Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 2 sur 47

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Sous-Offs

Première Partie Dieppe ............................................... 30

PREMIÈRE PARTIE

 

 

DIEPPE

 

I

 

Une porte claqua et de gros souliers sonnèrent sur les marches. Dans le silence touffu d’une fin de nuit de cham-brée, ce bruit tomba ainsi qu’une pierre en une eau dor-mante. Un frisson courut sous les couvertures ; il y eut ce pe-lotonnement gourmand des corps, l’hiver, à l’approche du réveil, et les respirations s’allégèrent. Cinq heures tintaient en ville.

D’autres portes battirent ; des godillots plus nombreux traînèrent dans les escaliers ; un cuisinier passa, ramassant les gamelles oubliées, les heurtant l’une contre l’autre, avec l’évidente rogne de l’homme forcément matinal.

Alors, minute à minute, la caserne s’éveilla, s’étira, grin-ça, lasse et cassée comme une vieille servante toujours de-bout la première. Des soldats sommeillaient sur un coin de lit, en se chaussant ; et dans l’obscurité attardée de ce no-vembre ambigu, des silhouettes d’ordonnances s’en vont, un sabre sous le bras, tandis que deux ombres se poursuivent, l’une portant des cruches pour le café.

Favières, à regret, rejeta son drap, se culotta et descen-dit à son tour, pour un besoin. Dans les latrines, – les œils-

 

– 30 – de-bœuf obstrués, flanqués de semelles en relief dans la pierre, – il rencontra des gaillards en chemises, nu-pieds, en dépit des ordres itératifs du rapport.

Mais quand il remonta, si cuirassé qu’il fût, par dix mois de service, contre le méphitisme de la chambrée, il s’ébroua sur le seuil, suffoqué par le triple extrait de vesses, de paille rouie et de caleçons de maître d’armes, qui fume, au patron-minet, dans les cassolettes casernières.

Ils couchaient côte à côte, Trétrelle et lui, en attendant qu’on leur eût assigné une escouade. Tétrelle, quand Fa-vières rentra et se remit au lit, ouvrit les yeux.

— Ah ! c’est kif-kif, va ! constata mélancoliquement ce-lui-ci.

Bientôt après, des lendores qu’un bagage indistinct éhanchait, passèrent en clopinant. Et le réveil en campagne éclata sous les fenêtres, battu et sonné par la clique au grand complet, par décision du chef de bataillon commandant le détachement.

La caserne vermoulue en fut toute secouée. Les reprises se succédaient, sans arrêt, vives et brutales comme la charge, ramassant, dans une hâte d’en finir, les coups de ba-guette engourdis et les fanfares catarrhales.

— Ça, par exemple, c’est nouveau ! grogna Favières, ha-bitué à la diane sans cérémonie d’un maigre clairon qui ne réveillait personne.

Les tambours repassèrent, la caisse encore vibrante ; des clairons farceurs exhalaient leur rhume dans les corridors.

Alors, le caporal de chambrée, assis sur son lit, cria :

 

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— Allons, debout !… debout tout le monde ! puis se re-coucha, la tête dans les draps.

Les anciens ne bougèrent pas ; seuls, quelques bleus se levaient, encore timides. Mais quand arriva le café, chacun tendit son quart et les clampins ne restèrent plus au lit que par pose.

— Pas de pétard… c’est Dulac qu’est de semaine.

En effet, le sergent désigné, un courtaud, l’air bon en-fant, ne fit que passer en demandant : « Pas de malades ? » et sortit sans attendre la réponse du caporal. La fenêtre ou-verte, d’ailleurs, l’air glacé qui s’engouffra stimula les der-nières paresses. Les soldats musaient, se conviaient à des prouesses de râble. Un loustic annonça : « J’installe ! » exhi-ba une cible glorieuse et reçut un quart d’eau dans le point de mire.

Au pied de son lit, un ancien s’épluchait intimement, la tête entre les jambes. Un camarade lui présenta du cirage au bout d’un bâton, et les plaisanteries faciles ricochèrent. En file indienne, la veste jetée sur les épaules, les manches pen-dantes, la serviette en foulard, les hommes descendant au lavabo prolongeaient le fracas des portes.

— Décidément, c’est la même chose, affirma Favières.

Tétrelle discutait avec soi-même, entêté d’amélioration.

— Je t’assure, le café est plus fort, plus sucré…

Mais l’autre secouait la tête :

— Une lessive de vieux haut-de-forme ! répondit-il, de son air de blague, en douche.

 

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Un caporal s’était approché d’eux. On causa.

— À l’inspection de neuf heures, vous allez être présen-tés à Court-Bouillon…

Et comme le regard des nouveaux promus l’interrogeait :

— Court-Bouillon, poursuivit l’ancien, c’est le comman-dant Mauvezin, un chic type ! On barde, je ne dis pas ; mais la revue du dimanche est supprimée et les permissions de tous ceux qui n’ont pas été punis pendant la semaine sont accordées… Les officiers de la compagnie ?… Y a le père Vimeux, le capitaine, un brave homme, pas soldat ; le lieute-nant, une rosse, Schnetzer, remplit les fonctions d’adjudant-major ; le sous-lieutenant, c’est Ducloselle, un Parisien… gentil. Le chef s’appelle Montsarrat, pas méchant, mais épa-teur. Ah ! je ne vous souhaiterais pas Petitmangin, celui de la 3e, qui fait travailler ses scribes jusqu’à minuit.

Autour d’eux, les hommes astiquaient, faisaient les lits, brandissaient des galettes de paille qu’une large ouverture entaillait. Comme c’était jour de repos, on fignolait, on ra-piéçait le linge, en prélevant sur la boule de son d’épaisses semelles, pour le régal d’une illusoire trempette dans l’eau claire.

À neuf heures, le sergent de semaine traversa les chambres.

— Les hommes arrivés hier… en bas !

Quand ils furent dans la cour, le lieutenant Schnetzer, fonctionnaire adjudant-major, les voulut sur un rang, puis les examina successivement, à la loupe.

C’était un Alsacien carré de partout, un vigilant pandour dont la silhouette totale, pourvue de bras en anses et de

– 33 – jambes en tronc, ne se pouvait mieux comparer qu’aux de-moiselles des paveurs.

Il vérifia les deux tours de la cravate, le port des bre-telles, l’ordonnance des cheveux, fit ouvrir les livrets matri-cules à la page 7 et commanda :

— À droite… alignement !… Fixe !…

Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta briè-vement les hommes de garde et marcha droit sur les nou-veaux venus, le képi sur l’oreille, avec une crânerie d’officier sortant des zouaves, dont il conservait, d’ailleurs, les panta-lons-sacs. Jeune – trente-huit ans, – il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une su-périorité de confiance et de capacités qui lui livrait morale-ment le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l’apparat de métier.

Il ne s’arrêta pas devant l’adjudant Laprévotte.

— Allez m’attendre à la salle des rapports ; je vous ver-rai tout à l’heure, dit-il. Et il stationna premièrement devant Tétrelle, dont il collationna les livrets.

— Recrutement de la Haute-Saône…, résidant à Ve-soul…

Il regarda l’homme, un garçon solide, trapu, avec des yeux naïfs, une bouche sensuelle et un menton dur qui se querellaient, tiraient la physionomie à huhau et à dia, en une indécision de caractéristique militant en faveur d’une moyenne intelligence.

Le commandant ne s’y trompa pas, demanda seulement pour contrôle :

 

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— Qu’est-ce que vous faisiez chez vous ?

— J’étais commis de nouveautés, à Vesoul…

— Jusqu’à quel âge vous a-t-on laissé en pension ?

— Quatorze ans.

— Études primaires… Bien. Vous avez une bonne écri-ture ? Oui. Vous travaillerez chez votre sergent-major ; nous verrons…

Et il passa à Favières, un petit homme, l’air vif, l’œil ai-gu, à peine de moustache, une singulière bouche de moque-rie crispée, d’ironie refroidie, des allures inquiétantes d’in-vestigateur muet.

Le commandant parcourut l’état civil :

— Favières (André). Né… Ah ! vous êtes Parisien… Em-ployé… Où cela ?

— Au Comptoir d’escompte, mon commandant.

— Taille… 1 mètre 57.

Il toisa le jeune homme.

— Il faut faire de la gymnastique, mon garçon…, vous développer. Quelles études ?

— Au collège jusqu’à dix-sept ans.

— Bachelier ?

— Ès lettres seulement.

— Avez-vous l’intention de faire votre carrière dans l’armée ?

 

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Favières, résolument, répondit :

— Non, mon commandant.

Alors celui-ci, sans insister, s’éloigna.

— Chuard… caporal aussi… Vous étiez valet de ferme chez vous ?

— Oui, mon commandant.

— Pas de punitions… Bien, mon garçon.

Et il s’attarda une minute à dévisager son homme, un petit paysan imberbe, gercé, scarrieux, émotté, brun comme la terre, le front, le nez, le menton, la bouche taillés rapide-ment à coups de serpe, toute l’intelligence tapie dans des yeux volontaires, ponctuant l’énergie brutale, l’expresse vo-lonté de commandement épandue sur toute la face.

— Vous avez dû beaucoup travailler pour gagner ces ga-lons ? demanda Mauvezin.

— Oui, mon commandant.

— À quel âge avez-vous quitté l’école ?

— À huit ans, mon commandant.

— Il faut continuer, mon ami… Ah ! Parisien aussi, De-vouge… Quel état ? Tapissier…

Devant ce voisin de Chuard, le chef de bataillon ne fit qu’une courte pause. D’un coup d’œil, il avait pesé l’homme, un garçon indifférent, à prestance étudiée de gymnasiarque, la moustache mousseuse et l’air fat d’un canotier qui a ses bonnes fortunes dans des biceps bougeant comme une viande galvanisée : l’étoffe d’un joli sous-officier.

 

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Mauvezin ne s’arrêta pas davantage devant les numéros 5 et 6, le maître-cordonnier Chanut, qu’une abominable cani-tie ensauvageait, et le perruquier Cœurdevey, mis à pied et puni de trente jours de prison « pour avoir, soignant secrè-tement une affection vénérienne, enfermé des linges sales avec ses rasoirs et communiqué sa maladie à un homme de la compagnie ».

Mais, devant le dernier soldat du rang, le commandant fit halte et, sans regarder le livret :

 

— Parisien, vous, hein ? Comment vous appelez-vous ?

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— Édeline.

Cet Édeline était un flandrin d’atelier, les hanches ca-nailles, l’accent du faubourg, avec une extraordinaire gueule en biais, sur laquelle s’abaissait la perpendiculaire inattendue d’un nez foraminé par la petite vérole. Sous ce nez, deux avares languettes de poils roux retroussés semblaient des clous à crochet plantés à contresens dans une cloison.

Mauvezin prit le livret matricule à la page ouverte.

— Oh ! oh !… des punitions ! Pourquoi vous êtes-vous fait rayer du peloton d’instruction ?

— Pac’ que l’ commandement, là, vrai, j’ai pas ça dans l’ sang !

Il ajouta, avec un machinal mouvement du bras :

— On ne se refait pas !…

Mais l’officier cria :

— Les mains dans le rang !… et une attitude militaire… Qu’est-ce que c’est donc !... Il faudra revenir sur ces idées-là, mon garçon… et vivement. Ici, nous ne voulons pas de non-valeurs. Quel était votre métier ?

— Typo… Il se reprit : typographe.

— Eh bien ! monsieur Schnetzer, il y a déjà ici, n’est-ce pas, cinq hommes au peloton d’instruction ? Ce gaillard-là fera le sixième ; et je veux au prochain examen qu’il soit le premier. Vous m’entendez, Édeline ?

— Oui, mon commandant.

— Faites demi-tour… Bien… Allez-vous-en.

 

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— Forte tête, observa l’adjudant-major.

Mais Mauvezin répondit :

— Ce sont les meilleurs soldats… quand on sait les prendre. J’aurai l’œil sur celui-ci.

— Eh bien ! il me botte, ce légume ! cria Édeline, en re-joignant Favières et Devouge.

Et, le bras ployé en tuyau à coude, il souffla dans sa main ouverte le baiser du voyou : À toi, Court-Bouillon !

Ce dimanche-là, Favières, Devouge et Édeline firent leur première promenade dans Dieppe.

Quand ils eurent parcouru la plage, de l’établissement des bains à la jetée de l’Ouest, quand ils eurent vu le châ-teau, où demeurait le commandant, la statue de Duquesne et le Parc aux huîtres, l’église Saint-Jacques et la Poissonnerie, ils rentrèrent au Pollet, fixés.

Le Havre, en somme, leur offrait des passe-temps incon-nus ici, un mouvement de grande ville de province, des ca-fés, des alcazars, les beuglants britanniques de la rue Royale, une rue à soldats, un théâtre, la vie des quais…

Leur transfert à Dieppe, à l’entrée de l’hiver, équivalait à la réclusion.

Favières, surtout, s’enlisait dans une boue d’ennui, y at-tirait ses camarades, les éclaboussait, repoussait, sans exa-men, toutes les probabilités d’assainissement et de balayage.

— Je me flanque sur mon lit et je ne bouge plus ! Qu’est-ce que vous espérez ? Du plaisir dans le métier ? Autant at-

 

– 39 – tendre le tramway Madeleine-Bastille sur la plage. Allez-vous-en voir s’il passe !

Mais les deux autres protestaient doucement.

— Je t’assure, disait Édeline, un fourbi quelconque dans la caserne, m’exemptant d’exercices et de corvées, et le reste au petit bonheur !

— Moi, pensait tout haut Devouge, des amis en ville chez qui j’irais souvent dîner…, la table et la femme ; la table même seulement, oui, je m’en contenterais.

Et tandis que Favières injuriait leur vie, pilait des tracas et supputait des aggravations, ses deux amis se satisfaisaient en d’égoïstes replâtrages, qu’ils métraient en chantonnant, ainsi que des peintres décorateurs.

 

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