Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 43 sur 47

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Sous-Offs

Le Chien au Quartier ..................................................... 712

LE CHIEN AU QUARTIER

 

 

À la cantine des adjudants le déjeuner se prolongeait. Un seul d’entre eux, au bataillon, assistait à la marche militaire et là-haut, au Fort, des quatre compagnies qui y étaient déta-chées, il ne restait que les malades, réunis dans la salle de vi-site, les cuisiniers, les hommes de garde et le peloton de pu-nition. À table, les trois adjudants s’oubliaient avec, à la fois, la joie et l’embarras de cette après-midi de liberté qu’ils ne savaient comment employer. Ils paressaient bienheureuse-ment dans la fraîcheur de leur salle nue, à plancher bitumé, et dont les murs, blanchis à la chaux, étaient enduits de gou-dron à hauteur de plinthe.

Dehors, une température de four et ce silence, ce silence lourd qui devient presque solennel dans les lieux où il est inaccoutumé. Au delà du fossé intérieur, dans l’espace com-pris entre le Fort et la poudrière, sous le soleil de midi tapant d’aplomb, les hommes punis de prison viraient comme des bêtes lasses. Ils s’arrêtèrent, et la voix du sergent chargé de leur surveillance jeta, distinctement, les commandements du maniement des armes en décomposant :

— Reposez… armes !… Un !…

Puis des sabots de cuisiniers sonnèrent sur les dalles ; et il y eut un grand bruit de ferraille, les couvercles des ga-melles, balancés au bout des chaînettes, s’entre-heurtant à la cadence du pas de l’homme qui les transportait. Sur un banc, un homme de garde chantonnait pour s’endormir, avec un balancement de jambe et un dodelinement de nounou.

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Une fenêtre s’ouvrit et la femme du gardien de batterie, une créole huileuse, lança dans le fossé ses eaux de toilette.

Tout de suite après la voix du sergent compta : Deux !…

Et le Fort, à nouveau, s’enveloppa de silence.

Les adjudants achevaient leur sixième partie de piquet, parmi les fioles qui avaient suivi le café et que le garçon de cantine montait incessamment. Derrière eux jugeait les coups l’adjudant-portier-consigne, un gros homme apoplec-tique, blanchissant.

— Faisons-nous le champagne ? proposa tout d’un coup l’un des joueurs, le dernier perdant.

Mais les autres hésitaient, en considération des six francs que coûtait la bouteille.

— Et puis c’ est de l ’ eau de seltz, dit un des sous-officiers.

Alors le portier crut devoir intervenir.

— J’ai de la « fine » excellente, insinua-t-il.

À l’insu du cantinier il débitait des liqueurs, en sourdine, cette concurrence n’étant pas autorisée.

— Bah !… va pour le champagne !

Ils avaient rapproché leurs chaises, l’attention ranimée par l’alcool et l’importance relative de l’enjeu.

Le cantinier venait d’apporter la bouteille lui-même ; et il restait là aussi, intéressé, inquiet de savoir qui la paierait, car à deux adjudants sur trois, il avait ouvert un compte, une

 

– 713 – plaie maligne qu’ils entretenaient, d’une guérison hasar-deuse.

Mais on dut, tout de suite, renouveler la provision, insuf-fisante pour les cinq hommes.

Et le champagne bu, le portier-consigne offrit un petit verre de vieux cognac, la politesse du prêté-rendu dissimu-lant mal chez lui l’entregent du placier en vins incitant à la dégustation.

Alors, entraîné, le cantinier fit servir des consommations variées.

Aussitôt les cartes furent traitées négligemment. Les joueurs criaient des coups fantastiques, enfonçaient leurs le-vées dans la table de ce triomphant geste qu’ont les paysans lorsqu’une heureuse série leur échoit.

— Le biribi ! la belle au biribi ! s’écria un adjudant.

Les deux autres acceptèrent, déjà ivres, recevant alter-nativement le cornet et les dés que des sirops poissaient.

Et tandis qu’ils s’évertuaient à additionner leurs points, le portier-consigne, qui s’était réfugié dans l’embrasure de la fenêtre, fit tranquillement cette remarque :

— Votre sergent de planton a encore laissé entrer au quartier ce petit chien blanc qui rôde autour du Fort depuis plusieurs jours.

— Je crois bien, c’est nous qui le nourrissons, dit le can-tinier. Ma femme en a eu pitié : il était maigre, vous n’avez pas idée…

L’adjudant de semaine venait de perdre ; il se leva :

 

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— Chien blanc,… où ça ?…

Ils se précipitèrent tous vers la fenêtre. Dans l’herbe, en boule, le chien faisait une tache claire immobile.

— Ah ! la rosse de sergent ! Je vais le régler.

Il cria :

— Un homme de garde !… Puis, soudain, son œil trouble s’éclairant d’une inspiration :

— Non !… Attendez… je le descends, vous allez voir ça !

Il sortit une minute, titubant, revint avec son revolver et quelques cartouches retrouvées au fond d’un tiroir.

— Ma tournée contre une des vôtres que je le descends, proposa-t-il.

Ils se regardèrent tous les cinq, congestionnés.

— Ça peut se faire, prononça gravement le portier-consigne, moins soûl, après un coup d’œil connaisseur donné au chien toujours peloté dans l’herbe.

L’adjudant qui était de semaine chargea son arme, s’effaça, ploya le bras ; mais il visait mal, par à-coups, la main fébrile.

La balle se perdit dans le gazon teigneux, à deux mètres du but.

Le chien s’était levé, cependant, surpris par la détona-tion. Il regarda autour de lui, s’en alla tout doucement, la queue basse.

— Tir sur cible mobile. Attention… feu !…

 

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L’adjudant lâcha son second coup, sans plus de succès. Alors il passa le revolver à un de ses camarades.

La nouvelle détonation avait arrêté le chien. Il restait là, le nez en l’air, l’oreille dressée, tandis que le poste, informé du concours qui était ouvert, venait y assister sur le pont-levis intérieur.

Les cuisiniers, d’ailleurs, avisés de l’événement, quit-taient aussi leur marmite ; à la fenêtre de la salle des conva-lescents, trois rangées de têtes, comme en un massacre, étaient étagées ; et à travers les barreaux épais, dans une mentonnière, une large face crevait d’aise, enflée jusqu’à la caricature par une carie dentaire avancée.

Sur un signe des tireurs, les prisonniers, du même pas de bête au labour, venaient de s’arrêter dans l’angle gauche, de-vant les cuisines ; et ceux-là encore étaient de la fête, sem-blant rendre les honneurs, un jour d’exécution.

La créole elle-même reparut à sa fenêtre, s’y accouda pour mieux voir, avec un rire muet de ses grandes dents jaunes.

Deux cartouches furent encore brûlées sans résultat.

Le portier-consigne, navré de cette inutile dépense de poudre, envoya chercher sa carabine par le garçon de can-tine.

— Demandez-la à ma femme…

— Et dites, en passant, à la sentinelle, qu’elle empêche le chien de sortir, ajouta le gardien de la batterie.

Alors, brusquement, comme s’il eût compris quelle chasse on lui faisait, le chien prit sa course, affolé, rabattu

– 716 – d’un côté par les cuisiniers, de l’autre par le poste de police qui se déploya pour lui barrer le passage. Il fit un crochet, se jeta à gauche et tout de suite se mit à hurler. Une balle venait de lui casser une patte. Il la secoua, saignante, en sautillant. Sa langue pendait, il tourna un œil lamentable vers les hommes de garde qui ne riaient plus, simplement intéressés par le jeu.

 

En effet, la carabine du portier prenait part au concours, et, entre les mains du vieil adjudant, elle s’illustra. Au pre-mier coup, le chien tombait. Il y eut un hourra à la fenêtre de ces messieurs, qui descendirent aussitôt « voir où les balles

 

– 717 – avaient porté », dit l’un d’eux, souriant comme au tir d’hon-neur, au pointage d’une belle série.

Les cuisiniers, les hommes du poste s’étaient également rassemblés autour du chien, étendu sur le flanc, une mousse rouge à la gueule. La deuxième balle avait troué le ventre ; le râle, à chaque émission, faisant saillir les côtes, comme des baleines sous une étoffe ; et du sang se coagulait dans les poils cachant la blessure, raides ainsi que des cheveux collés aux tempes. L’œil, cependant, restait bon, fixe ; – ces yeux de chien battu qui demandent pardon de l’avoir été. Les crocs, très blancs, luisaient dans la bave rose.

— Il a son compte, dit un soldat.

Les autres appréciaient les coups : le premier n’était pas mal ajusté, mais c’est le second qui était d’un malin !

— Un centimètre à droite, il lui coupait le sifflet, remar-qua un cuisinier.

On rit ; puis ils restèrent là tous, sans parler, en cercle, avec cet air vaguement absorbé des gens arrêtés dans la rue, devant un cheval tombé attendant l’équarrisseur.

Deux mouches vinrent se poser sur le cadavre, une se-conde, puis repartirent.

— Elles vont sonner à l’ordinaire, dit un dégourdi, la ju-gulaire au menton.

— Oui, elles rappellent à la viande, reprit un autre, crai-gnant qu’on n’eût pas compris.

Mais la plaisanterie ne porta pas ; une marche de clairon s’entendait, lointaine encore. Le bataillon rentrait ; il serait au Fort dans un quart d’heure.

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— Allons ! enlevez-moi cette charogne, cria l’adjudant de semaine, tout à coup dégrisé, rectifiant sa tenue.

Un homme de garde traîna le chien par les pattes dans le coin affecté aux détritus ; les cuisiniers s’éloignèrent, les convalescents quittèrent la fenêtre ; le peloton de punition s’en alla au port d’armes, défilant devant le corps, comme après l’exécution.

L’endroit avait retrouvé sa physionomie normale.

L’adjudant croisa les mains sur ses reins, et appelant le sergent de planton :

— Je vous porte quatre jours de consigne à la chambre, pour avoir, en dépit des ordres formels du colonel, laissé en-trer un chien au quartier, dit-il.

 

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