Sous-Offs
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II
La caserne du Pollet, c’étaient deux corps de logis rec-tangulaires, se faisant face, étiquetés : Bâtiment A, Bâtiment B ; des carcasses ruiniformes, branlantes, léchées de crasse, criblées d’évents, suspendant des menaces d’éboulement sur le sommeil des soldats, par les soirs de tempête.
À l’intérieur, le délabrement empirait. Dans le plancher qu’on renonçait à jointoyer, des trous s’élargissaient ; sous les crachats du blanchiment, les crevasses se révélaient, comme des rides sous la poudre de riz ; et les avaries du faî-tage transformaient les godets en éviers où l’eau stagnait, avant de stiller son infection au cœur des maçonneries, à travers les gargouilles des charpentes écartelées.
Quand le bataillon rentrait, ouvrant les portes à coups de crosses, défonçant les marches à coups de souliers, fai-sant trembler les vitres à coups de gueule, la vieille caserne oscillait.
De petites pierres tombaient du toit et les lézardes bâil-laient, de même que les accrocs d’un vêtement surmené.
C’était son dernier hiver. Vis-à-vis d’elle, sur la hauteur, une construction blanche s’élevait, dont essuierait les murs le détachement qui viendrait relever le bataillon du 167e. Ce-lui-ci se gaudissait du contretemps, la nouvelle caserne étant éloignée de Dieppe, tandis que les débris de l’ancienne s’enclavaient dans le Pollet et n’étaient séparés de la ville que par les bassins.
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Des fenêtres du bâtiment A, occupé par trois compa-gnies, on apercevait dans la Retenue, dont l’eau battait le quai, devant la porte du quartier, et dans la Souille, au delà de l’arrière-port, les faisceaux de mâts peuplant des langues de ciel mélancoliques. Le front aux vitres, c’était une distrac-tion encore, l’agitation muette de ce coin. Dans une profon-deur mystérieuse, les mâts debout plongeaient en tirebou-chonnant, vrillaient l’eau indéfiniment, parmi le tremblement et la complication des cordages latéraux, pleuvant comme les lanières d’un martinet, le manche fiché en terre. Des fils délicats tombaient, alourdis par un invisible plomb terminal, tandis que les haubans et les étais, pareils aux cordes ten-dues des ballerines foraines, irradiaient, semblaient agités encore par la trépidation d’une fin d’exercices.
Peu à peu, le soir venant, des rides fourmillantes brouil-laient les images, effaçaient les contours ; et de grandes ombres violâtres pochaient l’eau, autour des bâtiments à quai.
Les jours de pluie, le factionnaire tuait ses deux heures en regardant passer, d’un œil de rêve, les chevelures d’herbes arrachées au barrage antérieur.
Quand les nouveaux promus arrivèrent, on n’attendait pas les recrues avant deux mois. Ils avaient donc le loisir de se familiariser avec les fonctions de leur grade.
La période comprise entre le renvoi d’une classe et l’appel sous les drapeaux d’une autre classe, livre les ca-sernes à l’engourdissement cataleptique. Les permissions ouvrent, dans les effectifs entamés, de nouvelles brèches ; la gymnastique, la boxe et le bâton remplacent les exercices journaliers, devenus impossibles.
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Le bataillon ne prenait plus les armes que deux fois par semaine. Tétrelle et Favières, en dehors des corvées de se-maine, de planton, d’ordinaire, de chambrée, de garde, tra-vaillaient chez leurs sergents-majors respectifs, Petitmangin et Montsarrat. Et il leur restait le temps à peine d’aller se gargariser avec un champoreau ou un petit-sou, dont un cal-vados impétueux ranimait les vertus équivoques.
Le service à la police, surtout, était exténuant pour les caporaux chefs de poste. Le corps de garde se trouvait à l’extrémité du bâtiment B, occupé en outre par les logements du portier-consigne et de l’adjudant de bataillon, les locaux disciplinaires, la cantine, les cuisines, l’infirmerie, le magasin d’habillement, les ateliers des ouvriers, la salle d’école et, dans les combles, par la quatrième compagnie.
Le dimanche, le caporal faisait la navette du poste à la porte, distante de cinquante mètres, qu’il devait ouvrir aux permissionnaires. Cette porte, aux gonds antiques, aux clefs tordues mariant leur sénilité à la répugnance d’une serrure blessée, le retenait de longues minutes. Et l’hiver, il ne reve-nait, dans l’étuve où ses hommes fumaient, que pour repar-tir, au coup de sonnette, fouler la neige, fouetter la boue et crocheter, d’une main gourde, l’huis opiniâtre. Cela jusqu’au matin, le commandant refusant peu de permissions et les sous-officiers couchant dehors, à l’heure ou à la nuit.
Aussi combien on préférait le planton aux cuisines, se terminant à cinq heures du soir et se bornant, d’ailleurs, à une surveillance complaisante que récompensaient le pre-mier bouillon, des portions choisies, les mouillettes de pain de soupe dans le café profusément sucré.
Assez rapidement Favières et Tétrelle, en considération des services rendus au bureau du chef, se firent exempter
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Mais Devouge, très rosse sous son afféterie de beau gar-çon, et Chuard, tête de bois qu’avaient forée seuls la disci-pline et ses accessoires, brisèrent les résistances d’une poigne ferme.
Le soir, à la veillée, les caporaux plus anciens qu’eux les plaisantaient, goguenards.
— Allez ! c’est pas la peine de faire du service ; vous v’là cabos… et pour longtemps !
Ils ressassaient le nombre de sous-officiers libérables, les rengagements possibles, les vides que ferait dans les cadres le départ de classe prochain.
— Vous, – ils désignaient Favières et Tétrelle, – vous courez une chance : c’est que le commandant oblige vos deux fourriers à permuter pour leur stage.
Fichée dans une pomme de terre, la chandelle brandon-nait en mèche de fouet.
À plat ventre sur son lit, tête-bêche, un cahier de corrigés sous les yeux, l’ordonnance du commandant, le chanteur de la compagnie, filait, d’une gorge encombrée, de péremptoires rengaines : Jésus-Christ, fils de Dieu, était républicain et : Je ne forge le fer que pour l’humanité. C’était un petit bonhomme roux, le nez écaché, les dents couleur de vieux roquefort. Il chantait en se grattant la nuque sous son képi, sans s’écou-ter, indifféremment, comme on bâille.
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— Il a des pertes vocales, disait Favières qu’il agaçait.
À l’autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées se heurtant presque, dans l’entre-deux des lits, for-maient un groupe vague d’enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons, de différentes compagnies, se réunissaient, ainsi, chaque soir, pour rien, pas pour causer, car on leur avait défendu de patoiser, jusqu’à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire.
Ils attendaient l’appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant, comme si cette voisinance eût facilité l’échange de
– 45 – leurs pensées, à défaut d’organe pour les exprimer. Quand ce qu’ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s’atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se regardaient, se comprenaient furtivement.
Ils décantaient, de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses ; – et ils vibraient doucement, comme des cordes de violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l’archet.
Accroupis, vautrés, la pipe aux dents, se caressant le râble entre la chemise et le pantalon, les caporaux de la 4e et Tétrelle, de la 3e, devisaient, le haut de la figure balayé par une sale poussière de lumière que soufflait la chandelle.
— Ah çà ! disait le petit Corse Giudicelli, pourquoi Fa-vières, que tout embête, a-t-il pris les galons ?
— Cette question ! s’exclama le Parisien à ce coup droit. Parce que chaque grade relâche d’un cran le collier de mi-sère, parbleu ! Pour nous, l’ardillon est au premier trou, la discipline nous étrangle : c’est le carcan. La chaîne du ser-gent n’est déjà qu’une laisse ; chef, c’est une châtelaine ; ad-judant, une longe. Moi, je ne demande que la châtelaine, avec les clefs de la geôle au bout.
Édeline, qui venait d’entrer, protesta :
— La liberté relative, on y arrive plus facilement encore sans galons. Je resterai simple griffeton pendant tout mon congé pour te prouver cela.
Il exposait à nouveau son idée fixe : un petit truc per-mettant de couper aux exercices, aux corvées…
— Pas de responsabilité, tu comprends ; tout pour soi ; chacun son flanche… tu verras.
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— Il a raison, pas de responsabilité, appuya Giudicelli, heureux de cacher sous cette objection le dépit de n’être pas encore sous-officier.
— Oui, mais il y a l’uniforme, dit Devouge.
— Il y a l’autorité, dit Chuard.
— Il y a le prêt, dit Tétrelle.
Et ils exprimaient la moelle de cet os, quand une sonne-rie monta de la cour, tranchant le refrain de l’ordonnance : « Je ne forge le fer… » et dispersant les quatre muets. Puis un piétinement bref, les hommes décoiffés au pied des lits reta-pés d’un coup de poing, et le « silence à l’appel » du caporal criant des noms, dans la lumière trouble de la camoufle, que l’homme de chambre lui porte au visage.
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