Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 19 sur 47

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Sous-Offs

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II

 

 

Le jour où Delphine débuta à la Tonkinoise, Tétrelle paya le champagne, après la fermeture de l’établissement.

Il y avait maintenant à la brasserie, sans compter la pa-tronne, cinq femmes : Rita, une solide et carabinière entraî-neuse, promise aux débauches de la cavalerie ; – Camille, l’enfant terrible, l’enseigne vivante de la maison, une petite moricaude sans cou, la poitrine sous le menton, roulant sur soi-même ou bien, assise, exhibant et dérobant alternative-ment, comme à Guignol, derrière la rampe de ses seins, un pruneau grimaçant et voyou ; – Alice l’Anglaise, une rousse fanée, experte, autrefois mariée et conservant, de son con-cubinage avec un oiselier qui lui avait appris le français, une étonnante prononciation où s’amalgamaient des vestiges de langue maternelle, le frouement de l’éleveur et le jasement de la perruche ; – Pomponnette, une Allemande soi-disant Alsacienne et qui était l’une et l’autre suivant qu’on la trou-vait à jeun ou ivre, une méchante bête venant du quartier La-tin et dont on hésitait à se débarrasser parce qu’elle con-sommait et faisait consommer à souhait ; Delphine enfin.

Nini avait été franche :

— Je veux bien vous essayer ; vous avez un « ami » dans les militaires ; il peut m’en amener d’autres. Ici, pas de civil dans les affections… Autrement, je ne serais pas venue m’installer à proximité d’une caserne. Qu’on se fasse recon-duire quelquefois par un monsieur… oui ; mais pas de col-lages ; ça éloigne le soldat. Tandis qu’un gradé pour qui l’on

– 395 – semble avoir un sentiment, attire toujours des camarades dans l’espoir de prendre sa place ; comprenez-vous ?

 

Des quatre femmes, pourtant, Rita était la seule qui eût un amant. Les autres ne se pressaient pas, attendaient que les cadres du 167e eussent adopté la brasserie pour faire leur choix et donner des successeurs aux sous-offs que le chan-gement de garnison avait éloignés d’elles.

Il y avait donc à la Tonkinoise, ce soir-là, Tétrelle, Fa-vières et Devouge, invités par lui, le cuirassier de Nini et ce-lui de Rita, deux grands garçons bâtis à chaux et à ciment,

– 396 – puis un marchef d’artillerie qui avait mis le siège devant Alice.

L’idée de fêter la réception de Delphine n’était pas ve-nue tout de suite. Tétrelle, reconnaissant aux deux Parisiens du service rendu à sa maîtresse, leur faisait simplement la politesse d’une tournée. Tous quatre s’étaient rencognés au fond de la salle ; l’Anglaise et l’artilleur formaient un autre groupe, distinct lui-même d’un troisième comprenant Nini, Rita et leurs amants. À une table isolée, Camille et Pompon-nette jouaient à l’écarté.

Il y avait, présentement, recrudescence de froideur entre les différentes armes logées à l’École militaire. Fantassins et cavaliers, pendant une huitaine, s’étaient réciproquement donné de copieuses peignées. On avait commencé par des agaceries ; on continuait par les injures traditionnelles qu’é-changent la latte et le briquet ; on finissait par des tripotées. Deux soldats du 167e, égarés, la nuit, dans les latrines éta-blies au milieu du quartier de cavalerie, avaient été quasi as-sommés. Le lendemain, un cuirassier avait l’œil crevé par une pierre ; le surlendemain, au fort d’une bataille rangée, un fantassin avait la jambe cassée et un cavalier recevait, d’un moniteur de boxe, un maître coup de soulier qui l’envoyait à l’infirmerie. On dut placer des sentinelles dans les cours, exercer une surveillance nocturne rigoureuse.

Les sous-officiers, de part et d’autres, étaient restés étrangers à ces pugilats crapuleux, mais il était difficile, en revanche, qu’ils introduisissent une détente dans leurs rap-ports. Favières venait de le constater, lorsque Devouge ré-pondit :

— Je ne sais guère qu’un endroit où toutes les armes s’épousent – absolument. C’est près de l’Esplanade, dans un

– 397 – estaminet de bonne apparence, où se rencontrent, tous les soirs, des trompettes d’artillerie, quelques tringlots et maints cuirassiers. L’enseigne est curieuse : Aux amis de l’armée ; un vieux monsieur très décoré reçoit sur son cœur un énorme dragon… Ça pourrait s’intituler : « Enfin, seuls ! » Il y a des chambres au premier ; mais une des filles qui sont censées les habiter et qui flânochent dans le café, de temps en temps, pour lui donner un petit air de brasserie, cette fille m’a dé-couvert le pot aux roses. Elles sont là comme trompe-l’œil ; ce n’est pas pour elles qu’on vient…

 

Un petit mari,

C’est bien gentil,

Sans cesse,

Ça vous caresse…

 

chanta l’Alsacienne en mazurkant, tandis que sa partenaire achevait une réussite. La salle s’anima. Nini s’était levée aus-si, allait du comptoir à Devouge, en riant ; à chaque instant la porte s’ouvrait ; et c’était une bouquetière proposant trois fleurs et deux bouquets de cimetières dans un vaste panier de blanchisseuse ; un camelot débitant Faust et Marguerite, en chromos ; un Italien, courtier en glaises allégoriques ; ou bien un sourd-muet sinistre déposant devant chaque per-sonne une enveloppe scellée, qu’il ramassait ensuite, sans appuyer son offre d’un regard, d’un geste.

Tout à coup, au moment où Favières et Devouge se dis-posaient à partir, Nini, sur un mot imprudent de Delphine, les prit à témoin.

— N’est-ce pas qu’un emploi s’arrose comme des ga-lons ? Je suis sûr que Monsieur (elle désignait Tétrelle) ne re-fusera pas de payer le champagne.

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Il ne sut pas résister longtemps. Les filles s’étaient ap-prochées, dansaient autour de lui, retenaient les deux Pari-siens qui persistaient à vouloir se retirer en invoquant leur permission d’onze heures seulement.

— Allez vous faire porter rentrants et revenez, conseilla Camille.

— Oui, reprit Nini ; je vous promets de fermer à minuit ; on sera chez soi ; personne ne vous cherchera ici.

— Et si on nous signale au poste ou si nous nous jetons dans les pattes de l’adjudant, cette nuit ?

Nini réfléchit une minute.

— Il y aurait un moyen… invitez ces messieurs… Vous passeriez avec eux par le quartier de la cavalerie… Ils sont toujours d’accord avec le brigadier qui leur ouvre la porte.

Ils hésitaient encore, moins devant les risques à courir que devant la démarche impromptue. Alors Nini en fit son af-faire, prévoyant une source de bénéfices bonne à exploiter. En effet, les cuirassiers et l’artilleur acceptèrent courtoise-ment la proposition, à charge de revanche. Quant au service qu’on attendait d’eux, rien de plus sûr ni de plus facile. On se salua en souriant. La glace était rompue.

Une demi-heure après, Favières et Devouge revinrent, en règle avec le cahier du poste. Les groupes fusionnèrent ; il fut convenu qu’on mangerait d’abord un morceau ; et le gar-çon posa les volets. Mais comme il fermait la porte, une tête de bouc sous laquelle il y avait un foulard rouge, un col de redingote en ouverture d’entonnoir et un violon se présenta. On allait l’éconduire.

L’Allemande protesta :

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— Laissez-le donc entrer… Y a pas de piano, si l’on veut sauter un peu…

Cette motion ralliant toutes les filles, Nini permit à l’homme de s’asseoir dans un coin. Aussitôt Émile, le garçon, servit une choucroute et des bocks aux six femmes et aux six militaires alternant autour des petites tables aboutées. De-vouge subjuguait Pomponnette auprès de qui il était placé, pendant que Favières, à côté de Camille, s’amusait d’elle, du cache-cache de sa tête plongeant entre les épaules ou flot-tant, ainsi qu’une épave, sur la mer de ses seins. La décence qui avait présidé à la conjonction de la basane et de la ga-rance se relâchait déjà. Nini chauffait l’entrain, encourageait les baisers, les chatouilles, les toasts qui vidaient la cave.

— À Delphine !…

— Delphine, ça ne dit rien, remarqua avec sagacité l’Anglaise, fort sympathique à la recrue qui trouvait en elle une judiciosité de capitaliste ne laissant rien au hasard.

Tout le monde, d’ailleurs, l’approuva. En brasserie, le nom ne sonnait pas.

Chacun, alors, offrit le sien, comme s’il se fût agi d’un baptême d’enfant. Devouge en exhumait de ridicules : Cuné-gonde… Dorothée… Pulchérie, lesquels firent beaucoup rire. La licence monta. L’amant de Rita énumérait des sobriquets orduriers ; les jambes se mariaient sous la table. Le calen-drier épuisé, le brig-four des cuirassiers interrogea la bota-nique. Les fleurs poussaient dans la choucroute, y tournaient en fumier, en crottin tout naturel sous les noms de chevaux proposés par le marchef d’artillerie qui inventoriait menta-lement ses contrôles.

Soudain :

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— Violette !… voilà ce qu’il lui faut ! déclara péremptoi-rement Nini.

On s’attendrit. Tous répétaient : « Violette… Violette, » en minaudant. La cavalerie surtout était conquise par tant de douceur et d’humilité.

— C’est dit ?… Nous baptisons ?… demanda la pa-tronne. Et, couverte par une approbation unanime, elle commanda le champagne, en réclamant le rôle de marraine.

Le cuirassier, son compère, en profita pour faire un mot :

— En ce cas, c’est moi qui la tiendrai sur les fontes ! Émile, trois autres bouteilles, à mon compte, en guise de dragées.

Nini se hissa sur la banquette, appela Delphine devant elle, trempa ses doigts dans une coupe pour l’asperger de champagne. Les filles et les militaires étaient debout, le verre haut, solennellement.

— Attendez !… Vous voulez bien que maman et Émile trinquent avec nous ?

Le garçon alla chercher la matrone ; ils revinrent en-semble, ménage ignoble, lui blond et maigre, elle énorme et grise, apportant à la communauté les deux tiers des cent ans qu’ils additionnaient.

On fraternisait lorsqu’un coup de poing secoua la porte.

— Bon ! la rousse, dit Nini, qui, sans peur ni hâte, s’en fut ouvrir. Ensuite, elle parlementa deux minutes, sans qu’on sût avec qui ; puis :

— Entrez donc… l’affaire d’un moment… allons !…

 

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À la fin, deux agents parurent, paisibles, manchots.

— Ces messieurs goûteront aux dragées du baptême.

On emplit deux coupes qu’ils vidèrent avec bonhomie ; après quoi ils se retirèrent, de leur pas de ronde, reconduits par la patronne qui se recommandait à eux.

 

— Soyez tranquille, promit un des agents ; nous ne nous éloignons pas, afin de pouvoir vous avertir en cas…

Dès qu’ils furent partis, on tira de son ombre l’homme au violon et les danses commencèrent. Librement, s’épa-nchaient les joies de la maison de tolérance, du bal public et

 

– 402 – du restaurant de nuit. Ivres, les couples vacillaient, ache-vaient une valse sur les banquettes, dans le débraillement et le malaise d’une fin d’orgie et de tournoiement. L’Allemande ne cessait de s’empiffrer, reprenait de la bière, puis, affalée sur une table, y digérait, jusqu’à ce que Devouge vînt la ré-clamer pour une polka.

Favières pressait Camille entêtée dans son refus ; tandis que le marchef, entre deux danses, parlait bas à Nini qui le rembarrait :

— Non, pas ici… je n’ai rien… Emmenez-la chez elle, si elle y consent… D’ailleurs, vous voyez bien qu’elle a sa fleur rouge dans les cheveux… Demandez-lui pourquoi…

Mais l’autre s’entêtait, trébuchant : « Oui… m’est égal… » Alors, elle l’abandonna, partit aux bras de son brig-four, perdue dans sa large poitrine, comme un petit chien dans une poche de paletot.

Égarée, malade, Delphine avait échoué entre l’Anglaise et Tétrelle qui lui prodiguaient des soins… Au seuil de l’office enfin, l’un sur l’autre appuyés, battant la mesure en souriant, Émile et la mère de Madame, célébraient en sour-dine la fructueuse desquamation de ces gourmes.

Un nouveau coup frappé à la porte interrompit la saute-rie. Mais, cette fois, penchée sur la rue, Nini cria :

— Ah ! pas de mendiante ! Je ne fais plus l’aumône à cette heure-ci.

On insistait ; le nom de Delphine fut prononcé.

— Ah !… si vous êtes sa mère, c’est différent ; entrez, ma brave femme.

 

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Généreuse s’était glissée dans la brasserie, timidement, d’abord, aveuglée… Elle se trouva tout à coup entre sa fille et Favières, lequel livrait à Camille un suprême et furieux as-saut.

Cette rencontre ne parut pas offusquer la Couturier ; elle redressait Delphine, la réconfortait :

— J’étais inquiète… tu ne sais donc pas qu’il est deux heures ?

Deux heures ! les sous-officiers s’exclamèrent :

— Ah ! mais, il est temps de partir, surtout si l’on veut faire un bout de conduite à ces dames. Ils rectifièrent leur tenue et bouclèrent leur ceinturon, pendant que les filles s’habillaient entre elles.

Une minute, Généreuse et Favières restèrent isolés, en face l’un de l’autre.

— Il y a longtemps qu’on ne s’était vu, dit le fourrier embarrassé.

Elle répondit :

— Oui, n’est-ce pas !

Il reprit :

— Tu n’as rien de nouveau ?

Mais Camille, peut-être instruite déjà de leurs anciennes relations, entendit le tutoiement et, décidée, méchamment, vint prendre le bras du Parisien et l’entraîna dehors en criant :

— Tu sais que tu m’accompagnes, toi…

 

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Les couples furent longs à s’écouler. Un des cuirassiers ayant, avec ses éperons, accroché la robe de l’Allemande, celle-ci, furieuse, injuriait la cavalerie, l’armée, la France, avec des mots de son pays.

Enfin, tout le monde fut sur le trottoir. Au coin de l’avenue, rigides esclaves du devoir, les deux agents veil-laient… Nini les remercia, les congédia d’un geste.

Le marchef s’en allait avec Alice, le maréchal des logis avec Rita ; Devouge s’attelait à Pomponnette, vociférant ; Favières cédait à Camille…

Tétrelle, le dernier, emmena Delphine, pressa le pas, laissant, derrière soi, vaquer Généreuse alanguie devant la taciturne consécution des avenues.

Le lendemain, en revenant de la brasserie :

— Veux-tu savoir ce que m’a coûté la petite fête d’hier ? dit Tétrelle à son fourrier. Soixante-dix francs… Tu penses qu’il va falloir arrêter les frais.

Il retourna à la Tonkinoise tous les soirs néanmoins, car la garnison de Paris, dure à tous, était douce aux comp-tables, exempts de service de place.

Les sergents, les caporaux et les soldats, au bout d’une quinzaine de jours commençaient à regretter leur bénévole province, les rares piquets, les petits postes de la police, de la prison et du fort Saint-Jean, un défilé des gardes tel que le tour d’une compagnie ne revenait guère que tous les vingt jours.

À Paris, l’extrême réduction des effectifs, par suite du départ de la classe et des permissionnaires, amenait le régi-ment tout entier à fournir, deux fois par semaine, le service à

– 405 – la Banque, à la Place, à la Chambre, dans les Ministères, sans préjudice des piquets de courses, d’enterrement, des prome-nades au stand de Clichy ou au polygone de Vincennes.

En outre, ces gardes qu’une nuit sur la planche rendait partout redoutables, se compliquaient, à Paris, d’une surveil-lance étroite n’autorisant pas le moindre relâchement.

L’œil de la Place, ouvert sur les postes, assurant l’obser-vation rigoureuse des consignes, reportait l’esprit du soldat à ces hospitalières guérites de la prison du Havre, dans les-quelles on dormait si bien, assis, sac à terre, avant et après le passage des rondes à heure fixe. Les sous-officiers, eux non plus, n’avaient pas retrouvé la quiète oisiveté de ces vingt-quatre heures autour d’un poêle congestionnant, avec les distractions : les cartes, la collation, le papotage du vieux portier dont la fille infirme et sans âge, cultivait, en bordure, d’étranges plantes poussées, comme des sœurs de lait, entre les pavés de la cour, parmi les descentes de voiture cellulaire et les corvées de prisonniers, sous le regard germinateur du gardien-chef.

— Encore quatre jours de consigne ! disait Devouge. Je ne descends plus de garde sans être salé. Quand je ne couche pas dans les coffres à puces, je suis bouclé… Tiens, j’ai les bras tatoués, des durillons aux épaules et des toiles d’araignées dans les narines… Ça ne peut pas durer. Ce sont les hommes aussi qu’il faut plaindre ; ils vivent entre deux vermines : celle des postes et celle de la caserne… Les chambres sont pleines de rats ; ces sales bêtes font un bou-can du diable, toute la nuit… Ils ont encore mangé une ca-pote, hier…

— Et Kuhn a porté deux jours de salle de police à son propriétaire : « Négligence dans l’entretien de ses effets. » Il

– 406 – est vrai qu’au lieu de les plier réglementairement sur la planche, ils les entassent sur leur lit, pour avoir moins froid. On n’a pas encore distribué les demi-couvertures, et le char-bon, quand ils sont forcés d’allumer le poêle, pour se sécher, en rentrant de l’exercice, les chauffe un jour sur quatre… Quelquefois, ils se cotisent pour acheter du combustible ; mais les autres compagnies viennent le leur voler.

— En revanche, continuait Devouge, dans les postes on étouffe. Les hommes feraient là, pour quatre ou cinq jours, provision de chaleur, si la prochaine faction ne la leur déro-bait encore. As-tu remarqué que les soldats entrent généra-lement à l’infirmerie quarante-huit heures après leur dernière garde ? Rien d’étonnant… si tu les voyais, groupés, une dou-zaine, la tête entre les jambes, autour d’un poêle incandes-cent, dans un poste grand comme un mouchoir de poche. La nuit, ils s’endorment là, y cuisent jusqu’à l’asphyxie. L’heure de relever les sentinelles sonne ; ils vont se réveiller ou re-prendre leur somme, debout en plein vent… Deux heures de douche glacée, en sortant du bain de vapeur !… Les officiers de ronde ? Tu crois que cela les préoccupe ?… Ils regardent si l’on a la brosse à graisse dans le sac et le nombre de clous réglementaires sous les godillots… J’ai quatre jours parce qu’un de mes hommes a oublié qu’on se boutonne à gauche dans la seconde quinzaine du mois.

— Essaye donc de trouver un emploi quelque part.

— Oui. Le sergent de la commission des ordinaires n’est désigné que pour trois mois. Je tâcherai de remplacer le titu-laire actuel. Ah ! tu as de la chance, toi, d’aller chez tes vieux quand tu veux !…

Les vieux, c’étaient les parents.

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Aussi bien Favières, après les assauts de l’installation et en attendant l’arrivée des recrues, profitait de tous les loisirs que lui laissait le bureau pour aller, à Plaisance, se lessiver dans la javelle familiale. Tétrelle se montrait conciliant, d’autant que son fourrier expédiait toute la besogne.

— Pendant qu’il est à la brasserie, je suis tranquille, se disait Favières.

Un service qu’il rendit à son sergent-major raffermit en-core cette heureuse camaraderie.

Un matin, des hommes de corvée venaient de décharger des sacs de pain et de biscuit, puis la viande de conserve dont on faisait, par mois, trois distributions, lorsque Tétrelle, resté seul avec le fourrier, l’interpella.

— Comment procèdes-tu quant à la conserve ?

— Je donne à la cantine les rations des sous-officiers et au cuisinier celles de la troupe.

— Tu ne pourrais pas mettre de côté… une boîte… de temps en temps ?

— Si… C’est pour toi ?

— Voilà : Généreuse est toujours sans place ; alors elle vit à la crémerie pour une douzaine de sous par jour… C’est Delphine qui les lui donne ; elle paye aussi sa chambre… Quand je dis Delphine… elle ne gagne pas encore assez pour se passer de moi… S’il était possible de faire parvenir à la vieille, à l’occasion, un pain, une boîte de viande… ce serait une économie pour moi, comprends-tu ?

— Oui… mais il y a du danger…

 

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— Aucun. On jetterait ça à Généreuse, par la fenêtre, le soir… J’en parlerai à Delphine, hein ?

Favières eut, un instant, la pensée de résister ou, du moins, de décliner toute participation à cette aumône, que le fait d’en fournir la nature rendait assez compromettante pour lui déjà, sans qu’il trempât encore dans l’envoi. Mais il n’osa pas, sentit l’infamie d’un complet abandon dans la détresse où gisait son ancienne maîtresse. Quand, donc, le lendemain, Tétrelle lui annonça que Généreuse viendrait, vers six heures et demie, flâner sur l’avenue, Favières promit d’être aux aguets.

Les sergents dînant à cinq heures, à six heures moins un quart, en effet, il s’établissait à sa croisée.

Octobre venait de finir magnifiquement, dans le vieil or des splendeurs automnales. Au ciel métallique, des moires effiloquées se teignaient d’incarnat, délicatement ondées, comme frissonnantes, avant de s’enfoncer dans l’alcôve cré-pusculaire. Des arbres malades les feuilles tombaient silen-cieusement, ainsi que des croûtes érugineuses ; et l’on aper-cevait maintenant, de l’autre côté de l’avenue, à travers le treillis des petites branches, des chantiers encombrés, déso-lant la perspective. À droite, vers le Champ de Mars, des vel-léités commerciales étaient attestées par deux ou trois bou-tiques, l’éternelle blanchisserie et l’inévitable débitant d’encoignure ; de même qu’à gauche s’accolaient, au tour-nant de l’avenue, une bibine et le Gros Numéro où la Fille Éli-sa avait été pensionnaire. Ce que Favières ne retrouvait pas, par exemple, après M. de Goncourt, c’étaient le brocanteur d’effets militaires et le bazar tenu par un invalide. Mais il n’y avait pas jusqu’à la physionomie même du quartier qui ne se fût modifiée, tout, depuis dix-huit ans, concourant au dé-

 

– 409 – nuement de cet endroit, propre, triste et nu, misérable sans l’originalité de certaines misères. Avec la prestigieuse garde, ancienne locataire de l’École, avaient disparu la gloire et sa défroque, encore vues par le romancier, celle-ci à la porte du bric-à-brac, l’autre au comptoir du bazar ou sur les ban-quettes de la Tolérance… Et le quartier les pleurait, bicoques ruinées, hôtels sans propriétaires, marchands de souliers et de ferraille renonçant à remplacer les sordides et triom-phales hardes, car la France économe de victoires et d’argent, déshabille sa jeune armée quand elle la libère, comme une livrée unique sert à tous les domestiques qui se succèdent dans une maison. Il semblait que la Prostitution elle-même eût déchu, rapetissât son numéro à la hauteur des pousse-cailloux honteux et puérils, et que la fille perdît au-près d’eux les excuses de cœur encore possibles avec cette garde impériale héroïsée par la vertu philosophale d’une im-périssable légende populaire.

L’invalide, certainement, était aussi d’un autre âge. À le voir, rare et fugace, errant au soleil, promenant autour de son hôtel l’incurable mélancolie d’un veuf ou bien, cul-de-jatte accroupi dans son chariot, rasant les murs, ainsi qu’un gros rat effaré, Favières songeait au vieux serviteur gardé, par charité, dans une maison pauvre, et qui gêne, comme un reste reprocheur des splendeurs mortes, et que personne ne supplée quand il s’en va…

La République, d’ailleurs, en réclamant depuis 1872 la radiation des deux cents débris qu’une élimination par décès ne décime pas assez vite ; la République en demandant la suppression de leur inutile asile, avoue implicitement l’inten-tion de n’y plus rien recueillir et comprend que ces vestiges humains hurlent dans la consternation nationale, comme une plainte et un remords, l’ironique perpétuité d’une apothéose

– 410 – stimulante… On exige d’eux qu’ils partent sans retard, et les voix de la tribune, exaspérées, les poussent dans la fosse ou-verte : telle une fille, du lit où elle est vautrée, près de s’endormir, s’épuise à souffler une flamme qui ne veut pas s’éteindre !

« S’tt… S’tt… »

L’obscurité progressait, Favières eut quelque peine à re-connaître Généreuse semblable, sous les arbres, à un paquet de nuit tombé tout d’un coup.

Il lui jeta une boîte de conserve et un demi-pain, assez loin, afin de ne pas défoncer la toiture vitrée du mess des of-ficiers.

La boîte dut rouler, car l’ombre fantomatique la poursui-vit en trébuchant, chercha ensuite le pain, le ramassa, re-mercia vaguement, puis s’en alla dans les ténèbres épaissies.

Généreuse revint, à la même heure, deux fois par se-maine. Favières était toujours là. Il eut, en effet, décembre échéant, quinze jours de servitude absolue. Il devait, d’abord, préparer la réception des jeunes soldats et s’oc-cuper ensuite de leur incorporation. Pendant une huitaine, la caserne fut en rumeur, secoua l’engourdissement des pé-riodes transitoires.

Les chambrées se meublaient ; les anciens, fort atten-tionnés, bourraient de paille les grandes enveloppes de toile, édifiaient des lits insidieux qu’on pouvait renverser en souf-flant dessus. D’aucuns rapiéçaient de vieilles culottes n° 2, pour les revendre aux bleus ; tout le monde, comme à la veille de l’arrivée des réservistes, s’apprêtait à la curée…

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Quand la victime fut annoncée, une odeur d’argent, de pauvre argent sorti des caches pour adoucir les premiers temps de corvée, d’argent sentant la terre et la sueur, la ten-dresse et l’épargne vigilante, se répandit dans les chambrées, les cours, les cantines… C’était la revanche du détrousse-ment et des brimades. Mais, alors que les ruraux réservaient leurs seules rigueurs pour la bourse des recrues, les Pari-siens, se rappelant surtout les vexations, les brutalités de la bienvenue, se promettaient à leur tour de s’égayer aux dépens des « pédezouilles ».

À Édeline le pompon ! Pas son pareil pour la rigolade. L’année précédente, bien qu’il n’eût aucun galon sur sa manche, pendant plus d’un mois les bleus, terrorisés par ses mystifications, ne l’appelaient que « Monsieur » avec res-pect, fascinés comme des pigeons par un reptile. Et ce n’était pas lui, cependant, qui les rançonnait, leur soutirait, sous prétexte d’initiation, de matriculage, de bienvenue au cuisi-nier, au tailleur, à la chambrée, les quelques francs réfugiés sur leur poitrine, dans les ceintures qu’ils portaient sous leur chemise, jusqu’en leurs souliers, ailleurs encore, à l’instar des détenus de maison centrale.

Cette année comme les précédentes, quand on n’espéra plus rien des bleus, quand on les eut pressurés, égorgés, moulus, quand ils eurent ramoné le gosier des anciens en di-vers lieux, les brimades commencèrent, en dépit des puni-tions promises aux tortionnaires.

Favières, le dernier samedi de décembre, prit la grande semaine consistant, pour le fourrier désigné, à se tenir à la disposition de l’adjudant également de semaine et à l’aider dans l’établissement des pièces, principalement de la situa-tion générale, laquelle résume les situations journalières de

 

– 412 – toutes les compagnies : mutations, demandes, punitions… C’était le travail de tous les matins, mais d’autres besognes retenaient le secrétaire assez avant dans la soirée, devant le lumignon de la salle des rapports.

Favières y pâlissait sur d’ingrats tracés, lorsque le profil simiesque d’Édeline apparut, circonspect, dans le cadre de la porte.

— Tu es seul ? Veux-tu voir quelque chose de drôle ? On a entraîné hier un bleu de la compagnie dans une maison du boulevard de Grenelle ; nous allons nous payer sa tête… Mets un bourgeron de troupe, si tu as peur d’être surpris avec nous, il y a déjà des sergents, des doubles et des cabos qui se sont déguisés pour assister à la séance.

Quand Favières, vêtu d’une capote de corvée et coiffé d’un képi d’emprunt, entra dans la chambrée, une vingtaine d’hommes, parmi lesquels il reconnut les gradés travestis, entouraient la recrue ahurie, les yeux roulant dans une face inquiète, le corps fondu dans un uniforme trop large.

Un ancien l’assistait, lui témoignait un gros intérêt où l’autre, à travers son hébétude, semblait démêler vaguement le guet-apens, sans trouver la force de s’y soustraire.

— Quoi ! on t’a suivi, on t’a signalé au colonel qui en-voie le major pour te visiter… On n’en meurt pas… C’est dans ton intérêt… Il aura vu bien vite si tu es malade ou non…

— Le major… le major…, annonça un complice. Alors tout le monde se rangea ; on cria : « Fixe ! » les têtes se dé-couvrirent ; Édeline parut sous une pèlerine et un képi d’adjudant, prêtés par un tailleur qui les réparait.

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Le vide s’était élargi autour du bleu, flageolant, pitoyable comme un chat échaudé. Auprès de lui, seul, l’ancien demeu-rait.

 

— C’est le garçon que je dois examiner… le nommé Bé-cu ?... demanda le Parisien avec un imperturbable aplomb que les rires dont la chambrée résonnait n’entamaient point. Allons, montrez-moi votre affaire…

Le jeune soldat restait coi ; Édeline reprit :

— Joignez les talons, levez la tête et montrez-moi votre affaire.

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— Déboutonne-toi…, souffla l’ancien.

Il se décida enfin à se déculotter, lentement, honteuse-ment, fuyant la clarté de la chandelle plantée dans une pomme de terre, sur la table. Mais Édeline l’empoigna, se pencha enfin sur « l’affaire », que l’autre tenait entre ses doigts anxieux et cherchait à voir par-dessus la tête du far-ceur.

— Il est fort heureux pour vous qu’on m’ait appelé, mon ami… Ça pouvait devenir très grave. Ah ! vous ne perdez pas de temps ! Vous ne pouviez donc pas attendre cinq ans ? Et votre argent, malheureux ? L’argent que votre père a gagné à la sueur de son front ? Voilà l’emploi que vous en faites !… C’est du propre ! Voyons, qu’est-ce qu’elle vous a pris, cette fille ?… Il n’est question que d’argent, bien entendu ; je sais ce qu’elle vous a pris, ensuite…

— Quarante sous…, balbutia la recrue.

— Quarante sous ! je me demande ce qu’elle a pu vous donner pour quarante sous !… C’est étonnant, ma parole ! de vouloir s’offrir ces distractions-là quand on ne peut pas y mettre le prix ! Vous êtes bien avancé… Racontez-moi ce qui s’est passé.

La chambrée se travailla pour contenir sa joie. On ne sa-vait, en effet, lequel était le plus drôle, du bleu immobile pré-sentant son cas à l’examen du faux major, ou d’Édeline, im-passible, prêtant une oreille attentive et capable aux propos de sa victime.

— Vous dites ? Parlez plus haut… Sur le lit… Après… Recueillez-vous… Comment, c’est tout ?

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— Je vous jure, monsieur le médecin… J’ai eu peur ; elle m’a laissé partir.

— Voilà qui simplifie beaucoup le traitement. Apportez-moi le dégras… par mesure de précaution.

Il trempa le bout d’un bâton dans la boîte à sardines contenant l’ingrédient, toucha légèrement l’affaire que le bleu ne lâchait point, puis :

— Maintenant, frottez-moi cela sous la pompe… à grande eau… dur et longtemps. Je reviendrai vous voir de-main… Et j’espère qu’on ne vous retrouvera plus dans ces endroits où vous videz follement le vieux bas de laine de vos respectables parents… où vous déshonorez publiquement le nom de Bécu, qu’ils vous ont transmis sans tache… Allez vous laver…

Et il repoussa, d’un geste dégoûté, du geste de Kuhn passant une revue, le jeune soldat qui disparut, conspué, tandis que le Parisien, dépouillé de son déguisement, répon-dait aux félicitations :

— Non seulement je ne lui ai pas fait de mal, mais c’est salutaire. Je lui ai flanqué une frousse qui vaut toutes les le-çons du capitaine.

Ce soir-là, Favières prolongea sa veille. Il avait obtenu des compagnies où le commandant signait la situation le ma-tin seulement, qu’elles la lui communiquassent pour avancer sa besogne, et, les demandes transcrites, puis les mutations, il attaquait les punitions nécessitant toujours une rallonge, un papillon sur ces fleurs arbitraires dont il composait un bouquet offert, chaque matin, au colonel qui le flairait, en rectifiait l’harmonie, en subodorait les intentions, ne déta-chant une fleur que pour y mettre une queue – jamais pour la

– 416 – rogner. « Huit jours, ordre du colonel, en augmentation… » C’est que la gerbe n’était pas assez grosse… « Punition changée en quatre jours de salle de police, ordre du colo-nel. » C’est que le parfum ne lui en était pas agréable.

Le lumignon fumait, balayait d’ombres sinistres les murs nus de la haute salle où les délégués des compagnies appor-taient quotidiennement leur cueillette. Il était là, le colonel, à la place même qu’occupait Favières, à la gorge de l’éventail développé par les sergents-majors. L’extinction des feux avait sonné depuis longtemps, que le fourrier écrivait tou-jours, seul, dénombrant les jours de consigne, de salle de po-lice et de prison, d’une plume alourdie, grinçant dans le si-lence, la lumière mourante et le froid de cette vaste morgue dont il était le greffier bousilleur. Encore un de « couché » sur la situation, comme on disait bien, étendu là par le capo-ral, le sous-off ou l’officier, pêchant, avec des engins perfec-tionnés suivant le grade, de fructueux délits dans l’eau sau-mâtre du règlement. Et qu’ils avaient de pauvres têtes de noyés, en effet, les malheureux qu’évoquait leur nom, précé-dé d’un matricule, jeté là avec la toilette succincte d’un adroit motif !

Favières, parfois, dormassait, la plume arrêtée… Puis réveillé en sursaut par le pas pesant et l’ombre fantastique, derrière les vitres, d’un homme en caleçon traversant la cour, il reprenait sa copie, s’hallucinait encore, diversement, à suivre, dans le vol rasant de ses pensées, la misère des actes et l’indignité des mobiles.

C’est dans une cuisine qu’il était maintenant, une im-mense cuisine où le chef, devant des fourneaux, enseignait à d’infimes et dociles gâte-sauce, l’Art d’accommoder les puni-tions. Il les écumait, d’une main agile, sur le chantonnant

 

– 417 – pot-au-feu coutumier, jetait du sel, des épices dans la mar-mite où cuisaient, sur un feu doux, les filandres du respect hiérarchique… Mais c’est à côté surtout qu’il se distinguait, pratique gargotier, dans la confection du plat du jour avec les rogatons de la discipline. « Pour faire passer un homme au conseil, prenez un motif arabe, dépiautez-le, faites-le revenir dans les formules stéariques, touillez avec un grand sabre, puis laissez gratiner et servez ! »

Favières venant, le lendemain matin, compléter et colla-tionner la situation générale, dut y rajouter cette punition : « Édeline, soldat de 2e classe, 8 jours de prison, ordre de M. Chapelin, capitaine : a renversé, pendant la nuit, le lit d’un jeune soldat, et a été cause que celui-ci, en tombant, s’est fracturé un bras. »

Il finissait de libeller le motif, quand Édeline, du seuil de la porte, réclama son attention. Déjà vêtu de la capote des hommes punis de prison, escorté par le caporal de garde agi-tant son trousseau de clefs, il attendait qu’on lui descendît son sac et son fusil pour commencer le « bal ».

— Mon vieux, je ne te vois pas blanc ! s’écria Favières.

Mais Édeline, tout de suite, protesta, avec un accent de sincérité non équivoque.

— Tu crois cela, toi ! De la rigolade et du battage, tant qu’on veut, mais le plumard en bascule, c’est bon pour les croquants qui n’ont pas l’esprit inventif… Quelqu’un a fait camper, cette nuit, le pétrousquin avec qui j’ai blagué hier… tu sais, le jeune puceau… Il s’est cassé le bras… c’est stu-pide et méchant… Le capitaine l’a interrogé, et ma moule a raconté tout le boniment de la visite du major… Alors Cha-pelin a dit : « Parbleu ! Je pensais justement qu’Édeline est

 

– 418 – seul capable d’avoir monté un coup pareil ! » Je me suis dé-fendu… Mais du moment que j’avoue la fumisterie, il m’est impossible, dit Chapelin, de décliner la responsabilité de l’accident… « Il y a évidemment corrélation… » Il m’a répété cela vingt fois, il était heureux d’avoir trouvé le mot dans le petit Larousse qui le suit partout… Et puis, est-ce que ce sa-cré bleu n’a pas prétendu me reconnaître ? Il dormait quand on l’a chahuté, il s’est réveillé sous sa fourniture alors que l’autre était déjà loin ; personne, dans la chambrée, ne peut apporter un témoignage décisif ; n’importe… Si le vrai cou-pable ne se dénonce pas, j’en ai pour trente jours, avec, sur-tout, le potin que va faire ce bras cassé.

Il ne se trompait pas. Le colonel augmenta la punition de sept jours et, à la fin de la semaine, elle revenait de la bri-gade grossie de quinze jours encore. En outre, le chef de corps, à l’ordre général provoqué par la répression des bri-mades, ajoutait une décision sur laquelle les Parisiens médi-tèrent.

« À l’expiration de sa punition, le soldat Édeline sera di-rigé sur le dépôt. »

À la suite de cette affaire, le régiment trima pendant un mois. Marches, service en campagne, exercices dans les cours du matin au soir, inspections, le colonel se montra im-pitoyable. Avait-il reçu quelques coups de férule ministérielle bien appliqués ? La publicité donnée par les journaux à l’accident du soldat brimé permit de le supposer.

Depuis quelque temps, d e ’ ailleurs, le 167 était fort éprouvé. Une série. Un autre soldat, sujet médiocre, mais ré-ellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à la visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître ma-

– 419 – lade, d’abord, puis cessait même de l’examiner, sur la foi des rapports signalant l’homme comme un « fricoteur ». Son obs-tination lui attirait régulièrement quatre jours de salle de po-lice.

— Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le premier, disait le capitaine.

Ce fut le soldat. Un matin, ses compagnons de boîte le trouvèrent mort entre eux.

Le colonel avait étouffé l’affaire ; mais il jouait de mal-heur, à moins que le médecin-major ne fût un âne bâté et ga-lonné, ce dont personne, d’ailleurs, ne doutait.

Deux soldats entrés à l’infirmerie, l’un pour un bobo au doigt, l’autre pour une de ces affections desquelles on dit au régiment « qu’elles tiennent chaud », tous deux allaient mou-rir à l’hôpital de la fièvre scarlatine. Enfin le caporal infir-mier, lorsqu’on sut qu’il se soûlait abominablement avec l’alcool camphré de son armoire à médicaments, achevait d’édifier ceux qui conservaient quelque illusion sur la sécuri-té des pharmacies de caserne et la surveillance dont les en-tourent les bas droguistes et les rebouteurs à quatre galons.

Un in-folio ne suffirait pas, si l’on voulait établir la statis-tique de tous ceux qu’ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il y a la faiseuse d’anges. C’est l’ennemi naturel de l’encombrement social, le fastueux marchand de mort subite. Il se fait la main, en temps de paix, et prélude, sur un kyste qu’il élargit en trouée d’obus, aux providentielles charcuteries des Grands Jours !

 

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Janvier, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Les recrues, qu’on mettait au port d’arme dans les cours de l’école, sur le Champ de Mars ou sur l’esplanade des Inva-lides, gelaient sur pied devant un instructeur furibond qui al-lait de l’une à l’autre pour se réchauffer, réclamant l’immobilité, une position correcte, des pieds « un peu moins ouverts que l’équerre » et « la tête directe », dans les coups de vent, les pluies, le froid, les tuiles coalisées de la nature et du métier.

Au milieu de l’immense quadrilatère du Champ de Mars, ils apparaissaient diminués, chétifs, par îlots de dix à douze hommes ; ou bien le front d’une compagnie creusait un sillon alignant deux rangs de culottes rouges semblables à des bet-teraves monstrueuses que des éclairs de bêches traversaient.

Comme on ordonnait aux soldats de compter à haute voix les temps pour obtenir la cadence et l’uniformité des mouvements, de cette foule éparse et gesticulante, mon-taient un murmure confus, un jappement triste – et la petite vapeur qui flotte autour des bêtes en transpiration.

Si pitoyables que fussent les pauvres diables, ils étaient moins à plaindre, cependant, que les hommes du peloton de chasse, parmi lesquels se trouvait Édeline.

Le caporal de garde les rassemblait tous les matins à six heures, et chaque après-midi à une heure ; il les conduisait au poste où des hommes de corvée appartenant à leurs com-pagnies respectives leur apportaient le sac et le fusil qui leur étaient retirés après l’exercice de trois heures auquel ils étaient astreints deux fois par jour.

 

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Du gradé qui les faisait manœuvrer dépendait alors la nature et la durée du supplice. Ils le voyaient venir, le ser-gent, en pénard, l’arme à la bretelle, les mains dans les poches, ruminant la question qu’il allait appliquer aux prison-niers, se pourléchant chattement avant de poser la patte sur ce paquet de souris. Il arrivait quelquefois pourtant qu’il fût bon garçon et, compatissant à leurs peines, fît succéder le pas accéléré au pas gymnastique et n’arrêtât pas son peloton pendant dix minutes au pied d’un mur, en plein hiver. Mais avec les rosses, presque toujours choisies par l’adjudant de semaine pour mener la danse, le bal prenait un autre aspect. C’était à la fois ingénieux et simple : en été, pas gymnastique au soleil ; en hiver, stations prolongées et maniement de l’arme en décomposant les mouvements. C’était atroce ; les larmes en venaient aux yeux des malheureux ainsi tenus en laisse par un gradé qui leur faisait exécuter tous les tours que comporte le dressage des chiens, dans un cirque.

Parmi les gradés le plus souvent commis à la surveil-lance des hommes punis, se distinguait un petit sergent im-berbe, autoritaire, et cruel comme les faibles quand ils sont les maîtres. Rupert et Vaubourgeix lui réservaient volontiers cet emploi, parce que, dans sa main, le peloton de chasse pi-votait ou se morfondait devant le mur blanc, selon que la température s’élevait ou qu’on cassait la glace dans la cour.

Il jouait avec les prisonniers, positivement, sans fatigue, car il ordonnait à peine un mouvement toutes les minutes, négligemment, du bout de ses lèvres minces qui coupaient le commandement, comme on fait mouche à dix pas.

Édeline, rencontrant un jour Favières, par hasard, aux latrines où l’accompagnait pompeusement un homme de garde, se rebellait.

 

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— Tu n’imagines pas ce que nous endurons avec cet avorton ! Après une nuit sur la planche et la nourriture que tu sais, c’est réconfortant… Et je n’ai tiré que quinze jours… Ah ! ce pied-de-banc… on mordrait dedans !

À quelques jours de là, Favières, flânant à la fenêtre d’une chambrée, aperçut le peloton de chasse, composé de cinq hommes, manœuvrant dans la cour Bouzon.

— Pas de chance, Édeline, pensa le fourrier ; c’est en-core sa bête noire qui conduit le bal.

Depuis une huitaine, une basse température sévissait ; les robinets avaient des barbes de glace ; Burel, armé d’une pelle, débloquait la cantine ; des neiges s’amoncelaient au ciel dépoli.

Entre les cinq hommes immobiles et le mur qu’ils avaient en face d’eux, le sergent circulait, le fusil transversal, quasi-songeur, afin de trouver prétexte à oublier les prison-niers dans la dernière position qu’il leur avait fait prendre. Il ne se hâtait pas de passer à un autre mouvement, comman-dait : « Arme sur l’épaule droite… Un… » s’écartait, avec l’air de chercher des mouches pour les attraper, revenait, je-tait : « … deux… » repartait, s’arrêtait plus loin à considérer avec intérêt les lézardes du mur ou les cibles qu’on y avait tracées pour l’instruction du tireur… De temps en temps, il guignait ses gens, sachant fort bien qu’ils avaient la main brûlée par la plaque de couche ; mais il ne leur criait : « trois… » qu’au moment précis où, leur bras ankylosé, leurs doigts gourds et crevassés, allaient lâcher le fusil.

« Trois !… » Il leur souriait, avait l’air de dire : « Eh bien ! ça y est… vous l’avez sur l’épaule, votre arme, êtes-

 

– 423 – vous contents ? » sournoisement, car la frigidité de l’horrible plaque mordait toujours la paume.

Vraiment, oui, il semblait en vouloir à Édeline ; il le sup-posait capable de tricher, « d’escamoter » l’arme, de lui voler un huitième de mouvement, une nuance…

À la fin, même, il se fâcha, prit le peloton à témoin qu’il n’y pouvait rien, qu’Édeline était cause de tout, qu’ils allaient payer pour lui ; il le regrettait, tant pis…

— Vous allez valser… ça lui apprendra…

Et il commanda :

— Baïonnette… on !…

C’était la dernière phase de la question. Ah ! le gaillard connaissait son métier !

L’escrime à la baïonnette… position de la garde… les jarrets ployés, la main droite à la hanche, la main gauche soutenant le fusil… Il n’ignorait pas qu’il n’y a plus, après ce-la, qu’à tirer l’échelle ! Et il surveillait Édeline, l’encou-rageait, l’invitait à s’asseoir davantage… « Un pas en avant… un pas en arrière… demi-tour… valsez… eh ! hioup ! » Il passait légèrement sous les baïonnettes, comme un jongleur sous des sabres nus, avec des élégances dans le défi… Même, la griserie du dompteur s’emparant de lui, il saisissait le fusil, s’assurait de la solidité de l’homme sur ses jambes.

Depuis plus de cinq minutes, il les tenait ainsi, exténués, sous son regard, lorsque, passant devant Édeline, il empoi-gna son arme, ébranla le Parisien en le repoussant…

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Mais ce fut comme un ressort à boudin trop comprimé – qui se détend… Le sergent sauta de côté pendant que la baïonnette, lancée à toute volée, s’enfonçait dans le mur, s’y brisait, entraînant Édeline sur qui l’on se précipitait aussi-tôt…

Favières descendit… Il y avait déjà cent personnes dans la cour ; des hommes de garde emmenaient en cellule le ré-volté, hagard, ivre, docile, avec des yeux fous pleurant des larmes d’enfant… Et il disait seulement :

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— Je suis foutu… je suis foutu… je suis foutu…

Tétrelle rentrait. Tout de suite Favières, encore trem-blant, sans salive, lui racontait la scène. Mais l’autre l’écouta à peine et gaiement :

— Tu sais, inutile maintenant d’approvisionner Géné-reuse. Elle a enfin une place, oui, oh ! très bonne… chez un marchand de vin de la rue Frémicourt.

 

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