêtissement.
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Je ne sais si nos hôtes pressentirent en nous cette honte et cette révolte, mais, sur un signe de ses enfants, la bonne femme s’arrêta, s’efforça de nous mettre hors de cause.
Et comme nous demandions la fin de l’histoire, elle la dit brièvement : ses démarches aboutissant à une grâce qui en-voyait son petit mourir loin, misérablement.
— Il y a de bons chefs, certainement. Vous ne feriez point cela, vous, reprenait la mère Gâteau, s’évertuant à ef-facer la mauvaise impression que son récit avait produite sur nous.
Ce fut, d’ailleurs, leur souci à tous. Malgré nos protesta-tions, les jeunes gens nous abandonnèrent leur chambre. Ils couchèrent chez des amis, cette nuit-là.
Mais au chevet du lit que nous partagions, nous trou-vâmes une photographie encadrée : le petit Jules, imberbe, souriant, ensaché dans une capote trop large, l’air doux.
Toute la nuit je sentis peser sur moi le sourire de la « forte tête ». Puis, je rêvai que chaque homme appelé sous les drapeaux y apportait son cercueil. La feuille de route pour le cimetière était signée par ses chefs… Et les humbles deux jours du caporal étaient les deux premiers coups de bêche donnés dans la terre commune !
Au matin, vers quatre heures et demie, le couple revint pour nous réveiller et nous servir la collation avant le départ.
Notre bidon et notre musette étaient lourds…
— Nous n’avions pas dit à la mère que vous étiez ser-gents, nous apprit le serrurier en nous reconduisant. Elle au-rait voulu vous mettre à l’hôtel… Et je tenais à vous garder, parce que c’est toujours une distraction, n’est-ce pas ? et que
– 639 – le soldat est heureux d’être bien accueilli. Faut pas lui en vouloir, hein ?…
Une demi-heure après nous repassions, musique en tête, devant notre gîte… Les Gâteau étaient là, un dernier salut aux doigts.
À cette minute nos regards s’abaissèrent sur nos ga-lons… La pluie de la veille, l’usure aussi, avaient mangé l’or… La trame apparaissait en mince filets rougeâtres, – comme du sang pâli, mais ineffaçable.
Sur les trottoirs un murmure courut : les braves gens !
Et telles étaient nos pensées, que l’écho de cette accla-mation c’était, en nous, simplement, le mot du serrurier :
— Maladie !…
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