Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 11 sur 47

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Sous-Offs

Deuxième Partie le Havre ........................................ 181

DEUXIÈME PARTIE

 

 

LE HAVRE

 

I

 

En arrivant au fort de Tourneville, Favières trouvait une lettre de Généreuse.

 

« Mon bon André,

« Je voudrais savoir si ton voyage s’est bien passé, si tu as été bien reçu chez les gens qui t’ont logé, et surtout si tu n’as pas trop souffert de tes pieds et eu besoin des bandes que je t’avais coupées. M’as-tu vue, en partant, comme je t’ai vu de ma fenêtre ? Le temps me semble bien long loin de toi. Tu sais que si je voulais t’oublier, je ne le pourrais pas. J’ai quelque chose qui m’oblige à penser à toi continuellement. Le nouveau bataillon est arrivé à Dieppe. Les fourriers vien-nent à la maison. Il y en a un qui te ressemble, mais sans tes petites mains blanches et ton air embêté que j’aimais tant. Maman est contente de voir qu’on se remet à fréquenter le café. C’est pour cela qu’elle ne s’aperçoit de rien. Pourtant je grossis toujours, j’ai dû lâcher mon corset. Avant-hier, j’ai été malade. J’ai bien cru que j’allais te mettre père. On vou-lait aller chercher le médecin ; tu penses bien que je m’y suis opposée. Alors maman m’a fait purger et depuis je ne souffre plus. Hâte-toi de me trouver une chambre. Je travaillerais

– 181 – d’abord chez une blanchisseuse pour reprendre le courant. Enfin, fais pour le mieux et écris-moi bientôt.

« Delphine embrasse ton ami, je t’embrasse de tout mon cœur.

« GÉNÉREUSE COUTURIER. »

 

Faut-il répondre ? Tout de suite Favières se posa la question.

— Bah ! dix lignes n’engagent à rien.

Il s’assit devant la petite table noire, réglementaire, à deux tiroirs ; mais, ayant levé les yeux sur la fenêtre de sa chambre, au rez-de-chaussée, ce qu’il vit le souleva de dé-goût, lui mit aux doigts une plume rageuse, postillonnant, dans un besoin de décharge immédiat. Il n’était point là de-puis vingt-quatre heures qu’il regrettait déjà la vieille caserne du Pollet, cette crasse et cette ruine, l’eau triste des bassins et la baïonnette des mâts plongée dans le ciel saignant des couchants.

Ah ! il peut l’ouvrir sa fenêtre, pour ce qu’il découvre à travers les barreaux, de la grosseur du poignet, qui la défen-dent inutilement ! Des talus, les cuisines, les latrines… S’il se retourne, c’est l’odieuse pièce blanchie à la chaux, à plinthes figurées par un sommaire goudronnage. Mais ici, l’insalubrité s’aggrave d’un plancher bitumé, glacial, et le long des murs, un suintement sans arrêt délaie l’ordure déposée par les oc-cupants successifs. Serait-on mieux dans les chambres en fa-çade, avec la vue du mur frangé de feuillage de la promenade de Tourneville et le spectacle seulement annuel d’une foule de Toussaint, pèlerinant sur la route du cimetière ? Non, Dieppe était préférable – et le sordide faubourg, et l’ac-

– 182 – cablant hiver, la détresse des sorties dans les bourrasques, le gel et l’ennui !

Les ascensions quotidiennes auxquelles est vouée la garnison du Fort, pour le service, lui ôtent l’envie et le cou-rage de descendre en ville par distraction.

Autant s’enterrer là, en cette nécropole, voisine de l’autre, où les travaux de défense, à la nuit tombante, s’éri-gent en tumulus lugubres, par delà les rangées de maigres arbres où s’emmêlent les nuées. Autant, vautré sur son lit, se laisser manger par la moisissure et pourrir doucement dans l’aquarium peuplé de poissons rouges, le ventre en l’air !

Ce n’est point qu’il soit consolant, cependant, le partage de sa chambre avec Vaubourgeix, le sergent rengagé rem-plissant, à Dieppe, les fonctions de vaguemestre. Une brute.

— Si j’ai été bien logé à l’étape ? se demande Favières, près de répondre à la question de Généreuse.

Il pose la plume et se les remémore, les accueils divers de ses hôtes de hasard.

Saint-Valéry, quartier des Bassins, quartier des veuves aussi, veuves de pêcheurs : une vieille femme pauvre don-nant son lit, sa chambre ; elle eût donné son cœur à man-ger…

Fécamp, des bouchers, jeunes mariés, une gentille chambre où rien n’est dérangé pour recevoir les soldats an-noncés : tapis par terre, dessus de lit ouvragé, bijoux dans une coupe. Le compagnon de Favières s’arrête à cette cons-tatation. Le militaire, le premier, s’étonne qu’on n’enferme pas ce qu’on a de propre, quand il passe…

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Goderville, chez le juge de paix : le coucher, au grenier, et la chandelle, strictement. La ladrerie du riche représentée par un petit homme à lunettes, accordant, à l’arrivée et au départ, une poignée de mains, rien que cela, mais généreuse, nourrie, pleine du bienfait de sa condescendance.

« Il a été bien reçu, oui. Il n’aura pas le temps, avant huit jours, de chercher une chambre, car il a pris le service de semaine en arrivant et cette tuile est encore alourdie par la revue trimestrielle à laquelle ils doivent se préparer, à peine installés. »

Favières termine sa lettre, y ajoute, en postscript, qu’il n’a pu faire la commission de Delphine, sa brouille avec Té-trelle durant toujours. Ils prennent leurs repas à la même table, côte à côte, sans se parler.

Aucune allusion à la grossesse de sa maîtresse. « La lettre pourrait s’égarer », se dit le sous-officier. Mais la vérité c’est qu’il ne trouve pas un mot et que ses entrailles de père demeurent étonnamment indifférentes.

Aussi bien, il ne mentait pas : les premiers jours de son retour au Havre furent intolérables. Le réveil sonnant, il était assailli par les multiples corvées de son grade, de son tour d’aboiement. Aboiement pour arracher les hommes de leur lit ; aboiement pour hâter la toilette du casernement ; aboie-ment pour réunir et conduire les malades à la visite, présen-ter la garde, astiquer, peigner, torcher sa section soumise à l’inspection préliminaire de l’adjudant, de l’officier de pelo-ton, du capitaine, du commandant, du colonel… toute la meute, avant l’arrivée du grand veneur !

— Trop mou, sergent ; vous ne punissez pas assez. Faut-il qu’on vous serre la vis pour vous apprendre votre métier ?

 

– 184 –

C’est la voix du capitaine Chapelin, commandant la 1re, un inculte voyou en qui alternent l’arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefrenier.

Arrivé à l’ancienneté, d’une ânerie replète, Chapelin, d’ailleurs, avouait volontiers qu’il se servait des théories pour éteindre sa bougie, allumer ses pipes, etc… Il n’avait pas même la discrétion de l’etc. Son vocabulaire, crottin de trente ans d’écurie, son facile tutoiement, leurrant le soldat

– 185 – d’une fausse camaraderie, eussent fait la joie des chambrées, si cette inégale rondeur ne se fût doublée d’une rosserie de serre-fesses, qu’une observation ou la simple appréhension d’une critique incitaient à d’absurdes exigences, à des tra-casseries sans nom. À l’approche d’une revue, les sous-officiers, ses auxiliaires, étaient sur les dents, devenaient, mordus par lui, pareillement enragés. La situation journalière s’encombrait de punitions prononcées par le capitaine pour entretenir le zèle de ses subordonnés, et par ceux-ci pour mettre leur responsabilité à couvert.

Favières, répugnant à ce jeu et, probablement, ne faisant que traverser la compagnie comme stagiaire, avait tout de suite déplu à Chapelin.

— Attention, sergent ; je vous ai à l’œil.

Et cet avertissement, dans sa bouche, équivalait à quatre jours de consigne au moins, à brève échéance.

La revue trimestrielle, ainsi préparée, fut saluée comme une délivrance, les dernières gouttes de l’ondée.

Dans la cour de la caserne de Strasbourg, les quatre ba-taillons et les deux compagnies de dépôt s’encaquaient, dès le matin, à intervalles serrés économiquement, pour obtenir un front de troupes ne débordant pas les côtés du quadrila-tère. Pour la première fois, Favières voyait tout le régiment réuni. Les alignements pris, dix fois rectifiés ; délivré du tor-ticolis par le commandement de « repos », il faisait connais-sance avec le corps des officiers, au complet.

Bidel, le petit lieutenant-colonel, et son inséparable cra-vache ; un air d’entrer dans la cage du régiment pour y

– 186 – dompter des féroces édentés et rogneux, blasés sur les coups de botte ; – le Major, monté en épingle de cravate ; – M. le médecin-major de 1re classe, lequel a la tête des cadavres qu’il a faits, blafard et l’œil de merlan ; – le capitaine-trésorier, épais, inquiet, dépaysé, comme sous un déguise-ment : vingt kilos dans le fond de sa culotte ; – Vert-de-Gris, le capitaine d’habillement, sur la lamentable épée de qui semblent être tracées les divisions du double mètre, habituel-lement brandi ; – M. Angelini, le chef de musique, long et pensif, portant dans son vaste front toujours penché le génie du pas redoublé et du solo de clarinette…

 

De ci, de là, dans les compagnies, maintenant, la bonne figure d’un père de famille bourgeoisant sous le dolman et la visière du képi en abat-jour, en pensant : « Mon Dieu ! si c’était fini ! » ; les trente ans de service de Chapelin allant di-rectement au soldat et l’interpellant : « Relève ton panta-lon » ; un vieux capitaine gourmandant son caporal d’ordi-naire avec une ingéniosité d’épicier avisé.

 

Puis, en face de ces épaves de 70, la jeune armée, les produits apparemment dissemblables, de Saint-Cyr et de Saint-Maixent, l’officier sorti du rang, se targuant, vis-à-vis du soldat, d’une roublardise acquise dans la pratique du mé-tier et s’abaissant à des constatations qui révèlent moins une capacité qu’une origine ; Saint-Cyr suppléant par une raideur élégante et dégoûtée à l’expérience qui lui fait défaut, et Saint-Maixent affirmant la sienne en de tatillonnes persécu-tions ; Saint-Cyr, riche et frais émoulu, promenant un index méprisant sur l’équipement inspecté ; Saint-Maixent, pauvre et vexé, plongeant brutalement la main dans le sac pour en inventorier l’ordonnance, des cartouches à la brosse à graisse…

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Ainsi, tous les visages scrutés livrent leur secret, surpris dans leur balancement récréatif sur l’escarpolette de la jugu-laire.

Mais le chef de bataillon de semaine, un zélé entre deux âges, tout en toc, du sourire en râtelier à la poitrine corsetée, se précipite au-devant du colonel Le Taillandier, qui vient d’entrer par la porte dérobée ouverte dans le mur séparant sa maison de la caserne.

Pour les hommes et les officiers mêmes, c’est Beaux-Pieds, un Breton à grosses moustaches blanches qu’épais-sissent et prolongent des touffes de poils prises dans la barbe. Des gloires d’un passé impérial, il n’a conservé qu’une carrure de cent-gardes et des pieds, des pieds vraiment pe-tits, des pieds qu’il regarde en causant, en dictant, en mar-chant – et qu’il couche, dresse sur la pointe, avance, retire, impose à l’attention de l’interlocuteur, du passant, de mes-sieurs les officiers : « Hein ! qu’est-ce donc que vous dites de cela ? Vous ne croiriez jamais que je chausse du… devi-nez ?… »

Mais il vieillit, la limite d’âge va l’atteindre et on l’a vu, seul, en un coin de quartier, les considérant, ses chers beaux pieds, d’un œil de statue dont la base est ruinée.

— La musique est là ?

C’est sa première question, sa préoccupation de tous les jours, trahissant l’invétéré goût de parade de l’ancien séduc-teur, médiocre stratégiste.

Oui, la musique est là, sa dernière conquête, avec ses valses en bouquets, ses mélodies évocatrices, ses fantaisies sur de très vieux opéras que le colonel a fredonnés dans leur fleur, aux jours de gala… Et quand il fait signe au chef de

– 188 – commencer, c’est comme un flacon qu’il débouche et d’où s’échappent, dans du bruit, des odeurs surannées et des sou-venirs éventés, approximatives restitutions d’autrefois.

À présent, il guette, à la porte du quartier, l’arrivée du général… Il l’a aperçu, se retourne, lève le bras… Au com-mandement, répété par les chefs de bataillon, les troupes mettent la baïonnette au canon, et portent les armes, immo-biles…

— Comme des murs ! crie le lieutenant-colonel, dans la cage.

Et c’est bien cela : un mur qu’écrête le rang de taille fidè-lement observé, un mur sur lequel le soleil joue dans les pointes luisantes, ainsi que des culs de bouteilles.

Un grand silence ; une attente prolongée. On a, à l’accoutumée, exécuté le mouvement trop tôt, alors que l’inspecteur était à peine en vue ; et c’est pour Favières et cent autres avec lui, sujet de plaintes sourdes. Le bras s’ankylose, éternise la conservation d’une position suppli-ciante.

Cependant, le colonel s’avance encore, salue de l’épée, tandis que la musique, massée au centre de la cour, attaque une marche.

Mais le général paraît, furibond, petit, chétif, hargneux, l’air d’une figurine japonaise terreuse et grimaçante. Et, les épaules secouées, il crie :

— Pas cela, colonel ; la Marseillaise…

 

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Puis, dans le désordre d’un changement de cartons, il passe lentement devant le front de troupes, accompagné, à distance respectueuse, par l’état-major consterné. Comme les compagnies ne mettent l’arme au pied qu’au fur et à me-sure qu’il les a examinées, la gauche du régiment se mor-fond… Deux hommes lâchent leurs fusils et sont emportés, malades. Mais le général n’en a cure, continue sa tournée, suivi nez à derrière par le colonel et un officier d’ordonnance recueillant les crottes de sa critique.

— … Sac trop bas… Pas d’uniformité dans les couver-tures de bidons… Port d’arme défectueux… trop long… (Je

– 190 – crois bien, pense Favières, à qui s’adresse ce reproche dont ses doigts crispés ont peine à tenir compte.) Collets de ca-potes gras… Épaulettes mal ajustées…

Plus rapidement le général flaire le second rang, s’arrêtant toutefois pour inviter un homme à offrir le pied, comme un cheval qu’on ferre.

« … État de la chaussure laisse à désirer, vous voyez… » ; et il s’éloigne pendant que, congestionné, sur ses talons, le colonel, en passant, tire à boules de loto sur l’infortuné capitaine à qui appartient l’homme remarqué.

La Marseillaise jouée, reprise même, la musique risque légèrement, oh ! sur la pointe des notes, de timides varia-tions sur un air connu – qu’aime tant le colonel ! Elle vou-drait que lui seul l’entendît ; elle file les sons en sourdine, avec une modestie qui demande grâce pour eux. Mais le gé-néral, républicain austère, renseigné sur les petites faiblesses de son subordonné, se donne le plaisir politique de le contre-carrer et mâchonne : « Pas fini de nous endormir », si bien que le colonel fait un signe presque douloureux, répressif et remerciant à la fois. Et le morceau s’achève honteusement, à flatuosités effarouchées.

Au défilé maintenant. Les commandements se croisent, les fractions conversent, le régiment, refoulé dans un angle de la cour, s’y resserre, pressé, tandis que le général s’établit en face de la porte du quartier où s’amassent des badauds contenus par le factionnaire.

— Pour défiler… en avant… marche !…

Les bataillons s’ébranlent, prennent leur distance, vont se ranger à l’opposite, se tasser à nouveau, aux ronflements de la musique renforcée par les tambours et les clairons. Et

– 191 – ce mouvement assimile, quelque temps, le régiment à un immense accordéon, les pelotons successifs représentant as-sez exactement la plissure du soufflet alternativement tendu et replié.

— Eh bien ! là, ça n’est guère imposant, songe Favières.

Il a ouï parler du frisson qui fripe l’échine, au spectacle de ces magiques défilés. Il élève son âme pour y allumer l’enthousiasme. Mais il a le malheur de jeter un coup d’œil oblique sur sa section et c’en est fait de ses velléités de chauvinisme. Un flottement s’est produit. Les grands gail-lards de la droite oscillent, coude à coude, comme une bande en goguette ; et la gauche se hâte, perd le pas… Dans leurs capotes trop longues, on dirait que les petits soldats mar-chent sur les genoux. Les officiers ont une tête terrible de re-présailles rageuses. Et les dessous de cette famille, son linge sale, montrent des taches et des trous lamentables. La bonne rosse qu’est le troupier, à son heure, fait hypocritement payer au chef ses exigences, ses taquineries, l’ennui des exercices, devant l’inspecteur attentif.

« Ta théorie… tes manœuvres… en voilà le fruit !… Grogne, punis, promets de nous revaloir cela… N’empêche que le général t’a coté, mon bonhomme ! »

Aussi Favières réserve-t-il son jugement. Entre ces quatre murs, le défilé devait être ce qu’il a été. Il n’y a pas, dans la présence refrognée du général, la somme d’électricité indispensable pour enlever des troupes. Il faudra les voir de-hors, dans la foule, les acclamations : le bain-marie de l’ovation populaire.

— Messieurs les officiers au centre.

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Ah ! descendus de cheval, en bottes, ils sont vraiment peu enflammants !

Les jeunes et les grands tiennent encore, mais les petits sont grotesques, traînant leur sabre, et de gros vieux, les jambes écartées, sur une bête imaginaire, ont cet œil rond, anxieux, de l’homme dans la culotte de qui une catastrophe se consomme.

Ils forment, au milieu de la cour, un tas rouge et or par-mi lequel on voit mal le général… pas content…

— Je recommande à votre attention… J’appelle votre attention… Votre attention doit se porter sur… Faire dispa-raître les lacunes de l’instruction…

Des phrases toujours les mêmes, des paroles filtrées, ré-glementaires, que le colonel écoute en regardant confiden-tiellement ses jolis pieds.

— Vous pouvez, messieurs, reconduire les troupes dans leurs casernements respectifs.

Le bataillon de Sainte-Adresse défile d’abord, suivi par les compagnies de Tourneville.

— Les hommes de votre section ne marchent pas en ordre, sergent Favières ; vous aurez quatre jours de con-signe. Je vous ai prévenu ; vous vous relâchez… Le général, d’ailleurs, l’a constaté comme moi.

Ça y est ! Il la portera comme une croix, l’observation du général. Elle est sans prix. Il prévoit qu’il la paiera cher.

Le désagrément de cette punition prolongeant de quatre jours, à l’expiration de son service de semaine, son interne-ment au Fort, ce désagrément s’accrut d’une nouvelle lettre

– 193 – de Généreuse, courte, mais inquiétante. Elle le priait de lui trouver une chambre n’importe où, à n’importe quelles con-ditions, sa grossesse et la connaissance qu’en avait sa mère lui rendant laborieux le séjour de Dieppe.

« J’espère te dire tout cela en détail dans quelques jours. Ne crains pas que je te sois à charge. Il me revient une petite somme de la succession de papa. Dès que le notaire aura ré-glé nos comptes, je pourrai partir. Réponds-moi bien vite. »

— Plus souvent !… Une frime !… Comme si la mère ne savait pas à quoi s’en tenir depuis longtemps !…

Et Favières, jetant la lettre au fond de son tiroir, n’y pen-sa plus.

Ah ! le moment était mal choisi pour s’embarrasser d’une femme. Où prendrait-il le temps de la voir, consigné, fatigué, tourmenté, comme il l’était depuis son arrivée au Havre ?

Le colonel, en effet, ne négligeait rien pour faire sentir au bataillon rappelé, qu’il avait changé de maître. À la tolé-rance du commandant Mauvezin, gardant ses rigueurs pour les infractions graves à la discipline et conservant aux peines, par l’application mesurée qu’il en décidait, leur ca-ractère d’exemple et de justice, le chef du corps substituait une règle étroite s’attaquant moins sévèrement aux véri-tables manquements qu’aux fautes légères.

Par une inconséquence singulière chez ce vieil amant du prestige, c’est contre les efforts tentés par les sous-officiers pour rehausser modérément le contestable éclat de leur te-nue, qu’il sévissait de préférence. Faux-cols, manchettes, chaussure et drap plus fins, fantaisie, si timide et innocente qu’elle fût, le trouvaient inflexible, comme si l’uniforme des

– 194 – gradés réalisait un maximum d’élégance qu’on ne dépasse pas. Aussi fallait-il voir le dédain dont écrasaient leurs col-lègues de la ligne, les maréchaux de logis d’artillerie affran-chis, par la bénignité de leur colonel, de tout ce qui enlaidit, avec préméditation, le fantassin.

Dans la même garnison, porte à porte, la contradiction était flagrante.

Devouge même, dont les grâces, le sourire à soi-même, la capoulomanie de joli sous-off, se permettaient quelques accrocs au règlement, avait été refroidi par les quatre jours à la chambre que lui avait valu une cravate d’un bleu plus pâle que le bleu en vigueur. Du coup, on devait remiser les acces-soires délictueux au fond des placards, des malles, des va-lises, en dépit des injonctions qui condamnaient encore cet emmagasinement. Les derniers contrevenants, pourchassés, capitulèrent après une descente d’officiers, à l’improviste. Ceux-ci se retirèrent, comme de parfaits huissiers, persuadés qu’en dehors du couchage autorisé, l’étroite boîte à deux compartiments à laquelle les sous-officiers étaient réduits, ne contenait plus qu’un bagage véniel.

Ces vexations, ces agaceries de pion, cet asticotement sans trêve, tuaient les germes de rengagement éclos dans quelques esprits.

On les comptait, au régiment, ceux qui « repiquaient ».

Si l’on exceptait les jeunes gens aspirant à Saint-Maixent et, par-là, espérant s e ’ évader sous peu, le 167 ne s’était atta-ché que ses adjudants à perpétuité, alléchés par la fallacieuse promesse d’emplois civils à l’issue de leur libération ; puis deux sergents : Vaubourgeix, le camarade de chambrée de Favières, et un garçon qui se faisait un irréconciliable enne-

 

– 195 – mi du colonel, en déguisant l’envie de changer de corps sous une demande d’envoi au Tonkin. Le Taillandier non seule-ment avait refusé, mais, au mépris de l’ancienneté et de l’excellence des services, il promettait à Vaubourgeix la première place d’adjudant vacante, sacrifiant sans hésiter le soldat qui sollicitait la faveur de risquer sa peau, à l’ancien vaguemestre avare de la sienne.

Celui-là, d’une tranquillité parfaite, exaspérait Favières toujours grommelant. Il se soulageait en criant ses colères, durement, en s’imaginant qu’il en souffletait le rengagé, comme si toutes ces misères étaient son œuvre et qu’il les eût sanctionnées en disant, après cinq ans de chaîne : j’en redemande.

Vaubourgeix restait coi, insensible, confit dans son grade. Paysan, hier, il avait brosseur, une section à ses ordres et se montrait autoritaire et dur à ses inférieurs, comme les misérables lorsqu’ils prennent du commande-ment. Naïvement, même, quand le Parisien consentait à l’écouter, il confessait qu’il ne regrettait pas sa détermina-tion.

— Je servais les autres, on me sert ; – je me levais tous les matins, hiver comme été, à quatre heures et je couchais dans une soupente, au-dessus des chevaux ; j’ai un bon lit et, souvent, de grasses matinées ; – je passais dehors quinze heures sur vingt-quatre, par tous les temps ; quand il pleut, pas d’exercice et sommeil à discrétion ; – je mangeais des pommes de terre et de la viande une fois par semaine ; j’ai du rôti tous les jours, je suis bien nourri, bien vêtu, obéi, et la solde me rapporte le double de ce que je gagnais en m’es-quintant, sans parler des dix bonnes années qu’il m’aurait

 

– 196 – fallu pour amasser les deux mille francs de ma prime de ren-gagement. Sûr que, si c’était à refaire, je le referais !…

Il professait un large dégoût du travail, subissait en sou-riant toutes les avanies, plutôt que de retourner à la terre, at-tendait patiemment ses galons d’adjudant, comme du des-sert, après le second plat, à la cantine.

— Et après ?

— Après ?… une petite femme… des économies ajou-tées aux miennes… petit commerce… pas grand mal… ; c’est à chercher d’ici là.

Un mauvais bougre, au fond, d’une rapacité au moins égale à l’avarice de Tétrelle. Il leur arrivait de sortir en-semble et de s’attabler devant un litre de boisson de trente centimes. Et la drôlerie, c’était de les voir passer là, face à face, deux, trois heures, muets, inactifs, interprétant au gré de leur désir réciproque, les rares gestes qui présageaient l’ouverture d’un porte-monnaie. À la fin, celui des liardeurs qui se décidait, versait juste la moitié du prix des consomma-tions tandis que l’autre, vexé, complétait la somme.

Bien nourri ! Il n’y avait qu’un Vaubourgeix pour se dé-clarer bien nourri !

D’abord, les craintes affichées, en quittant Dieppe, quant à la qualité du pain fourni par la manutention havraise, ces craintes s’étaient, sans retard, réalisées.

Les boules s’émiettaient dans les sacs où des mitrons militaires les empilaient artificieusement ; la croûte soulevée, comme un cartonnage, crevait au déballage et justifiait l’expression consacrée, en laissant couler un généreux son. C’était une ordure immangeable rappelant aux Parisiens le

 

– 197 – pain du siège, et que, par deux fois en huit jours, le com-mandant, averti, avait renvoyée.

En outre, la cantine, depuis le collage de Burel, devenait atroce.

Dans l’expectative d’imminentes épousailles, la roulure de Dieppe se carrait, n’admettant pas qu’on fît remonter à son arrivée dans la maison, l’apparition de la mauvaise chère sur les tables.

Elle recevait de haut les réclamations des sous-officiers, les leur faisait payer en odieuses ratatouilles, en cailloux de jardin, en viandis faisandés, en salades véreuses, en pâtes grignotées, semblables à ces rondelles qu’on met sur les cors.

— Qu’ils se plaignent à l’adjudant-major !

Mais, ou bien l’adjudant de bataillon, le gros Peuvrier, chargé de lui transmettre les doléances, les arrêtait au pas-sage, tenu par la gueule, une note de cantine qui s’ar-rondissait en vieillissant ; ou bien le capitaine traversait hâti-vement la salle des sous-officiers, à l’heure des repas, goûtait les plats d’un œil arbitral et prononçait, en se dérobant :

— Je ne sais pas vraiment ce que vous voulez de mieux !

Puis la cantine n’était pas seulement insupportable à cause de la nourriture, les tares du local augmentaient en-core la maussaderie des deux réunions journalières.

Si l’insalubrité reconnue du Fort, rendait inhabitables pour tout autre que le soldat, les chambres du rez-de-chaussée, les sous-sols où était relégué Burel, les sous-sols où traînait salement par terre la nappe d’un jour sépulcral glissé des soupiraux ouverts sur les fossés, les sous-sols sibé-

– 198 – riens au mois de juin, – guettaient les sous-officiers, après une marche ou quelque exercice caniculaire, et leur jetaient aux épaules le peignoir d’après le bain… Le peignoir était un suaire.

Ils se couvrirent de tous leurs vêtements pour descendre déjeuner ou dîner, expédièrent en grelottant des repas qui sentaient la mort, dans les souffles de phénol que dispensait l’escalier assaini. Mais ces précautions étaient insuffisantes. Deux sergents entrèrent à l’hôpital pour rhumatismes.

Favières, d’ailleurs, tous les matins, devait, par des fric-tions, entretenir le jeu des articulations. S’il oubliait, assis à sa table, de s’envelopper les jambes dans son couvre-pied ses genoux se nouaient, tenaillés par l’arthrite. Mais l’horreur de l’infirmerie, où il ne pouvait entrer sans nausées, la peur de l’hôpital où l’on restait pour d’autres maladies que celle qui vous y faisait admettre, le retenaient de se présenter à la visite.

— Moi… qui ne me gênerais pas ! disait Vaubourgeix. Un mois d’hôpital, c’est toujours ça… On y est bien soigné ; on ne fait rien…

Lui, fréquemment, « tirait » ainsi deux ou trois jours de flemme, sur son lit, dans un désœuvrement absolu. Il n’en était pas moins fort bien noté, car il se rattrapait ensuite en criant, punissant, fournissant à propos le maximum de zèle que comportait sa situation de rengagé.

Il révoltait Favières, rivé à lui la nuit même, alors que le pandour cuvait son bien-être, l’exhalait en bruits d’orgue, en éructations de partout. C’était le bagne avec un compagnon

 

– 199 – de chaîne incessamment remorqué, à la manœuvre, au lit, à table, faisant sonner sa moitié de boulet.

Favières, dans l’angoisse de l’obsession, en arrivait à ne plus voir que lui, à mettre sa large face rogue et satisfaite, sur les épaules de tout ce qui portait galon ; à pouvoir dire, avec les éléments d’observation que lui fournissait chaque jour ce prototype, – devant tel sergent :

« Toi, tu rengageras pour la prime » ;

Devant un autre :

« Toi, pour le grade, l’uniforme, des satisfactions d’autorité, l’entretien d’une gale incarnée » ;

Devant un troisième :

« Toi, simplement parce que tu as un poil dans la main et qu’il n’y a de pain au foyer que pour les travailleurs. »

Un seul, parmi les seize sergents du bataillon, se prépa-rait pour Saint-Maixent. Et il était instructif de constater l’hostilité que lui témoignaient ces rustres, les dégoûts du métier qu’ils lui servaient en brimades féroces, à dix contre un, se vengeant bassement des officiers d’aujourd’hui sur cet officier de demain, et de leur ignorance sur ses efforts pour la secouer.

Cette supériorité reconnue, ils l’avaient caractérisée d’un mot. Ils appelaient leur camarade : le Vicomte. Et il y avait, dans cette étiquette méprisante, plus qu’une plaisante-rie de cancre, il y avait le jet de salive de la sottise croupis-

 

– 200 – sante et gueuse, sur tout ce qui passe de propre et de dé-cent !

Huit jours environ après la réception de la lettre à la-quelle il n’avait pas répondu, Favières eut encore des nou-velles de Généreuse. Elle s’étonnait de son silence, l’informait de son arrivée la semaine suivante, car le notaire l’avait convoquée pour la fin de celle-ci et rien ne la retien-drait plus ensuite à Dieppe.

Elle lui renouvelait sa prière, quant à la location d’une chambre, et demandait qu’il lui fixât un jour à sa conve-nance, afin qu’elle fût sûre de le trouver au-devant d’elle, à la gare.

Cette fois, Favières s’émut, ne voulant pas que son indif-férence s’interprétât à consentement. Et, d’une plume alerte, il écrivit à sa maîtresse qu’un fâcheux contretemps ajournait son voyage, en datant sa lettre de l’hôpital où l’avaient en-voyé des douleurs rhumatismales. Il l’avertirait de sa sortie, dès qu’elle lui serait signifiée.

— Attends là sous l’orme, ajouta, à part soi, en souriant, le valide sous-off.

 

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