Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 38 sur 47

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Sous-Offs

Familles ............................................................................. 641

FAMILLES

 

 

I

 

Tout de suite ils avaient été ennemis.

Muratel, nouvellement promu capitaine, venait com-mander la compagnie où servait, depuis 75, le lieutenant Gourd ; et le hasard voulait que, du même âge, ils se fussent engagés le même jour, à dix-neuf ans. Sergents-majors tous les deux, en 70, de la fin de la campagne datait l’avance qu’avait prise Muratel. Il conservait, à la revision des grades, l’épaulette gagnée en défendant une place forte de l’Est, tan-dis que Gourd, fait prisonnier à Forbach, n’obtenait que les galons d’adjudant quand il rentrait en France.

Lieutenant aujourd’hui, il n’attendait pas avant deux ans sa promotion au grade supérieur, ranci depuis la guerre au fond de la même province, alors que Muratel, envoyé en Afrique sur sa demande, n’y était arraché que par le décret le nommant capitaine.

Il fut immédiatement, pour Gourd : « un qui a de la chance », car les antécédents du nouveau venu, son instruc-tion rudimentaire sa tenue « papa », ne permettaient pas qu’on lui accordât le tour de faveur d’un pistonné.

Muratel, en effet, était un bonhomme de trente-neuf ans, fils de paysans champenois, court, bon, vif, physiquement peu abîmé par dix ans d’Afrique, une rude fièvre typhoïde et

 

– 641 – trois sauvetages qu’attestaient des brevets en due forme, ap-pendus encadrés, chez lui.

Très brave d’ailleurs, aussi brave qu’ignorant, absolu-ment étranger aux annuelles modifications que subissent la théorie et les règlements, il était fort capable de faire tuer sa compagnie tout entière, lui-même en tête, sans profit, par bévue.

Il fut, dans la chambrée, le père Muratel.

C’est là une familiarité que le soldat se permet toujours vis-à-vis de l’officier en qui il se retrouve, pour ainsi dire. Et Muratel avait gardé l’odeur du rang.

Il y a, de soldat à chef, aux époques de paix même, une confiance qui ne s’explique pas, qui ne s’exprime pas, qui est dans l’air, dans les insignifiances du service journalier. Avec cet instinct qui remplace l’intelligence inutile à la troupe comme au troupeau, le soldat établit fort bien une distinction entre l’officier de caserne, employé d’une administration quelconque, et l’officier homme de guerre, capable de con-duire au feu la fraction qu’il commande.

Muratel fut un bon chef de bureau, indulgent et paterne, que sa compagnie aima pour ces qualités, tout en le recon-naissant impropre à le mener à l’ennemi.

Il faut bien qu’on le sache : la dernière guerre nous a lé-gué un stock de sous-officiers, aujourd’hui presque tous capi-taines, et capitaines à qui la plupart des gradés de leur cadre en remontreraient. Il est au moins piquant de constater que nous devons à la guerre de médiocres officiers, alors que la paix eût formé d’honorables adjudants.

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C’est là aussi ce que pensèrent les camarades de Mura-tel, élèves de Saint-Cyr et de Saint-Maxent.

Leur supériorité vexée éclata dans le ridicule sous lequel ils enterrèrent les états de services de ce nouveau venu qui, par surcroît, arrêtait les chevaux emballés et repêchait les noyés. Il devint le « sauveteur, notre éminent sauveteur », et l’on exécuta, au mess, de bien spirituelles variations sur le courage civil, que représentait un terre-neuve retirant de l’eau un cheval par transmutation de caricaturiste.

Car l’héroïsme est exclusif. « Il semble que le héros est d’un seul métier, qui est celui de la guerre », a dit La Bruyère.

L’officier est communément de cet avis. Tel chargera vaillamment à la tête de ses hommes, qui n’arrêterait pas un cheval dont la folie met en danger plusieurs existences. Ce ne serait plus que du dévouement, – vertu civile. D’où il fau-drait conclure qu’il y a de l’héroïsme à faire tuer son sem-blable et qu’il n’y en a pas à le sauver.

L’héroïsme, en somme, c’est la réclame des boucheries ; – un abattoir que décorerait cette enseigne équivoque : Au Sacrifice.

Gourd fut certainement l’officier que flatta le plus cette situation faite à son supérieur.

Il y trouva une délectation d’amour-propre exquise.

Ce qui dominait en sa jalousie, demeurant étranger à cet esprit de caste encore vif dans l’armée, n’était rien qu’une rancune sourde contre un de ses égaux, parti du même point et passé devant, par la force des choses, sans que lui, Gourd, eût rien fait pour rester derrière.

 

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Ce n’était pas, au fond, un méchant homme. Toute am-bition même était morte en soi aujourd’hui. Qu’il travaillât ou non, il finirait dans la peau d’un capitaine. Mais il y a une médiocrité aigrie d’une inconscience dangereuse. Et Gourd étalait cette banalité de l’uniforme, cette nullité à peine dé-corative de l’homme de bureau arrivant à la caserne le ma-tin, y revenant à 2 heures, après déjeuner, repartant à 4 heures, las d’une journée dépensée en bâillements, en par-lotes…

Ce lieutenant était également sympathique aux soldats. Ceux-ci adorent l’officier flemmard, l’officier qui leur ap-porte, mal dissimulés, les dégoûts, les fatigues qu’eux-mêmes ressentent. Il y a, dans l’accablement des corvées identiques, une parité qui découd le galon. Le bâillement crée une solidarité ; puis, il est rare qu’on ne finisse pas par s’amuser avec les gens qui s’ennuient.

Enfin, comme complément à ses rancunes, Gourd appor-tait des charges de ménages : une chose que l’homme marié pardonne difficilement au célibataire.

Car il avait épousé, au fond d’une garnison de Bretagne, la fille d’un huissier personne posée, qui croyait devoir, gra-tuitement d’ailleurs, régler le défrichement de son esprit sur les mutations ascendantes de son mari. D’abord, celui-ci s’était flatté de posséder une femme instruite, ayant « achevé ses études », disait-on, sans que rien confirmât cette asser-tion, sinon le court internat de la jeune fille dans une pension de Brest, vers l’âge de quinze ans.

Quand Gourd, promu lieutenant, rentra au chef-lieu, on insinua que sa dame avait sacrifié à l’uniforme une position superbe dans l’enseignement. Aujourd’hui enfin, à la veille

 

– 644 – d’obtenir son troisième galon, l’officier, entre intimes, accor-dait à sa femme le brevet supérieur, sans qu’elle protestât.

Elle avait gagné à ce jeu une certaine considération, ha-bilement entretenue. De langue acerbe, avec les ressources de l’huissier qu’était son père, elle enveloppait une méchan-ceté de frais, menaçante comme un commandement, brutale comme une saisie.

On ne la supportait, dans le clan militaire féminin, qu’en raison de son inélégance, du peu de recherche qu’elle appor-tait dans sa toilette, auprès de personnes dont c’était l’unique préoccupation. Même on la disait sale. L’ordonnance racontait volontiers des histoires de linge de dessous traînant partout, d’eaux grasses sur le piano – toutes les vieilles crasses de ces ménages de garçon, qu’une femme de passage ne traverse que pour y aggraver le désordre et la malpropreté.

À la première visite que lui fit Muratel, Mme Gourd toisa l’homme, le dépouilla, – et, dès le lendemain, en vendit la peau.

Avant, eux-mêmes, d’avoir eu le temps de porter un ju-gement sur leur camarade, les officiers, instruits par leurs femmes, le jugèrent sans relief, sans visées, émaillant sa conversation de solécismes à faire rêver un sergent instruc-teur.

— Il porte son sabre comme une canne et monte à che-val comme un brasseur, avait dit Mme Gourd.

Et elle ajoutait :

— Avez-vous remarqué qu’un officier n’est bien en selle que quand il se sent regardé par une femme ?

 

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Cette déclaration, dans sa pensée, confirmait le célibat annoncé de Muratel.

— En somme, pas gênant. Tu commanderas la compa-gnie si tu veux, concluait-elle.

Incidemment, quelques jours après, le sergent-major ap-prenait à Gourd que le capitaine avait défendu sa porte.

— Vous viendrez lorsque je vous ferai demander. Je se-rai assez souvent à la caserne pour vous éviter des courses inutiles.

En effet, on le vit au quartier trois fois par jour. Il y fai-sait une première apparition le matin, se trouvait dans la cour à l’heure de la Décision et ne quittait, dans l’après-midi, le bureau du sergent-major qu’après avoir signé toutes les pièces quotidiennes.

Ce n’était point, d’ailleurs, le seul officier qui désirât n’être pas relancé chez soi, à toute heure.

Gourd, néanmoins, demeura rêveur. Et comme il rappor-tait le fait à sa femme :

— La consigne ne te concerne pas ; tu as une visite à lui rendre, dit-elle.

Le lendemain, le lieutenant se présenta chez Muratel. Il le trouva achevant son installation, déballant encore, clouant… Seulement, il n’était point seul. Une grosse femme, d’extérieur commun, le secondait, comme chez elle, en dés-habillé du matin, surprise dans le désordre d’un emménage-ment.

— Je vous dérange, dit Gourd.

 

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— Mais non ; je vous demande pardon de vous recevoir ainsi…

 

Il s’embarrassait dans ses excuses, décelant le faux em-pressement de l’enfant qui a commis une faute jusque-là ina-perçue. Et comme, discrètement, la femme disparaissait, Mu-ratel acheva soi-même sa déroute.

— Heureusement… madame… la concierge, a pu m’aider… je me fie peu aux ordonnances…

Ils causèrent pour causer, pendant dix minutes, puis le lieutenant se retira, fixé.

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L’explication fournie par le capitaine était d’autant moins plausible que Gourd, avant de monter, s’était rensei-gné auprès de la véritable concierge.

« L me ’ autre est sa maîtresse, » pensa-t-il. M Gourd, tout de suite, l’affirma. « C’était du propre… d’un bel exemple… Il lui semblait naturel, maintenant, que ce monsieur consi-gnât sa porte. »

— Et qu’est-ce que cette fille ?

Il le dit : une dondon. Il n’avait vu en elle, tout d’abord, qu’une de ces femmes qu’on prend à l’heure, pour les gros ouvrages.

— C’est la façon maladroite dont il a voulu me donner le change qui m’a éclairé… Je ne lui demandais rien.

En somme, ce fut là, pendant quelque temps, tout ce qu’on connut sur le couple.

Enfin un camarade de promotion de Gourd, ayant appar-tenu au régiment que quittait Muratel, apporta de nouveaux documents.

Depuis des années l’officier vivait avec cette femme, mais jamais ils ne sortaient ensemble ; il la cachait. L’origine de leurs relations était inconnue.

Mme Gourd ne déplora pas cette lacune qui donnait car-rière aux légendes. Il y en eut une, qui vint à l’oreille du chef de bataillon.

C’était un homme jeune, de grand avenir. Il avait, lui aussi, pesé Muratel. Il ne descendit pas en ce coin de fai-blesse, où se trouvait peut-être, pourtant, la clef de toute une vie. Il eut le pressentiment d’un de ces drames à deux per-

– 648 – sonnages autour desquels, jouant le rôle de la foule au théâtre, une société disciplinée s’ameute, sur un signe des temps, comme une figuration se démène sur un geste de ma-chiniste.

Et comme, après tout, ces concubins ne s’affichaient pas, – le commandant ferma les yeux, étouffa l’affaire.

 

II

 

C’était vrai ; ils étaient ensemble depuis dix-sept ans.

Il l’avait connue en Touraine, quelque temps après sa promotion au grade de sergent. Elle, allait en journées. Ils se rencontraient au bal, le dimanche. Il y avait, derrière le café, une petite cour où se retrouvaient, après la danse, les couples désunis par un raclement final du violon.

D’abord, ils se virent, en cachette, un peu partout. Dans le cœur simplet du jeune soldat, l’amour résolu de la vingt-troisième année s’échafaudait. Ils furent, l’un et l’autre, très épris. La petite Virginie, fort surveillée par ses parents, em-ployés dans une filature, n’était pas moins toute à son amant. Elle le montra. Quand le régiment changea de garni-son, Virginie le suivit bravement, majeure après tout, son métier aux doigts, avec une de ces vaillances rustiques que n’effraient aucuns travaux.

En effet, il avait fallu vivre. Des journées se trouvant ma-laisément, en province, pour une étrangère, elle descendait aux gros ouvrages, avec la même gaieté de cœur.

 

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— Il s’agit de vouloir, disait-elle en riant, un peu orgueil-leuse de ses bons bras et de sa santé.

À cette époque de leur liaison, ils ne se retrouvaient que le soir, la besogne faite. Son maître souci, à elle, c’était de ne point rapporter sur soi, – chez soi, – ces odeurs des intérieurs où elle peinait.

Et comme il s’étonnait parfois de la voir reposée, les membres souples, la chair matinale, sans ces âcretés des peaux corrodées par des larmes ou des suées : — C’est que je me secoue à la porte, déclarait Virginie. En somme, c’était à elle, à cette atmosphère créée à côté de celle où, tout le jour, ils vivaient ; c’était à cela que Muratel devait ses galons de fourrier, puis son grade de sergent-major.

D’abord il se rebutait, se déclarait trop bête pour rien apprendre. Et elle l’asseyait devant la table, lui soufflait le désir de savoir.

— Les bêtises après…

Ah ! elle avait eu de la peine ! Il en convenait plus tard. Il travaillait dur.

— Quand tu seras sergent-major, je me trouverai payée, avait-elle dit.

Et combien de fois ils s’étaient rappelés, avec émotion, un dimanche où, enfoncé dans une étude dont l’arduité l’abrutissait, il se laissait laver les pieds par sa maîtresse, at-tentive à ne le point déranger !

Le bon temps ! Et s’il est vrai que deux êtres ne sont ja-mais liés l’un à l’autre que par des souvenirs, – quelles chaînes ils s’étaient faites !

 

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La guerre déclarée, il s’en allait à l’armée de l’Est. Ils avaient, alors, échangé les adieux des gens qui ne comptent pas se revoir. Ils ne se firent pas de serments rigoureux ; ils ne se promirent pas de s’écrire ; ils ne se demandèrent ni cheveux, ni portraits… Ils s’embrassèrent en pleine bouche, comme tous les jours ; – un peu plus fort… Ce fut tout.

Virginie restait ensuite trois mois sans nouvelles ; puis un soir, – la paix était signée depuis 15 jours, – elle recevait un billet laconique de son amant la pressant d’aller le re-joindre. C’était signé : Muratel, sous-lieutenant.

Elle demeura quelques heures béante de surprise et d’émotion. La nouvelle brutale, sans commentaires, de cet avancement inespéré, la ravissait et l’inquiétait à la fois. Il lui semblait impossible qu’un officier s’embarrassât d’une pauvre fille comme elle.

Elle partit cependant, sans dessein, sans pensée, toute au présent.

Et quand il lui proposa de se mettre ensemble, de ne plus se quitter, elle l’adora.

Les premiers temps, l’uniforme l’impressionnait. Elle y touchait, le rangeait, avec des mains de paysanne dévote en-tretenant des vêtements de prêtre. Elle avait de continuels étonnements, des doutes naïfs ; elle disait :

— Est-ce drôle que tu veuilles encore de moi, mainte-nant !…

Dès qu’il rentrait, elle courait se laver les mains afin de ne pas salir sa tunique neuve. Tout un fond de grosses admi-rations rurales lui montait aux yeux, aux lèvres. Lorsque,

 

– 651 – déshabillé, il ne la regardait pas, elle tâtait l’étoffe, caressait le galon, polissait les boutons.

Puis, à le voir si peu infatué de son grade, sa passion, sans s’atténuer, se classa. Elle retrouvait, sous l’officier, le petit sergent.

Ils avaient dû régler leur vie. Ils ne pouvaient songer à se marier et le concubinage, dans la position de Muratel, commandait des ménagements infinis. Leur bonheur dépen-dait de la discrétion qu’ils mettraient à en jouir.

De ce jour dataient les quinze années d’internement qu’avait subies la jeune femme. Jamais ils ne sortaient au bras l’un de l’autre ; quand on sonnait, elle disparaissait. Elle était restée, en cette vie pourtant commune, la maîtresse d’une nuit qu’on cache dans la ruelle ou derrière une porte, à l’annonce d’une visite.

Elle avait accepté ce ravalement ; elle s’était faite sa ser-vante, à l’exemple des servantes de curés qu’elle avait con-nues, la chose anonyme, muette, qu’on ne voit pas souffrir, pleurer ni rire, et qui rit, souffre et pleure pourtant.

Tout de suite, d’ailleurs, sur sa demande, Muratel était envoyé en Afrique, et c’était là que les douze dernières an-nées s’écoulaient…

Quelquefois, Virginie attendait pendant plusieurs mois le retour d’une colonne dont son amant faisait partie. À l’une de ses escales, Muratel la rendait mère.

Et cela : l’ancienneté de leur rencontre ; la simplicité de leur cœur et de leur esprit ; ces départs qui rajeunissaient leurs désirs ; un relâchement de discipline et de représenta-tion ; la petite fille enfin qui leur était venue et qu’ils éle-

 

– 652 – vaient entre eux ; – tout cela décidait cette définitive mêlée de soins, d’habitudes, de sentiments ; moins le collage que l’inextricable enchevêtrement de deux existences.

 

En France, aujourd’hui, c’était une vie nouvelle qui s’annonçait ; la garnison de province s’érigeait avec ses em-bûches, ses platitudes, ses mesquineries, toutes les misères du sabre au fourreau, de l’épaulette et de la parade : l’agitation de la mouche dans un verre d’eau.

 

III

 

Déclarant franchement qu’il s’endormait sur la théorie, la stérile compulsation d’auteurs et l’adroit démarquage pompeusement qualifiés « travaux d’hiver », Muratel dépen-sait son activité corporelle dans les minuties du service, ces petits soins par où se trahissent toujours les origines de l’officier.

 

Dans l’administration intérieure de sa compagnie, un jeune capitaine s’inquiétera, de temps à autre, des variations du Boni.

 

Un vieux capitaine vérifiera les comptes du caporal d’ordinaire, passera dans les chambres, à l’heure de la soupe, – pour la goûter. De même il descendra aux détails de l’habillement, de l’entretien, de l’hygiène, en ces coins inex-plorés par l’officier d’étude pour qui sa compagnie n’est ja-mais qu’un paquet d’hommes à jeter sur le terrain, en temps opportun, – comme une pièce sur l’échiquier.

 

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L’observation à la lettre des mesures d’ailleurs prescrites par les chefs de corps, mais auxquelles peu de jeunes offi-ciers s’astreignent, fut, au contraire, pour Muratel, la cons-tante préoccupation.

Il trouvait en sa maîtresse un singulier auxiliaire.

C’est qu’elle les connaissait, les soldats, depuis vingt ans ! L’ordinaire de la troupe n’avait plus de secrets pour elle et le jour où son amant commanda une compagnie, elle en vint à considérer la centaine d’hommes qu’il avait sous ses ordres comme une grande famille à faire vivre, à administrer, – ingrate comme toutes les familles ; un corps sans tête et sans âme, pour qui le capitaine devait être l’une et l’autre.

Ces idées, il les lui avait soufflées, car il tenait en ré-serve, toujours prêtes, deux ou trois belles phrases toutes faites sur le rôle du chef vis-à-vis de ses inférieurs :

« L’armée est une grande famille… »

« Le capitaine est le père de ses soldats… »

Il disait cela si convaincu, enfoncé d’un tel cœur dans cette utopie, que Virginie s’était habituée à regarder cette idéale compagnie avec le respect qu’a pour l’inaccessible famille de son amant, une maîtresse de basse extraction.

Elle sentait là, fille simple, une grande chose pour qui elle comprenait qu’on se passionnât. Et à travers les confi-dences, les récriminations, les enthousiasmes, la grosse ex-pansion de Muratel, elle s’appliquait à deviner la caserne et le soldat.

Peu à peu elle s’était intéressée aux moindres agitations de ce microcosme ; prescriptions, réformes, punitions, rien ne lui était étranger.

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Le soir, il n’était point rare qu’ils examinassent en-semble un cas d’indiscipline.

Il disait les motifs : réponse inconvenante, ivresse, ab-sence illégale ; et à toutes les fautes elle trouvait une excuse, expliquait une récidive avec l’état civil de l’homme, sa na-ture, ses besoins, toutes choses sur lesquelles il l’avait, au préalable, évasivement renseignée, mais qu’elle pressentait plutôt avec son étonnant instinct de femme sans culture…

 

Elle disait en riant, lorsqu’il lui soumettait une question d’alimentation :

— Ça, c’est mon lot !…

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Et elle se faisait conseillère, reprenait ses droits, indi-quait les légumes de la saison, des recettes, allant au bon marché, tirant parti du nombre, s’informant des ressources, combinant un ordinaire avec lequel Muratel clouait le bec de ses collègues, membres de la Commission chargée d’étudier les repas variés.

À la cuisine, il ne passait point de viande qu’il n’eût visi-tée ; et il lui arrivait de tomber à la caserne, au réveil, afin de s’assurer que la répartition du café, entre les compagnies, n’était pas soumise à la fantaisie des hommes attachés aux percolateurs, des cuisiniers, des plantons…

Quand arrivèrent les instructions ministérielles prescri-vant l’essai des repas variés, Virginie exulta. Depuis assez longtemps, cette variété s’étalait seulement sur les plan-chettes accrochées dans les cuisines. Aussi bien on s’en te-nait aux soupes, matin et soir, sauf dans les compagnies où l’augmentation de boni permettait d’accorder le providentiel rata une fois par semaine, deux fois au plus.

Virginie, alors, donna des recettes, le menu des repas du soir, s’informant ensuite des résultats obtenus.

Bien avant aussi qu’on en eût décidé l’emploi, elle avait incité Muratel à l’adoption de la vaisselle de métal et de la fourchette.

Elle disait :

— La propreté c’est la moitié de l’appétit ; pour la re-crue, c’est l’appétit même. Le jour où le soldat mangera dans une assiette, il s’imaginera dîner avec toi.

Et, dans cet ordre d’idées, elle préconisait encore une ré-forme, déclarait utile la vaste caisse permettant à trois ou

 

– 656 – quatre hommes de monter dans les chambres toutes les ga-melles d’une compagnie, afin d’éviter aux soldats la vue du linge pourri des cuisiniers et, l’hiver, la recherche des matri-cules, à la lueur d’une chandelle horizontalement promenée sur les couvercles qui, tout à l’heure, serviront d’assiettes.

— C’est comme les planches à pain, ajoutait-elle. Pour-quoi ne les recouvrirait-on pas d’une méchante toile cirée qui en rendrait le nettoyage plus facile. Car il paraît que l’homme de chambre se contente, le matin, d’un coup de brosse à sou-liers…

Il s’étonnait qu’elle sût cela, ne se rappelait pas lui avoir, cent fois, raconté la caserne, en ses recoins, de la base aux combles.

Après les manœuvres, cette année-là, sur le boni réalisé pendant la période d’instruction des réservistes, il préleva une masse noire, – bien que les règlements la proscrivissent, – c’est-à-dire une somme dont il se réservait la libre disposi-tion, sans que la comptabilité de la compagnie en gardât trace.

— Avec cela, pensait-il, je couvrirai quelques-unes des dépenses non prévues dans la liste expresse figurant au ca-hier d’ordinaire. Nous ne pouvons pas pourtant prélever sur notre solde des frais qui doivent incomber à la compagnie.

Néanmoins, l’opération était irrégulière, il ne l’ébruita pas et le sergent-major seul, – forcément, – en eut connais-sance.

 

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IV

 

L’hostilité de Gourd contre son capitaine se déclara franchement au sujet des permissions annuelles accordées aux officiers. Il se trouva que Muratel et Gourd désiraient en jouir à la même époque. Naturellement le lieutenant dut cé-der le pas à son supérieur, mais son ancienneté au corps en souffrit cruellement. Sa femme attisa cette rancune, lui souf-fla que c’était un coup monté pour le vexer.

Ce ne fut d’abord qu’une légère escarmouche, un harcè-lement de tirailleur isolé, dont les coups portent tous.

Gourd multiplia ses visites, à l’improviste, sous de futiles prétextes.

— Il n’avait point vu le capitaine à la caserne, alors il avait jugé convenable de monter lui demander la permission de l’exercice.

À mots couverts, il retranchait son apparente indiscré-tion derrière la défense de le déranger qu’avait faite Muratel à ses soldats.

Et la joie de Gourd était de tomber au milieu du mé-nage : Virginie venant ouvrir, toute troublée, disparaissant ensuite précipitamment, avec un regard inquiet sur le dé-sordre d’une pièce avouant le concubinage, la femme à de-meure. Elle, flairait l’ennemi, l’inférieur se gaudissant des écarts de son chef, donnant à sa réputation le coup d’épaule anonyme de la foule.

À la fin, Muratel condamna sa porte.

 

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Alors, froissé, Gourd sema de perfides insinuations. Le capitaine, évitant avec soin les réceptions, les corvées offi-cielles, donnait créance à tous les bruits.

— Il n’est jamais chez lui… C’est au point que mon mari n’a pu lui rendre encore la visite dont il nous a gratifiés, à son arrivée.

Avec un rire méchant, Mme Gourd notait le parti pris de faire la sourde oreille, lors même que l’éclat des voix, der-rière la porte, ou le traînement d’un pas, trahit la présence de quelqu’un. À chaque récrimination, embusquée au coin de chaque trait, surgissait la maîtresse, point nommée, mais vi-vante quand même, – la femme puissante, capable de cette domination.

Et ces dames, entre elles, citaient des exemples rappor-tés par les romans, les histoires de journaux : des filles frac-turant l’honneur d’un homme, pénétrant dans sa vie et s’y installant. Virginie fut nettement exécutée. Un portrait d’elle circula où elle était décrite commune, épaisse, vieille et laide : – un monstre.

— Il n’ose pas sortir avec elle, affirmait Mme Gourd qui, dans le cas contraire, eût crié au scandale.

Mais, l’été suivant, l’animosité de Gourd subit une dévia-tion.

La ridicule indemnité, en remplacement d’eau-de-vie, que le Ministre alloue au soldat, pendant les chaleurs, suggé-rait à Muratel l’idée d’augmenter la ration individuelle, en consacrant une partie de sa masse noire à l’achat d’un petit fût de rhum. Il s’entendit avec son sergent-major pour que le livret d’ordinaire ne mentionnât pas cette dépense, et il crut éviter une explication avec Gourd en décidant que les litres

– 659 – d’alcool additionnels seraient consommés au réveil, dans le café. En outre, Muratel ordonnait qu’on vînt prendre chez lui, tous les soirs, la distribution du lendemain, afin qu’on ne se livrât pas, dans la compagnie, à ces expériences de cou-page dont les fourriers se montrent amateurs.

Le lieutenant, lorsqu’il connut l’existence de ce dépôt, chez son capitaine, sentit sa conscience s’éveiller.

Il venait à la caserne avec un pèse-liqueurs, frottait l’une contre l’autre ses mains trempées d’alcool et en humait en-suite l’arôme. Il voulait l’eau-de-vie « transparente, droite en goût », disait-il, répétant une phrase lue le matin, en des ins-tructions spéciales sur la matière. Un jour il emporta, à titre d’échantillon, une petite fiole pour en faire analyser le con-tenu, « dans l’intérêt des hommes », déclarait-il.

Et, plusieurs fois, il refusa d’approuver le règlement du prêt, en donnant sa signature d’officier directeur de l’ordi-naire. Il revint sur sa détermination, s’étonnant seulement, à mots couverts, que le fût de rhum restât chez le capitaine, car il ignorait toujours le service rendu par la masse noire, ne voyant figurer aux dépenses, strictement, que l’équivalent, en nature, de l’indemnité représentative.

Blessé, Muratel renvoya le fût à la caserne. Mais « ça ne prouve rien », grommelait Gourd, d’un air louche, sous-entendant des tripotages.

Il avait, d’ailleurs, raconté l’histoire de façon plaisante, afin d’en atténuer la perfidie, – d’abord.

Maintenant, au mess, – où Muratel avait obtenu du co-lonel l’autorisation de ne prendre que demi-pension, malgré sa qualité de célibataire, – les bons camarades le consul-taient sur la viande, les légumes, les alcools.

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Et il arriva que sa simplicité moquée, affolée par ces jappements, souffrit.

Longtemps, il n’avait pas compris qu’on rît, à table, lors-qu’il avouait avoir été caporal muletier, avant la guerre. Des capitaines, plus vieux que lui, avec les mêmes antécédents, s’irritaient de cet étalage qu’il faisait des siens ; cependant que les jeunes pouffaient dans leurs serviettes.

— Ce pauvre Muratel ! Il a reçu un coup de soleil en Afrique, disait-on.

Et la joie ne tombait, parfois, que pour faire place à cet apitoiement qu’éveillent les idiots, dans les familles.

Il n’ouvrait plus la bouche sans qu’on cherchât à ses pa-roles un sens pitoyable ou bouffon.

— Nous l’abrutissons, déclaraient gaiement les officiers.

On s’ennuya, au mess, quand il dut partir en permission pour assister à l’enterrement d’un parent de province.

Justement, cette semaine-là, de concert avec son ser-gent-major, il avait arrêté une réforme reconnue nécessaire.

À la chandelle, plantée dans la boule de son ou dans une pomme de terre, il substituait de petites lampes à huile, à raison d’une par chambrée.

Plusieurs compagnies, au régiment, avaient déjà expé-rimenté ce nouveau mode d’éclairage et s’en félicitaient. Seulement, les règlements ne mentionnant pas les lampes parmi les denrées imputables aux ordinaires, la plupart des commandants de compagnies, pour se soustraire au contrôle vétilleux des intendants, déguisèrent la dépense, la firent rentrer dans une des catégories énoncées au livret.

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C’était, en somme, plus irrégulier encore et Muratel crut bien faire en affectant à l’achat des lampes une certaine somme, prise à nouveau sur sa masse noire. Au règlement du prêt, le capitaine étant absent, Gourd, bouta le nez sur l’omission de la dépense. À ses questions comminatoires, le sergent-major se troubla, confessa l’existence d’une masse noire.

Ce fut, pour le lieutenant, une grosse joie. Cette opéra-tion, formellement interdite, constituait un détournement de fonds.

Immédiatement, en confidence, avec la fausse camara-derie qu’ébranlent les scrupules de l’officier probe ; avec la terreur avouée d’une complicité présumable, Gourd consulta ses collègues.

— Je dois, avant tout, n’est-ce pas, dégager ma respon-sabilité ? Mon devoir est de prévenir le commandant. Il y a des choses, d’ailleurs…

Maintenant il ne se gênait plus, rendait tragique l’his-toire du fût de rhum.

Il allait jusqu’à insinuer que le fournisseur n’avait pas si-gné le livret d’ordinaire ; que le capitaine déguisait son écri-ture pour approuver la livraison…

Les autres hochaient la tête gravement.

— C’est peut-être un faux imbécile, dit quelqu’un.

Et toute la famille s’indigna, vilipenda ce membre in-digne.

— Oui, oui, il faut prévenir le commandant.

 

– 662 –

Gourd se rendit auprès de lui.

— Je le savais, dit le chef de bataillon, aux premiers mots sur la masse noire. Votre capitaine m’a confié cette in-fraction au règlement, lorsqu’il était trop tard pour y remé-dier. Mais j’ai la note de toutes les dépenses qu’a couvertes cette masse et elle doit s’éteindre avec le dernier achat que vous me signalez. Le fait ne se renouvellera pas. J’en ai, d’ailleurs, marqué tout mon mécontentement à votre chef… Je vous remercie néanmoins… Votre observation, à titre de commandant de compagnie, est régulière. Mais il n’y a pas lieu de vous alarmer.

Gourd resta un peu interloqué. Il s’attendait à une en-quête, des félicitations. Les révélations ruminées, quant au fût de rhum, lui restèrent dans la gorge. Il avait senti, chez le commandant une réserve glaciale. Il se retira, vouant à Mu-ratel une haine méprisable d’homme joué.

La vérité, c’est que le chef de bataillon ne savait rien. Mais il avait tout de suite flairé la délation et il l’étouffait, se réservant d’en sonder les motifs ensuite. Il possédait son Muratel à fond. Il le jugeait franchement nul, sur le terrain. En campagne, il l’eût étroitement surveillé. Mais, somme toute, était-il le seul ?

Au bataillon, deux capitaines, inamovibles, révélaient cette inquiétante médiocrité. Et, dans tout le régiment, com-bien, parmi ces birbes, eussent été capables, le cas échéant, de faire évoluer une unité tactique ?

Muratel, dès qu’il rentra, fut mandé chez son chef direct.

Celui-ci alla droit au fait.

— Vous avez une masse noire : je le sais. Pourquoi ?

 

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Et quand le capitaine eut exposé ses raisons.

— C’est bien ; je vous crois. Vous me dites que cette masse a soldé des achats que la nomenclature inscrite au li-vret d’ordinaire répudie. Vous avez la note de ces dépenses ?

Muratel la donna, et aussi les factures acquittées des fournisseurs.

— Gardez-les. Cette masse est-elle éteinte ?

— Il me reste six francs.

— Je vous donne jusqu’à demain pour balancer le compte. Achetez ce que vous voudrez, pourvu que votre compagnie en profite. C’est, entre nous, question de cons-cience, l’affaire n’ira pas plus loin. Seulement, rappelez-vous que lorsque la conduite d’un chef est à l’abri de tout re-proche, il a pleins pouvoirs pour se faire obéir… et respecter.

Muratel, très pâle, très frappé, comprenait maintenant. Les aveux du sergent-major achevèrent de l’éclairer.

Il resta maître de lui, fit seulement communiquer à Gourd, dans la forme d’une note de service, l’acquit des fournisseurs.

Les jours suivants, ils se saluèrent… militairement, de-meurèrent ensuite, aux exercices, des heures durant, côte à côte devant les classes d’instruction, sans échanger deux mots. Gourd, d’ailleurs, le premier coup de pioche donné, abandonnait à sa femme le sourd travail de diffamation. Elle colportait ce scandale récent, reprenait l’histoire du rhum, montrait Muratel vivant sur les fonds de l’ordinaire.

— On ne me fera pas croire qu’il gardait ce fût chez lui dans l’intérêt de la compagnie. C’était soi-disant, du rhum à

– 664 – deux francs le litre. Je l’ai goûté… Mon épicier vend le même, exactement, un franc soixante-quinze…

En riant, elle ajoutait :

— Non, je crois qu’il se contentait de la commission sur le fût.

Mais où elle triomphait, c’est lorsqu’elle établissait les charges de ce célibataire, n’arrivant pas à vivre avec sa solde. Elle élargissait le débat, y introduisait la Maîtresse comme un tuteur contre lequel ses arguments prenaient force. Elle la faisait parler, agir, lui soufflait son caractère, l’influence qu’elle-même avait prise sur Gourd ; et elle mon-trait cette fille poussant son amant, lui mettant la main dans le sac, tripotant avec lui les liards de la compagnie et les coupant en quatre pour s’en attribuer les rognures.

— Si ces histoires continuent à courir sur son compte, ma foi ! j’avertis le colonel, déclara un capitaine adjudant-major intègre.

Dans l’attitude des officiers à son égard, Muratel observa un refroidissement graduel ; – et il s’hébétait à comprendre.

 

V

 

Le régiment rentrait exténué, après une après-midi de marche, au soleil de juillet. Les faces turgescentes luisaient de sueur, étranglées par la jugulaire ; les cils, les sourcils et la barbe, poussiéreux, semblaient avoir ramassé les toiles d’araignées d’une cave.

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Muratel descendait de cheval, lorsque l’adjudant de se-maine accourut vers lui.

— Le colonel vous prie de passer à son bureau, mon ca-pitaine.

Muratel répéta : « À son bureau… » avec cet affaisse-ment moral qui suit la fatigue physique des longues marches, l’été.

 

Et tandis qu’il s’en allait, botté, la jugulaire au menton, Gourd entra dans un groupe d’officiers qui causaient, les rangs rompus.

— Je crois bien que le colonel a remarqué la tenue du capitaine, aujourd’hui, dit-il.

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— Il a son coup de soleil d’Afrique, reprit un sous-lieutenant. Il m’a raconté, pendant une pause, qu’un aigle apprivoisé par lui, puis offert à je ne sais quel muséum de province, ne l’avait pas reconnu à son passage dans la ville, dix ans plus tard.

— Ça ne vaut pas l’histoire du sanglier domestique, qui couchait sur sa descente de lit, ricana un troisième.

Alors, une joie énorme fit explosion.

Mais on se passionnait surtout pour l’aigle. – « Il ne l’a pas reconnu… L’a-t-il reconnu ? » devint la plaisanterie d’un haut goût, avec laquelle les officiers s’abordèrent au mess, pendant quinze jours.

Quand Muratel rentra chez soi, ce soir-là, Virginie, qui l’attendait, s’exclama.

— Comme tu es fait ! Ah çà ! qu’as-tu ?

Il répondit vaguement, tournant comme une bête en cage, conservant son sabre et sa jugulaire, très rouge.

Elle dut les lui enlever. Il se laissa faire, tomba dans un fauteuil où il se prostra. Alors elle le déchaussa, ouvrit son dolman. Puis, comme à un enfant, elle lui lava la figure, les pieds, sans qu’il parût sensible à ces soins, malgré les dou-ceurs dont elle les accompagnait.

— Tu te rappelles ?… Tu ne te rappelles pas le jour où j’ai fait ainsi ta toilette, pendant que tu travaillais ?

Elle l’embrassa, sentit la peau brûler sous ses lèvres.

— Mais mon pauvre ami, c’est une congestion. Il faut te coucher.

 

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L’ordonnance arrivant, elle l’envoya chercher de la glace, prépara des compresses.

Toute la nuit il divagua. Il s’agissait de la rupture d’une liaison ;… du colonel… Mauvais exemple…

« Ça ne fait rien ;… tu loueras une chambre dans la mai-son… Le colonel a raison : « L’affichage, capitaine… Plus de prestige ! » Il a été très gentil. Il m’aime bien. »

Virginie approuvait, berçait ce délire auquel elle ne sup-posait pas un fond de vérité. « Oui, elle déménagerait le len-demain… »

Mais il s’emporta.

— Gourd ! c’est ce salaud de Gourd !… Sa femme le fait cocu, tu sais, oui, avec mon sergent-major. Je le dirai à Gourd, c’est trop bête !

Puis, calmé, une minute après :

— Je démissionnerai… Nous irons vivre dans ton pays… Mais le jour de la noce, je flanque Gourd aux arrêts, je te préviens !

Il s’assoupit, se réveilla au milieu de la nuit, appela son sergent-major.

— Envoie-le chercher… J’ai mon plan. Je ne peux plus rester au régiment, n’est-ce pas ? Eh bien ! je demande au ministre le commandement de la mission qui vengera la mort de Palat, du lieutenant Palat. Je connais l’Afrique. Il faut seu-lement que je me hâte, parce que je pourrais être devancé.

Virginie, navrée, déclarait cependant l’idée très belle, afin qu’il lui permît de renouveler les compresses. L’exal-

 

– 668 – tation des premières heures tombée, il déraisonnait à froid, plus inquiétant encore, avec un continuel claquement du pouce contre le médius.

Elle se rappelait l’avoir vu ainsi pourtant, une fois, en Afrique.

— Une insolation, avait dit le major.

Mais dans ses confidences, elle relevait aussi une fièvre typhoïde, trois mois d’hôpital, avec la crainte, ressentie par ceux qui le soignaient, d’une lésion cervicale inguérissable.

Elle se consolait en croyant plutôt à un retour de l’accident d’Afrique, après cette terrible journée de soleil.

Au matin, il sembla plus calme, exigea seulement qu’on allât chercher son sergent-major.

Et quand il fut là, il lui dicta un rapport au ministre.

Le lendemain, il voulut retourner à la caserne, « où son absence pouvait être commentée, après les représentations officieuses du colonel », dit-il.

Il s’en alla ; et Virginie, de sa fenêtre, le guettait, le voyait disparaître, au tournant de rue, descendait alors et courait derrière lui, afin de le suivre des yeux plus long-temps.

Pendant huit jours, elle ne vécut pas. Elle l’accompa-gnait jusqu’à la caserne, sans qu’il le sût, comme ces enfants que les mères surveillent de loin, inquiètes, quand ils vont à l’école.

 

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Elle ne revenait qu’après l’avoir vu entrer au quartier. Et elle attendait ensuite anxieusement son retour, n’osant aller au-devant de lui, de peur qu’on ne les rencontrât ensemble.

Elle s’étonnait qu’il fût, à sa sortie du mess, après déjeu-ner, – tout autre que le matin. Il partait raisonnable presque et son retour la désespérait. Il voulait faire ses malles, afin d’être prêt à s’embarquer lorsque le ministre se serait pro-noncé.

Elle sentait, sous cette reprise de folie, une occulte in-fluence, un ricanement approbateur de méchantes gens, égayant un déjeuner avec les contes du monomaniaque.

Tous les jours il écrivait au ministre. Virginie appréhen-dait qu’une lettre, non interceptée par elle, n’arrivât à son adresse…

Elle avait caché les armes. Un matin, sans motif, il était parti avec son étui de revolver. Et elle se sentait devenir folle elle-même, en l’expectative d’un soldat apportant la nouvelle de quelque éclat, à la caserne, à la caserne où elle ne pouvait le suivre, l’apaiser avec des paroles familières…

Un jour enfin, où elle avait réussi à retenir Muratel, elle guetta son sergent-major, obligé de venir lui communiquer les ordres, et alla à sa rencontre, dans l’escalier.

— Est-ce que vous n’avez pas observé un… un manque de suite dans les idées de votre capitaine, depuis quelque temps ?

Tout de suite, le sous-officier parla.

— Je ne le reconnais plus. Et je me suis bien aperçu que c’est aussi le sentiment des officiers. Il a l’air de rêver tout haut. Hier, au rassemblement de la compagnie, je ne sais ce

– 670 – qu’il a dit ; tous les hommes riaient. J’en ai dû punir deux… Non, ça ne peut pas durer… Sa mission, c’est la fable du mess… Il a les yeux hors de la tête quand il en sort…

— Ils sont jaloux, me disait-il ; ils savent bien que je se-rai désigné par le ministre…

Virginie écoutait, le cœur tordu. À la fin, elle interrompit le sergent-major.

— Vous pouvez, n’est-ce pas, rester auprès de lui, là-haut, pendant une heure ?

— Oui.

— Où demeure votre commandant ?

Il donna l’adresse ; elle remonta, s’habilla en hâte, s’en alla pendant que Muratel dictait en arpentant sa chambre, d’une allure d’halluciné, avec, toujours, cet insupportable claquement de doigts qu’il ébauchait la nuit, même en dor-mant.

 

VI

 

Elle avait tout pesé, depuis huit jours ; sa détermination subite n’était que la chute d’un fruit mûr. Un médecin, qu’elle avait vu la veille, avait trouvé Muratel bien malade. Il lui fallait des soins spéciaux,… un traitement à l’hôpital, voire à l’établissement de Charenton.

Elle avait compris que, si elle tardait, si l’initiative de cette mesure ne venait point d’elle, c’était leur condamna-tion à tous deux. Elle n’empêcherait pas son internement et

– 671 – on lui tiendrait compte des obstacles qu’elle y aurait appor-tés. En l’atmosphère d’hostilité où elle se sentait, chacun de ses actes pouvait être imputé à crime. Elle aurait fêlé cette tête, ouvert la blessure par où l’intelligence s’en allait en fu-mée. Puis, en cette cervelle d’humble, de dévouée, la hiérar-chie implacable s’était implantée ; l’uniforme conservait tout son prestige et, depuis le jour pourtant ancien de leur ren-contre, en dépit d’un long concubinage, elle était restée, vis-à-vis de son amant, l’inférieure, la nommée Virginie, la chose à côté, que la Grande Famille militaire relègue au bas bout de la table, parmi les pelures.

 

Les chefs de son amant elle les avait toujours considérés comme ses supérieurs, à elle aussi. Muratel ne lui apparte-nait pas ; il était tout entier à ses deux familles : la sienne propre et celle où il entrait par alliance, celle de l’épouse : l’Armée. Ce n’est pas elle qui lui eût conseillé de démission-ner pour légitimer leurs amours. Telle quelle, rien n’avait manqué à son bonheur. Plus tard, quand il serait libre, retrai-té, on verrait. Et jamais elle n’avait envisagé la possibilité d’une rupture la jetant à l’ornière.

 

Elle allait donc droit à ce jeune chef de bataillon dont elle connaissait le rare esprit de justice. Et elle avait tout dit, réclamé l’hôpital, c’est-à-dire une séparation qui la laissait sans ressources. Timidement, elle indiquait sa récompense : la permission de voir Muratel en dehors des jours de visite réglementaires.

 

Le commandant, gêné par l’émotion contenue qu’il sen-tait chez cette femme, sous la peau, à la racine des cils, au bord des lèvres, promit d’obtenir l’autorisation qu’elle sou-haitait.

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— Vous savez, mon commandant, je ferai ce qu’on vou-dra… Quand il sera habitué aux nouvelles figures, je m’en irai si l’on veut.

— A-t-il encore une famille ? demanda l’officier.

— Un frère…, curé dans les Ardennes.

— Il faudrait lui écrire… Je m’en charge, parce que, sa solde, vous ne pouvez la toucher… On la remettra à ce frère. Vous le connaissez ?

— À peine…

— Enfin, vous vous arrangerez avec lui.

Le soir même, le médecin-major, prétextant une visite à un ami commun, emmenait Muratel dans une voiture, à l’hôpital.

Le lendemain, un prêtre se présenta à la caserne, de-mandant l’adresse du capitaine.

— Je suis son frère, dit-il.

On le fit monter au bureau du sergent-major. Gourd se trouvait là. Aux premiers mots il s’empressa, entraîna l’abbé.

D’abord, il lui confirma l’entrée de Muratel à l’hôpital, donna des détails, parla de l’étonnement douloureux qu’a-vaient montré tous les officiers, à cette nouvelle. Et il jouait la scène, avec le frisson d’un témoin racontant un assassinat. Mais quand il en vint à l’explication de ce « coup de mar-teau », il s’échappa en réflexions vagues sur les influences la-tentes, risqua même une image, en notant des taches dans certaines vies, qu’il eût peut-être fallu fendre, comme un fruit, pour trouver le ver.

 

– 673 –

Le prêtre écoutait, sans répondre. C’était une sorte de frère Archangias, ni jeune, ni vieux, remuant, en une soutane râpée, de grands bras et de grandes jambes.

Quand Gourd eut fini l’abbé s’arrêta, le regarda au fond des yeux et dit :

— Vous avez tort de ne pas me donner toute votre pen-sée. Vous croyez que je ne sais rien ; vous vous trompez. Je ne voyais pas mon frère à cause de cette femme…

— Vraiment ?…

Alors, à l’aise, le lieutenant causa, s’étendit sur ce cas d’aliénation mentale, en homme qui a vécu, connaît la fille, sa pression, ses vices. Par respect pour le costume du prêtre, il effleurait seulement cette face de la question, laissait devi-ner le corps, vidé comme la cervelle, les ressorts fatigués, la machine usée sautant, en un détraquement de tous les rouages !

— Et une fausse humilité, monsieur l’abbé ; la servante maîtresse, servante uniquement devant les étrangers qui la surprenaient. Oh ! elle lui a été fatale !… Croiriez-vous que le colonel, oui, le colonel lui-même a échoué ?…

— J’irai le remercier, dit le prêtre.

Et, secouant la tête, il ajouta :

— J’avais prévu cela ; voyez-vous, quand on sort de la famille…

— Et sa famille, c’était vous… moi ;… je dis moi… l’armée !

 

– 674 –

Ils durent se séparer. L’abbé énumérait ses courses : son frère, à l’hôpital ; un peu d’ordre dans ses affaires ;… le co-lonel ;… le trésorier, pour toucher la solde.

— Je vous demanderai d’être assez aimable pour m’accompagner chez lui… Je repars demain, dans la jour-née, et je veux, avant de m’éloigner, liquider cette situation, payer les dettes criardes… Je ne puis, hélas ! rendre d’autres services à mon pauvre frère.

— Vous me trouverez à la caserne jusqu’à 5 heures, tout à votre disposition, dit Gourd.

Et ils se quittèrent, ravis l’un de l’autre.

En sortant de l’hôpital, le prêtre monta chez Virginie. Elle le reconnut, comprit que le malheur entrait chez elle.

 

– 675 –

— C’est vous, madame, qui teniez le ménage de mon frère, demanda l’abbé, froid et poli.

— Mais oui, vous savez bien…

— Aurez-vous, d’ici à demain matin, le temps d’enlever de ce logement tout ce qui vous appartient ? Oui, n’est-ce pas ? Je voudrais ne pas manquer le train de midi et… j’emporte la clef.

Elle le regarda, sans force pour protester.

Il reprit :

— Vous avez bien des amis ?

Elle ne comprit pas d’abord, répondit : oui, – comme on rêve.

— À merveille alors. J’ai l’intention de passer la nuit ici. Si vous pouviez… dès ce soir, m’abandonner la chambre de mon frère… vous m’obligeriez infiniment.

Il se fit remettre la clef, redescendit lentement, sans se retourner au bruit que fit Virginie en tombant sur les genoux, comme une bête de somme trop lasse pour avancer, préfé-rant mourir là !…

À cinq heures, l’abbé se présenta à la caserne. Gourd l’y attendait. Ils allèrent ensemble chez le trésorier, sortirent côte à côte, causant.

— … Mon Dieu !… rien, répondait le prêtre à une ques-tion posée par le lieutenant. Elle doit avoir des économies depuis le temps !…

— Ce que nous appelons, – passez-moi l’expression, monsieur l’abbé, – du rabiau. Ces femmes-là se retournent

– 676 – toujours. C’est égal, à votre place, j’aurais assisté au démé-nagement… Hé !… par vengeance !