Sous-Offs
IV ............................................................................................. 68
IV
— Moi faire ton lit, astiquer fourbi et laver doublure de veste.
— Oui, Quélennec.
Quélennec, le brosseur de Favières, est un petit Breton ajourné, de 1m 54, la taille juste, mais trapu, avec une large face ouverte, une bouche caricaturale, des yeux verts, des oreilles en écailles de Marennes. C’est aussi un des quatre si-lencieux qui se rassemblent, le soir, tête contre tête, autour d’un lit, et trouvent, dans leur mutisme confidentiel, un charme dont, peut-être, leur conversation serait dénuée.
Il est arrivé au régiment non seulement illettré, mais in-capable de se faire comprendre… Maintenant il sait quatre mots de français, desquels il convient de retrancher deux mots d’argot militaire – et un juron. Il parle un petit nègre ahurissant et tutoie invariablement les officiers.
Quand il reçoit une lettre, comme elle est écrite en son patois interdit, il demande au sergent de section la permis-sion de la lire à ses trois compagnons. Alors c’est une fête… leur dimanche de silence. Ils dépouillent les bourgerons sales, passent leur veste, font un bout de toilette d’honneur et, redressés, écoutent… Ils ont l’air de déballer des frian-dises et d’en régler le partage, comme font, entre pays, les soldats qui reçoivent des provisions.
Ensuite ils digèrent les nouvelles, bouches cousues… On leur a permis de lire la lettre, non de la commenter. Quelque-fois, cependant, ils s’essayent à traduire en français leurs im-
– 68 – pressions. Favières appelle leur effort : la ponte… Il recueille leurs paroles comme des œufs. Mais ils répudient bientôt cet exercice ; ils se comprennent mieux sans se rien dire… Peut-être que leur front sue les pensées et qu’ils l’essuient, – comme on écrit du doigt sur la buée des vitres.
Favières avait fait venir de Paris un méchant oignon et s’était attaché Quélennec en le lui donnant. Ce fut un évé-nement. Jamais les quatre Bretons n’avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d’un éléphant pour une toupie.
Aucun d’entre eux n’eût été capable de dire l’heure en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur ;
– 69 – mais quand celui-ci tirait, – avec quelle délicatesse ! – l’oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexpri-mable émotion poignait le groupe. Ils suivaient, d’un œil zé-lé, la marche des aiguilles, écoutaient la petite bête mysté-rieuse parler dans le boîtier son patois toléré, de même qu’ils prêtaient l’oreille au tic tac de leur petite bête personnelle, en la longue auscultation des soirées d’hiver.
Un jour, la montre s’arrêta. Alors, pendant qu’on la répa-rait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu’on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres.
En décembre, un matin, un événement de quelque im-portance rompit la monotonie des décisions journalières.
On demandait des volontaires pour le Tonkin.
Le chef de bataillon invitait les commandants des com-pagnies à lui soumettre, dans le plus bref délai, les proposi-tions des intéressés. Les gradés devaient faire l’objet d’un état ad hoc.
Au déjeuner des sergents, les fourriers, qui venaient d’assister à la lecture du rapport, dans les chambres, divul-guèrent l’impression générale :
— C’est un four. Un seul sous-officier s’est fait inscrire : l’adjudant Rupert.
— Parce qu’il sait qu’on ne le prendra pas, avec sa ma-ladie.
— Oui, mais vis-à-vis des chefs, c’est adroit.
– 70 –
On discutait surtout l’abstention du seul sergent rengagé que possédât le bataillon, Vaubourgeix, exerçant les fonc-tions de vaguemestre.
Les cadres inférieurs, à l’exception des adjudants, se prononçaient carrément contre la brisque, tuaient l’esprit mi-litaire chez ceux qui eussent été désireux de le consacrer of-ficiellement par un nouveau bail de cinq ans. Les protesta-taires, ayant pour eux le nombre, formaient une petite fa-mille décrétant le blâme, tenant en suspicion le membre in-digne qui « repiquait au truc ». Le rengagement acclimaté dans d’autres fractions du corps, s’appauvrissait au 3e batail-lon, en terrain hostile, quelques efforts que fît le comman-dant pour fumer d’idées patriotiques ce sol ingrat.
— Vaubourgeix ! dit quelqu’un, on devrait l’envoyer là-bas d’office. C’est son métier, n’est-ce pas ? Mais voilà : ceux qui restent au régiment lui donnent non leur peau, mais le poil qu’ils ont dans la main… Vaubourgeix, parbleu ! avec un fourbi de vaguemestre, il est plus heureux que nous : ni marches, ni exercices, ni revues… Ah ! il peut être gras et frais, le cochon ; il fait du lard pendant que nous trimons !…
Deux sergents baissant la tête d’un air de gêne, dans la réprobation ambiante, un de leurs camarades cria :
— Aussi vrai comme je m’appelle Denis, si vous renga-giez, vous ne seriez plus mes pays !
— Et parmi les caporaux, dit un autre, qui a-t-on propo-sé ?
— Personne, affirmèrent les fourriers.
Quant aux hommes, les quatre compagnies réunies n’en fournissaient que huit. On cita deux caporaux récemment
– 71 – cassés de leur grade, deux engagés volontaires, deux décou-cheurs tenaces, actuellement en prison, un ivrogne et une forte tête.
Favières raconta :
— Figurez-vous qu’un jeune soldat, arrivé l’année der-nière et sans doute entraîné, est venu demander au chef qu’on le portât sur les états. Ah ! Montsarrat l’a reçu ! D’abord nos pièces étaient prêtes : état signalétique, relevé de punitions, tout… Nous n’allions pas recommencer pour lui… Comme si c’était amusant de désarmer les hommes et de les passer à d’autres corps !…
« — Pourquoi voulez-vous aller au Tonkin ? lui a dit le double ; qu’est-ce que vous y ferez ?
« — Je ne sais pas, répondait l’autre…
« — Alors, foutez-moi la paix ! vous aurez quatre jours pour vous être présenté devant moi dans une tenue négligée.
« Et Montsarrat avait raison. Rien n’est désagréable comme des mutations à la fin du trimestre. Leur Tonkin, on l’a quelque part !…
— C’est égal, dit quelqu’un, Court-Bouillon nous fera payer ça. Il aurait voulu présenter tout le bataillon.
Unanimement, les tablées protestèrent, bannissant toute dignité, même devant les hommes qui achalandaient le comptoir et les entendaient. La caserne n’avait qu’une voix, d’ailleurs, pour expliquer cette attitude. Tous déclaraient qu’ils seraient partis volontiers s’il s’agissait d’une guerre eu-ropéenne… Il y avait un mouvement spontané vers la fron-tière, une explosion de dévouement, de crânes soufflets au
– 72 – bout des bras, tout l’apparat du courage militaire en cham-brée.
— Mais là-bas, ah ! non, c’est trop loin !…
— Mourir d’une balle, c’est bien… Mais les fièvres, les maladies…
— L’hôpital…
— La traversée…
— C’est embêtant de laisser ses os ailleurs que sur le champ de bataille, conclut un avaleur de sabres qui rallia les suffrages.
Et sous ce raisonnement en façade, sous ces prétextes décoratifs, une inquiète lâcheté s’aménageait, se terrait dans les caves de l’âme, ou bien apparaissait aux fenêtres du for intérieur, aux lucarnes du corps, fardée, tremblant pour la bâtisse, criant éperdument, par la bouche et par les yeux, son insatiable amour de la peau.
— Ah çà ! pensa Favières, est-ce que la bravoure ne se-rait que l’incontinence du sentiment contraire ; des gens se sauvant par devant au lieu de s’enfuir en montrant les talons !
Mais quelqu’un observa :
— Nous sommes bataillon disponible, on peut fort bien nous obliger à partir.
La remarque fut douche ; Favières dut intervenir pour amener la réaction.
— Une belle occasion pour écrire aux parents, dit-il ; on n’entre pas en campagne sans une première mise.
– 73 –
Tous dressèrent l’oreille, et une petite flamme de pillage purifia, au fond des prunelles, l’éclair de peur qui les avait di-latées.
— C’est drôle, notait Favières, chez le soldat, les senti-ments habitent les parties basses ; l’âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, la brayette et le fond…
Le lendemain, au rapport :
« Le commandant lève la punition des deux hommes en prison ; il accorde aux volontaires proposés dans chaque compagnie la permission permanente de dix heures. »
Les deux gaillards, à qui l’on ouvrait les portes de la boîte, clignaient de l’œil malicieusement.
Le soir même, ils découchèrent ; quelques jours après, ils entraient à l’infirmerie.
Et dans le dos du major répondant au questionnaire du cahier de visite médicale, ils murmuraient en se reculottant :
— Allons ! il y a encore un bon Dieu !… Si nous allons au Tonkin avec ça !…
Dans la seconde quinzaine de décembre arrivèrent les recrues. On les envoyait du Havre habillées, équipées ; tous les ennuis d’une réception de classe étaient épargnés aux comptables, qui n’en trouvaient pas moins mille prétextes pour couper à l’exercice, à l’instruction des jeunes soldats.
Dans le demi-sommeil des grasses matinées, les ser-gents-majors et leurs fourriers en recueillaient les prémices : « Commencez !… Ces… sez !… » révélant l’exécution des mouvements d’assouplissement sans arme, dans la cour, sous les fenêtres.
– 74 –
Puis, c’était le cri discordant des classes s’époumonant à contre temps, puis des piétinements à cadence chromatique, puis d’enrouées sonneries d’élèves indiquant, à cinq minutes d’intervalle, la pause et la reprise.
À huit heures, les doubles se levaient, s’habillaient pour le rapport, attendaient que le clairon les y appelât, couchés tout habillés sur leur lit fait. Ils saturaient de désœuvrement des journées entières, s’apparessaient sur le dos, près du poêle bourré avec le charbon volé par le fourrier sur la provi-sion des chambres, provision si maigre déjà, si insuffisante, que les hommes devaient se cotiser pour acheter du combus-tible.
Montsarrat surtout se montrait d’une parcimonie révol-tante.
— Arrangez-vous, avait-il dit à Favières, mais je ne veux pas dépenser un centime.
Il entendait que le caporal-fourrier prélevât, sur ses vingt-neuf sous de prêt, l’éclairage et l’achat des pièces, dont l’abrutissant tracé répugnait à sa main. Les trois francs de frais de bureau mensuels, Montsarrat les empochait intégra-lement.
C’était alors, de la part du fourrier, les semaines de dis-tributions, un rabiau minutieux sur le pain, sur le sucre et le café livrés au percolateur, sur le vin fourni par l’ordinaire, sur les étiquettes de paquetage et de râtelier d’armes, sur les permissions « tout établies » vendues aux bleus.
Toute l’ignominie de l’exploitation des grades, toutes les roueries de l’intimidation, des responsabilités esquivées, dé-placées ; le cynisme dans l’escroquerie et la lâcheté dans le dépouillement, – les deux nouveaux fourriers firent ce hon-
– 75 – teux apprentissage à bonne école. Un officier, chargé du cours d’administration aux comptables, ne confessait-il pas que, de son temps, on dérobait les draps, la laine des mate-las ?…
Les sergents-majors avaient le vol plus discret, ne per-mettaient pas à leurs fourriers d’arrêter le cahier d’ordinaire, de régler le prêt, de payer le boucher, aucun des fournis-seurs. Mais le trafic était certain ; personne n’était dupe des précautions prises, et les soldats de corvée, à mots couverts, en plaisantaient entre eux.
Souvent, dans la journée, les quatre chefs se réunissaient et jouaient lentement l’apéritif ou les bouteilles de vin cache-té dont ils arrosaient, vers quatre heures, le premier bouillon ou la gamelle de rata que détournaient les cuisiniers.
Cette période de l’instruction des recrues était exquise.
Dormant d’un œil, à cause des surprises possibles, l’ouïe attentive aux bruits de sabre ou de pas connu, dans l’escalier ; debout tout de suite, quand la clef tournait dans la serrure, les doubles s’acharnaient à tuer les heures sous de puériles préoccupations. Dix fois, la glace à main cachée sous leur traversin était consultée, les renseignait sur l’état de leur bouche, des dents, de la langue et des gencives, sur les altérations possibles de la sclérotique ou de l’épiderme dont ils éliminaient les raclures. Quelquefois, ils descen-daient à un examen plus profond, à la constatation d’une vi-rilité manifeste, sur laquelle ils appelaient grossièrement l’attention du fourrier.
Mais Petitmangin avait trouvé un jeu plus neuf, utile en même temps que récréatif. Affligé d’une invasion de vermine réfractaire aux onguents, il renonçait aux chasses à la glu,
– 76 – décrétait une poursuite courtoise, journalière, s’interdisant la battue générale qui eût supprimé les péripéties en épuisant, d’un seul coup, les ressources d’une giboyeuse forêt. Il par-tait, la tête entre les jambes, les doigts au creux des buis-sons, couchant le produit de ses rafles sur une grande feuille de papier blanc, scrutant les pièces capturées à l’aide d’un compte-fils…
— Venez donc voir, Tétrelle !
Tétrelle n’osait refuser son approbation à cette exhibi-tion gratuite, mais il dissimulait mal cette inquiétude de spectateur devant un montreur de puces et gardait son ap-plaudissement pour l’autodafé final, sur le couvercle du poêle.
— Ils se débattent, hein ! criait Petitmangin. Ah ! les sales bêtes, elles me font passer de bons moments tout de même !
Il s’amusait ainsi, souvent seul. Son fourrier, en rentrant, le retrouvait abîmé dans son extermination patiente. Quel-quefois, au grand déplaisir de Tétrelle, le verso des « états » à fournir était maculé de crevaisons d’œufs, éventrés d’un ongle insecticide.
Mais différente fut sa contrariété au spectacle du ser-gent-major couché sur son lit. Il ne dormait plus, se croyant habité par les locataires de l’autre.
Un jour enfin, Petitmangin annonça une coupe de net-toiement, se rasa, ne gardant, dit-il, pour sa distraction, que les chasses privées des petits bois, les garennes axillaires.
À six heures, les doubles dînaient, puis décampaient, jusqu’à dix heures, quand ils ne rendaient pas l’appel du soir
– 77 – au ponctuel Schnetzer dont ils redoutaient ensuite la contre-visite inquisitoriale. Mais assez fréquemment, Petitmangin, éveillé à minuit par le caporal de garde, repartait, ne rentrait qu’à l’aube.
Montsarrat découchait moins ; quant aux doubles des 1re et 2e, ils vivaient un peu à l’écart, incolores, et l’un d’eux, Chupin, la bonne tête de la tablée, toujours en quête de mo-dèles d’états, ignare et conspué, se réfugiait dans la protec-tion de son capitaine, – un compatriote, – qui réglait le tri-mestre et lui épargnait les tuiles.
Petitmangin et Montsarrat, cependant, restaient, quant à leurs bonnes fortunes, sur une réserve équivoque. Le pre-mier, de ses nuitées en ville, ne rapportait que des sucreries et des pâtisseries légères, pêle-mêle avec du tabac, au fond de ses poches. Il les vidait d’ailleurs sur le lit du fourrier, gé-néreusement.
Le 24 décembre, la veille de Noël, Montsarrat, furieux, jeta son cahier d’ordres à travers la chambre, en criant :
— Quatre jours !… Quatre jours de Schnetzer parce que j’étais boutonné « du mauvais côté ». Ah ! cette punition-là, il me la revaudra !
Petitmangin remontait derrière lui, s’apitoyant.
— C’est embêtant, mon vieux, ton réveillon est flambé.
— Je te crois ! Mais te figures-tu que je n’ai pas com-pris ? Il veut aller ce soir avec Marie… Il me consigne quand ça le prend… une fois par mois. Seulement, je vais le faire soigner… qu’il n’y revienne plus ! Le réveillon, parbleu ! je n’y tenais pas ; mais c’est notre anniversaire ; nous devions
– 78 – le fêter… Il faut que je la fasse prévenir… Favières, un homme en tenue, tout de suite… Oh ! elle va venir…
— On découche, dit Petitmangin.
— Mais il y aura contre-appel… et plutôt deux fois qu’une.
— Moi, reprit l’autre, j’ai une permission de vingt-quatre heures. Nous resterons couchés demain toute la journée, avec un bon feu, des friandises, du thé…
Il s’arrêta pour protester contre un geste de son col-lègue :
— Oh ! non, pas ça… très peu. Nous ne nous fatiguons pas. Moi, au contraire, je me refais.
À cinq heures, un homme de garde se présenta dans le bureau de Montsarrat.
— Chef, il y a une femme qui vous demande à la porte.
Le sergent-major se tourna vers Favières, de l’air dont il eût dit : « Hein ? m’étais-je trompé ? »
Puis il descendit, fit une absence de dix minutes environ, revint, radieux, enflé de satisfaction, l’amour-propre à fleur d’yeux ; et jetant devant Favières une pièce de cinq francs, en même temps qu’il déposait sur la table un litre de cognac.
— Ah ! s’écria-t-il, elle est tout de même gentille ! Comme nous ne pouvons passer la soirée ensemble, elle m’apporte de quoi réveillonner avec mes collègues… Le co-gnac, vous savez, quand il n’y en aura plus, il y en aura en-core…
– 79 –
Il empocha l’argent, comme s’il avait voulu simplement en souffleter Schnetzer, la caserne, l’uniforme, le métier…
Puis il alla dîner. Quand il remonta :
— Vous ne sortez pas, fourrier ? dit-il.
— Ma foi ! non, répliqua Favières, fumant devant le poêle.
Monsarrat parut heureux de ne pas rester seul. Il débou-cha le litre de cognac, emplit deux petits verres, et, les paumes tendues vers la chaleur, s’acagnarda, en goût de condescendance.
— C’est votre femme qui est venue ce soir ? dit le four-rier, offrant un tremplin à son épanchement.
— Oui… et désolée ! Pensez donc ; c’est l’anniversaire de notre rencontre. Il y a aujourd’hui un an que je l’ai vue pour la première fois, au bal, à Neuville.
— Ah ! c’est là que vous l’avez connue ?
— Bien drôlement. Parce que vous devez savoir… on vous a raconté… Enfin, je ne l’ai pas débauchée, là ! Quand j’ai voulu l’emmener après le bal, elle m’a confié que sa clientèle se composait exclusivement d’officiers. Elle voulait bien créer une exception en ma faveur, mais à la condition que je m’accommoderais du tarif : vingt francs. Ma foi ! j’acceptai, moins par entraînement amoureux que pour ap-prendre sur les officiers des particularités… vous me com-prenez. Elle avait presque tous les célibataires… et quelques autres, attirés et retenus par les garanties que présente Ma-rie, dans ses meubles, discrète, propre, sans les dangers de la plage, ni les promiscuités du 44. Jolie… non, mais fameuse-ment bâtie… et puis si bonne fille !… Enfin je passai une nuit
– 80 – excellente… Eh bien ! croyez-vous que je retrouvai dans mon porte-monnaie, en rentrant à la caserne, le louis que je lui avais donné ? Et le soir même je recevais un mot ne me lais-sant aucun doute sur la portée de la restitution. Depuis ce jour-là, nous nous voyons régulièrement… Les officiers ?… Ils n’ont point quitté Marie pour cela. Seulement, ils l’appellent chez eux, tous, sauf Schnetzer, qui me consigne régulièrement une fois par mois, afin d’être sûr de ne point me trouver auprès d’elle… Mais il aura son compte. Marie m’a dit : « Il emportera sur la figure les traces de son passage chez moi ! Regarde-le demain matin. » Elle est si gentille !…
Jamais Favières n’avait reçu les confidences de son chef ; il l’écoutait avec stupéfaction, évitant de l’interrompre, s’expliquant, à mesure qu’il parlait, des attitudes et des habi-tudes, des soins et des besoins, sa science et son incons-cience.
— Alors, c’est chez elle que vous allez tous les soirs ? dit le fourrier, sur un arrêt de Montsarrat. N’est-ce pas mono-tone à la fin ?
Mais l’autre se récria :
— Je fais tout haut la lecture des feuilletons que Marie collectionne. Nous lisons en ce moment les Nuits du Père-Lachaise… Elle coud… Ah ! peut-être n’irais-je pas aussi souvent… Mais elle prétend que ça lui rend le travail plus fa-cile – et elle travaille pour moi.
Il lâchait cela, tranquillement, dans la fumée de sa pipe, dissipée à petit souffle, comme on chasse de légers scru-pules.
– 81 –
Tout à coup il se leva, attira entre ses pieds une petite malle rangée sous son lit, l’ouvrit…
— Il faut que je vous montre.
Il s’était assis en tailleur, par terre, devant la malle béante, exposant le premier de ses compartiments superpo-sés : un capharnaüm où les objets de toilette et d’étagère, confondus, semblaient provenir du pillage d’une chambre de fille.
Montsarrat prit une boîte en ivoire, garnie d’une mi-gnonne houppette à poudre de riz.
— Souvenir du premier bal, à Neuville, dit-il.
Un peigne en écaille :
— Après une promenade à Puys.
Un porte-cigares en maroquin :
— Je ne me rappelle plus.
Un nécessaire :
— Pour rien.
Il continua son étalage, mettant des dates sur des objets, passant outre quand sa mémoire le trahissait, déballant à la fois ses souvenirs et des bibelots, qui racontaient l’histoire de leurs premiers mois d’amour.
Il enleva le compartiment, découvrit des piles de linge, s’arrêta complaisamment à cette seconde étape de leurs rela-tions. À mesure qu’il déplaçait un paquet, il déchirait l’étiquette chiffrée, à en-tête de magasin, indiquant des
– 82 – pièces neuves, et il épinglait, à la place, un souvenir, comme on arrache les feuilles d’une éphéméride :
— Six chemises fines, « pour ma fête ». Deux douzaines de mouchoirs, « pour la sienne ».
— Ah !… fit le fourrier, interloqué.
— Oui ; c’est la même chose.
Il reprit :
— Trois foulards de soie, pour l’anniversaire de ma nais-sance. Des cravates, je ne les compte plus. Des chaussettes
– 83 – tricotées par elle. Huit serviettes de toilette, – à Pâques. Et tout ça ourlé, marqué à mes initiales…
Il s’interrompit pour envoyer une pensée de reconnais-sance à la donatrice évoquée :
— Je sais bien… oui… j’aurais dû la quitter, à cause des officiers, de la consigne, des ennuis qu’elle me vaut… Mais je ne peux pas, hein ! Elle est trop bonne pour moi… Je ne la remplacerais jamais, certainement !
Il revint à son triage ; il oubliait Favières, dans le feu de l’inventaire, le bilan hâtif d’une année d’amour. Il descendait, parfois, à une estimation approximative : « Ça vaut bien… » ; mais il se rattrapait sur d’autres objets, disant alors nette-ment : « Ça vaut tant ».
Il ne fit qu’une courte pause devant le troisième compar-timent renfermant un vêtement civil, bottines et chapeau compris.
— Elle m’a acheté cela l’été dernier, pour aller à la cam-pagne. Nous dînions tous les dimanches au restaurant. Elle me donne son porte-monnaie avant d’entrer et je le lui rends en sortant, après avoir payé. Combien de fois m’a-t-elle dit : « Je ne veux pas te coûter un sou. Ta solde n’est pas si éle-vée. » Par exemple, des cadeaux utiles, toujours. Elle veut que j’aie mon trousseau complet quand je serai libéré… C’est bien aussi grâce à elle que j’ai pu réaliser quelques écono-mies.
Il était arrivé au fond de la malle. Dans une chaussette hors de service, du numéraire tinta.
— Ah ! nous nous sommes bien aimés ! fit-il.
– 84 –
Et Favières songeait que son chef venait de déballer toute sa vie, du haut au bas de ce coffre. Chaque tiroir mar-quait une étape dans la chute ignominieuse. Il n’avait mis qu’un an à parcourir l’échelle, à tomber du couvercle de la malle au fond. Leurs relations commençaient aux boutons de manchettes et finissaient à la pièce de cent sous. Tout l’homme tenait dans cette malle ; en la vidant pièce à pièce, il se démontait anatomiquement.
Confiné dans l’inventaire des souvenirs matériels, il res-tait, cependant, quant aux procès-verbaux d’alcôve, d’une pudeur parfaite. Il semblait avoir, pour l’ordure physique de l’amour, une répulsion honnête, ne traitant, cartes sur table, que le côté esthétique des rapports de la femme avec le sol-dat. Il élevait l’entretien de celui-ci à la hauteur d’une com-pensation, combinait d’instinct l’imbécillité décorative de la fille et la fatuité galonnière du gradé, en vue d’une revanche du militaire, dérisoirement rétribué, sur le civil rémunéra-teur.
Quand Montsarrat eut replacé, l’un sur l’autre, les trois compartiments et refermé la malle, il s’assit dessus. Il avait l’air, ainsi, de tasser la provision, comme un amant profitant de l’absence de sa maîtresse pour la quitter en emportant le ménage.
Puis, l’ayant soulevée, pesée, il repoussa la malle sous son lit, avec le geste de la trouver trop légère encore, ne va-lant pas le voyage, la rupture.
Il vint ensuite se camper devant Favières et résolument :
— Voyons, n’ai-je pas raison contre Petitmangin ? dit-il. Je ne m’en irai pas comme les camarades, quasiment nu ; j’aurai le temps de chercher une place, au départ de la
– 85 – classe… Lui, c’est de la parfumerie, des gâteaux, des li-queurs… Et puis après ? Il a pour cent francs de ces bibelots-là dans sa valise… ça le conduira loin !…
— Ah ! Petitmangin ?… questionna le fourrier.
— Oui, il a pour maîtresse la femme d’un mécanicien classé à bord d’un transatlantique... Pas belle, non… mais charmante avec lui… Il aurait ce qu’il voudrait…
Le clairon, sous la fenêtre, sonna l’extinction des feux.
— On se pagnote, hein ? dit Montsarrat.
Il procéda à sa toilette de nuit qui dura une demi-heure, à raison du shampooing à l’eau-de-vie de marc dont il s’ondoya, pour se fortifier le cheveu.
Le surlendemain, au réveil, Petitmangin entra brusque-ment dans la chambre de son collègue, encore couché, le se-coua pour lui raconter ses deux nuits, sa journée de la veille. Puis il retourna ses poches, en fit tomber des chatteries, des gâteaux à thé, un dessert varié, dont il forçait l’autre à pren-dre sa part.
— Je t’assure, c’est pour toi… elle t’envoie cela. Quand elle a su que tu étais consigné, elle voulait aller chercher ta femme. Mais je m’y suis opposé, sans dire que Schnetzer… tu comprends ?
— Ah ! Schnetzer… si tu l’avais vu hier, au rapport… Il a le nez coupé en deux, d’un coup d’ongle.
— Tiens, des caramels, interrompit Petitmangin, en dé-bouchant un flacon de confiseur.
– 86 –
Mais Montsarrat le considéra avec une expression indé-finissable et murmura :
— C’est tout de même bête ! Avec l’argent de ces fou-taises, tu pouvais avoir une demi-douzaine de beaux mou-choirs.
– 87 –