Sous-Offs
V ............................................................................................... 88
V
— Eh bien ! allez-vous passer dans votre famille les fêtes du jour de l’an ?
— Oh !… moi, je dois compter un jour de voyage, sur les trois ou quatre qu’on accorde… Ce serait une dépense inu-tile.
— Mais vous, monsieur Favières, qui êtes de Paris ?
— Moi… vingt-quatre heures seulement… je saute dans le train. Mais le double ne veut pas que je parte, à cause du règlement de trimestre.
— Tous les comptables sont bloqués, ces jours-ci ?
— Oh ! les fourriers, oui… Tu verras bien si Montsarrat et Petitmangin se la foulent. Je sais où ils décompteront leur feuille de journées.
En venant de communiquer le rapport, au mess, Tétrelle et son camarade étaient entrés chez la Couturier. À cette heure de la matinée, la boutique était vide, mais Généreuse descendit vivement lorsqu’elle eut, par le judas, reconnu les consommateurs. Amicalement, elle causait avec eux, debout, devant la table où ils se faisaient servir le café. Et elle les étonnait en les nommant, sans confusion, comme de vieux clients, bien qu’elle les vît pour la seconde fois.
Tétrelle fut flatté.
Cette semaine-là, ils vinrent tous les soirs. Ils arrivaient de bonne heure, d’abord pour éviter l’encombrement, ensuite
– 88 – parce que le travail du bureau, nouveau pour eux et prenant à leur yeux une importance exagérée, les déterminait à ren-trer pour l’appel.
Alors, ils firent vraiment connaissance avec les Coutu-rier.
Généreuse, si bonne fille, et la vraie femme de trente ans, tout en lèvres et en yeux, comme l’en-tête à promesses d’une facture que son corps acquittait.
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Si donnante aussi ! suivant un qualificatif accrédité.
Quand elle servait, le plateau appuyé à la taille, son cor-sage en surplomb, entre les consommations, elle semblait s’offrir elle-même, apéritive, prête à décoiffer deux goulots compliqués, capsulés d’étoffe.
Delphine, très femme à quatorze ans et déjà s’affruitant, mais l’air hostile, la bouche en moue et un regard de fausse dormeuse, accentuant, par comparaison, l’accueil ouvert de l’autre. Le « poulot à Généreuse », un mioche de quatre ans, bien doux, vivant dans les jupes de sa grand’mère, une vieille Polletaise sèche et haute, reléguée au premier, parmi la pro-géniture bâtarde de sa fille.
Depuis l’arrivée du nouveau détachement, cependant, elle surveillait davantage la boutique, entr’ouvrait fréquem-ment le judas, quand elle croyait Généreuse seule avec un militaire. L’honnêteté de l’aïeule se retrempait dans les risques courus par la propriétaire. Tendre aux deux petits en-fants qui avaient défriché la grand’maternité du double fond de son cœur, elle s’insurgeait contre de nouvelles aventures où leur commerce eût sombré. Car ces caprices, en faveur d’un seul, dépeuplaient le café, à l’inverse de la famille.
La veille du jour de l’an, Favières et Tétrelle ne firent qu’une courte apparition, déjà habitués, n’ayant pu se ré-soudre à prendre prétexte de leur règlement de trimestre, pour ne point venir du tout.
Maintenant, on se donnait la main ; Généreuse s’asseyait à leur table et Delphine même se dégelait, les yeux plus clairs, presque réveillée. Le petit Parisien les séduisait visi-blement par sa politesse un peu dédaigneuse, son air de
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« monsieur » sous l’uniforme, une douceur de geste, de par-ler et une finesse d’extrémités, contradictoires. Tétrelle, ser-vile copiste de Favières, bénéficiait de l’intérêt que celui-ci provoquait, déférant, en outre, à cette loi qui interdit au sol-dat de sortir, de boire, d’aimer, seul, de « faire suisse » de-vant les comptoirs de la cantine et de l’amour.
— On vous verra demain ? demanda Généreuse, en les reconduisant.
— Mais, sans doute ; nous viendrons vous présenter nos souhaits, déclara le fourrier de la 4e.
— Elles ont l’air d’en tenir…, remarqua Tétrelle, quand ils furent dehors.
— Laisse-moi faire… S’il n’y a personne en pied dans la maison…
Favières n’acheva pas sa pensée. Ils rentrèrent au Pollet, sans discourir, et, la lampe allumée, commencèrent le dé-compte des masses individuelles, d’après le système encore en vigueur.
À dix heures, Petitmangin et Monsarrat parurent. Le premier rapportait une bouteille de bénédictine, des gâteaux secs, un sac de pralines et des confitures.
— C’est ma femme qui a bourré mes poches… pour que je pense à elle à minuit, en fêtant la nouvelle année.
— Moi… on me réserve une surprise, annonça Montsar-rat.
L’autre reprit :
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— C’est bien entendu, les quatre doubles et les quatre fourriers du bataillon se réunissent ici à minuit… Là-dessus, passez-moi les livrets matricules, Tétrelle, et gardez les autres… Le lieutenant veut les signer demain matin.
Son collègue s’étant retiré, il poursuivit :
— Avons-nous enregistré les derniers bulletins de répa-rations ? Non… Écrivez alors ; je dicte : 4818, Dupont. Un ressemelage, 2 fr. 65. Produit de 92 journées à 11 centimes : 10 fr. 12. 1er janvier, reste en avoir : 36 fr. 45.
— Encore une biture à la clef, interrompit Tétrelle ; les hommes touchent beaucoup de décompte, ce trimestre-ci.
— Oh ! ils n’attendront pas jusque-là ; vous verrez de-main. On a payé les mandats, tantôt… une floppée ! Les pa-rents ont coupé dans le départ pour le Tonkin… Nous conti-nuons : Fourbir la lame à la meule de grès, 15 centimes.
Tétrelle répéta : « Meule de grès… 15 centimes… »
— Vous allez donc chez Généreuse ? demanda le chef, cinq minutes après.
— Oh !… de temps en temps, confessa le fourrier, avec embarras.
— Une bonne p… n’est-ce pas ? Elle a eu Delphine à quinze ans. Son père ? Un adjudant, aujourd’hui lieutenant je ne sais où et qui, après avoir promis le mariage, a changé d’idée comme de garnison. La même histoire que pour le gamin enfin.
— Ah ! l’enfant…
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— Le fils d’un sergent de la classe 77… paraît-il. Celui-là, à sa libération, retourna dans son pays pour y rassembler ses papiers, soi-disant. On ne l’a pas revu. Il était tout à fait de la famille. Il dînait tous les jours chez les femmes… Un malin qui l’a coulée douce pendant deux ans. Où en sommes-nous ? Ah ! Polir et bronzer le canon : 55 centimes. Faites vos totaux.
Ils comptèrent mentalement, se mirent d’accord, puis :
— Oh ! vous savez, pas difficile avec Généreuse ; seule-ment incommode pour coucher, à cause du petit qui reste avec elle, de même que Delphine partage la chambre de sa grand’mère… Alors, que voulez-vous que les sous-officiers fassent de leur permission de la nuit ?… C’est désagréable pour eux. Ah ! n’oublions pas un caleçon et une paire de go-dillots pour le lieutenant. Je les prends sur ma masse ; il me remboursera de la main à la main. Et vous croyez que nous ne sommes pas plus heureux que les officiers sans le sou ! s’écria Petitmangin, en roulant une cigarette.
Ils avaient fini ; Tétrelle dit :
— Je vais sonner l’assemblée.
Il sortit, ramena, bientôt après, les comptables des trois compagnies ; ceux de la 2e faisaient défaut.
— Chupin est couché et son fourrier n’arrive pas à éta-blir les bordereaux.
— Faut qu’ils viennent ! Chupin va camper.
Ils descendirent tous les six, pénétrèrent avec précau-tion dans la chambre de leur collègue. Il dormait, penchant encore sur un inénarrable roman : La Borgnesse de la Guillo-tière, une tête en pain de sucre, des oreilles comme des
– 93 – anses, une denture à lacunes, un teint fané par d’érémitiques égarements.
Montsarrat et Petitmangin empoignèrent la paillasse et le matelas, les bousculèrent en criant : « Ho ! hisse ! » tandis que Chupin, réveillé, s’enveloppait dans ses draps. Mais ils les lui enlevèrent aussi, divulguant sa nudité minable, des jambes sales jusqu’aux genoux, des fesses de pauvre.
— On te la souhaite bonne et heureuse, Adonis !
Car il s’appelait exactement Adonis, sans défense contre l’ironie de ce baptême, tête de Turc jusqu’en son état civil.
Il prit le parti de se lever, s’habilla en maugréant.
— Le défilé dans les chambres !… La visite !
L’idée, émise par l’un d’entre eux, les enthousiasma tous. Mais il était prudent de se travestir, pour éviter les dé-nonciations. Ils mirent au pillage le linge de cuisine, en ré-serve sur les planches à bagages, s’affublèrent de bourgerons sous lesquels leurs galons, leur tenue de sous-officiers, dispa-raissaient. Puis, le képi ceint de torchons en turbans, ils allè-rent emprunter au poste de police son falot et commencèrent de processionner derrière trois loustics, dont l’ingénieux as-semblage figurait une bête apocalyptique, houssée avec les draps de Chupin et montée par une manière d’Arabe, en bur-nous, la crosse sur la cuisse et le sabre au clair.
Quand ils traversaient les chambres, la maigre lumière du falot s’épandait honteusement sur les lits symétriques, pa-reille à un rayon de lune sur un champ de bataille, se brisant à de lugubres renflements, léchant des corps à vau-de-route, parmi les taches sanguinolentes des culottes, étendues sur l’énorme motte brune de la couverture égalitaire.
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Des têtes émergeaient, puis replongeaient dans la nuit de leur terrier, affolées par l’œil agressif de la lanterne. Mais chaque sergent-major opérait dans sa compagnie, soucieux d’impunité.
En parcourant les chambres de la 4e, Montsarrat recon-nut le petit Breton Quélennec, le brosseur du fourrier. Il s’approcha de son lit, arracha la couverture, les draps, trous-sa la chemise… Une médaille au bout d’un cordon pendait, très bas, sur sa poitrine. Le double, gravement, pointeur mé-diocre, cracha au ventre de l’homme. Alors, tous défilèrent, rectifiant le tir, imperturbables.
Le Breton, d’abord ahuri, s’était dressé, cherchant des injures compréhensibles. Il ne trouva que : « Ça… salaud… ça, salaud ! » qu’il répétait pendant que disparaissaient suc-cessivement les bons supérieurs, en psalmodiant un refrain en honneur dans les chambrées :
Les pomm’s de terr’ pour les cochons,
Les épluchur’s pour les Bretons ;
À la nigouss, gouss, gouss.
À la nigouss...
Très lâches, les sous-officiers, avant de plaisanter, cons-tataient soigneusement l’identité de la victime, passaient, avec respect, devant les lits des fortes têtes qui eussent pu se plaindre ou se défendre. Pourtant, dans les chambres de la 3e, ils crurent bien, une fois, s’être trompés. Petitmangin venait d’exécuter à souhait ce joli tour qui consiste à se glis-ser sous un lit, puis à se relever en soulevant les planches. L’homme était heureusement retombé parmi les pièces dis-jointes de sa fourniture, dans un fracas épouvantable.
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Quand il fut debout, les farceurs avaient disparu. Il ne se plaignit pas, mais, s’emparant aussitôt d’un balai de corvée, il en fit sauter le manche et se précipita dans l’escalier.
Petitmangin l’attendait sur le palier, la tenue rectifiée, très digne, censément attiré hors de sa chambre par le bruit.
— C’est vous qui faites ce potin ?… Taisez-vous ! Si vous n’êtes pas couché dans deux minutes, je vous envoie à la boîte.
Le soldat s’en alla à reculons, piteux, ridicule, avec son manche à balai sous le bras.
Alors le sergent-major rentra dans sa chambre où s’étaient réfugiés ses amis, silencieux, aux écoutes.
— Eh bien ?
Petitmangin ne répondit pas tout de suite, les côtes joyeuses.
— Ah ! pas de pet que celui-là se plaigne. Je lui ai foutu une venette !…
Tétrelle avait débouché la bouteille de bénédictine ; mais il s’enquit ensuite, inutilement, des quarts dans lesquels on pût boire. Il en alignait cinq cependant, – tous sales, pour l’usage externe.
— Prenez-en dans les chambres.
Le fourrier disparut, et quand il revint, on trinqua.
— À l’extinction du militarisme ! proposa Favières.
Personne n’avait compris.
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— re À la mort du pape, dit le chef de la 1, lequel ne ratait jamais cette plaisanterie.
— À la classe ! cria Montsarrat.
Et tous choquèrent le quart, enlevés par ce toast.
Chupin mangeait des confitures avec un double déci-mètre, ses collègues broyaient des pralines ; les gâteaux secs étaient abandonnés aux fourriers qui, altérés, buvaient la bé-nédictine étendue.
Puis on se sépara.
Le matin, dès huit heures, le bataillon était ivre, justi-fiant les prévisions de Petitmangin. Un adjudant et les offi-ciers devant se rendre chez le commandant, le premier pour le rapport, les autres pour d’indifférentes congratulations, la caserne se trouvait abandonnée à la troupe.
Depuis le réveil, la cantine ne désemplissait pas ; sous-officiers, caporaux et soldats fraternisaient devant le comp-toir, en dépit des règlements prohibitifs. Et les plus soûls étaient les hommes qui n’avaient point reçu d’argent, inépui-sablement remorqués, consolés, pleurant d’ivresse, la face cuite dans le court-bouillon d’un attendrissement compliqué. D’aucuns chantaient, travaillaient des prouesses ; des an-ciens, plus résistants, ouvraient seulement, en boutonnières fatiguées, des yeux éraillés, comme par du vin extravasé ; un tout jeune, qui avait cru pouvoir traverser, seul, la cour, y demeurait brandillant, achevé par le froid, – la risée des chambrées, aux fenêtres.
Le sergent Blanc, lui, sollicitait tous les Parisiens, sous prétexte qu’il était allé les chercher. Il hurlait son unique chanson, au refrain connu et repris en chœur :
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Quitter Bacchus, c’est bien dommage :
Sans Vénus, peut-on vivre heureux ?
Ma foi ! je prétends qu’à notre âge,
On doit les aimer tous les deux (bis).
Il fallait absolument, à la fin, qu’il embrassât quelqu’un, la pipe exceptionnellement enlevée du râtelier commissural, de la brèche naturelle que des jus fugitifs lubrifiaient.
À neuf heures, ivre-mort, il se traîna jusqu’au petit bas-sin-lavoir. Il y resta, penché sur l’eau, pendant dix minutes ; puis, souriant, ayant repris son aplomb, il s’en alla présider une seconde séance chez le débitant du coin de la grande rue du Pollet et du quai de la Caserne.
Quand il sortait ainsi du quartier ou qu’on l’y ramenait inerte, le factionnaire, qu’impressionnaient ces brindes lé-gendaires, rectifiait vaguement la position.
Dans les chambres, des soldats, debout depuis deux heures à peine, se recouchaient sur leur lit fait, assommés par le vitriol et les vinasses violâtres. Et ceux-là s’al-longeaient en des postures de suicidés, les bras pendants, la tête enfouie, les pieds énormes, mal emmanchés dans le pan-talon, – des pieds de cadavre.
Montsarrat et Favières dormaient encore, lorsque Qué-lennec entra dans leur chambre, en criant :
— Chef !… chef !… Chanut… fou… Chanut… dégai-né !…
Le sergent-major se frottait les yeux.
— Qui ?… Chanut… tu dis ?…
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— Le bouif… oui… toi venir…
— Ah ! le cordonnier, l’albinos… Allez donc voir, Fa-vières.
Le fourrier passa son pantalon et suivit le Breton.
Dans la chambre voisine, au milieu des couvertures ar-rachées, des planches et des châlits désassemblés, Chanut gesticulait, l’épée-baïonnette à la main. Il était abominable, écumant, avec les chairs recousues de sa figure, sa canitie, son regard de bête enragée. Tout petit, malingre, il tenait en respect quarante hommes entassés aux portes, prêts à la fuite.
— À qui que je repasse mon rasoir sur le ventre ?
Il fit mine de s’avancer ; il y eut une bousculade.
— Le capitaine… lieutenant… sous-lieutenant… tous des vaches ! Je suis de la classe… Je leur rince les boyaux de la tête !
Il allait et venait, comme dans une cage, piétinait des draps, des traversins :
— Je suis le maître… Ah ! le fourrier… Écrivez : au-jourd’hui, repos ; demain… repos ; tous les jours… repos… Le colonel, signé : Chanut.
Il se haussait, protégé par une barricade de fournitures, avec sa tête de vieil assassin, suant l’absinthe.
Aux portes, les spectateurs se taisaient, immobiles. Au premier rang se tenaient les sous-officiers, impuissants, sen-tant confusément le ridicule de leurs galons, des marques
– 99 – d’autorité prodiguées sur les manches et le képi. Une ironie latente les souffletait, – par derrière.
Mais Édeline arriva, se fraya un passage.
— Comment, c’est ce singe ! Attendez…
Il se détacha du groupe, fit un pas vers l’albinos.
Celui-ci, d’abord interloqué, ricana :
— Ah ! c’est toi… Parisien… la Villette… Je te mange…
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On crut l’autre perdu, d’autant qu’il tomba, assis, avant même que l’ivrogne l’eût atteint. Mais c’était une ruse d’Édeline. Les paumes touchant le plancher, en arc-boutant, il raidit les bras, s’enleva, lança alternativement ses deux pieds en avant, dans la poitrine de Chanut qui alla rouler à cinq pas.
Montsarrat venait de paraître ; il cria :
— Empoignez-le !
Bravement, les premiers, les sous-officiers se ruèrent sur le cordonnier, pendant que le Parisien narguait :
— Comment, toi, bouif… tu ne connaissais pas la sa-vate !
Chanut se débattait encore, essayait de mordre. On dut le descendre à la salle de police dans une couverture. En route, les sergents, sournoisement, le « passaient à tabac », tels des argousins.
— Eh bien ! il est sûr de son affaire, dit Montsarrat en rentrant dans son bureau, suivi du fourrier. Mais il s’entendit appeler.
— Une lettre pour vous, chef.
Il regarda la suscription, reconnut l’écriture.
— C’est la surprise, murmura-t-il.
Et, naïvement, il demanda :
— Il n’y avait rien avec… pas de paquet ?
— Non, chef.
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Légèrement déçu, sans hâte, il déchira l’enveloppe, dé-plia la lettre, ne vit pas tout de suite le papier qui s’en échappait, tombait à ses pieds. Favières, qui l’observait à la dérobée, eut donc le temps de discerner un billet de banque, – cinquante ou cent francs, – avant que le sergent-major, l’ayant ramassé, l’escamotât.
L’après-midi de ce jour de l’an fut funèbre.
À une heure, Tétrelle, en tenue, vint chercher Favières qui travaillait déshabillé.
— Eh bien ! nous n’allons donc plus là-bas ?
— Si, mais pas maintenant. Il faut se faire désirer.
— Tu sais bien que, ce soir, le café sera plein.
— Encore une fois, veux-tu te reposer sur moi ?
Tétrelle n’insista plus, alla s’étendre sur son lit, sa ca-pote en couvre-pieds. Ce fut Favières qui le réveilla, vers quatre heures et demie. Presque aussitôt le clairon sonna la soupe des sergents.
— e Là, c ’ est le moment, dit le fourrier de la 4. Com-prends-tu ? Nous allons censément faire signer nos pièces, pendant que les sous-officiers dînent. Nous sommes sûrs de ne pas les trouver chez Généreuse. On nous servira toujours à la cantine quand nous rentrerons.
— Riche idée ! s’écria Tétrelle, debout, réparant le dé-sordre de sa tenue.
— Ce n’est point tout. Quélennec a battu les environs de Dieppe toute la matinée, pour nous procurer deux petits
– 102 – bouquets. Ils sont dans ma chambre. Oh !… pas grand’chose… mais c’est l’attention ; les femmes aiment ça.
— Riche idée ! répéta Tétrelle, enthousiasmé.
Ils retournèrent ensemble dans le bureau de Favières, dissimulèrent dans les puits de leurs poches de capote les deux bouquets. Puis ils se tirèrent réciproquement, mirent un carton sous leur bras et sortirent.
Généreuse, en les apercevant, se leva.
— Je disais justement à Delphine que vous ne viendriez pas.
Elles étaient seules ; simultanément, les deux fourriers posèrent leurs bouquets sur le comptoir, sans hommage per-sonnel direct, sans préférence affichée.
— Voulez-vous nous permettre ?…
Et Favières, décoiffé, tendait le cou un peu, de façon qu’elles ne savaient s’il offrait le cadeau ou le baiser.
De bonne grâce, elles se laissèrent embrasser.
— Est-ce gentil d’avoir pensé à nous ! Vous êtes les seuls… disait Généreuse, réellement flattée, le nez dans ces fleurs qui ne sentaient rien, des fleurs grelottantes, en mie de pain.
— Qu’est-ce que nous allons vous offrir ?
— Pardon, c’est nous, protesta Favières.
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Il y eut un court débat, non tranché. Les deux femmes avaient quitté le comptoir, s’étaient assises devant la table dont les fourriers tenaient le haut bout.
— Nous sommes rompues, déclara Généreuse, tandis que sa fille confisait dans le continuel demi-sommeil des bêtes domestiques. Ce serait pourtant bien mignon de pou-voir rester en famille, un pareil jour.
— Bien sûr, appuyèrent les sous-officiers.
Ils échangèrent encore quelques vues sur la caserne, les collègues, l’ivresse du sergent Blanc ; puis les fourriers vou-lurent payer, près de partir. L’assaut recommença. À la fin pourtant, Favières l’emporta. Mais Généreuse s’était ménagé une revanche.
— Écoutez : nous resterons ouverts jusqu’à onze heures. Si vous passez par ici, entrez donc. Maman a mis une tarte au four ; nous la mangerons tous les quatre, quand le café se-ra fermé.
— Bon ! mais nous ne promettons rien, répondirent hy-pocritement les jeunes gens, bien décidés à accepter au fond.
— Eh bien ! dit Favières, dehors, me suis-je trompé ?
— Non, mais qu’est-ce que nous allons faire jusqu’à onze heures ?
— Ah ! oui…
Après dîner, en effet, ils furent perplexes. Promener leur flânerie à travers les rues, les cafés de Dieppe, ils n’y son-geaient plus, suffisamment renseignés sur ce genre de dis-
– 104 – traction. Au théâtre, on ne jouait pas ; ils ne connaissaient personne en ville, et ils avaient cinq heures à perdre !
Machinalement, comme font tous les soldats désœuvrés, ils s’étaient couchés tout habillés, Favières sur son lit, Té-trelle sur le lit de Monsarrat. C’était le vingtième dimanche qu’ils tuaient ainsi ; ils ne se plaignaient plus, les nerfs trem-pés, la volonté quotidiennement douchée, voués aux lâche-tés de la position horizontale, tout le corps au même ni-veau… Et c’était dans le sommeil, la vie même de l’individu : sa tête, le chef, tombant plus bas que les pieds, seuls actifs, toujours prêts à battre une… deux… une… deux, et faisant du soldat une sorte de métronome remonté à son heure. Les sens, croupissants, n’avaient plus que des poussées maraî-chères, dans les châssis des casernes, sous le terreau des corvées et l’arrosage de la discipline.
Au bout de cinq minutes, les deux fourriers n’ayant plus rien à se dire, Tétrelle s’endormit, la bouche ouverte, tandis que Favières, les yeux clos, les bras repliés derrière la tête, s’abîmait dans une rêverie profonde, alimentée par l’an-niversaire des 1er janvier disparus, passés parmi ses proches.
Jamais plus exquises ne lui avaient semblé ces réunions bourgeoises du jour de l’an. La fatigue des visites, la banalité des souhaits, l’arc des sourires, tendu depuis le matin, l’ennui des corvées officielles et des baisers offerts par les lèvres, comme à bout de pincettes ; tout cela s’effaçait de-vant la tablée de famille d’une petite pièce claire où l’on avait chaud, dans la joie ambiante des enfants et le relâche-ment digestif des grandes personnes. À cette heure, la solen-nité se résumait, aux yeux de Favières, en une suspension de porcelaine blanche, énorme et toute ronde, parmi les S pré-tentieux d’attributs latéraux. Les grands parents l’allumaient
– 105 – ce jour-là seulement. Et tous les premiers de l’an se sont ins-crits en son ventre lumineux, reflétant les têtes circulaire-ment et gardant, pour chaque réception, la place d’un nou-veau petit bec rieur, entre les faces inamovibles des vieux portraits !
Favières, les paupières soulevées, s’étonna de l’obscu-rité qui l’enveloppait. La lampe charbonnait ; la mèche ago-nisante, rougeâtre, humide, semblait un œil écillé, pleurant dans l’ombre. La flamme eut un ressaut désespéré, puis sombra, tandis que la lampe faisait entendre un gargouille-ment épouvantable, pareille à un cadavre qui se vide. Le fourrier se secoua, transi, ayant oublié d’étendre sur soi sa capote. Il avait les genoux glacés et les cheveux debout, comme rebroussés par ces dures brosses de perruquiers tor-tionnaires. Sa pensée le ramena d’un bond à Paris, l’installa sous la suspension ; et il voyait distinctement rire des visages dans la porcelaine, au-dessus de la soupière, également ronde et blanche, où fumait un potage cérémonieux. Alors il se jeta à bas du lit, frotta une allumette rageusement, cher-chant quelque chose à briser, crevant, à coups de pied, des pains empilés dans la poussière de charbon, les crachats et la boue de godillots.
Tétrelle s’était réveillé frissonnant aussi. Les deux hommes se regardèrent un instant, en étrangers. Enfin, Fa-vières demanda :
— Quelle heure est-il ?
— Dix heures seulement.
— Zut ! partons. Ah ! voilà un jour de l’an dont je me souviendrai !
— Moi, j’ai dormi un bon coup, dit simplement Tétrelle.
– 106 –
Et ils s’en allèrent, avec une permission de la nuit en règle.
Avant d’entrer chez Généreuse, ils s’arrêtèrent rue Notre-Dame, regardèrent dans le café, à travers les rideaux. La salle était pleine ; des bras galonnés gesticulaient.
— Ma foi, tant pis ! Viens, s’écria Favières, qui battait la semelle.
Mais ils durent se faire servir sur le comptoir même, faute de place. Penchée vers eux, la patronne murmura :
— Partez en même temps que vos camarades ; vous re-viendrez ensuite. Je n’arriverais jamais à me débarrasser d’eux.
Discrètement, les fourriers marquèrent qu’ils avaient compris.
Adossé contre un pilier de fonte, Favières observa le dé-gorgement des joies militaires ; et ce spectacle accrut son découragement et son ennui. Des mains déterminées s’exerçaient au Zanzibar, faisaient rouler les dés dans la poix des sirops ; des exclamations et des coups de poing sur la table soulignaient les chiffres élevés. On se serait cru, d’ailleurs, au fond d’une campagne quelconque, au cabaret, n’eût été la continuelle caresse dont, ici, le regard flattait les galons. Les tripoteurs de cartes ou de dominos, abattant leur jeu, affirmaient moins un gain qu’une autorité équivalente ou supérieure. On ne montrait plus un point, mais un grade. Le geste disait : Sergent, comme on annonce le roi, étalait un galon, comme on pose le double six.
Peu à peu, cependant, par groupes, les sous-officiers disparurent.
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Aussi bien, Généreuse les molestait, enlevait significati-vement les verres vides en répétant : « Je vais fermer », aga-cée par des bandes qui restaient là pendant trois heures, au-tour d’un litre de boisson de trente centimes.
Favières et Tétrelle se retirèrent à leur tour, sans trop s’éloigner toutefois, surveillant le café. Enfin, Généreuse et sa fille posèrent les volets, les derniers clients partant. Ca-chés derrière l’église Saint-Jacques, les deux fourriers traver-sèrent alors la place, rentrèrent dans le café dont la porte fut fermée aussitôt.
— Qu’est-ce que je disais ? s’écria la Couturier ; onze heures et demie ! Enlevez donc votre ceinturon, votre shako ; mettez-vous à votre aise…
Ils obéirent, pendant qu’elle étendait, en guise de nappe, sur le marbre d’une table, deux serviettes bout à bout. En-suite, elle disposa quatre assiettes, des couteaux, des verres.
— Qu’est-ce que vous boirez ?
— Oh ! pas de cidre ! supplia Favières, à qui la cantine avait donné l’horreur des urines de malades qualifiées pi-quettes.
— Du vin cacheté, alors ? Je descends à la cave : éclai-rez-moi donc.
Elle ouvrit une trappe, descendit légèrement, suivie par le Parisien, maladroit, explorant l’échelle.
— Là, c’est bien, laissez-moi passer maintenant.
– 108 –
Elle le précéda pour remonter, plus lente, une main re-tenant les bouteilles, l’autre main relevant la robe. Favières souffla la bougie et, sans hésiter, jeta sous les jupons des doigts persuasifs. Généreuse s’arrêta un moment, tournant un peu la tête, – comme on écoute.
Puis elle continua son ascension et rentra dans le café, souriante.
Delphine avait servi la tarte, énorme, jutant une sorte de sang de bœuf sur un substantiel traversin infléchi, gondolé à peine, ainsi qu’un couvercle de poêle. Mais au moment où ils attaquaient cette pâtisserie, des coups de poing ébranlèrent la devanture, tandis qu’une voix avinée, après avoir annon-cé : « C’est nous ! » proclamait des noms.
— Bon ! Blanc avec les sergents de sa compagnie, dit Tétrelle.
— Nous n’ouvrons pas, déclara nettement Généreuse.
Des poings retombèrent sur les volets.
— Y a de la lumière ! Faudrait pas nous la faire !
— Éteins le gaz ; ils croiront que nous allons nous cou-cher, conseilla Delphine.
— C’est vrai, tu as raison.
La mère se leva, fit la nuit ; tous quatre restèrent immo-biles.
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Les coups redoublèrent d’abord, exaspérés, interrompus seulement quand le bruit couvrait les injures à l’adresse des femmes. Il y eut un effort des épaules contre la porte.
— As-tu poussé le verrou ? demanda Delphine.
Et toutes deux, à l’aveuglette, allèrent vérifier la ferme-ture. Les ivrognes, quelques instants encore, émirent de vé-hémentes appréciations, retirèrent leur clientèle, dignement. Puis on les entendit s’éloigner en hurlant le refrain de Blanc :
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« Quitter Bacchus, c’est bien dommage…
Il s’agit de trouver les allumettes maintenant, dit Géné-reuse, quittant la porte derrière laquelle elle s’attardait et s’aventurant avec Delphine, dans l’ombre de la boutique.
— Par ici… indiquèrent vaguement les fourriers.
Aucun choix n’était possible. Ils empoignèrent au hasard les femmes, la mère et la fille, côte à côte, les renversèrent sur eux, toujours assis. Les tables de marbre faisaient aux ta-bourets des dossiers qui brisaient les reins.
Et dans cet assaut, au tâter, préalablement troublé par l’appréhension d’une minorité scabreuse, l’ennui physique d’une défloration hâtive, une inaptitude de caractère aux ap-prentissages et aux responsabilités, Favières exulta lorsque ses approches fourragères eurent pressenti Généreuse, à l’indulgent accès d’un praticable estuaire.
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