Sous-Offs
Cour D’appel de Paris .................................................... 747
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
COUR D’APPEL DE PARIS
CHAMBRE DES MISES EN ACCUSATIONS
La Cour, réunie en la Chambre du Conseil, M. Symonet, substitut de M. le Procureur général, est entré et a fait le rapport du procès instruit contre
1° Veuve Tresse, née Anne Stock, 61 ans ;
2° Stock (Pierre-Victor), 29 ans ;
3° Descaves (Lucien-Alexandre), 29 ans ;
libres.
Le greffier a donné lecture des pièces du procès, qui ont été laissées sur le bureau, le substitut a déposé sur le bureau son réquisitoire écrit, signé de lui, daté du 21 janvier 1890, et terminé par les conclusions suivantes :
Requiert qu’il plaise à la Cour prononcer la mise en pré-vention de veuve Tresse, Stock et Descaves ;
Décerner contre une ordonnance de corps et les ren-voyer devant la Cour d’assises de la Seine.
Le substitut s’est retiré, ainsi que le greffier.
Il résulte de l’instruction les faits suivants :
Dans les derniers mois de l’année 1889, la veuve Tresse et Stock, son neveu et son associé, éditeurs à Paris, ont édité
– 747 – et mis en vente, à Paris, un ouvrage portant le titre : Sous-Offs, roman militaire, dont Descaves est l’auteur.
L’information ouverte sur une plainte du ministre de la Guerre, du 16 décembre dernier, a relevé contre la veuve Tresse et Stock l’inculpation d’avoir ainsi édité et mis en vente un ouvrage contenant des injures à l’armée et des ou-trages aux bonnes mœurs, et contre Descaves l’inculpation de s’être rendu leur complice, en leur procurant sciemment le moyen de commettre ces délits ; la prévention a retenu principalement quarante-cinq chefs d’accusation à l’armée et sept chefs d’outrages aux bonnes mœurs présentant les ca-ractères de ces délits et ci-dessous énumérés.
Le 9 janvier 1890, le juge d’instruction au tribunal de la Seine a ordonné la transmission des pièces au procureur gé-néral.
La Cour, après en avoir délibéré :
Considérant que des pièces et de l’instruction résultent des charges suffisantes contre : veuve Tresse et Stock (Pierre-Victor).
1° D’avoir, à Paris, depuis moins de trois mois, avant l’ouverture des poursuites, vendu ou mis en vente un livre in-titulé : Sous-Offs, contenant :
Page 7. – Un passage commençant par ces mots : « Maintenant dans les wagons, un homme fait la quête », et finissant par ceux-ci : « l’idée vient de lui ».
Page 10. – Un passage commençant par ces mots : « L’homme hésite » et finissant par ceux-ci : « et cependant il y est entré, dans l’honneur ».
– 748 –
Page 11. – Un passage commençant par ces mots : « Avec l’autorité bouffonne » et finissant par ceux-ci : « C’est un soldat ».
Page 13. – Un passage commençant par ces mots : « De la viande à la vérité », et finissant par ceux-ci : « d’un dix-huit marmites abject ».
Page 16. – Un passage commençant par ces mots : « L’hostilité de la chambrée » et finissant par ceux-ci : « s’étaient fait camper ».
Page 19. – Un passage commençant par ces mots : « Les officiers » et finissant par ceux-ci : « quand l’officier est une rosse ».
– 749 –
Page 22. – Un passage commençant par ces mots : « On s’y mire complaisamment » et finissant par ceux-ci : « les vénéneuses saloperies de l’autorité champignonnent ».
Page 37. – Un passage commençant par ces mots : « Cette question » et finissant par ceux-ci : « avec les clés de la geôle au bout ».
Page 40. – Un passage commençant par ces mots : « C’étaient pour la plupart » et finissant par ceux-ci : « avec la pointe de leur couteau ».
Page 45. – Le passage suivant : « Cette grande garce en uniforme » et un passage commençant par ces mots : « Tel le logis » et finissant par ceux-ci : « d’une tête ».
Page 46. – Un passage commençant par ces mots : « Le sous-lieutenant, c’est Lormelin » et finissant par ceux-ci : « C’est là dedans qu’on fera la soupe ».
Page 48. – Un passage commençant par ces mots : « Ru-pert, un mauvais bougre », et finissant par ceux-ci : « les grades inférieurs ».
Pages 59 à 61. – Un passage commençant par ces mots : « Vaubourgeix, n’est-ce pas ? » et finissant par ceux-ci : « Si nous allons au Tonkin avec ça ».
Pages 62 et 63. – Un passage commençant par ces mots : « Il entendait que le caporal-fourrier » et finissant par ceux-ci : « que détournaient les cuisiniers ».
Page 66. – Un passage commençant par ces mots : « Puis il descendit » et finissant par ceux-ci : « l’uniforme, le mé-tier ».
– 750 –
Page 68. – Le passage suivant : « et elle travaille pour moi ».
Page 70. – Un passage commençant par ces mots : « Il ne fit qu’une courte pause » et finissant par ceux-ci : « il se dé-montait anatomiquement ».
Pages 79 et 80. – Un passage commençant par ces mots : « Il s’approcha de son lit » et finissant par ceux-ci : « je lui ai foutu une venette ».
Page 100. – Un passage commençant par ces mots : « Couchez donc, » et finissant par ceux-ci : « Madame Fanny, les petits fourriers couchent ».
Pages 101 et 102. – Un passage commençant par ces mots : « Comme il se fronçait » et finissant par ceux-ci : « Bah ! on s’arrange toujours ».
Page 104. – Un passage commençant par ces mots : « Deux prostitutions se partageaient le soldat, » et finissant par ceux-ci : « Le crépuscule du trimage ».
Pages 108 et 109. – Un passage commençant par ces mots : « Fille et soldat », et finissant par ceux-ci : « sous la tolérance universelle des grands patrons ».
Page 122. – Un passage commençant par ces mots : « Autour d’eux la boue montait, » et finissant par ceux-ci : « et empochait la différence ».
Pages 136 à 139. – Un passage commençant par ces mots : « C’était Blanc » et finissant par ceux-ci : « par inté-rêt ».
– 751 –
Page 146. – Le passage suivant : « Tétrelle, lui, regrettait surtout le rabiau, les fructueux tours de distribution, ce tran-tran de vol si commode ».
Page 149. – Un passage commençant par ces mots : « Il était temps décidément. » et finissant par ceux-ci : « gonflées de vin prêt à gicler ».
Page 152. – Un passage commençant par ces mots : « Ah ! du galon, » et finissant par ceux-ci : « à sa permuta-tion ».
Pages 157. – Un passage commençant par ces mots : « C’est la voix du capitaine Chapelin, » et finissant par ceux-ci : « et des tracasseries sans nom ».
Page 172. – Un passage commençant par ces mots : « Cette supériorité reconnue » et finissant par ceux-ci : « et de décent ».
Page 102. – Un passage commençant par ces mots : « Il disparut » et finissant par ceux-ci : « sur les achats ».
Pages 247 à 252. – Un passage, commençant par ces mots : « Le 25 août arrivèrent les réservistes, » et finissant par ceux-ci : « disaient les officiers ».
Page 278. – Le passage suivant : « La démocratique re-vanche du condamné à quatre ans de caserne sur le privilé-gié, du stipendiaire sur le fils de famille pensionné grasse-ment ».
Page 304. – Un passage commençant par ces mots : « Ce Kuhn, retenu en Algérie, » et finissant par ceux-ci : « son changement de corps ».
– 752 –
Page 319. – Un passage commençant par ces mots : « Mais pour les comptables » et finissant par ceux-ci : « pen-dant les manœuvres ».
Page 332. – Un passage commençant par ces mots : « Ce-lui-là était déjà plus carré » et finissant par ceux-ci : « était inférieure ».
Pages 362 et 363. – Un passage commençant par ces mots : « D’aucuns rapiéçaient les vieilles culottes » et finis-sant par ceux-ci : « en dépit des punitions promises aux tor-tionnaires ».
Pages 370 et 371. – Un passage commençant par ces mots : « Depuis quelque temps déjà » et finissant par ceux-ci : « des Grands Jours ».
Pages 372 à 375. – Un passage commençant par ces mots : « Du gradé qui les faisait manœuvrer » et finissant par ceux-ci : « je suis foutu ».
Page 376. – Un passage commençant par ces mots : « Té-trelle et Favières » et finissant par ceux-ci : « du péculat ».
Pages 426 à 430. – Un passage commençant par ces mots : « Ses six cents francs de prime » et finissant par ceux-ci : « dans la gamelle du soldat ».
Pages 430 et 431. – Un passage commençant par ces mots : « Incurie, négligence, » et finissant par ceux-ci : « sur leurs attributions ».
Page 444. – Un passage commençant par ces mots : « Alors, rien de changé, » et finissant par ceux-ci : « Oui, mais ils ont la main moins lourde ».
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Pages 445 à 447. – « Un passage commençant par ces mots : « Cependant, des sous-officiers » et finissant par ceux-ci : « en famille, sans pain ».
Pages 454 et 455. – Un passage commençant par ces mots : « Vraiment, il leur donnait » et finissant par ceux-ci : « Cette abnégation-là ».
Pages 469 à 471. – Un passage commençant par ces mots : « Il hésite aux carrefours » et finissant par ceux-ci : « Dont un cauchemar de quatre années l’avait exilé ».
Et d’avoir ainsi publiquement injurié l’armée.
Contre Descaves (Lucien-Alexandre) :
De s’être, dans les mêmes circonstances et de lieu et de temps, rendu complice desdites injures envers l’armée, commises par la veuve Tresse et par Stock, en fournissant à ceux-ci le moyen qui a servi à les commettre, sachant qu’ils devaient y servir.
2 °Contre : Veuve Tresse ;
Stock (Pierre-Victor) :
D’avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, commis le délit d’outrages aux bonnes mœurs par la vente, distribution, la mise en vente ou l’exposition dans les lieux publics du livre intitulé : Sous-Offs, contenant :
Page 16. – Un passage commençant par ces mots : « On a donné l’obligatoire baiser », finissant par ceux-ci : « Le viol de la patience ».
– 754 –
Page 48. – Un passage commençant par ces mots : « Tu te rappelles l’histoire » et finissant par ceux-ci : « Quelque chose d’indien dans leur cas ».
Page 54. – Un passage commençant par ces mots : « Fa-vières était tombé sur le dos » et finissant par ceux-ci : « s’escrimait honnêtement ».
Page 63. – Un passage commençant par ces mots : « Mais Petit-Mangin avait trouvé un jeu plus neuf » et finis-sant par ceux-ci : « les garennes axillaires ».
Page 92. – Un passage commençant par ces mots : « Au-cun choix n’était possible » et finissant par ceux-ci : « l’indulgent accès d’un praticable estuaire ».
Pages 132 à 135. – Un passage commençant par ces mots : « Généreuse est en haut, » et finissant par ceux-ci : « pendant que le plafond aréné les emmurait ».
Pages 140 et 141. – Un passage commençant par ces mots : « Tu pourrais bien, comme autrefois, rester un peu » et finissant par ceux-ci : « et avec des grâces de jeune chat devant sa mère assoupie, jouait ».
Contre Descaves (Lucien-Alexandre) :
De s’être, au même lieu et à la même époque, rendu complice du délit d’outrages aux bonnes mœurs en procu-rant à la veuve Tresse et à Stock le moyen qui a servi à le commettre, sachant qu’il devait y servir.
Délits prévus et punis par les articles 23, 33, 28, 42, 43, de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Code pénal.
Vu également les articles 45 et 47 de la loi du 29 juillet 1881 ;
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Ordonne la mise en prévention desdits : 1° veuve Tresse, née Anne Stock ; – 2° Stock (Pierre-Victor) ; – 3° Descaves (Lucien-Alexandre) ;
Et les renvoie devant la cour d’assises du département de la Seine pour y être jugés, conformément à la loi.
Ordonne que le présent arrêt sera exécuté à la diligence de M. le Procureur général.
Fait au Palais de Justice, à Paris, le vingt-quatre janvier mil huit cent quatre-vingt-dix, en la chambre du conseil, où étaient et siégeaient : MM. Try, président ; – Rouzé, Jacque-main, Aubert, Adam, conseillers, tous composant la chambre des mises en accusation et qui ont signé le présent arrêt. M. Horoch, greffier.
(Suivent les signatures du Président, des Conseillers et du Greffier sus-dénoncés.)
L’an mil huit cent quatre-vingt-dix,
Le vingt-huit janvier,
À la requête de M. le Procureur général près la cour d’appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son par-quet, sis dite ville, au Palais de Justice ;
J’ai, Charles-François-Gustave Geoffroy, huissier-audiencier à la Cour d’appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de Justice, soussigné,
Signifié et laissé copie au nommé :
Stock (Pierre-Victor), éditeur, demeurant à Paris, galerie du Théâtre-Français, où je me suis transporté en parlant à Mme Tresse, ainsi déclaré,
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De l’arrêt ci-dessus transcrit et d’autre part.
À ce que du contenu audit arrêt, le susnommé n’en ignore, et à même requête, aussi en parlant comme dessus, j’ai, huissier susdit et soussigné, donné assignation audit sieur Stock (Pierre-Victor)
À comparaître le samedi quinze mars mil huit cent quatre-vingt-dix, à onze heures et demie précises du matin, à l’audience de la cour d’assises de la Seine, séant au Palais de Justice, à Paris, pour voir statuer sur les préventions portées contre lui, ainsi qu’il est spécifié en l’arrêt à lui signifié avec celle des présentes ;
Voir également statuer sur toutes réquisitions se rappor-tant aux dites préventions et qui pourraient être faites par le Ministère public ;
Se voir, en outre, ledit susnommé, faire application par la Cour de toutes peines de droit et aussi condamner aux dé-pens ;
À ce que pareillement le susnommé n’en ignore, je lui ai, étant et parlant comme dessus, laissé la présente copie.
Coût : soixante-quinze centimes.
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Réquisitoire de M. l’avocat général Rau1
MESSIEURS,
L’apparition du livre de M. Descaves a produit, on peut le dire, dans le public une émotion considérable. Pourquoi ? Parce que, dans cette œuvre, l’auteur prétend donner le por-trait fidèle de l’armée, le tableau exact de sa vie. Or, quel est ce portrait ? quel est ce tableau ? Sont-ils rassurants pour notre patriotisme ? Allons donc ! Un jeune, comme M. Descaves, préfère mille fois représenter l’armée française comme une armée sans honneur, animée des instincts les plus vils, et cet édifice sur lequel s’élève l’avenir de la patrie, il en a préféré faire une masure pourrie et vermoulue.
Aussi les protestations s’élevèrent bientôt contre ce li-belle infâme. Des sous-officiers envoyèrent à M. Descaves des cartels, et l’autorité dut intervenir. M. le ministre de la Guerre porta donc plainte, et c’est lui, Messieurs, qui vous demande de flétrir un livre outrageant pour chaque soldat, je veux dire pour chaque citoyen.
Sans doute, les accusés sont honorables, mais ils n’en sont pas moins des malfaiteurs de la plume, guidés par un seul désir de réclame et par un intérêt mercantile.
Mais arrivons au livre en question. Quelle est la pensée de l’auteur ?
1 N’ayant pu nous procurer le réquisitoire in extenso nous avons emprunté au journal l’Événement, un des résumés les plus complets qui aient été publiés. (Note des éditeurs.)
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Elle s’étale entière dans la dédicace apposée en tête du volume.
« À TOUS CEUX
« Dont la Patrie, prend le sang, non pour le verser, mais pour le soumettre, dans l’obscure paix des chais militaires, aux tares du mouillage et de la sophistication, je dédie ces analyses de laboratoire. »
Dans cette dédicace, je trouve deux choses :
1° Accusation contre la patrie de sophistiquer l’âme de ceux à qui elle impose le service militaire en temps de paix. Cela c’est l’idée dominante de tout le livre.
2° La définition de l’œuvre. Ce n’est pas un roman, c’est une analyse scientifique. C’est donc la vérité qu’il dit appor-ter au lecteur.
De la dédicace, M. l’avocat général passe alors à l’avant-propos intitulé « Chrysalide ».
La chrysalide c’est, dit-il, le conscrit rendu mûr pour le galon après des transformations successives. Arrivé pur, il est à l’état d’abjection nécessaire pour mériter les galons.
Ce conscrit, que voit-il, à peine en wagon ? Il voit ceci :
« Dans les wagons, un homme fait la quête. – Pour le sergent, voyons, il a été gentil. – L’aumône tombe.
« — Il n’acceptera pas, dit quelqu’un.
« — Mais si, l’idée vient de lui. »
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Ce conscrit, à la première nuit de la chambrée, que voit-il ? Ceci : un ancien soldat fouiller les poches des vêtements déposés sur les lits ! Criera-t-il ? – Non.
« Il se taira.
« L’uniforme que vous aurez l’honneur de porter. – Il se rappelle qu’on lui a dit cela, il se sent lâche… Et cependant il y est entré dans l’honneur. »
Et le premier habit qu’on lui donne ? – Il a, dans cet ha-bit « l’autorité bouffonne d’un scieur de long tombé dans le madapolam. Le paquet s’en va, ficelé. C’est un soldat ».
Et le premier galon, qu’est-ce ? Écoutez :
« On se mire complaisamment d’un regard qui s’arrête à la manche, aux deux larges bandes rouges parafant la su-prême abdication de la conscience. Mais on a vingt-deux sous par prêt et le droit de punir. Le galonnat a développé les germes naturels et, très intimement, les vénéneuses salope-ries de l’autorité champignonnent ! »
Voilà pour l’avant-propos. Quant au roman, il se divise en trois parties : Dieppe, le Havre, Paris. Partout, conduisant l’homme de la caserne au lupanar et réciproquement, il n’a qu’un but : dénigrer et mépriser. Pour l’accusé, tout soldat est un Favières, tout adjudant est vil. Rupert est « un mau-vais bougre illettré » ; Boisguillaume a « un trou sous le nez » ; Laprévotte est un pédéraste ; les sergents-majors sont « des brutes domestiquées qui devraient porter leurs galons sur leurs chaussettes et leurs manches de chemise » ; Mont-sarrat est « un fils de maison »… dont les volets sont fermés. C’est « une grande garce en uniforme » qui se fait entretenir par une fille et qui collectionne dans des malles diverses tout ce qu’il en reçoit. Petit-Mangin est « un joli garçon blond, à
– 760 – longues moustaches, l’air insolent et rosse, puant aussi les fards avariés, mais, au rebours de Montsarrat, d’une saleté de dessous incurable », qui déposera, plus tard, ses ordures dans la gamelle du soldat et finira, lui aussi, par se faire en-tretenir. Boisguillaume est un besogneux, mais il est honnête homme, aussi l’auteur en fait-il une victime de l’État.
Les enfants de troupes ne sont pas mieux traités. La vie militaire leur inculque bien vite des vices orduriers.
Sont-ils du moins courageux, les soldats de M. Descaves ? – Non. Un jour, en effet, on parle d’aller au Tonkin ; un seul sous-officier se fait inscrire : l’adjudant Ru-pert.
« — Parce qu’il sait qu’on ne le prendra pas, avec sa ma-ladie.
« — Oui, mais vis-à-vis des chefs, c’est adroit.
« — C’est drôle, notait Favières, chez le soldat les sen-timents habitent les parties basses. L’âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, la brayette et le fond ! »
On parle d’envoyer deux soldats ? M. Descaves va vous dire leur moyen pour échapper au départ.
« Le soir même, ils découchèrent. Quelques jours après, ils entraient à l’infirmerie. Et dans le dos du major, répon-dant au questionnaire du cahier de visite médical, ils murmu-raient en se reculottant : « Allons ! il y a encore un bon Dieu !… si nous allons au Tonkin avec ça !… »
Armée de lâches, l’armée de l’accusé est aussi une ar-mée de voleurs. C’est également une armée d’hommes pour-ris, dévorés par la vermine.
– 761 –
À Dieppe, quelles femmes connaissent le sergent Fa-vières et son camarade de chambre ? La mère et la fille, tan-dis qu’un troisième exploite une pensionnaire d’une maison de tolérance ! Et c’est au sortir de ces bouges que Favières comprend ce qu’est la vie militaire !
« La vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, tra-hit un nouvel aspect, en une vision nette et précise.
« Deux prostitutions se partageaient le soldat, réguliè-rement, sans relâche. La maison se couchait quand s’éveillait le quartier : l’alternance des services était combinée à sou-hait pour l’hygiène et la récréation du serviteur de l’irréfragable partie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incom-plets l’un sans l’autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d’édifices plus parfaite, comme si l’annexe et le corps princi-pal n’étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d’imbécillité harmo-nique. Le même clairon chantait pour tous ; seulement, l’extinction des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y marquait le crépuscule du trimage… »
Et la comparaison entre le soldat et la prostituée se poursuit dans tout le cours du volume.
« Fille et soldat, – frère et sœur, nés de la même prosti-tution… Qu’une marche de 40 kilomètres assomme l’un, ou que des exigences arbitraires épuisent l’autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces ! Le gros numéro, nous l’avons sur le képi, voilà tout.
« En somme, de quelque façon qu’on envisage les rap-ports du soldat et de la fille, leur bonne intelligence est faite
– 762 – de sympathies, de lâcheté invertébrée, d’unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.
« Tous les efforts tendent à jeter bas la mince cloison qui sépare les deux bâtiments, à ne plus faire qu’un seul métier, une même corvée, sous la tolérance universelle des Grands-Patrons ! »
Voilà pour Dieppe, messieurs les jurés.
Arrivons au Havre.
M. Descaves y rencontre quelques réengagés. Ce sont « des brutes » ; l’un rengage pour payer les dettes d’une fille, l’autre par lâcheté, pour fuir la vie civile.
Le capitaine ne vaut pas mieux au Havre qu’à Dieppe. C’est Chapelin, « un inculte voyou en qui alternent l’arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefre-nier. Arrivé à l’ancienneté, Chapelin, d’une ânerie replète, avouait qu’il se servait des théories pour éteindre sa bougie, allumer sa pipe, etc… Il n’avait pas même la discrétion de l’et cætera ! »
Tout ce qui touche à l’armée, M. Descaves le salit. Voyez le duel. Un des deux combattants qu’il met en scène a peur, et l’un des officiers présents doit le rassurer en lui di-sant : « Voyons, c’est une plaisanterie ! vous êtes d’accord sur la blessure et sur le blessé ; que craignez-vous ? »
Quant aux réservistes arrivant au Havre, rassurez-vous, messieurs les jurés. Ils seront reçus comme les réservistes arrivant à Dieppe. La haine du civil, son exploitation par le militaire, ce sont encore les traits marquants de la réception qui leur est faite.
Enfin, le régiment revient à Paris.
– 763 –
Cette fois, après les horreurs de la caserne, nous allons voir les tortures des grandes manœuvres, les trafics de l’École militaire, avec les fournisseurs de l’armée, l’arrivée des jeunes recrues, l’ignorance des pharmaciens et des chi-rurgiens militaires. Écoutez, à ce dernier point de vue :
« Depuis quelque temps, d e ’ ailleurs, le 167 était fort éprouvé. Une série. Un autre soldat, sujet médiocre, mais ré-ellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à la visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître ma-lade, d’abord, puis cessait même de l’examiner, sur la foi des rapports signalant l’homme comme un « fricoteur ». Son obs-tination lui attirait régulièrement quatre jours de salle de po-lice. – Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le pre-mier, disait le capitaine. Ce fut le soldat. Un matin, ses com-pagnons de « boîte » le trouvèrent mort entre eux.
« Un in-folio ne suffirait pas, si l’on voulait établir la sta-tistique de tous ceux qu’ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il y a la faiseuse d’anges. »
Plus loin, c’est un fantassin qui menace son sergent d’un coup de baïonnette ; et, naturellement, c’est le sergent qui a tort.
Autre part, c’est une fille qui quête pour les funérailles d’une camarade, et les soldats, moins généreux que les pros-tituées, se contentent d’écrire des ordures sur la liste de souscription ! Etc., etc., etc…
Voilà l’œuvre ! un pareil livre se condamne lui-même. Voudra-t-on l’excuser ? La délicatesse et le patriotisme des honorables défenseurs s’y refuseraient. Dira-t-on que, res-pectueux de l’armée, M. Descaves n’a voulu que dénigrer les
– 764 – sous-officiers ? Dira-t-on que son seul but a été d’appeler l’attention de l’administration supérieure sur certains abus et que, pour y mieux réussir, il a dû forcer la note ?
Ces abus, messieurs, sont de tous les temps et de toutes les armées. Et puis, M. Descaves indique-t-il quelque part le remède aux abus ? Non, il s’en garde bien, et, pour faire du bruit, pour rapporter de l’argent, son livre s’est fait l’écho des rancunes et des plaintes de tous les mauvais soldats.
Messieurs, ne l’oubliez pas. Ce n’est pas le parquet qui poursuit, c’est M. le ministre de la Guerre.
Du côté de la défense, que vous dira-t-on ? Que c’est une œuvre littéraire ? Que d’autres livres ont signalé les abus existant dans l’armée ? – Vous vous demanderez, messieurs, si, sous couleur d’œuvre littéraire, on peut injurier notre ar-mée, cracher sur notre drapeau et dire que nos soldats, vos fils, portent un gros numéro sur leur schako. Vous vous rap-pellerez enfin que le livre de M. Descaves a réjoui certaines gens et que la Gazette de Berlin déclare y voir la preuve de notre lassitude à l’endroit du régime militaire.
Vous ne direz pas, avec ce journal étranger, que nous avons assez du service militaire, et vous voudrez, par votre verdict, faire respecter une armée dont vos fils font partie !
– 765 –
Plaidoirie de Me Tézenas.
MESSIEURS DE LA COUR,
MESSIEURS LES JURÉS.
En écoutant M. l’avocat général, je me préparais à le fé-liciter. J’entendais son réquisitoire si nourri, si saisissant, si éloquent ; je le voyais arriver presque à la dernière phrase sans avoir parlé de l’Allemagne. J’étais étonné. J’avais rai-son de l’être.
Voulez-vous me permettre de faire une bonne fois jus-tice de ce genre d’argumentation ? Il est véritablement trop facile de prendre un livre fait de bonne foi, je vous le démon-trerai tout à l’heure, – un livre sérieux, personne n’en doute, – il est trop facile de le parcourir, de vous en lire suc-cessivement une vingtaine de passages triés sur le volet, d’accompagner chacun de ces passages de je ne sais quelles
– 766 – réflexions qui sont bien loin de l’esprit de son auteur ; et puis de fermer le livre avec un mouvement d’indignation en s’écriant : Voilà l’œuvre ! Elle est faite tout entière pour in-sulter l’armée et nos sous-officiers !
Et comme on se rend compte qu’un pareil système n’est pas fait pour vous convaincre, on veut trouver autre chose, et alors, c’est à Berlin qu’on ne craint pas d’aller chercher des arguments ! Il faut que nous en finissions, une fois pour toutes, avec cet ordre d’idées.
Je demande que nous redressions enfin la tête, que nous nous occupions de nos affaires intérieures comme de nos af-faires extérieures, sans avoir les yeux sans cesse fixés sur l’autre côté de la frontière.
Ah ! s’il a été pour notre malheur des heures où nous n’avions pas le droit d’agir dans la plénitude de notre indé-pendance, grâce à Dieu, ces heures-là sont passées.
Ce n’est pas que je vienne prendre ici une attitude de provocation qui n’est dans l’esprit d’aucun de nous. Seule-ment, je ne comprends pas qu’un magistrat français, occu-pant le siège élevé que vous occupez, monsieur l’avocat gé-néral, avec le talent que nous vous connaissons tous, essaie de se servir d’arguments comme ceux-là, pour arracher au jury une condamnation qu’il sait bien n’être ni dans les en-trailles de l’affaire, ni justifiée par l’œuvre que vous poursui-vez.
Eh bien ! voyons donc ce que l’on dit en Allemagne. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur l’avocat général ; j’ai ici, dans mon dossier, moi aussi, des journaux alle-mands ; j’en ai beaucoup. Vous ne paraissez pas les avoir lus. Savez-vous ce qu’ils disent à propos du livre de Descaves ?
– 767 –
Ils s’étonnent de quelques articles publiés dans la presse française où on se préoccupait de ce que pensait l’Al-lemagne, et les journaux que j’ai là disent : « Il est bizarre que vingt ans après les événements de 1870, vous, Français, ce soit encore vers nous, Allemands, que toujours vous tour-niez les yeux pour avoir une opinion, pour avoir un senti-ment en matière militaire. »
De quel droit nos voisins, que vous qualifiez d’ennemis, – le mot est bien gros dans votre bouche, monsieur l’avocat général, – viendraient-ils s’occuper de ce qui se passe chez nous, dans notre armée, alors qu’il est de notoriété publique, alors que tout le monde sait, alors qu’il est prouvé par les débats récents du Reichstag, que les abus, que les vices fla-gellés par Descaves dans son roman existent à un degré bien supérieur dans l’armée allemande ?
Je suis convaincu que, si M. l’avocat général l’a oublié, vous ne l’avez pas oublié, vous !
Pour ne prendre que les faits les plus récents il n’est pas un d’entre nous qui ne se rappelle qu’il y a quelques mois, le Parlement allemand, saisi de la question par la presse alle-mande, avait à s’occuper des brutalités odieuses, des mau-vais traitements sans nom, que les sous-officiers faisaient endurer à leurs hommes, et plus spécialement aux institu-teurs temporairement incorporés.
Eh bien ! dans ce pays, puisqu’il vous a plu de vous oc-cuper de ses opinions, savez-vous ce qu’on fait ?
Lorsqu’un homme de bonne foi, qui a le droit, même dans une monarchie comme celle-là, de dire son opinion au public, lorsqu’un homme de lettres, un journaliste, un député signale des abus, comme ceux qu’a signalés Descaves, on ne
– 768 – lui fait pas un procès. C’est le Parlement qui s’en empare et les redresse.
Voilà ce qu’on fait en Allemagne.
Vous devez vous en souvenir. À une époque bien voi-sine, le Berliner Tageblatt a mené une longue campagne pour montrer les vices épouvantables qui s’étaient glissés dans l’institution des sous-officiers allemands, pour montrer leur vénalité, pour dévoiler les mauvais traitements qu’ils infli-geaient aux soldats. A-t-on poursuivi le Berliner Tageblatt ?
Non, messieurs, l’autorité militaire n’a retenu ses révéla-tions que pour accomplir l’œuvre de réparation qu’elles commandaient.
Voilà ce qu’on fait en Allemagne, et voilà ce que nous ne savons pas faire en France !
J’aurais fini sur ce point si je pouvais ne pas parler pour achever de répondre au dernier argument de M. l’avocat gé-néral, d’un article de la Gazette nationale, qui dit que, si le livre de M. Descaves a signalé quelques abus qui existent, quelques vices que l’on a pu relever dans l’armée française, « cela ne touche en aucune façon à la valeur combative de cette armée ».
Voilà ce que pensent, voilà ce que disent ceux que vous appelez nos ennemis.
Ce n’est pas notre faute si on s’est occupé du livre en Al-lemagne. D’accord avec son éditeur, un commerçant, qui avait cependant le légitime souci de ses intérêts matériels, M. Descaves a refusé d’accorder aux traducteurs allemands le droit de faire passer cette œuvre éminemment française,
– 769 – vous le verrez, dans leur langue. Ils ont dû, jusqu’ici, pour la commenter, la lire dans la version française2.
Je n’insiste pas et j’aborde ce qui est véritablement mon sujet.
Qu’est-ce que M. Descaves ?
C’est un jeune homme d’une excellente famille, mi-partie bourgeoise, mi-partie artistique ; son père est un gra-veur très distingué.
Il a eu avec précocité la passion des lettres et il l’a mani-festée un jour, sans autre appui que son talent, sans réclame, simplement. Il avait 20 ans lorsqu’il fit paraître son premier roman, le Calvaire d’Héloïse Pajadou, livre très remarqué et dans lequel on relevait des qualités d’observation et une puissance d’analyse assez rares chez un débutant de cet âge.
Une vieille rate ratifia, l’année suivante, ces promesses de talent.
Mais le service militaire ne tardait pas à le prendre en 1882, Descaves ayant renoncé au bénéfice du volontariat pour exonérer son frère cadet. C’est donc presque un soldat volontaire que vous avez devant vous.
Au régiment, il ne se décourage pas, et, pendant quatre années de service et de service actif, il écrit son deuxième roman, appelé La Teigne, livre un peu dur, d’une conception brutale et consciencieuse, superbement implacable dans la logique de ses caractères. Il y avait là d’autant plus un véri-
2 Il a paru depuis, à Budapest, sans notre autorisation, une tra-duction, d’ailleurs fort incomplète, que nous avons déférée aux tri-bunaux. (Note de l’éditeur.)
– 770 – table tour de force que la vie de caserne laisse peu de loisirs aux soldats de notre armée, et cependant ce livre, il l’a récrit trois fois sans que son service militaire en souffrît. Ce fut un excellent soldat. J’ai la copie de son feuillet de punitions. En quatre ans de service effectif, sans un jour de bureau, sans un jour d’hôpital (car ce n’est pas un malade, un névrosé), je trouve seulement quatre jours de salle de police ainsi expli-qués :
Il avait obtenu la permission d’aller à Paris pour assister à l’enterrement de sa mère. L’enterrement fut reculé d’un jour. Descaves, resté à Paris vingt-quatre heures de plus sans permission, fut puni de quatre jours de salle de police.
Puis, vingt jours de consigne pour les motifs suivants :
– 771 –
« Quatre jours, pour avoir fumé pendant la théorie qu’il était chargé de surveiller ;
« Quatre jours, pour insuffisance à la théorie pratique ;
« Quatre jours, pour négligence dans l’entretien de ses effets ;
« Quatre jours, pour n’avoir pas pris son sac à l’exercice sous prétexte qu’il avait besoin de réparations, ce qui était faux ;
« Quatre jours, enfin, pour n’avoir pas conservé une atti-tude militaire lorsqu’un officier lui adressait la parole. »
Et c’est tout !
La vérité, sans rien exagérer, c’est qu’au régiment, sa conduite a été absolument impeccable. Sergent, il l’a été au bout de la première année ; sergent-major dans le temps strict où il pouvait parvenir à ce grade.
Et tenez, je veux vous signaler un détail infime qu’il n’est pas sans utilité de relever ici.
Si quelques-uns d’entre vous ont lu le livre d’un bout à l’autre, ils ont remarqué un type des plus intéressants sur le-quel nous reviendrons tout à l’heure, un type de paysan qui, par un travail acharné, traitant son esprit rebelle comme il traitait la terre, arrive de grade en grade jusqu’à celui de ser-gent-major, aidé par son fourrier qui se fait son éducateur.
Eh bien ! c’est Descaves qui a été l’éducateur de ce gar-çon, car ce type est emprunté à la vie réelle. Descaves a pris cet homme neuf, ignorant, illettré et qui, grâce à lui, est de-venu l’un des sous-officiers les plus brillants et les plus méri-tants de notre armée.
– 772 –
Vous auriez pu croire que vous aviez devant vous je ne sais quel mauvais soldat qui n’a pas pu se plier à la disci-pline, qui a été sans cesse en état de révolte. Il n’en est rien. Vous n’oublierez pas ce fait, car il éclaire d’un jour singulier l’œuvre qu’a entreprise Descaves, l’esprit dans lequel il l’a conçue et le but qu’il s’est proposé.
Au sortir du régiment Descaves a repris bravement son œuvre. Il a écrit les Misères du sabre où il a révélé sans fiel, sans récrimination, avec une belle dignité un peu hautaine, et une fraternelle pitié pour ceux qui souffrent, les petites misères de la vie de caserne.
Mais ce n’était là qu’un premier essai, une première ébauche de son livre Sous-Offs, qui le hanta longtemps, car il a refusé naguère le grade d’officier de réserve qu’on lui of-frait, afin d’être plus libre de dire toute sa pensée.
Il est revenu à Paris, où il vit de la façon la plus hono-rable, la plus estimable.
Il est chroniqueur ordinaire au Petit Moniteur. Il y fait deux chroniques par semaine sous le pseudonyme de Robin-son.
C’est un laborieux, un consciencieux, un travailleur ! Marié, il habite une petite maison, là-bas, loin du bruit de Pa-ris, à Montrouge, enfermé avec sa jeune femme qui lui sert de secrétaire. C’est là qu’il a fait l’œuvre qui représente le travail de ces trois dernières années. Et n’est-ce pas la note la plus favorable pour lui, qu’au cours des ardentes polé-miques soulevées à la suite de l’apparition du livre, au milieu des attaques les plus violentes, tous ses adversaires aient rendu pleine et entière justice à sa parfaite honorabilité ?
– 773 –
Quant à la valeur littéraire de Sous-Offs, elle n’est contes-tée par personne.
Et peut-être même, s’il nous eût convenu de porter la discussion sur ce terrain, eût-il été intéressant de rechercher dans quelle mesure on peut poursuivre pour « injure à l’armée » par exemple, une œuvre, – documentaire il est vrai, – mais qui se présente au public sous la forme du ro-man, c’est-à-dire sous la forme d’une œuvre d’imagination, purement spéculative, œuvre où personne n’a le droit de se reconnaître, où personne n’a intérêt à se reconnaître.
Je ne sais pas jusqu’à quel point, dans ces conditions-là, on a le droit de poursuivre pour injures à l’armée, alors sur-tout qu’en fait, – et c’est là que je voulais en venir, – il se pu-blie tous les jours contre l’armée, contre la magistrature, contre tous les corps constitués, les diffamations les plus odieuses.
Et tenez ! voulez-vous toucher immédiatement du doigt la différence entre une œuvre purement spéculative comme Sous-Offs, entre un roman, et ce que j’appellerais un pam-phlet ?
Voici un article de quelques lignes seulement, dont vous allez être frappés. Il a paru dans un journal de Paris à la date du 15 décembre 1889 :
« La Prusse rira du livre de M. Descaves, comme elle rit de tout ce qui se passe, se dit ou s’écrit chez nous. Elle rit de notre armée, parce que cette armée, à de fort honorables ex-ceptions près, est pourrie COMME LE RESTE de la nation, de cette nation dont elle est l’image exacte, puisque aujourd’hui tout le monde est soldat ; il est vrai un mauvais soldat, soldat
– 774 – de pacotille, mais enfin soldat par l’uniforme, sinon par le cœur et les traditions.
* * *
« À la caserne, comme en ville, on ne s’occupe guère que de la vie matérielle. Les sous-officiers et aussi les offi-ciers s’inquiètent de leur ventre, mais fort peu des intérêts généraux de l’armée, et pas du tout des intérêts politiques de leur pays. En ce moment la question qui les émeut le plus est celle des retraites proportionnelles, grâce auxquelles ils pourront se défiler du rang. Les bons comme les mauvais n’ont qu’une pensée : tirer au large ; les bons parce qu’on les tient à l’index et qu’ils n’obtiennent pas l’avancement qu’ils méritent, les autres parce qu’ils n’ont plus le goût du métier et qu’ils préfèrent toucher 2,000 francs par an à ne rien faire plutôt que d’en gagner 4,000 en s’exposant aux chances d’une guerre ou même aux fatigues des manœuvres habi-tuelles.
« Un seul fait prouve jusqu’à quel point la République telle que les Jacobins l’ont comprise a tué l’esprit militaire dans notre armée. Sur plusieurs milliers de chefs de bataillon ou d’escadrons de la ligne ou de la territoriale que possède la France, deux seulement ont demandé à faire campagne au Tonkin ! »
Et l’article se termine par ces mots :
« L’ARMÉE CHEZ NOUS EST POURRIE COMME LE RESTE. »
– 775 –
C’est en grandes capitales et c’est signé d’un ancien commandant de notre armée, le commandant Blanc.
Je n’incrimine personne. Mais n’était-il pas utile de vous montrer par un seul exemple (vous savez si j’en pourrais prendre d’autres), que tous les jours, dans la presse de tous les partis, avec la liberté poussée jusqu’à la licence, je le re-connais, dont on y jouit aujourd’hui, on publie contre ce que nous respectons tous, les pamphlets les plus épouvantables, et vous ne les poursuivez pas !
Le ministère public laisse dire dans un journal qui tombe dans les mains de tout le monde, qui coûte un sou, qui peut circuler dans les casernes, tomber aux mains des soldats, que l’armée est pourrie comme le reste de la nation ; il laisse insulter nos officiers généraux, il laisse dire que dans toute l’armée française il s’est à peine trouvé un officier pour aller au Ton-kin !
Et, lorsque avec un langage autrement tempéré, lorsque dans un esprit tout différent, dans un but éminemment louable, dans une œuvre étudiée, résultat d’un travail achar-né, d’observations incessantes, un homme veut utilement, loyalement, honnêtement faire toucher du doigt certaines plaies, le ministère public réserve pour cet homme-là toutes ses sévérités, toutes ses foudres, et vient vous demander contre lui une condamnation exemplaire !
Est-ce juste ? Non. Il me suffirait de montrer qu’on peut publier impunément ce que je viens de vous lire, et morale-ment vous n’auriez pas le droit de condamner.
Mais je passe. Ce n’est pas une question littéraire qui s’agite ici, n’en déplaise à M. l’avocat général. Je n’ai pas à prouver la valeur du livre à ce point de vue.
– 776 –
J’ai à démontrer que c’est non seulement un livre de ta-lent, mais l’œuvre d’une implacable conscience, d’une philo-sophie très haute et d’une saisissante et rude moralité.
M. Descaves a vu ce qu’il a écrit à travers son tempéra-ment d’artiste, dans la révolte de sa délicatesse et de son goût, dans le haut-le-cœur de sa fierté patriotique ; il nous a montré ce qu’il a vu avec la franchise un peu brutale de son art. Que voulez-vous ? c’est un triste, et beaucoup de jeunes gens de sa génération sont des tristes !
Parmi les hommes de son âge, parmi ceux qui sont en-trés dans la vie vers l’époque de 1870-71, vous n’êtes pas sans remarquer qu’une morosité se répand dans toutes leurs œuvres. Prenez celles de la jeune génération, vous n’y trou-verez rien de gai, de fou, de turbulent ; on dirait qu’ils ont re-çu, au sortir de l’enfance, je ne sais quelle impression néfaste dont ils ne savent pas s’affranchir.
Voilà pourquoi Descaves a fait une œuvre qui, comme les autres, est triste, et je n’imagine pas que ce soit pour cela que l’on vous demandera de le poursuivre et de le condam-ner.
Ce qu’il faut remarquer, c’est que sous l’ironie terrible, on devine, on touche du doigt le regret d’une illusion perdue. On sent un frisson, une pitié attendrie pour tous ceux qui souffrent au régiment. S’il est impitoyable, c’est qu’il avait rêvé autre chose, c’est qu’il voulait saine et pure l’armée qu’il voit en proie à toutes sortes de maladies latentes. Et si je ne craignais d’aller au bout de ma pensée, je vous le mon-trerais volontiers comme un optimiste désillusionné.
Mais enfin ce n’est pas du caractère personnel ou litté-raire de Descaves qu’il s’agit. La question est celle-ci : Des-
– 777 – caves a-t-il été sincère ? a-t-il été de bonne foi ? a-t-il voulu corriger des abus préjudiciables à l’honneur, à la sécurité du pays ? a-t-il voulu faire en même temps une œuvre d’art, – chose permise, puisqu’il était romancier ? – ou bien a-t-il poursuivi une spéculation ou la satisfaction d’une rancune personnelle ?
Toute la question est là.
Vous vous perdez, monsieur l’avocat général, dans la lecture et l’appréciation d’une quantité de passages décou-pés au hasard des ciseaux. Ce que vous aviez à faire, votre tâche, c’était de démêler au milieu de tout cela quelle a été l’intention, quel a été le but de l’auteur.
Et j’ai le droit de vous dire que toute sa vie, son carac-tère, toute son œuvre littéraire, les amitiés et les estimes qui l’entourent et qui l’ont accompagné jusqu’au banc où il s’assied aujourd’hui, tout cela répond pour lui.
Il a vu, incontestablement. Il a révélé ce qu’il a vu. Il a dit des choses que personne n’avait dites, et il faut bien le constater, le bruit n’est si grand autour de son livre, que parce qu’il a mis le doigt sur une plaie vive.
Aujourd’hui, tout le monde fait partie de l’armée ; tous nous connaissons ces choses, mais personne n’avait eu le courage de leur donner le grand jour de la publicité.
C’est ici le cas de nous rappeler et de rappeler au minis-tère public le mot fameux : « Tu te fâches, donc tu as tort. »
Il est incontestable que, si le roman de Descaves avait été absolument fantaisiste, s’il avait été une fiction pure dans laquelle il lui aurait plu, par je ne sais quelle spéculation d’esprit, d’étudier une armée imaginaire, le livre n’aurait eu
– 778 – aucune espèce d’intérêt ; jamais on ne l’aurait lu, jamais il n’eût été l’objet de polémiques, jamais il n’eût été poursuivi par le Parquet.
Poussons plus loin le raisonnement : Si Descaves a dit vrai, s’il existe ou s’il a existé des sous-officiers tels que les deux ou trois sous-officiers dépeints dans le roman, je vous demande, messieurs, où, dans quel coin de votre conscience, vous trouverez le droit de le punir ?
De quel droit un homme de lettres, dont le rôle est émi-nemment utile dans une société démocratique, dans une so-ciété d’opinion comme la nôtre, de quel droit, s’il a vu dans les observations qu’il a faites des exceptions à vous signaler, s’il a vu une œuvre utile à faire, si à tort ou à raison il a cru faire justice, de quel droit l’empêcherions-nous de le faire ?
Et, à supposer que vous trouviez le livre mauvais dans ses résultats, que vous le trouviez dangereux, et je crois que vous ne le trouverez pas tel après les explications que j’aurai l’honneur de vous donner, à supposer même cela, vous de-vez l’acquitter si sa bonne foi est certaine, si l’intention n’est pas coupable. En réalité, toute la question est là.
J’ai entendu tout à l’heure le ministère public, avec étonnement, – je ne croyais pas qu’il placerait le débat sur ce terrain, – dire que Descaves, en écrivant Sous-Offs, avait vou-lu spéculer, faire œuvre d’argent…
M. l’avocat général. Et de renom littéraire !
Me Tézenas. M. l’avocat général n’oubliait qu’une seule chose : c’est que le contre-pied de son affirmation se trouvait dans un autre chapitre de son propre réquisitoire.
– 779 –
Il vous a appris que Descaves avait gagné quinze mille francs par la vente de son livre.
Mais savez-vous ce qu’il a mis de temps à le faire, ce livre ? Savez-vous ce qu’il représente de labeur quotidien, enfermé loin du monde ? quel travail constant de production de la pensée ?
Trois années !
Pendant trois années, il n’a pas fait autre chose ; pen-dant trois années il s’est attaché au livre que vous allez juger en quelques minutes.
Trois années ! quinze mille francs ! Voilà les deux termes de la spéculation. Descaves a donc gagné cinq mille francs par an avec Sous-Off !
Est-il possible de soutenir sérieusement que c’est une œuvre de spéculation, une œuvre de lucre ? Et le résultat de cette spéculation ne serait-il pas désastreux ?
Est-ce que Descaves, actif, jeune, plein de bonne volon-té, s’appliquant au commerce, à l’industrie, n’était pas homme à gagner plus de cinq mille francs par an et cela avec infiniment moins de peine ?
Je réponds victorieusement, par la brutalité même du fait : non, l’œuvre n’est pas une œuvre de lucre, ce n’est pas une œuvre de spéculation.
Savez-vous combien, au moment des poursuites, le livre avait rapporté à son auteur ? Comme à ce moment-là il ne touchait que 0 fr. 35 centimes par volume, la vente ne lui avait rapporté que 1,750 francs.
– 780 –
Il me semble, messieurs les jurés, que, si j’étais à votre place, il y a une question que je me poserais tout d’abord.
Avant de savoir exactement ce qu’il y a dans ce roman, avant d’en peser les idées, je me demanderais quel peut être le danger d’un livre comme celui-là.
Lisez-le, Messieurs ; vous verrez qu’il ne quête ni le suc-cès d’argent, ni le succès de scandale. Je vais plus loin ; ce livre n’appelle pas la foule, il l’écarte. Il se défend contre tout commerce vulgaire, contre toute admiration banale, par un style dont je ne veux pas médire, puisque c’est celui de mon client ; – mais, nous pouvons bien l’avouer ici, nous sommes entre nous, – par un style extrêmement difficile à lire et à comprendre, par un style précieux, compliqué, perfide même.
C’est un style qui n’est pas à la portée du vulgaire, de l’ignorant, de l’illettré, de l’homme du peuple, du soldat, mais qui est réservé à une très petite élite. Le livre est com-pact, inaccessible, avec ses 437 pages écrites dans ce style recherché, rempli d’aspérités, à tout homme qui n’est pas doué d’une très rare culture intellectuelle.
Il est évident qu’un livre comme celui-là ne peut pas présenter de danger.
Allez aux devantures des libraires ou sous les galeries de l’Odéon, vous verrez des livres de science dont le texte et les gravures révoltent la pudeur. Pourquoi n’empêche-t-on pas l’exposition et la vente de ces livres ? Pourquoi le lycéen cu-rieux, la femme vicieuse ne les achètent-ils pas ? Parce que ces énormes in-octavos avec leurs planches d’anatomie ne sont ouverts qu’au savant.
– 781 –
Il en est de même, toutes proportions gardées, du livre de Descaves. Il n’est pas fait pour le médecin, pour l’ana-tomiste ; mais incontestablement il est fait pour une élite in-tellectuelle.
Lorsque Descaves a publié son livre, il était convaincu qu’il n’atteindrait pas plus de deux ou trois éditions. Il a fallu la publicité qu’ont donnée au livre l’instruction et les pour-suites pour arriver au chiffre de 30,000 exemplaires.
Il en est bien autrement de ces quantités de petites bro-chures qui se vendent 10 centimes, qui circulent partout, qui se trouvent dans toutes les casernes, pour lesquelles elles sont plus spécialement faites, qu’on appelle Ramollot ou Ron-chonnot.
Vous savez quel énorme développement a pris cette lit-térature particulière ; vous avez tous rencontré le matin l’ouvrier allant à son travail, lisant avidement la dernière brochure de Ramollot, la dernière livraison de Ronchonnot. Et le soldat qu’elles intéressent plus particulièrement, car il y trouve ridiculisés ses chefs immédiats, les achète et les lit, parce que, pour se les procurer, il lui suffit de prélever quelques sous sur son prêt et que le style et les idées de ces productions conviennent assez à la tournure de son esprit.
Qu’y trouve-t-on ?
On y trouve des choses grossières ou stupides, un parti pris de dénigrement contre tout ce qui a un grade. Nos offi-ciers y sont dépeints sous les traits de maris trompés, de sots, d’ignorants. Tous les ridicules de Molière et quelques autres encore sont leur apanage exclusif.
Voilà ce qui peut faire du mal.
– 782 –
Ce n’est pas un ouvrage dont le soldat ne pourrait dé-passer à la lecture la dixième page, dont le style le rebuterait dès la première ligne, dont il ne comprendrait ni la portée ni le sens.
Le danger, il est dans Ramollot, dans Ronchonnot, qui coûtent 10 centimes, et non dans un livre qui coûte 3 fr. 50. On a tort de laisser publier de telles brochures d’un effet dé-sastreux sur le moral de l’armée. Rien de pareil n’est à craindre avec le livre de Descaves.
Reste à savoir si ce livre contient la vérité, si réellement tout ce qu’il dit, l’auteur l’a vu, si tout cela existe.
– 783 –
Eh bien ! je n’hésite pas un instant à répondre : Oui, tout est vrai.
Nous aurions pu vous lire une centaine de lettres reçues par Descaves, depuis la publication du livre, par M. Stock aussi, des lettres n’émanant pas du premier venu, portant les en-têtes commerciaux les plus connus et les plus honorables, reconnaissant la véracité des faits relatés dans le livre : on en a souffert, on a au régiment le fils de la maison qui en souffre et l’on voudrait que le cadet qui ira demain à la caserne n’en souffrît pas à son tour.
Il y a là, dans le dossier que je possède, et dont peut-être un jour on fera usage, des choses bien intéressantes, mais ce n’est pas l’heure de les produire au grand jour.
Permettez-moi de vous soumettre un seul de ces témoi-gnages ; il émane d’un M. Lepaslier, directeur d’un journal de province, et qui, chose assez singulière, a fait son service dans le même régiment et en même temps que Descaves.
Descaves l’avait perdu de vue. Après avoir fait paraître Sous-Offs, il reçut de son ancien camarade de régiment une lettre fort aimable accompagnant un article que ce dernier venait de publier dans le Progrès de Cherbourg.
« … J’avais appris que l’auteur allait être poursuivi pour son livre courageux (je dis courageux) qui vient de faire tant de tapage. J’étais au 167e en même temps que M. Descaves. J’ai, pour ainsi dire, vécu sa vie et j’ai eu parfaitement connais-sance d’une grande partie des faits cités, et bien connu aussi la plupart des héros du livre.
« … Pourquoi poursuit-on ? Est-ce parce que les faits ci-tés sont supposés faux ? Tous ceux qui ont passé par un ré-
– 784 – giment savent que ce que dit M. Descaves est malheureuse-ment la vérité.
« Est-ce parce que l’auteur a dévoilé des faits qu’on ad-met comme vrais ? Mais alors, qu’on veuille bien considérer que les Français se soumettent très volontiers au service mi-litaire que la sécurité du pays exige, mais sont en droit aussi de demander à être traités en citoyens, et non en merce-naires comme jadis. Et, si le ministre veut absolument punir, que ce soit ceux qui commettent des délits et non ceux qui les dévoilent.
« De deux choses l’une : ou les sous-officiers font de l’ar-bitraire ou ils n’en font pas. Dans le premier cas, que le mi-nistre prenne des mesures ; dans le second, s’ils agissent d’après un droit, qu’on réforme les règlements.
« Voici un exemple. Descaves raconte que les sous-officiers comptables surchauffent leurs bureaux au détriment des soldats qui grelottent dans leur chambrée. L’Avenir mili-taire fait observer que le fait est vrai, que la ration de chauf-fage des chambres est absolument insuffisante, puisque les sous-officiers ont le droit d’en garder la plus grande partie, attendu que, d’après les traités d’administration, ces rations sont surtout distribuées pour le chauffage des bureaux : donc les sous-officiers ne prennent que leur dû.
« Mais, en attendant, les soldats ont froid, qu’on fasse une répartition plus équitable ou qu’on augmente le combus-tible en faveur des chambrées. M. Descaves aurait-il seule-ment obtenu ce résultat que son livre serait amplement justi-fié. »
Nous sommes, messieurs, au dernier jour de la session et de votre magistrature temporaire ; vous avez assisté à
– 785 – beaucoup d’autres affaires. Lorsqu’on amenait à cette barre un témoin absolument honorable qui venait vous dire : « Oui, j’ai vu ! » votre conviction était faite soit pour, soit contre l’accusé. Eh bien ! que pensez-vous de la déposition que vous venez d’entendre ?
Ce n’est pas là un homme faisant des généralités. Il ne dit pas : « J’ai lieu de croire. » C’est un homme sincère qui vient déclarer : « Moi aussi, je dois faire cet acte de courage qu’a fait Descaves ! Je dois déposer sur tous les abus que j’ai vus, sans en excepter un seul ! »
Mais ce n’est pas tout. Voulez-vous un autre témoi-gnage, devant lequel tout le monde ici va s’incliner ? C’est celui d’un ancien ministre de la Guerre, de M. le général du Barail.
Au cours des polémiques soulevées par le livre, il a été rencontré par un journaliste qui lui a parlé de Sous-Offs, et lui a demandé son opinion ; et le général du Barail, ancien géné-ral de division et ancien ministre de la Guerre, a déclaré que tout ce qui était signalé dans le livre était vrai.
Il a été plus loin : il a dit qu’il avait fait, lui, pendant son passage au ministère de la Guerre, tout ce qu’il avait pu pour déraciner ces abus et que sa vie tout entière avait été consa-crée à lutter contre eux, et il s’exprimait ainsi :
« … Vous pouvez être assuré que s’il y a dans l’armée autant de sous-officiers voleurs que le prétend celui qui a fait ce livre, la faute en est aux colonels qui permettent à leurs hommes de sortir dans des tenues comme celle de ce maré-chal des logis qui est là devant vous… »