Sous-Offs
VII .......................................................................................... 127
VII
« Expliquer nos succès auprès de ces filles, en province surtout… ah ! voilà, il y a à cela des raisons multiples… c’est moins les galons que l’uniforme qu’elles aiment, la livrée re-connue, sous des couleurs différentes… si peu… »
Et Favières, hésitant une minute, puis retrouvant le fil de sa rêverie matinale, à la sortie du gros numéro, reprenait :
« Je crois plutôt à une correspondance d’état, à des ana-logies latentes…, concentriques, à une gravitation d’instincts vers l’anéantissement animal. Un premier point de contact indubitable : la nostalgie de la corvée et l’exploitation du ci-vil, c’est Camélia, sœur d’une maîtresse de maison, dans le nord, ayant sa place réservée là et prolongeant à plaisir son apprentissage, son tour du vice ; Camélia, dix fois retirée de la prostitution par des commis-voyageurs généreux qui payaient ses dettes… et sautant du train à la première sta-tion pour réintégrer le gîte infamant.
« Pâquerette, c’est autre chose : la passivité de l’interné, l’entretien d’une torpeur de ruminant… Elle raconte volon-tiers qu’elle n’a jamais vu Dieppe… Elle y est arrivée de nuit, comme nous… et la maison s’est refermée sur elle de même que la caserne sur nous… On l’a amenée en détachement, elle changera de garnison sans rien savoir des lieux traver-sés… Ainsi des soldats, incorporés depuis dix-huit mois, n’ont jamais vu la ville, sinon à travers les exercices, les ser-vices commandés.
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« Et qu’est-ce qu’elle ressasse, la fille, sur l’oreiller ? Les débuts dans la débauche, la canaillerie du premier amant, les rares aubaines, les misères quotidiennes de son existence entre quatre murs, les rigueurs des patrons et des sous-patrons ;… bref, le rabâchage et les doléances mêmes du mi-litaire. Ces deux êtres s’entendent comme compagnons par-lant manique. N’est-ce pas en conformité de haines, de be-soins et de revanches qu’ils donnent assaut au civil, s’accrochant à lui tant qu’il héberge, amuse, paye, l’aban-donnant avec mépris quand il est vidé d’argent ?… Nostalgie encore, quoi qu’on dise, l’ennui qui pèse sur le permission-naire, au bout de quelques jours d’absence. C’est au pays et non plus à la caserne qu’il est dépaysé… Fille et soldat – frère et sœur, nés de la même prostitution… Qu’une marche de 40 kilomètres assomme l’un, ou que des exigences arbitraires épuisent l’autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces…
« Le gros numéro, nous l’avons sur le képi, voilà tout.
« Ah ! le béguin pour le galon ? Autre catégorie… C’est toute la psychologie de la femme battue qu’il faudrait refaire. Ce que Laure aime en Devouge, avant tout, c’est le maître, les coups, notre autorité apparente et relative, laquelle nous assimile à des sous-maîtresses respectées et pourtant acces-sibles.
« Maintenant, l’attitude qui prévaut chez les filles, lors-qu’elles s’avisent de dévouement, d’abnégation, cette atti-tude étant généralement celle du chien couché, il se peut que nous représentions à ses yeux l’idéal de force et de com-mandement, en même temps que le caprice de faux luxe et de verroterie dont nos larges galons l’abreuvent.
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« En somme, de quelque façon qu’on envisage les rap-ports du soldat et de la fille, leur bonne intelligence est faite de sympathies, de lâcheté invertébrée, d’unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.
« C’est extraordinaire, mais nous sommes, dans l’exis-tence de la prostituée, l’éclaircie de chasteté, l’éteignoir charnel… On broute, on rumine ensemble ; on confond avec candeur les amendes et les jours de salle de police, les mi-chés et les bordées en ville, les manies des officiers et celles de Monsieur, une libération par anticipation et une déli-vrance en surprise, les gants et la solde, la bouteille de champagne et la ration de vin supplémentaire, la vie en ca-serne et la vie en maison… Tous les efforts tendent à jeter bas la mince cloison qui sépare les deux bâtiments, à ne plus faire qu’un seul métier, une même corvée, sous la tolérance universelle des Grands-Patrons ! »
Huit heures. La salle commune du 44. Personne qu’eux trois, Favières, Tétrelle et Devouge, attendant la fin du dîner des femmes, muets, la pensée flottante.
C’est la première fois qu’ils viennent si tôt. Il y a quinze jours seulement, jamais ils n’auraient osé frapper au 44, avant la tombée de la nuit. Ils s’y glissaient subrepticement, au sortir de chez les Couturier. Mais Pâquerette et Camélia obtiennent d’eux, successivement, qu’ils couchent, qu’ils écrivent et, finalement, qu’ils viennent de temps en temps rompre la monotonie de ces mortels commencements de soi-rées que le client n’occupe pas.
Et ils obéissent, sans vergogne.
Aussi bien les dimanches n’offrent à leurs épanchements que des heures comptées, lourdes d’ivresse, souvent ; et la
– 129 – petite comédie de passion que se jouent les filles, sincère-ment, leurs tentatives d’attachement, cela flatte et retient les fourriers plus qu’ils n’en voudraient convenir, les invite à partager leurs loisirs d’hommes aimés entre le débit de bois-sons et le débit d’amour, celui-ci plus drôle, cultivant une fleur de vice rare et fastueuse.
— Comment ! vous payez encore le coucher ? s’écria Devouge, en réponse à l’énumération geignarde, faite par Tétrelle, des frais qu’entraînaient les plaisirs tarifés.
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— Ah ! tu ne voudrais pas… C’est déjà joli de ne leur rien donner… protesta Favières.
Mais Devouge, mâchant ses clous de tapissier, conti-nua :
— C’est différent… Du moment que vous mettez du sen-timent dans ces choses-là ! C’est comme les consomma-tions… Si vous vouliez, je dirais deux mots à Laure… qui parlerait à vos femmes… Le gouvernement ne nous paye pas pour les entretenir !…
Tétrelle parut ébranlé, regarda tour à tour Favières et Devouge, pesant les scrupules invoqués par le premier et l’argument décisif versé par l’autre.
— C’est vrai, insinua-t-il… En somme, il ne nous reste rien entre les mains…
— L’argent n’a pas d’odeur, rectifia Devouge.
— Ah ! tu vas trop loin… hein, Favières ?
La sous-maîtresse venait d’apparaître, digne, belle en-core, dans un deuil affecté qui la différenciait mieux du trou-peau.
— Ne vous impatientez pas, messieurs… Ces dames sont à vous tout de suite…
Elle dit, et Favières, quand elle ne fut plus là :
— Ma parole ! c’est, ici, la seule femme que je désire ré-ellement… Mais elle n’opère qu’en ville, au cachet. Elle amalgame l’institutrice et la patronne de Bouillons… Vous ne trouvez pas excitant son calfeutrage, parmi tant d’entre-bâillements ?…
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— Sûr, j’aimerais mieux coucher avec elle tout habillée qu’avec toi tout nu, répondit Tétrelle qui agréait, pour se gargariser, les rinçures d’esprit.
Les femmes entrèrent, assaillirent les militaires, écor-chant leurs poitrines nues aux boutons de capotes, sans ces-ser de tirer leurs bas, d’un geste mécanique.
— As-tu pensé à moi ? interrogea Camélia, tâtant Fa-vières.
— M’as-tu apporté ce que je t’ai demandé ? dit Pâque-rette, palpant mêmement Tétrelle.
Alors ils exhibèrent furtivement, l’un un morceau de pain de munition, – caprice de fille, – l’autre un flacon de rhum que Succot vendait les yeux de la tête à ses pension-naires. Tétrelle l’avait pris chez Généreuse, pour, disait-il, couper l’eau de son bidon pendant les marches militaires. Elle s’était opposée à ce qu’il le payât.
Les femmes firent prestement disparaître les cadeaux, puis insistèrent pour avoir de l’absinthe, se plaignant de l’exploitation flibustière du patron, mais à voix assourdie.
— Le café, le matin, sais-tu combien ? Quinze sous ! Une bougie… dix sous… Vingt sous, un paquet de cigarettes…
Et s’interrompant, Pâquerette cria à Camélia :
— Des cigarettes, ma sœur, va donc chercher dans ma chambre la provision de dimanche, pour les petits.
— Pas de danger que tu m’aies rien apporté, toi, dit Laure à Devouge.
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Elle le regardait tendrement, cependant, de ses yeux de chien maigre et mouillé, n’osant s’appuyer contre lui, si propre, si délicat…
Mais il se pencha vers elle, autoritaire ; et elle faisait : « Oui… oui… » à brefs coups de tête.
— Bien, répondit-elle, je leur parlerai tout à l’heure.
Elle profita de l’émotion causée par le retour de Camélia, partageant entre les fourriers sa récolte de caporal supé-rieur ; elle fit un signe d’appel à Pâquerette qu’elle conduisit au fond de la salle, un instant. La nounou comprit aussitôt, revint vers les militaires, juste comme le garçon, apportant des vins chauds, en réclamait le payement immédiat, suivant les us de la maison.
— Minute…, fit Pâquerette le congédiant.
Elle s’était rassise en face de son amant ; elle s’ac-croupit, explora une resserre dérobée, parvint à en extraire une pièce blanche qu’elle glissa dans la main de Tétrelle :
— Règle, dit-elle.
Il prit l’argent, le tendit au garçon, sans regarder ; puis, comme celui-ci rendait huit sous, il les lui abandonna sans hésiter, trouvant instantanément odieux de ramasser cette monnaie, de l’empocher ou de la restituer à Pâquerette, de-vant tous.
— Mazette ! laissa échapper Devouge.
Pendant cinq minutes, les couples s’entretinrent en par-ticulier, les femmes fumant, droites et balançant les jambes alternativement ; les militaires sauvés de l’ennui par les bouées qui flottaient aux houles du corsage. Quand ils
– 133 – n’eurent plus rien à se dire, ils restèrent en face les uns des autres, un peu décontenancés, les jambes toujours actives sous la table. Alors Pâquerette se leva, arpenta la salle, bébé caricatural, et chanta :
Mon père avait un petit bois,
Cabillou,
On y cueillait plus d’cinq cent noix,
Cabillou, cabillou, pan pan, laoula,
Pas de cabillou, pas d’poil au babina.
C’est la chanson en honneur au 44, avec les « Blés d’or ». Pâquerette est la seule qui la sache, la tenant d’un matelot. Aussi, dès qu’elle a commencé, toutes les femmes rentrent, vont s’installer au fond, chœur docile, ne s’immisçant que par de plaintifs « cabillou » dans le rondeau des amours congénères. Elles complètent le musée Succot, toutes de laideur différente, grasses et maigres, équilibrées, spécialisant les désirs humains, idéal parcellaire, ressouve-nirs vivants de lectures, de romances et d’images, émana-tions plébéiennes de poncifs épars qu’emmagasinent les âmes, dès leur plus tendre éveil.
L’une tricote, l’autre fait une réussite, pendant que Pâ-querette reprend :
On y cueillait plus d’cinq cents noix,
Cabillou,
Sur les cinq cents j’en mangis trois,
Cabillou, pan pan laoula…
La sous-maîtresse préside, coud gravement au comptoir. Mate, décente, dans les fards ambiants, elle braque de jolis
– 134 – yeux noirs reposés. Mais elle aperçoit Favières qui ventouse Camélia de suçons visibles. Elle frappe sur la chaire de son doigt coiffé du dé, ne pouvant endurer qu’on déprécie ainsi l’article… Et pour lui faire oublier le défi de ce fier tatouage, de cette brûlure héroïque, il faut que Laure, remorquant De-vouge, la requière de percevoir le droit de passe – et l’acquitte.
Sur les cinq cents, j’en mangis trois,
Cabillou,
J’en fus malad’ pendant neuf mois.
Pâquerette s’arrête, expansive par jets, pour cacher pas-sionnément dans son estomac la tête de Tétrelle, prise à pleins bras. Cette fringale satisfaite, elle repart calmée, indif-férente, berce la maison entière avec ses litanies de bord, lesquelles suscitent, parmi le personnel, un dodelinement simultané, pareil au balancement d’ours des figurations mi-mant le roulis au théâtre.
Me mit la main sur l’estomac,
Cabillou…
* * *
Une douce intimité s’établit entre les soldats et les filles, à cette heure transitoire où les services se confondent – comme une garde montante recevant la consigne de la garde qu’elle relève. Ils demeurent côte à côte, toutes misères charnelles exilées, et confondent des désirs immatérialisés,
– 135 – réduits au souhait d’un labour sans toucheurs et d’une tor-peur exempte de sonnaille et de tiques.
Mettez la main un peu plus bas,
Cabillou,
Vous trouverez pèr’ Nicolas…
Favières le trouve en effet, « père Nicolas », dans les nuits du dimanche qu’évoque tout à coup la chanson auda-cieuse et bonne enfant, obscène et familière.
« Un peu plus bas », n’est-ce pas de sa chute même qu’on s’amuse, de ses complaisances, du gré qu’il sait à Ca-mélia des délicatesses, des attentions, des privilèges dont elle enveloppe leur commerce : ivresse plus rare, canapé ré-servé aux passes hasardeuses, afin de le recevoir en des draps ingénus ; bougies économisées pour prolonger le ba-vardage… Il en est venu là, à s’attendrir devant un globe sous lequel, avec la permission de Monsieur, Camélia rem-plaça les fleurs d’oranger de la patronne par une croûte de pain de munition, semblable aux souvenirs du Siège pieuse-ment conservés dans les familles.
Il en conjecture qu’elle l’aime, singulièrement toutefois, avec des réticences, comme en l’expectative d’une demande, de quelque chose d’inexprimé, qui reste entre eux… Mais il ne scrute pas ces mobiles opaques, s’en tient orgueilleuse-ment à cette confidence chuchotée entre les deux filles, un matin : « J’y vais de mon voyage, » exclamation disant les vibrations inattendues d’une vieille chanterelle condamnée à n’en avoir plus.
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Puis, il faut être juste, c’est, pour le célibataire, l’ombre d’une affection, le frôlement d’une caresse, une apparence de confort, hors caserne. Ne pouvant mettre la femme dans leur vie, les militaires y mettent de la femme, quelque chose comme l’armature charnelle de l’amour, à défaut d’une pos-sédante occupation de cœur. Et tout, alors, s’innocente, tourne au charme mystérieux, tout, jusqu’à la descente à tâ-tons, au petit jour, jusqu’au réveil du garçon dont le lit-cage déployé barre la porte et qui la garde, tel un chien couché en travers.
Sa complainte finie, Pâquerette en a commencé une autre qu’elle dévide. C’est l’ouvrage de femme auquel elle voue non ses mains, mais ses lèvres, cousant les couplets les uns aux autres, reprisant un refrain, enfermant une naïve or-dure dans les mailles d’un solide tricot, promenant la longue aiguille de son désœuvrement dans une trame chansonnière dès longtemps ourdie.
La mère, ayant quelque soupçon,
Une nuit se lève et s’habille ;
Elle croyait bien qu’un garçon
Était couché avec sa fille…
Monte doucement
Frappe : pan, pan, pan…
Colin dans les draps s’entortille (bis).
Et tout à coup, le fil de ce conte rattache le présent au passé de ces femmes, ranime, aux oreilles de Favières, l’histoire par cœur, dite tant de fois, sur l’oreiller, brodée de mémoire par une bouche exercée. Il revoit tout, dans ce couplet : la famille de la fille, son enfance, sa gentillesse pré-
– 137 – coce, le rendez-vous donné au galant, si touchant, si neuf, – et la chute qu’indique le couplet suivant, simple, idyllique :
« Maman ! ne le découvrez pas,
Il fait plus froid que de coutume ;
Laissez-le coucher avec moi,
Il pourrait attraper un rhume…
Si vous l’découvrez, Maman, vous aurez
Le cœur aussi dur qu’une enclume (bis).
Il passe, dans les voix qui répètent ce refrain, un api-toiement fait de regret inconsolé et de fatalité subie. C’est leur histoire à toutes… Première liaison dévoilée, colère des parents, rupture ou tolérance – pire… Le départ… la rue… la maison… des rêves de retour au pays… fable et réalité : le petit savoyard des filles publiques.
… Il pourrait attraper un rhume.
Elles rentrent par là dans le présent, semblent exprimer naïvement le sentiment qui les jette aux bras l’un de l’autre, soldat et prostituée, les pousse à entasser sur le lit de misère capote et jupons, uniforme et hardes, pour avoir plus chaud, pour se défendre à la fois contre les chefs et contre la vie, dans ces refuges sordides et polaires : les lupanars et les ca-sernes !
Un coup de marteau, – leur appel de clairon à elles, et les femmes sont debout ; le poste est relevé, la garde peut descendre. Pas si vite cependant qu’elle n’emporte sa part de la joie commune, car le cri : « Du streux ! il y a du streux !… »
– 138 – autrefois incompréhensible, annonce aujourd’hui aux mili-taires initiés l’approche du client généreux.
Ceinturons hâtivement bouclés ; derniers baisers dis-traits.
— Vous passerez devant nos fenêtres, demain matin ?
— Oui, pour aller à l’exercice, s’il n’est pas possible d’y couper.
— C’est parce que nous nous serions levées, pour vous voir, à travers les persiennes.
— Eh bien ! écoutez donc, si nous suivons la compagnie, le clairon sonnera… les Pompiers de Nanterre.
Elles sautent de plaisir :
— Vrai ?… vrai ?… attendez, nous allons savoir si c’est vrai…
Pâquerette détache l’enveloppe intérieure d’un paquet de cigarettes ; elle la tortille d’une certaine façon, la fait flamber… Et les cendres se dispersant gentiment, en l’air, comme sous un souffle invisible, la grosse fille crie : « C’est vrai ! » en battant des mains.
Reconduits jusqu’à la porte, Favières et Tétrelle s’y ren-contrent avec Devouge, dans les jambes de qui rôde « sa vieille », en chien battu – qui remercierait. Ce sont ses yeux qui frétillent… Puis, une vire-volte et, cérémonieusement, la garde montante entre au Salon.
Cette vie dura jusqu’au printemps. Les fourriers cou-chaient, le dimanche ; simples visiteurs, de huit à dix heures, deux ou trois fois par semaine. Tout le bataillon était dans la
– 139 – confidence de leurs amours depuis que la « clique » y trem-pait. En effet, on ne s’écrivait plus pour se donner rendez-vous. On avait, d’accord, arrêté un système de signaux dont les volets des chambres de femmes, rigoureusement scellés, doublaient le charme et la drôlerie.
— Joue la Casquette en passant devant le 44 et nous te payons un verre, disaient Favières, Devouge et Tétrelle au clairon de leurs compagnies respectives.
Et il sonnait la marche, très fier, le pavillon de son ins-trument tourné vers les fenêtres closes, qui, aussitôt, vi-
– 140 – vaient. Il avait calculé qu’il devait attaquer les premières me-sures au sortir du pont, afin de donner aux femmes le temps de se lever, d’accourir…
Au défilé de la compagnie devant le claque, caporal et fourriers avaient ainsi la joie de voir des doigts s’agiter, entre les lamelles des persiennes. C’est alors qu’ils pouvaient venir le soir. Leur visite, au contraire, était ajournée, quand les mains pendaient molles, blanches, pareilles, de loin, à des bas d’enfants sur un séchoir.
Le bataillon, égayé, imaginait la dégringolade des femmes réveillées, leur présence, en chemise, derrière les volets. Le jeu donnait, aux heureux gradés, un renom de dé-bauche dont ils tiraient à la fois vanité et profit dans l’exercice de leurs fonctions. Le soldat leur reconnaissait maintenant une autorité jusque-là marchandée à leur jeu-nesse, leur avancement rapide. Aux yeux de l’inférieur, ils gardaient quelque chose de l’amant de cœur, on leur suppo-sait des recettes cachées, de mâles expédients, une crapule-rie occulte pour laquelle le militaire est plein de respect.
Les sous-officiers admettant difficilement encore que les caporaux-fourriers fussent leurs égaux, malgré les prescrip-tions récentes et formelles du 28 décembre 1883, les sous-officiers mêmes se laissaient gagner, substituaient aux galons de laine le galon de leur grade et élevaient jusqu’à eux les amants de Pâquerette et de Camélia.
La considération leur venait avec l’avilissement. On les jugea très forts, le jour où ils serrèrent la main à Succot, en ville.
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Les officiers ne savaient rien, d’ailleurs indifférents, Té-trelle et Favières ayant l’adresse de se montrer irrépro-chables dans le service.
Mais le succès ne fut complet que pendant les marches dites d’entraînement.
Devouge avait appris à son escouade la chanson de Pâ-querette :
Mon père avait un petit bois…
Et comme l’air rythmait à souhait le pas, bientôt toute la compagnie le sut. De la 4e, il passe à la 3e où Tétrelle aida à l’introduire, reliant, par sa place dans la colonne, sa compa-gnie à celle de queue. Et à la fin du mois, les « cabillou » cou-raient d’un bout à l’autre du bataillon, populaires, se prêtant à toutes les variations obscènes que cette gymnastique souffle au soldat : telle une mare qu’on fouette.
Il semblait que le bataillon emmenât le 44 avec soi. La chanson des filles avait remplacé la traditionnelle complainte des fourriers :
Il était un fourrier de chez nous,
d’autant mieux que les hommes ne manquaient pas non plus de la chanter, tournés vers Favières et Tétrelle, avec un petit signe d’intelligence, de complicité aimable.
— Hein ! quel succès ! criait Devouge, dans le rang.
Chaque jour ils s’enlisaient davantage. C’est ainsi qu’à leurs premières révoltes contre le goût des clients pour Pâ-
– 142 – querette et Camélia, à l’écœurement de ce trafic, succédait l’orgueil de voir leurs femmes plus souvent choisies. La cor-respondance les amusait, les flattait… Ils ne sentaient plus l’odeur de fond de fosses qu’elle exhalait, ni si elle venait du papier ou de la confidence.
Une fois Pâquerette écrivait :
« Je te fais savoir que tu as un drôle caractère ; je ne pouvais pas renvoyer cet homme qui ne voulait d’autre que moi… Ça m’a tant contrariée de te voir partir fâché que j’ai bu, en champagne, avec Camélia, vingt-cinq francs.
« Ne viens donc pas cette semaine ; je ne pourrais pas payer pour toi. Celle qui t’aime pour la vie. »
Un autre jour :
« Si j’étais riche, je te ferais venir tous les soirs ; mais tu sais bien que ce malheureux commerce ne marche pas fort et que je dois payer assez cher mon linge et tout. Et puis, il faut faire des économies pour te suivre au Havre dans trois mois. Je reste ta petite femme. »
De Camélia à Favières :
« Je t’envoie ces quelques mots pour te dire que je me suis attachée à toi et que mon cœur pense à toi nuit et jour. Si tu peux, apporte-moi un peu d’allumettes, du papier à lettre et quelques cremos ; enfin je m’ennuie à mourir après toi. Ta femme pour la vie. »
Ou bien :
– 143 –
« Je te dirai que tu n’as rien perdu en ne venant pas hier avec ton ami car j’avais… Mais c’est fini aujourd’hui. Mon cœur est à toi et je préférerais quitter Dieppe s’il fallait ne plus te voir. Pour la vie ta. »
C’était Camélia qui écrivait toutes les lettres de la mai-son et il arrivait que Tétrelle reçût la copie d’une page adres-sée à Favières quelques jours auparavant.
Autour d’eux, la boue montait, plus dense. Comme les femmes continuaient à payer les consommations et qu’elles ne se trouvaient pas toujours là quand le garçon rapportait la monnaie, Tétrelle réduisait le pourboire au strict convenable et empochait la différence.
— Ce qui tombe au fossé est pour le soldat, disait De-vouge.
Ils se récupéraient de quinze mois de servitude, les pre-miers surtout, sans sorties presque, sans femmes, semés de corvées… Paternes, d’ailleurs, des capitaines, lorsque l’infir-merie s’encombrait, ne recommandaient-ils pas, au rassem-blement de la compagnie, la maison d’à côté, hospitalière et quasi sûre, au rebours de la plage où guerroyait une concur-rence aussi déloyale que dangereuse ?
— C’est plus cher sans doute, ajoutaient-ils, eh bien ! on y va moins souvent ; parce que, voyez-vous, on vous en donne toujours pour votre argent…
— Ils font l’article pour la « succursale », pensait Fa-vières, qui tenait à son idée.
Cependant, vers la fin de mars, les rapports se tendirent.
– 144 –
Favières et Tétrelle ayant trouvé, quelque dimanche, leurs femmes ivres, se révoltèrent, rechignèrent à coucher. Elles furent blessées. Pendant plusieurs jours, elles affectè-rent de ne point répondre à la sonnerie du clairon conduisant les compagnies à l’exercice. Les persiennes restaient muettes. Puis, on afficha, de part et d’autre, des exigences ri-sibles ; tout le mauvais vouloir, l’âpre contestation du joueur que la partie n’amuse plus.
Aux prétentions des fourriers qui s’arrogeaient le droit de refuser des clients sur la mine ou sur le costume, Pâque-rette et Camélia opposèrent d’étranges susceptibilités, se montrèrent froissées quand leurs amants tutoyaient les autres pensionnaires. Un éclat devenait inévitable.
Il se produisit un dimanche que les militaires étaient ar-rivés trop tôt, de méchante humeur, par surcroît. Il leur avait semblé, au sortir de chez les Couturier, être suivis par elles. Et le soupçon qu’ils en avaient eu, déjà, s’ancrait. Mais Gé-néreuse et Delphine, loin de paraître offensées, redoublaient d’attentions et de soins, n’apuraient jamais les excuses der-rière lesquelles Tétrelle et son ami abritaient leur chômage sentimental.
Ce soir-là pourtant, Favières trouva idiot de stopper au 44.
— C’est bête, ça doit avoir une fin… Je n’ai pas envie qu’elles nous suivent au Havre, moi…
Ils entrèrent cependant, allèrent s’attabler au fond de la salle.
C’était un jour de « streux » et les femmes, dans le coup de feu , ne cachèrent pas leur mécontentement.
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— Ah ! ben, vous avez le temps d’attendre, dirent-elles, ironiquement.
Ivres déjà, en branle, elles roulaient de bancs en genoux, parmi les vareuses et les blouses, les gens du port, carrés et noueux, et les Italiens, plus grêles, à profils équivoques où l’œil, en coin, luit comme une pointe de couteau. L’alcool flambait dans les prunelles, dans l’haleine impuissante à dis-siper l’orage qu’amoncelaient de turbulentes bouffardes sur la bataille du désir et du lucre. Des souhaits s’épanchaient li-brement, des faces de travail, cuites et fuligineuses, se ma-riaient furieusement à des chairs de paresse, de veau bouilli, blanches et molles ; et dans une ascension brutale, les ca-resses prohibées ici, crevaient le plafond, précédaient les couples au creux des paillasses excédées d’infécondes se-mailles.
Dignes, n’acceptant rien, – qu’une poignée de main, – Monsieur et l’Ami circulaient, dompteur et aide, devant les cages, à l’heure du repas ; tandis que la sous-maîtresse se carrait, en une vice-présidence pleine de noblesse.
Camélia ayant voulu, à l’accoutumée, payer les con-sommations, Favières repoussa sa main.
— Pas la peine ; c’est fait.
Elle le regarda, vexée, ne vint plus que rarement, dans la soirée, lui offrir une cigarette entre deux absences.
Aujourd’hui, la préférence qu’indiquaient les fréquentes disparitions des deux « sœurs », fâchait les fourriers. Par éclaircies, l’ignominie du rôle qu’ils jouaient les incitait à de grandes résolutions.
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— À deux heures, elles seront complètement ivres, dit Favières.
— Veux-tu parier que je ne couche pas avec Pâque-rette ? déclara Tétrelle, oui, que je reste avec la maigri-chonne en bleu…
Il désignait une petite femme squelettique, garçonnière, commise à l’équivoque satisfaction des picas originaux.
Ils se turent ; Camélia venait vers eux. Ah ! elle n’avait plus ses craintifs : « t’en va pas surtout », avant de monter… Dure, au contraire, elle ne s’arrêta que pour jeter :
— Je viens encore de refuser un coucher. C’est embê-tant, après la mauvaise semaine que j’ai faite.
— Fallait accepter, répondit brutalement Favières.
Ils restaient, cependant, sans courage physique pour dé-serter les bancs où ils étaient écrasés, liés, englués, abêtis et las comme aux soirs des longues marches. Ils ne causaient plus, s’occupaient à des calculs qu’alimentaient les départs des couples, le temps de leur éloignement, l’âge des hommes, leurs vices aussi, toute une basse arithmétique de désœuvrement qu’ils ruminaient dans ce pré rogneux et ton-du à langues rabattues.
Ils ne comptaient plus qu’une dizaine de consomma-teurs ; il n’en demeura plus que cinq, puis deux seulement, à qui Succot signifia l’heure. Alors ils s’en allèrent.
Les filles, ralliées, s’étaient massées, assises ou debout, exténuées, dans des postures de demoiselles de magasin, après une journée de grosse vente, pendant qu’on préparait le souper.
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Camélia pourtant se détacha du groupe, vint chercher Favières pour le conduire à sa chambre. Mais comme Pâque-rette l’imitait en titubant, Tétrelle la rabroua nettement.
— Je ne couche pas avec les femmes qui ont bu.
— Alors pourquoi m’as-tu attendue ?
Il lui tourna le dos. Depuis quelques minutes, il s’entre-tenait par signes discrets avec la petite femme maigre… Et elle consentait, amusée, remuant méchamment de minces lèvres. « Oui, pour rien, pour le plaisir de faire enrager l’autre… convenu. »
Et tout à coup, sans mot dire, elle se leva, se dirigea vers la porte, suivie par Tétrelle.
Pâquerette les vit. Interdite d’abord, elle s’étrangla en-suite à crier :
— Ah ! c’était pour ça ! Eh bien ! ça ne se passera tou-jours pas ici…
Elle se précipitait… Patron et sous-maîtresse durent in-tervenir, et l’Ami aussi, les filles, le garçon, toute la maison rassemblée, jugeant le cas, sermonnant Tétrelle, contenant la nounou qui hurlait le poing tendu, les yeux jaillissant :
— Ah ! tu veux les hommes des autres… Viens donc le chercher !
Toute sa colère de femme pocharde se partageait entre la Maison et sa rivale, celle-ci immobile, narquoise, se sen-tant protégée.
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— Je ne reste pas une minute de plus, d’abord… si on permet ça !
À cette menace, à l’idée de voir partir une de ses meil-leures pensionnaires, Succot s’inquiéta, s’érigea en arbitre.
— Voyons… monsieur Tétrelle… ça n’est pas sérieux, hein ? Vous avez votre femme… vous ne pouvez aller avec une autre… Je suis sûr que vous ne ferez point cela… pour la Maison.
Et, de son côté, tançant la maigrichonne :
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— Vous n’auriez pas dû l’encourager… Si vous croyez que je n’ai pas vu votre manège… disait la sous-maîtresse.
Alors, un peu calmée par ces marques de réprobation complaisante, Pâquerette sanglota, sans se rendre toutefois, affirmant que… jamais… elle n’oublierait… le procédé… qu’on ne la faisait pas respecter dans ce sale…
Elle disait le mot cru, sans que le patron s’offensât, trop heureux de voir les choses s’arranger, car Tétrelle s’amen-dait, sacrifiait les grâces grêles du faux éphèbe aux charmes malaxés de la bonne génisse.
— Vois-tu, je l’aurais plutôt tuée… conclut-elle tragi-quement, en une de ces minutes de détente où elle attirait la tête de son amant contre l’écluse de ses seins.
Ce fut, néanmoins, une nuit déplorable pour les deux fourriers.
En s’en allant, le matin, Tétrelle lui-même, découragé, préméditait une rupture.
— Figure-toi, là-haut, la scène a recommencé… et les larmes, du respect… une mise en demeure… bref, nous n’avons rien fait… Une nuit dont je me souviendrai !
— C’est comme moi, appuya Favières. Des reproches inattendus : je ne l’ai jamais aimée ; elle voit bien que je me moque d’elle ; je n’en use pas à son égard comme les autres vis-à-vis de leurs petites femmes… Du diable si j’ai compris ce qu’elle voulait dire !
Mais Tétrelle, rondement :
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— Je le sais, moi, Pâquerette m’a confié… Camélia s’étonne que tu n’aies jamais passé devant la glace, oui, les cent sous à la maison… Elle a demandé pour qui tu la pre-nais…
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