Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 15 sur 47

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Sous-Offs

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V

 

 

… Devouge entra en s’épouffant de rire dans la chambre de Favières. Il avait monté quatre à quatre, l’escalier de Tourneville, pour apporter plus tôt l’étonnante nouvelle.

— Je la tiens de ton ancienne femme, que j’ai rencon-trée.

— Généreuse ?

— Non… Camélia… ton ancienne, je te dis. Elle vient de me raconter le tour qu’elle a joué à Chupin, le double de la 2e.

— Il est en permission…

— Justement. Figure-toi qu’il n’a rengagé que pour payer les dettes de Camélia et la retirer de la prostitution. Quand elle a su qu’il avait touché ses six cents francs, elle a commencé par en réclamer trois cents pour s’acquitter en-vers sa patronne et abandonner le truc, puis elle lui a de-mandé de la conduire à Rouen, qu’elle ne connaissait pas. Explication de la permission de trois jours. Ils sont donc par-tis avant-hier. Mais, à Saint-Romain, Camélia descend du train, soi-disant pour satisfaire un besoin naturel, – et rentre paisiblement au Havre. Mon Chupin, qui l’avait attendue à Rouen jusqu’au soir, se décide enfin à revenir ici dans la nuit. Après une matinée de recherches infructueuses, il s’avise de retourner rue d’Albanie, où il retrouve Camélia, furieuse, lui reprochant de l’avoir laissée à Saint-Romain. « Quand il a vu qu’elle manquait le train, il devait, à la station suivante, ré-trograder. C’est lasse de croquer le marmot et blessée du

– 285 – procédé, sans argent ni gîte d’ailleurs, qu’elle s’est rabattue sur le Havre, à pied, vingt kilomètres ! » Gentil, hein ? Il y a mieux. Il s’agit d’obtenir de Chupin qu’il renonce à lui louer une chambre en ville. Elle lui représente qu’elle s’y ennuie-rait, qu’il a tout avantage à ce qu’elle reste rue d’Albanie. En effet, elle ne peut sortir, elle a des distractions, il n’a donc pas à craindre d’infidélités de sa part ! Là-dessus, Chupin convain-cu, a payé le champagne et toute la maison fête, jusqu’à l’expiration de sa permission, le retour du miché prodigue. « Racontez ça à André, m’a dit Camélia : il rira bien. »

— Il est certain que de ce train-là, les six cents francs ne dureront pas longtemps, au rebours des cinq années de ren-gagement, lesquelles vont ensuite lui paraître éternelles, ob-serva Favières. Quant à Camélia, c’est son coup favori, et il dénote moins de rosserie ou de fantaisie, que de nostalgie réelle…

Le 25 août, arrivèrent les réservistes.

On était généralement heureux de les recevoir, heureux d’un bonheur féroce, usuraire, qui parcourait les échelons des grades inférieurs, du plus élevé au moindre, tombant au-dessous même, parmi la tourbeuse soldatesque. C’était une proie facile et lucrative sur laquelle le régiment se ruait, con-vié à la curée par les fanfares administratives sonnées dans le bureau même du sergent-major, sous l’œil indifférent ou rabatteur du commandant de compagnie.

Pour celui-ci, en effet, le séjour des réservistes signifiait, au bout de la période d’instruction : augmentation de boni, car le décret, en fixant le maximum, dans l’infanterie, à soixante-dix centimes par homme présent, était habituelle-ment transgressé. Quelques capitaines, d’ailleurs, avouaient carrément qu’ils préféraient faire profiter de ces bénéfices

– 286 – leur effectif normal, quelles que fussent les fatigues des ma-nœuvres auxquelles concouraient les réservistes.

— Ils se restaureront chez eux tout à leur aise ; tandis que l’active n’aura toujours que ses trois cents grammes de viande réglementaires.

C’est, alors, dans les corps où certains achats n’intéres-sent pas la commission des ordinaires, c’est une lutte achar-née entre le chef de compagnie, voulant grossir les fonds d’économie des recettes diverses dont la fantaisie du réser-viste hostile à la gamelle, implique l’abandon ; – et le ser-gent-major qui, d’accord avec le boucher, par exemple, ins-crit sur son livret des quantités supérieures à celles qu’on lui a délivrées et empoche la différence en argent.

Au 167e, précisément où, pour toutes les denrées, sauf la viande, les compagnies se fournissaient à la commission, les comptables avaient beau jeu. L’épargne de bouche prove-nant des recettes ordinaires se retrouvait bien encore dans l’excédent de boni entre les mains du capitaine, mais l’indemnité de viande représentative n’arrondissait que les prêts du sergent-major. Le « fourbi » était notable, car si les ruraux se remettaient vite à la gamelle, les réservistes de la classe moyenne même la vomissaient et sacrifiaient d’avance une forte somme pour se procurer une nourriture plus clémente.

Dès leur arrivée, ils étaient cotés. Des crocs du major, opérant en grand, ils tombaient aux griffes du fourrier, trafi-quant sur le pain, le sucre, le café ; du sergent de section, du chef d’escouade, des camarades de chambrée, de lit, des gradés de semaine, guettant à tous les étages de la hiérar-chie, la chute des victimes qu’on leur jetait et qu’ils dévali-saient au passage, à tour d’emploi.

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Ils pouvaient être tranquilles à la condition de tout ache-ter, depuis le brosseur jusqu’au caporal distribuant les cor-vées ; depuis le droit de sortir du quartier, jusqu’à l’échange de leur paillasse contre la fourniture complète d’un ancien.

Chez le réserviste, le civil montre trop le bout de l’oreille pour que les soldats de l’active, sentant la chair fraîche, ne se précipitent pas dessus, prompts à lui poser les ventouses humides de leurs convoitises et à le rebuter lorsqu’ils en ont exprimé le généreux jus.

Aux armées en campagne on accorde quelquefois deux heures de pillage pour les distraire. Aux troupes qu’éner-veraient de trop longues stations sur le pied de paix, l’État concède vingt-huit jours de maraude. Il abandonne le civil au militaire et sauve les apparences en leur faisant porter le même uniforme. L’autorité dont le gradé est revêtu lui faci-lite l’extorsion. Il monnaie ses galons et vend ses faveurs d’autant plus cher qu’il les dispense de plus haut. Une fois au moins l’or qu’il a sur sa manche achète quelque chose. Et il le fait sonner sur la table des cantines, des comptoirs, par-tout où l’on mange, où l’on boit, où l’on s’amuse… Il dit au réserviste qui a payé : remboursez-vous. Pendant vingt-huit jours il est riche… Il a des changeurs à ses ordres ; et l’on en taille des louis dans un galon de sergent !

Au bataillon de Tourneville, les sous-officiers manifes-taient à la fois leur solidarité et un désir d’exploitation plus large, en mettant en pratique un système de compensations qui ne laissait à personne la possibilité d’être frustré.

— Ah ! vous avez de la chance, geignait Vaubourgeix, à la cantine. Tous les gens chics sont dans vos sections… Pas moyen de rien tirer de mes croquants !

 

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Mais les trois autres sergents de sa compagnie lui signa-laient alors leurs réservistes corvéables. Et le rengagé se promettait de les « avoir à l’œil », lorsqu’il serait de semaine.

— Faudra qu’ils paient pour tous. Je fous dedans ceux qui comprendront pas.

Il y avait cependant des précautions à prendre. Le rè-glement interdisant aux gradés de boire avec leurs inférieurs, les sous-officiers se faisaient servir dans leur chambre, à porte close. Des réservistes, pour en finir avec les allusions, la quête honteuse, les tracasseries et les punitions, ne ren-traient jamais sans jeter dans la gueule du monstre le goulot d’un flacon ou le bout d’un cigare. Leur lâcheté, dans cer-taines sections, allait jusqu’à se disputer le sergent que ra-menaient et couchaient, le soir, des mains serviles et pieuses lui supposant l’ivresse reconnaissante et le haut-le-cœur condescendant. Pendant vingt-huit jours, de pauvres diables traînaient, pendus à leurs nippes, un galonné quelconque, caporal, sergent, double, chacun d’eux ayant son jour et l’attendant comme les gamins le bec levé vers une ligne qui fait sauter, en guise de poisson, un carré de pâte ou de pain d’épices.

Mais l’adjudant Peuvrier, entre tous, unissait le flair du limier à l’industrie du giboyeur. Les réservistes qu’il débu-chait, à l’exercice, lui rapportaient, en moyenne, vingt francs par jour. Désireux de s’évader coûte que coûte, les consignés ouvraient, dans la compagnie, une enquête sur les petites faiblesses du drôle. Son brosseur, stylé, ou des anciens, pour gagner ses faveurs, répondaient carrément :

— Quant à porter votre punition, comptez-y. Pour qu’il la lève c’est autre chose. Y a pas deux façons de le prendre : par la gueule, voilà.

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— Mais je ne puis, de but en blanc… objectait le réser-viste.

— Parbleu ! Il recevrait durement une offre directe ; mais priez le cantinier de monter dans sa chambre une bou-teille de nanan – de votre part, et présentez-vous ensuite sans parler de rien, simplement pour solliciter son indul-gence ; vous verrez. Comprenez bien qu’il peut pas se com-promettre en buvant avec vous.

L’homme qui consentait à suivre ces instructions s’en al-lait, en effet, pardonné.

— C’est bon, c’est bon… Je veux bien, cette fois… Mais n’y revenez plus.

Tous les soirs, le cantinier faisait reprendre les consom-mations dont l’adjudant n’avait pas l’immédiat emploi, et lui tenait compte de cette restitution. Peuvrier n’en était pas moins saoul vingt-huit jours durant ; mais son teint ordinai-rement lie de vin, ses gros yeux injectés et la solidité d’une charpente d’ex-tambour-major, le rendaient insoupçonnable.

« Beaucoup d’autorité… se fait craindre… » disaient les officiers.

Favières, lui, trouva dans la présence des réservistes moins un intérêt qu’une diversion. Il s’en autorisa pour visi-ter moins fréquemment Généreuse, et ce prétexte venait à propos excuser le refroidissement que la maladie et la mort de l’enfant avaient apporté dans leurs relations. Il se sentait sans ardeur devant l’imbécile résultat du désir conjonctif ; autant planter des croix dans un cimetière. Il avait le dégoût de la chair infanticide de sa maîtresse. Il était guéri de l’amour comme un pochard de l’ivresse, dans les vingt-quatre heures qui la suivent.

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Généreuse, d’ailleurs, allait bientôt quitter la rue Marie-Thérèse. Elle avait loué, rue de Montivilliers, une boutique où elle devait s’installer, dès que les ouvriers en auraient terminé l’aménagement. Ensuite, elle ferait venir Delphine. Il était temps qu’elle travaillât ; ses ressources s’épuisaient.

— Reprends donc les galons de fourrier, disait-elle à Fa-vières. Je ne te vois plus depuis que tu es sergent.

— C’est bien mon intention ; mais j’attends une vacance dans une bonne compagnie. Et puis, tu n’as pas à te plaindre ; j’aurais pu faire les manœuvres.

Il comptait beaucoup sur l’arrivée de Delphine et la ré-apparition de Tétrelle, pour rompre le tête-à-tête et s’ar-ranger des soirées d’hiver supportables.

Un matin qu’il faisait l’appel des réservistes de sa sec-tion, à l’exercice, un nom le frappa, comme une réminis-cence : Turpin.

— Où diable l’ai-je entendu prononcer ? se demanda-t-il.

Justement, l’homme n’ayant pas répondu tout de suite, Favières répéta : Turpin, et leva les yeux sur un gros père, rougeaud, plein de santé, dont le visage n’évoquait aucun souvenir. Il passa outre, sans effort de mémoire ; mais à chaque rassemblement, quand il arrivait à ce nom, l’obses-sion grandissait ; il lui paraissait impossible que l’individu qui le portait fût absolument un inconnu pour lui.

Deux ou trois fois, pendant une pause, il se rapprocha du réserviste, le fit causer, sans tirer un renseignement des ba-nalités échangées. Enfin le sergent-major, pour une revue, lui ayant remis les livrets des hommes de sa section, il eut la cu-riosité de consulter l’état civil de Turpin. La profession :

 

– 291 – charpentier, ne lui apprenait rien ; mais l’adresse : rue des Pincettes, l’éclaira soudainement.

 

— Parbleu ! c’est le mari de la nourrice de Généreuse ! Tiens ! je lui parlerai d’elle.

Il s’était dit cela négligemment, sans grand désir d’investigation au fond, car il demeura ensuite trois jours sans converser avec le réserviste.

L’occasion qu’il ne cherchait pas se présenta naturelle-ment. Turpin vint le consulter sur la délivrance d’un certifi-

 

– 292 – cat de présence sous les drapeaux nécessaire pour obtenir un secours de l’Assistance publique.

— C’est le sergent-major qu’il faut voir, dit Favières. Vous êtes marié ?

— Et j’ai un enfant, oui, sergent.

— Votre femme est inoccupée ?

— Non, elle a des ménages… depuis que le médecin l’a forcée à rendre le nourrisson qu’elle avait pris. J’aimerais mieux travailler pour deux ou même crever de faim, que d’empoisonner ma famille avec des enfants de filles.

— Empoisonner… Comment cela ?

— Le gosse qu’on nous avait confié était atteint d’une sale maladie. Le médecin l’a dit tout de suite, quand on l’a fait venir et qu’il a vu son corps couvert de taches… Nous, vous comprenez, nous ne savions pas ; ça s’est déclaré subi-tement. Aussi vrai comme je m’appelle Turpin, si ma femme ne m’avait pas retenu, je tuais la mère. Elle devait pas igno-rer ça, elle, n’est-ce pas ? Alors on ne pourrit pas les autres quand on se sent malpropre… Mais c’est une fille à soldats : ça dit tout. Certainement, on aurait dû s’informer plus tôt… Mais elle payait bien… et puis, comme l’enfant était venu avant terme, on s’étonnait pas trop de sa débilité… N’empêche qu’aujourd’hui, pour cent francs par mois, je ne voudrais pas d’un nourrisson… Voyez-vous mon pauv’ petit aller rejoindre l’autre… car ma femme a appris qu’il était mort, parbleu ! et c’est heureux, hein, quand on a des co-chons de parents qui vous donnent ça ?…

 

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— Sans doute… Eh bien ! adressez-vous au sergent-major ; il établira votre certificat, interrompit Favières en congédiant le réserviste.

Resté seul, ses jambes faiblirent, comme si le sang et les muscles s’en retiraient ; il s’assit sur son lit, l’esprit investi par ces agressives révélations.

Simultanément, elles lui donnèrent assaut, le laissèrent une minute étourdi, rétablissant l’ordre dans la défense ; puis elles se dispersèrent, et, plus froidement, il s’arrêta à repous-ser leurs attaques successives.

Volontiers, après la décharge de Turpin à bout portant, le sous-officier se serait tâté, comme les gens ajustés, mais manqués, s’examinent néanmoins à fond, ne pouvant se croire saufs. Car si l’intoxication lui semblait irréfutable, il se trouvait, quant à en désigner l’auteur, dans un singulier em-barras, sûr qu’il était soi-même de sa parfaite immunité et trop peu versé dans la syphiligraphie pour qu’il lui fût permis d’élucider les lois de transmissibilité héréditaire.

— Dieu merci ! je ne suis pas, je n’ai jamais été malade !

Cette certitude et le refus d’admettre un cumul de fa-veurs contre lequel les apparences (et son amour-propre) s’inscrivaient en faux, le conduisaient à chercher, dans les précédentes liaisons de Généreuse, l’origine de l’affection probablement congénitale qui avait emporté la petite.

Pour la première fois, il s’étonna que l’idée de cette in-cursion dans le passé de sa maîtresse ne lui fût point encore venue. Mais cette insouciance n’était-elle pas bien militaire, de même que la chute bête en des bras étrangers dont on s’arrachera si facilement, l’heure sonnée ?

 

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En somme, oui, il avait pris Généreuse sans inquiétude, les yeux fermés.

Que savait-il d’elle, incidemment ? Rien ; ceci : Delphine était la fille d’un adjudant disparu, et le frère de Delphine avait pour père un sergent de la classe 77. En réfléchissant, il était possible de découvrir là une indication initiale, un jalon. Ce sergent, de qui l’on n’avait point de nouvelles depuis sa libération, avait exactement quitté le régiment avec sa classe au mois de septembre 1882. De cette époque à celle de l’arrivée de Favières à Dieppe, plus d’une année s’était écou-lée ; et quelle que fût la surveillance dont sa mère la jugulait, il eût fallu bien mal connaître Généreuse pour la supposer capable d’assagissement. Quant à ses préférences, elles al-laient toutes à la culotte rouge, certainement. Le sous-of-ficier, avec moins de mépris que de rancune, ratifiait l’opinion du réserviste à ce sujet.

 

Ces éléments d’information, hâtivement réunis, inci-taient Favières à poursuivre ses recherches les jours sui-vants, ne fût-ce que pour fournir un prétexte capital à une rupture décidée, en principe, et d’autant plus urgente qu’à fréquenter chez sa maîtresse, il accréditait d’indignes pré-somptions. Il n’était point dupe, en effet, des excuses qu’avaient données les voisines pour s’absenter de l’enter-rement. Évidemment, elles connaissaient la maladie qui avait tué l’enfant ; elles en répandaient la honte, sans épargner à l’amant la part qu’il était rationnel de lui attribuer. Cette si-tuation ne pouvait se prolonger. Il était décidé à en finir vio-lemment, car, dans le premier moment, rien ne lui paraissait assez brutal, et il ne renonçait à une lettre commencée que pour en réserver les duretés à l’entrevue suprême qu’il ima-ginait. Mais ce souci même du décor et de la parade le rame-

 

– 295 – na à son enquête, lui fit considérer comme un nécessaire complément de vengeance la confusion de Généreuse souf-fletée avec le nom de l’homme qui avait contaminé son fruit.

 

Favières dut s’avouer qu’il s’était privé du concours d’agents précieux en laissant partir, sans les interroger, les sous-officiers de la classe récemment libérée. Presque tous ils avaient fréquenté chez la Couturier du temps qu’ils rési-daient à Dieppe. Seuls, maintenant, les adjudants ou le ren-gagé Vaubourgeix étaient susceptibles de confidences.

Un soir, à point nommé, les sergents en se mettant à table, se montrèrent fort agités par les rapports de deux d’entre eux signalant, sur les glacis, la présence d’une petite femme peu farouche, à telles enseignes qu’ils l’avaient culbu-tée, l’un après l’autre, en plein midi, dans les fossés.

Les sous-officiers regardaient curieusement leurs heu-reux collègues ; et quand ceux-ci eurent déclaré que la fille ne réclamait rien pour ses bons offices, les tablées flambè-rent, dissimulant mal sous de précises inquiétudes, crûment confessées, le désir qui s’infiltrait en eux.

Mais l’un des sergents, que ce doute offusquait :

— D’abord, je lui ai passé la visite, dit-il ; très propre… Et puis elle a, volontiers, donné son adresse : rue de l’Hôpital.

— Une rue que la municipalité havraise a placée à côté de la rue d’Albanie en connaissance de cause, observa Fa-vières en riant.

Tous renchérirent. « Pas confiance… Faudrait voir cela dans trois semaines ; ils étaient peu pressés de se faire ati-ger. » Cependant sournoisement, ils se renseignaient encore :

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« Alors, elle avait toujours un panier au bras, un tablier bleu ?… Pas trop grande ni trop forte… et gentille… et pour rien ?… »

 

— Parions qu’ils vont se mettre en chasse, confia Fa-vières à Vaubourgeix en regagnant leur chambre, après dî-ner.

— Tiens, parbleu ! répondit le rengagé. Merci bien. Je n’ai pas envie de me soigner ensuite pendant des années comme l’adjudant Rupert.

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— Bah ! au régiment, reprit le Parisien, les désagréments ne sont plus les mêmes que dans la vie civile. On a le temps de se guérir ; les mois d’hôpital se confondent avec les mois de service actif, au bout du congé. On ne pense qu’à soi.

— Vraiment ! Alors un rengagé, moi par exemple, ne peut pas se marier comme toi, s’il trouve une petite femme qui lui apporte des sous d’économie ou un bon commerce ? Crois-tu, si je rencontrais ça, que je n’épouserais pas ? Tan-dis que, à la place de Rupert, dame !… il est permis d’hésiter. Toi qui es savant… c’est-y vrai qu’on communique la mala-die à ses gosses ?

Ils fumaient en face l’un de l’autre, assis sur leur lit, les jambes pendantes.

Tous les réservistes étaient en ville, remorquant leur teigne parasitique, jusqu’à l’appel. Le Fort, à peu près désert, n’était animé dans le coin qu’embrassaient les deux sergents de leur fenêtre, que par les allées et venues des cuisiniers et de leurs aides ramassant les gamelles vides et des hommes de corvée aux latrines.

À la question de Vaubourgeix, son camarade, lâchant sa pipe, le regarda, perplexe. Mais l’Auvergnat conservait sa fi-gure placide, des yeux sans malice.

— C’est vrai, répondit Favières.

— Et… à sa femme ?

— À sa femme aussi… des fois…

— Ah !… c’est que… (on peut parler de ça aujourd’hui, n’est-ce pas ? puisque t’es sain comme moi, qu’ t’as pas d’ mal… T’as jamais eu d’ mal, hein ?)

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— Non, après ?

— Ben, ta femme de Dieppe, celle qui tenait le petit café, quoi…

— Oui, eh bien ?

— On a dit, avant votre arrivée au Pollet, qu’elle cou-chait avec Rupert… Ça n’a jamais été prouvé, parce qu’on ne rencontrait pas l’adjudant dans la boutique où venaient tous les sergents. Il avait peut-être peur d’y perdre du prestige. Il pétait sec déjà, en ce temps-là.

— Ah ! on a dit…

— Oui, mais tu vois bien que c’était faux, puisque t’as rien attrapé.

Favières, abasourdi, avait laissé s’éteindre sa pipe. La révélation de Vaubourgeix détonait dans son cerveau, y fai-sait instantanément la lumière. Tandis que l’autre parlait, il avait la vision du petit convoi passant devant le Fort, au ga-lop de son attelage fourbu ; et il se rappelait l’exclamation de Rupert, reconnaissant Généreuse ; il entendait encore, s’ex-pliquait à présent, les trois mots alors énigmatiques, jetés par l’adjudant en réponse à son mensonge : ça vaut mieux…

— À propos, reprit l’Auvergnat qui, lui, n’avait point quitté sa pipe, en tirait des bouffées régulières, l’air songeur ; paraît que ta femme va ouvrir une blanchisserie. Savais pas, moi, qu’elle avait de l’argent. C’est une gaillarde qu’a du courage et qui fera marcher une maison. Elle le tenait bien, son café de Dieppe… Moi, je lui donne ma pratique, tu peux lui dire ça.

 

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Mais Favières ne l’écoutait plus. Il s’était allongé sur son lit, la tête au traversin ; ce que voyant, son compagnon l’imita. Et d’un centre cogitatif pourtant unique, leurs conjec-tures spéculatives irradièrent diversement.

À la surprise que lui procurait le hasard auxiliaire s’ap-pareillait, chez Favières, le souvenir, touchant à l’obsession, de cet enterrement d’enfant suivi du regard par ses deux pères…

— Nous n’y assistâmes ni l’un ni l’autre, se dit-il, et pourtant (il se remémora la fin de sa lettre à Généreuse) nous y étions tous les deux : par la pensée.

Il s’attarda un long moment à la vérification de cette particularité quasi-providentielle, puis il revint à son projet, maintenant réalisable.

Par un revirement au moins singulier, cette paternité dont il doutait, tant qu’elle avait été patente, il l’acceptait dé-libérément alors qu’une déclaration non suspecte en infir-mait l’authenticité. Il s’appliquait à réunir les preuves maté-rielles de la fidélité de la mère depuis qu’elle était sa maî-tresse. Il allait jusqu’à s’autoriser d’une vague ressemblance physique, maintes fois constatée, pour étayer sa certitude. À présent qu’il savait quel nom jeter à Généreuse pour précipi-ter la rupture de leur liaison, la puérilité, le théâtral de cet éclat, trouvaient sa rancune moins ardente. En somme, qu’avait-il à lui reprocher ? La franchise dont il la jugeait ca-pable comportait-elle l’aveu de ses amants antérieurs et de leurs infirmités ? En outre, les notions de médecine qu’il pos-sédait, lui représentaient comme incertaine la connaissance que Généreuse pouvait avoir de son infection avant que son dernier-né la lui révélât. La plausibilité de cette restriction

 

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était attestée par sa préservation à lui, Favières. Il lui sem-blait déraisonnable de désirer rien de plus.

Naturellement, les commérages des voisines, après le décès de la petite, lui commandaient de ne pas se compro-mettre davantage en continuant à pratiquer la mère ; mais peut-être serait-il plus digne de se retirer simplement, sans fracas.

— Étant enceinte, elle a voulu venir me rejoindre : elle est venue, je ne m’y suis pas opposé ; il eût été vilain de se dérober… Aujourd’hui, c’est différent : l’enfant est mort ; j’ai fait mon devoir.

Il répéta : « J’ai fait mon devoir », avec une conviction que chaque redite ancrait.

Immédiatement, il arrêta une ligne de conduite com-mode et libératrice.

Les réservistes allaient partir, les permissions de longue durée étaient imminentes. À la faveur de quinze ou vingt jours d’absence, il dénouerait aisément cette aventure.

Sur cette résolution, il s’endormit si profondément, d’une conscience si légère, que Vaubourgeix, l’appel rendu, fut obligé de le réveiller pour qu’il se dévêtit et se couchât.

Les réservistes furent renvoyés dans leurs foyers le sur-lendemain.

Depuis une huitaine, ils « tuaient » le temps sur les gla-cis, ressassaient les mouvements du maniement de l’arme et de l’ordre serré, sous la direction de leurs officiers, anciens engagés conditionnels, généralement ignares. Quant aux of-ficiers de l’active, ils s’étaient désintéressés de l’instruction, ne venaient plus à l’exercice que pour la forme, sans illusions

– 301 – sur les bienfaits d’une expérience dont quinze jours leur avaient amplement suffi pour apprécier les résultats.

Le réserviste apportait les défauts et les qualités qu’il avait toujours eus et les remportait pour les rapporter deux ans plus tard. Il était inutile, pour s’en convaincre, de le promener pendant quatre semaines, de champ de tir en ter-rain de manœuvres. En revanche, sur la bonne volonté la plus éprouvée, l’âge, les responsabilités accumulées, la niai-serie énorme de cette gesticulation forcenée, déposaient une couche de lassitude et d’ennui, rouille tenace devant laquelle on ne pouvait se défendre de pitié.

Dehors, dans une surexcitation d’amour-propre et de gloriole imbécile, les pauvres gens se redressaient encore, faisaient figure dans le rang, parmi la jeune « active » ; mais entre eux, pâturant par sections, broutant les maigres char-dons de l’exercice à rangs serrés, ils apparaissaient mornes, la pensée ailleurs, le ventre peureux, et suaient la mélancolie et le dégoût.

Ils étaient loin de l’école de compagnie et des mouve-ments « vifs et près du corps ». Ils s’efforçaient bien de tenir « droite, sans être gênée » une triste tête de supplicié, pas du tout martiale ; mais alors la consternation de l’absence, l’anxiété de l’échéance, pour quelques-uns ; des embarras de famille, pour d’autres : toutes les angoisses et les misères d’une vie diamétralement opposée, – erraient sur leur visage, comme de la graisse à la surface d’un bouillon refroidi.

Même quand ils mettaient sac à terre, ils en semblaient porter un encore, sur les épaules, plus lourd que le premier, chargé de tout ce qu’ils laissaient derrière soi. Et la lutte du civil, se reprenant et repris, devenait épique, sous l’uniforme, navrante aussi, avec les distractions de l’arme idiote, volti-

– 302 – geant d’un bras dans l’autre, traversant des calculs de négo-ciant, des détresses bourgeoises, des ruminations pacifiques.

Dans la dernière huitaine de leur période d’instruction, la prostration fut complète. Le commandement ne réveillait plus personne. On conduisait les réservistes à l’exercice, aux théories, par habitude. Ils tondaient le pré en quelques marches de front et par le flanc, les digéraient ensuite, l’œil au ciel, dans la position du soldat reposé sur l’arme. À cinq heures, de zélés chiens les rassemblaient et les ramenaient à l’étable. Quelquefois, au retour de l’herbage un réserviste s’écriait :

— Bon sang de Dieu ! c’est y permis d’ faire le Jacques, pendant qu’y a tant d’ouvrage à la maison !

Et, pour tous, chaque matin, la question était la même :

— Ah çà ! qu’est-ce que nous foutons ici ?

Le vingt-huitième jour arrivé, ils se virent désarmer avec moins de turbulence que d’effarement. Ils rentraient dans la vie civile, un peu comme des oiseaux de nuit qu’on aurait débusqués. Leur liberté les aveuglait. Quelques favorisés étaient partis la veille, abandonnant leurs indemnités au ser-gent-major, décidés à tout pour gagner douze heures.

Au début de la semaine suivante, Favières demanda une permission de vingt jours. Il avait calculé que son titre ne re-viendrait pas de la Division avant le vendredi ; il balança entre une dernière visite à Généreuse et l’avis de son ab-sence expédié de Paris seulement.

« Je préfère la voir », résolut-il, quand sa permission, après avoir passé par la filière administrative, lui parvint en-fin.

 

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Ce n’était pas la première fois qu’il allait à Paris depuis deux ans. Il s’était jeté dans le train, quand il avait pu, pour quatre jours, deux jours, vingt-quatre heures même ; et la ré-pétition de ces échappées n’en appauvrissait pas les mul-tiples bonheurs, les seuls qu’il eût jamais connus au régi-ment.

Toute la douceur du voyage, après les transes de l’at-tente, résidait dans deux ou trois sensations miraculeuses dont la fragilité l’enchantait. Quand il était installé dans son coin de wagon, à l’abri des tuiles, quand le train crevait les paysages normands, comme des cerceaux de cirque dont le papier se renouvelle aussitôt, il connaissait d’intenses jubila-tions auxquelles concourait cette espèce de fête organique de l’homme soustrait à un grand danger. Différent était le ra-vissement que lui causait la minute d’avant l’arrivée, l’ap-parition des maisons à six étages, les flancs couverts d’an-nonces solliciteuses proclamant la gloire des produits.

Si des camarades l’accompagnaient, tous ensemble se levaient, saluaient, avec ce comique qui est l’hypocrisie de l’émotion chez eux.

« Hein ! est-ce beau ? Ça sent-il assez Paris, ça ? C’est, pour nous, ce que sont, pour le paysan, les feux du village… C’est laid, puant, ça prend à la gorge… et ce que c’est bon ! »

S’ils débarquaient le soir et que ce décor leur manquât, ils se rattrapaient au débouché de la vieille gare Saint-Lazare, encore debout. Ils plongeaient, du coup, dans Paris flambant qui les absorbait, comme une éponge ; une impres-sion d’apetissement les incitait à chercher des glaces pour s’y mesurer, à entrer partout, dans le bureau des tramways,

 

– 304 – chez les marchands de tabac et dans les pissotières, à recou-vrer l’habitude visuelle de tout.

Un matin, ç’avait été autre chose. Ils tombaient, au jour naissant, dans l’armée des balayeurs et des porteurs de jour-naux. C’était exquis à pleurer. On n’oubliait plus jamais cela. Et si l’arrivée chez soi, en surprise, les premiers moments dans les questions, les embrassades et les regards tâteurs de la mère, si tout cela était charmant aussi, les détails du voyage, la notation subtile des extériorités influentes, sem-blaient peut-être meilleurs encore.

— La famille, oui, pensait Favières, sans doute ; un fla-con de quelque chose de fin, à portée de sa main, à sa dispo-sition… Mais le reste !… un petit verre seulement du fla-con… avec l’idée qu’on n’en pourra pas reprendre !…

Enfin, il tenait sa permission ! Et vingt jours !…

Rapidement il recueillit les commissions des Parisiens ses amis, promit d’aller visiter les parents, de rapporter des nouvelles et des provisions. Tétrelle vint lui serrer la main.

— Tu ne vas pas voir Généreuse avant de partir ? de-manda-t-il.

— Si, tout à l’heure… oh ! juste le temps d’entrer et de sortir.

Une petite fièvre de joie perturbait ses mouvements. Il ouvrit, ferma, rouvrit sa valise dix fois avant de la faire des-cendre à la gare par Quélennec ; puis il s’en alla de son côté, rue Marie-Thérèse.

À présent, toute sa rancune était tombée ; c’est à peine s’il pensait à l’épisode sur lequel il avait échafaudé une rup-

– 305 – ture. Était-ce bête d’avoir cru que cette histoire comportait des développements dramatiques, une mise en scène… Il avait pris le temps de se refroidir, heureusement. Il venait dire au revoir à sa maîtresse ; il ne serait question de rien. Bonjour, bonsoir, voilà tout. Il grimpa en hâte les deux étages. Le bruit de son sabre battant sur les marches, l’avait trahi. Généreuse l’attendait sur le seuil.

— Enfin, c’est toi…, tu daignes…

Les reproches glissaient sur lui ; jamais il ne s’était senti pareillement heureux et léger. Dans une demi-heure, il roule-rait sur la route de Paris ; c’est du reste qu’il se moquait ! Il embrassa Généreuse, bien que, la semaine passée, élaborant une entrée à effet, il eût rayé cette démonstration de son programme.

— Tu ne me dis pas pourquoi tu as tant tardé…

— Les réservistes… le service de semaine, après…

— Pourquoi mens-tu ? J’ai rencontré un sergent de ton bataillon, je lui ai parlé : tu n’étais pas du tout de service.

Il sourit, sans relever la contradiction ; puis, pour couper court aux doléances :

— Je venais t’avertir… Je pars en permission.

— Ce soir ?

— À six heures quarante… Je ne croyais pas… si vite… Enfin, j’ai voulu, avant de m’en aller…

Il s’était assis en face d’elle, accroupie devant le petit poêle sur lequel une soupe graillonnait, pour son dîner. Sa gaieté ne l’abandonnait pas ; même, elle s’épanchait plus li-

 

– 306 – brement à voir, d’abord, le trou que faisait son absence dans cet isolement de femme, puis l’abattement que son annonce de départ tournait à l’écrasement, sous le feu maigre, lu-gubre, dans la nuit tombante. Généreuse le dévisagea, peu-reusement, de biais, comme sous une chute de tuiles forçant à raser les murs ; et elle demanda :

— Tu resteras à Paris… combien de temps ?

Il lui en jeta une dernière, avec plaisir presque, de haut :

— Vingt jours. Et je tâcherai d’obtenir une prolongation.

Il crut l’avoir assommée, la regarda avec intérêt, les bras cassés, ramassée sur ses talons, les jambes si molles qu’elle eût été incapable de se soutenir. La porte du poêle ouverte, large de deux doigts, découpait dans sa joue un carré lumi-neux, la cuisait lentement… Mais, étourdie seulement, elle se ranima, reprit :

— M’écriras-tu ?

Il s’étonna de la trouver si résistante, à mesure qu’il était lui-même plus allègre, grisé par une méchanceté issue de sa joie, hors de son caractère, si subite qu’il se laissait dominer par elle, inconsciemment. Il voyait mauvais comme on voit rouge, à force de frapper. Et il donna le dernier coup d’une voix lasse, sans faire à sa requête l’aumône d’un examen.

— J’oubliais de te dire : j’ai eu dans ma compagnie, comme réserviste, le mari de la nourrice de la petite.

Généreuse ne comprit pas tout de suite, répéta :

— Le mari de la nourrice…

— Oui, Turpin.

 

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Elle fit simplement : « Ah !… » mais son corps pesa plus lourdement sur les talons, s’y tassa, immobile, comme un paquet de chair morte.

Une question, une observation de sa part, eussent peut-être engagé Favières à poursuivre. Muette, elle lui parut si démontée qu’il n’insista pas.

— Ça suffit, pensa-t-il ; elle a son compte.

Et, debout, repoussant sa chaise :

— Eh bien ! je m’en vais… Pas en avance… Au revoir.

Elle étendit les mains, s’aida d’un meuble pour se relever et, négligée, en jupon, fit vaguement ce geste de s’essuyer la bouche, qu’ont les petites filles quand on est près de les em-brasser.

Mais déjà il avait atteint la porte ; il redit :

— Allons, au revoir, et disparut dans l’escalier.

Elle cria, toute droite, dans la nuit de la chambre :

— Attends… Je vais t’éclairer…

— Pas la peine… Suis arrivé… Merci.

Dehors, il se retourna, avec l’orgueilleuse certitude d’être suivi des yeux, à la fenêtre.

Elle resta fermée. Alors il s’éloigna, dépité.

— Cette fois, je crois bien que c’est fini, dit-il.

 

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