Sous-Offs
VI ................................................................................................
Un hasard, la conversation de deux sous-officiers se soi-gnant impudiquement dans leur chambre, devant les hommes qui les brossaient, – et Caudebec savait.
C’était, tout d’un coup, en cette ignorance violemment déchirée, comme un éparpillement de cervelle, l’intelligence déjà étroite, réduite à rien, à la compréhension d’un nom de maladie brutal, agité en pleine sécurité, ainsi qu’un épouvan-tail au milieu d’un champ nu.
Le changement de milieu, l’effarement de l’arrivée, le tableau quotidiennement présenté de tout ce que le code et les règlements militaires renferment de comminatoire ; le sé-jour des premiers mois en ce pays ennemi : la chambrée ; l’apprentissage des exigences de la hiérarchie, des obliga-tions de la loi et des asticotements de la discipline ; – il est certain que tout cela donne au crâne d’un Gros-Jean ce qu’on appelle dans le peuple, le coup de marteau, et fait du jeune soldat l’homme à qui serait imposé le parcours d’une interminable rue où il pleuvrait des tuiles.
La surprise, l’appréhension, deviennent alors de l’af-folement ou de l’idiotie.
L’affolement s’observe chez la recrue malade ou punie. L’idiotie se rencontre, au cercle des théories initiatrices, dans le regard morne, l’attitude affaissée, cette tête passive de ruminant rêveur, qu’a le bleu à l’audition de l’ânonnement des instructeurs.
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Caudebec fut entraîné à la fois par les deux courants. L’état idiotique et la terrifiante obsession alternèrent en lui. Alors, commença, au hasard des conversations surprises, l’application des topiques, inoffensifs comme le calomel, irri-tants comme la cendre de cigare, la poudre d’alun, le rhum rehaussé de poivre blanc, dix remèdes de chambrée dont l’inutilité, pourtant reconnue, ne décourageait pas le malade.
En outre, mille misères ambiantes l’assaillaient : distrac-tions violemment réprimées, sauvagerie naturelle lui attirant, de la part de ses camarades, un redoublement de méchante humeur. Rebuffades, corvées, exercices supplémentaires, re-vues de détail, le petit soldat subissait tout, se révélait bonne tête, – le patito dont une réunion d’hommes se passe rare-ment.
Il connut le supplice des veilles forcées, au lit, en l’ex-pectative d’un chambardement, d’une dégringolade, en plein somme, cul par-dessus tête, dans le désordre de la fourni-ture ; le supplice du quart d’eau renversé, de haut, sur la fi-gure ; toutes les ignominies de la chambrée ; toutes les lâche-tés d’une vingtaine de forts gars s’égayant.
Mais là n’étaient point, cependant, ses majeures inquié-tudes.
La nuit, ne dormant point, il faisait des calculs hypothé-tiques, triturait des hésitations, ramassait des projets aban-donnés, repris, relâchés…
Après avoir résolu d’aller à la visite, tout de suite, il écartait cette détermination devant les conséquences pro-bables qu’elle entraînerait.
Le colonel, en effet, venait de rappeler, au rapport, les mesures que lui dictait la fréquence de certains accidents,
– 549 – encombrant l’infirmerie, tout d’un coup, au point de nécessi-ter une évacuation partielle sur l’hôpital.
Tout militaire qui ne dénonçait pas la femme contami-née ou qui présentait à l’examen du major une affection trop ancienne, celui-là encourait, dans le premier cas, quinze jours et, dans l’autre cas, trente jours de consigne.
Caudebec, réunissant les deux motifs, devait s’attendre à une punition exemplaire. Car la femme, il ne l’avait jamais revue. Ç’avait été l’objet qu’on se passe de main en main, sans le regarder, pour détourner de soi l’attention, – dans le jeu du furet.
L’avertissement du chef de corps l’intimida… Comme on ne subissait la peine prononcée qu’à l’expiration du traite-ment à l’infirmerie, il se jugeait condamné à ne plus retour-ner chez lui pendant ses trois derniers mois de service.
Et il défaillait à la pensée que son père viendrait, saurait tout… Puis, même s’il réussissait à lui cacher la vérité jusqu’à l’époque du renvoi de sa classe, tout danger serait-il conjuré ?
Des théories ressassées, ce qu’il avait surtout retenu, c’est que les hommes de la deuxième portion ayant subi de graves punitions ou fait une absence d’une durée excédant trente jours, ces hommes pouvaient être maintenus au corps pendant un laps de temps fixé par le général.
Alors les autres, ses pays, rentreraient sans lui ? On viendrait l’attendre à la gare et il ne serait point parmi les li-bérés…
Son père le tuerait.
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