Sous-Offs
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V
Depuis que Delphine servait à la France armée, Tétrelle découchait trois nuits sur cinq et, demandant, en outre, une permission de vingt-quatre heures tous les samedis, ne quit-tait pas sa maîtresse jusqu’au lundi matin. Sa vie militaire devenait une mystification, un miracle d’ingéniosité. Il avait une excuse toute prête pour chaque absence, carottait, sans relâche, des exemptions d’exercice, se mettait l’esprit à la torture pour gagner un après-midi, une heure, le temps d’entrer à la brasserie et d’en sortir, en courant. Il trouvait, en ces apparitions inopinées, une sécurité, un dictame sur sa jalousie toujours ardente. Le capitaine le voyait à peine, pre-nait l’habitude de s’adresser à Favières qui ne s’en plaignait pas, préférant à un chef sans cesse sur son dos, ce sergent-major de facile composition, à condition qu’il ne fît rien.
L’été était venu. La matinée appartenait aux manœuvres sur le Champ-de-Mars, au service en campagne ; tandis que des théories, la gymnastique, la pompe et le canon entrete-naient, dans la journée, une activité illusoire dont les offi-ciers et les cadres cherchaient à s’épargner l’ennui.
Les prérogatives attachées aux emplois de comptables permettaient à Tétrelle, le plus souvent, de réparer sur son lit des forces épuisées par les veilles, le surmenage passionnel, une privation de sommeil nocturne à peu près complète.
En effet, il passait ses soirées à la brasserie, reconduisait Delphine vers deux heures du matin et, rarement, se séparait d’elle avant quatre heures. Il rentrait alors à la caserne par la
– 467 – grille de la cavalerie, moyennant des cigares ou quelques sous jetés au brigadier de garde.
À cinq heures, le clairon sonnait le réveil ; à cinq heures et demie, il rappelait pour l’exercice. Tétrelle, qui s’était étendu tout habillé sur son lit, descendait en bâillant, le vi-sage meurtri, la fièvre aux mains. Il dormait en serre-file, en déjeunant, attendait avec impatience que Montereau, en sor-tant du mess, vînt, coutumièrement, signer les pièces et s’informer. Dès qu’il avait tourné les talons, Tétrelle se rou-lait dans sa capote et faisait « une marche de flanc ». Mais on le dérangeait. Un bruit de sabre, dans l’escalier, un coup à la porte, le précipitaient à bas du lit, entrecoupaient ses sommes de sauts, de vertiges, d’hallucinations… Surpris deux fois par le commandant, il avait dû feindre un malaise. Il se réfugia dans une chambre de sergents, s’y enferma, n’en bougea plus que lorsque Favières l’envoyait chercher, après avoir vainement donné le change sur ses occupations.
Il se levait pour dîner, un peu reposé, assistait, sans ap-pétit, au passage des deux plats de viande, du légume et des deux desserts que la cantine dispensait aux sergents-majors. C’était abondant et fade, la pâtée d’estomacs exigeants et de bâfreurs robustes ; mais la coïncidence des mets et l’una-nimité des sauces décourageaient infailliblement le convive qu’une faim canine ne talonnait point.
Tétrelle, sa soupe mangée, chipotait le dessert, n’at-tendait pas, quelquefois, pour s’en aller à la brasserie, qu’on eût servi quelques-unes de ces viandes hypocrites qui tra-ment la nausée.
Le dimanche matin, ils restaient couchés, Delphine et lui, jusqu’à midi. Ses deux repas, ce jour-là, Tétrelle les pre-nait à la France armée. Sa maîtresse étant nourrie le soir seu-
– 468 – lement, il payait pour deux, fort cher, d’ignobles ratas, une charcuterie ancienne, qui consommaient son dégoût de la table, l’amenaient à souhaiter les époques de sortie de Del-phine pour, sans plus de dépense, se restaurer ailleurs. Il demandait alors une permission de l’exercice, afin de pou-voir quitter la caserne après le rapport. Mais comme il ne connaissait pas Paris, il avait recours à un plan acheté aux courtiers qui visitent les militaires, concurremment avec les photographes des faubourgs.
Souvent, Favières souriait de le voir planter des épingles dans la carte, pour se repérer ; il piquait les édifices, les places, les jardins publics et, quand il s’était fixé un lieu de promenade, s’inquiétait d’un itinéraire pour s’y rendre.
Il conduisit sa maîtresse dans les Musées, aux Invalides, aux Buttes-Chaumont, au lac Saint-Fargeau, au bazar de l’Hôtel-de-Ville ! Mais partout elle s’ennuyait. Sur le conseil de ses camarades de brasserie, elle voulut connaître les envi-
– 469 – rons de Paris. Alors ce fut un nouveau plan qu’il déplia sur sa table, consulta des heures entières, assommant le fourrier de questions sur les gares, l’horaire des trains, la longueur du voyage, les curiosités des bourgs qu’il découvrait, épinglait, s’efforçait de loger dans sa mémoire. Il acheta un indicateur, des guides… conduisit Delphine à Robinson, à Asnières, au Bas-Meudon, à Clamart, à Vincennes, dans les bois ou sur les bords de la Seine. Mais il ne savait pas, hésitait, la perdait, se fourvoyait, ne retrouvait plus les gares à l’heure du retour ou bien s’effarait à l’assaut des trains de banlieue. Des fois, mal renseignés, ils descendaient à une station ignorée, erraient toute la journée sur les routes, poussiéreux et suants. D’autres fois, toutes les défiances du provincial fortifiant, en Tétrelle, le cuisant souvenir de quelque écorcherie, il bayait aux enseignes de vingt traiteurs, avant d’opter pour une gar-gote où il était, finalement, non moins empoisonné que ran-çonné.
Il aimait mieux rester à proximité de l’École militaire et des quartiers qui lui étaient familiers. À ce titre, il affection-nait le Point-du-Jour, s’y sentait plus « chez soi », parmi les nombreux militaires qu’il y rencontrait, le dimanche surtout, le long des fritureries, des tirs et des guinguettes.
Un endroit mixte, en somme, qui n’était plus la ville et qui n’était pas encore la banlieue ; qui avait les bateaux-mouches, l’herbe des fortifications, la fête foraine, le café-concert, le bal et la collation dans le jardin des mastroquets. Puis, là, les prix étaient affichés sur une ardoise, à la porte, ou bien un garçon vous lisait la carte, au passage.
C’était « champêtre », champêtre comme l’île où trans-portés par le passeur, ils dansaient une polka sous des arbres habités ; à moins que Tétrelle ne préférât, penché sur l’eau
– 470 – stagnante d’un fossé, dans la zone militaire, pêcher des tê-tards à la pointe de son sabre, sans lâcher le bras de Del-phine, qui regardait, maussade. Il n’était heureux que là, dans ce bain d’Auvergnat où le suivaient toutes les réminis-cences de sa vie les plus malpropres, dans cette baignoire de Workhouse à la surface de laquelle les plaisirs agglomérés de la multitude crèvent en bulles tièdes.
Ils rentraient par la Ceinture, dînaient dans un restau-rant de l’avenue du Maine et achevaient leur soirée au con-cert, rue de la Gaîté. Ils ne changeaient pas, ainsi, de milieu ni d’atmosphère. À l’entr’acte, sur le trottoir battu par le flot populaire, les sorties de théâtres, de bal et de bars, ils écou-taient les fracassants quadrilles dont retentissaient les Mille-Colonnes, levaient les yeux sur des fenêtres dans le cadre lumineux desquelles se trémoussaient des ombres ou s’écha-faudait l’importante carrure d’un municipal… Et ces minutes de bruit, de grouillement, de musique, de voix et d’odeurs canailles autour d’elle, semblaient à Delphine les meilleures de la journée, comme l’entre-bâillement de ce Paris mysté-rieux que ne savait pas lui ouvrir Tétrelle et devant lequel toute fille fraîchement débarquée piaffe.
Ensuite, les soirées de la brasserie recommençaient, ac-cablantes pour l’un, coûteuses pour l’autre.
Delphine s’était vite lassée du tête-à-tête, des longues heures dans le mutisme du désœuvrement contemplatif, au-dessus de deux bocks. Elle connaissait, jusqu’à l’énervement, les fleurs d’or lancéolées sur papier cramoisi dont l’entre-deux des glaces s’agrémentait. Elle appelait de tout son en-nui l’arrivée d’un client qui lui donnât cinq minutes de trêve ; et elle prolongeait le service, en faisait jaillir la distraction,
– 471 – ne revenait s’asseoir devant son amant qu’après avoir épuisé tous les prétextes d’éloignement acceptables.
La grande passion de Tétrelle la gênait, l’agaçait. Elle lui disait brusquement :
— Eh bien, quoi ? Quand tu me regarderas !…
La fréquence de leurs rencontres désolait leurs entre-tiens ; et la constante comparaison qu’imposait à Delphine la présence des télégraphistes ruinait le militaire dans son atta-chement. Elle se l’avouait : il n’avait rien de ce qui amuse une femme, rien de ce qui fouette son attention, tisonne sa gaieté. Il était auprès d’elle comme une bête caressante et si-lencieuse, un de ces vieux chiens de foyer dont la vie s’use en attitudes humbles, en frottements de tête, en lèchements d’yeux exaspérants à force d’insistance.
Il riait mal et ne faisait pas rire ; il restait, sous l’uni-forme, le rural en promenade à Paris. S’il plaisantait, il s’engluait dans le ridicule d’une drôlerie ratée.
Delphine s’était plus rapidement dégrossie ; elle com-prenait les boutades des télégraphistes, les trouvait drôles, mousseux, pétulants, plus près de sa rate. Grossiers, tu-toyeurs, elle les aimait encore, enviait la grosse Lolotte qu’un postier rossait, reconduisait chez elle à coups de botte dans les reins. Tétrelle, lui, vouvoyait tout le monde, l’accablait d’un respect détonnant.
Postiers et télégraphistes, de leur côté, avaient tout de suite remarqué la nouvelle recrue, sa jeunesse, sa gaucherie, sa santé, la circulation de ce sou neuf frappé au millésime de l’année courante, parmi le pouacre billon de la monnaie con-génère.
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Car l’ordonnance, d’ailleurs fallacieuse, interdisant aux filles mineures le service dans les brasseries, ne devait être rendue que dix-huit mois plus tard.
Delphine se sentait attirée, ne résistait pas, souriait aux avances.
Un soir, en arrivant, Tétrelle la trouvait attablée avec trois ou quatre jeunes gens, pour un rams à dix centimes la fiche. On avait réservé au sous-officier une place qu’il ne put refuser. Il tentait bien, ensuite, de s’opposer à cette fusion des groupes, mais, au premier mot, sa maîtresse l’arrêta :
— Voyons, ces messieurs ne viennent jamais ici avant neuf heures et tu es là, toi, à sept heures. Nous avons donc deux grandes heures pour causer et nous regarder le blanc des yeux. Ça ne te suffit pas ? Moi, je ne m’amuse pas assez dans la journée pour me priver du plaisir d’une petite partie, le soir. Et puis la patronne ne me permet pas de faire autre-ment. C’est à prendre ou à laisser. Les cartes poussent à la consommation. C’est pas les quatre bocks que nous buvons de sept heures à deux heures du matin, qui videront la cave. Alors, as-tu les moyens de me meubler une chambre où je tournerai mes pouces ?…
Il cédait, mais ce fut pour lui un tourment ajouté à dix autres. D’abord, il avait cru démêler un reproche dans l’observation de Delphine, quant à l’insignifiance de ses dé-penses à la brasserie. Il s’abreuva de bière, de liqueurs chères, qu’il choisissait exprès, offrit des tournées, resta plus souvent à dîner, soupa.
Mais il souffrait maintenant de tout : d’un geste qui frô-lait sa maîtresse, d’un mot qui lui manquait de respect, d’un
– 473 – compliment qui la dévisageait, d’une blague qui le bafouait en sourdine, faisait saigner sa jalousie et crier sa dignité.
« Malheureux au jeu ; heureux en amour, » était une constatation qu’on lui ménageait peu, car il perdait invaria-blement, distrait, volé, en outre, par des filles qui signalaient, derrière lui, les lacunes des cartes.
— Doit-il être heureux ! Il ne connaît pas son bonheur ! Pas bidard, mais il a des compensations dont on se contente-rait. Il n’y a que les beaux militaires pour être aimés ainsi !
Il sentait l’ironie sous les félicitations, grimaçait des sa-luts remerciants ou bien, n’osant rire ni se fâcher, se compo-sait un maintien de constipation opiniâtre, d’un comique ir-résistible.
On le croquait sur des coins de table.
— Ne bougez pas, chef, trois coups de crayons seule-ment ; ressemblance garantie.
On l’appelait : chef, major, avec une condescendance moqueuse. Il était devenu le patito, l’amuseur de l’endroit. On s’ennuyait quand il n’était pas là.
— Hé ! Fifine ?… Qu’est-ce que tu as fait de ton étei-gnoir ? L’a-t-on couché ?
Elle le défendait encore, mais sans bravoure, excédée.
— Laissez-le donc… c’est un bon type… meilleur que vous…
Mais cette dérision éclaboussante parfois aussi l’irritait, comme une pluie lente sur la peau nue. Bien sûr, leur liaison
– 474 – mourrait d’une bronchite attrapée sous cette douche. Elle en toussait déjà, ne se réchauffait plus dans cet amour brocardé.
Il y eut des scènes, dans la chambre où ils s’appar-tenaient enfin ;… des scènes dans le lit, à voix basse, les lèvres à peine tendues, comme pour baiser ; des scènes en gestes, dans les coins de la brasserie, sur le trottoir ; des poursuites et des débats d’ombres le long des avenues dé-sertes ; des scènes pour une parole, un coup d’œil, rien ;… des scènes descendant à une façon d’offrir un bock ou de le boire, d’accepter la monnaie ou de la rendre ; des scènes après lesquelles on pouvait croire tout fini.
Un soir, en effet, on ne revoyait plus Tétrelle à la France armée. Mais il attendait Delphine à sa porte, en faction de-
– 475 – puis deux heures, impatient de savoir si elle rentrerait seule. Elle pardonnait, il reprenait sa place à la table de rams. Pour-tant les brouilles devinrent plus fréquentes ; on se boudait, il ne paraissait pas à la brasserie. C’est alors qu’il était dehors, le front aux vitres, se sauvant comme un voleur, quand on ouvrait la porte. Et elle était sûre de le trouver devant son hôtel, après minuit…
Deux ou trois fois, elle avait voulu profiter de ces fugues pour rompre ; mais elle hésitait, laissait toujours un morceau d’elle au hameçon tenace de ces accointances. Elle se sentait encore trop inexpérimentée pour risquer l’interrègne ; elle avait peur du lendemain, peur de la solitude au milieu de cette ville grondante, peur également d’un second amant dont l’avènement deviendrait nécessaire. Et elle revenait au premier, le plus difficile à congédier ; au premier, résumant ce qui restait en elle de la province éliminée.
— Je n’ai pas le pied parisien, disait-elle ; je prends des leçons.
Il était impossible, cependant, que cette vie durât long-temps. Il la harcelait d’exigences, d’épreuves, de récrimina-tions. Il la surprenait à toute heure, au milieu de la nuit même, grâce à la seconde clef qu’il avait obtenue d’elle.
Certaines semaines que le renom de rosserie d’un adju-dant-major rendait dangereuses aux découcheurs, il avait la patience d’attendre le contre-appel étendu sur son lit, puis il s’esquivait, courait chez Delphine, l’assaillait, dans son sommeil, de sollicitations charnelles pour expliquer son in-tempestive irruption. Leurs rapports, d’ailleurs, ressem-blaient à des viols et, par là encore, le peu d’estime qu’ils se gardaient s’écoulait. Elle était lasse, dormait ; il possédait
– 476 – une chose inanimée, hâtivement se déshabillait et se rhabil-lait, – quand il en avait le temps, – jusqu’à trois fois par jour.
Aucune des nuances du refroidissement de Delphine ne lui échappait. Les sacrifices d’argent ne lui faisant pas rega-gner le terrain perdu, il s’aveuglait sur l’efficacité des prouesses amoureuses et, influencé par des histoires saugre-nues, des vanteries de caserne, se représentait la femme re-conquise par le mâle. C’étaient alors de démentes luxures, de déplétives saignées après lesquelles Tétrelle se traînait, vide et desséché, la tête inclinée, retournant fatalement à cette fuite volontaire par où sa force s’en allait.
— Il est miraculeux qu’il ne se fasse pas pincer, se disait Favières.
Il n’avait à redouter, il est vrai, que la rencontre d’un of-ficier attardé qui, le reconnaissant, le signalât, car les contre-appels étaient généralement inoffensifs. L’adjudant-major de semaine les ordonnait rarement après minuit, afin de n’avoir pas à se relever pour les recevoir des adjudants de compa-gnie. Or, Tétrelle jouissant, comme rengagé, de la permis-sion d’une heure du matin, était dispensé du contrôle. En outre, le plus souvent, une indiscrétion de l’adjudant de se-maine, averti du contre-appel, donnait l’alarme aux sous-officiers tentés de découcher. Enfin Boisguillaume n’eût qu’à la dernière extrémité dénoncé l’absence de son sergent-major avec qui il entretenait d’excellents rapports.
Kuhn, désigné pour remplir les fonctions d’adjudant-major, sembla, d’abord, épouser le quasi-désintéressement de ses collègues. Mais c’était une feinte. Une nuit, vers trois heures, il envoya le sergent de garde réveiller les sergents-majors et leur enjoindre de faire contre-appel.
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Prévenir Tétrelle, détacher une estafette vers lui, chez Delphine, il n’y fallait pas songer. Toutes les ruses em-ployées en pareil cas étaient, avec Kuhn, aussi inutiles que dangereuses ; Favières dut avouer que son sergent-major n’était pas rentré. Le colonel, le lendemain, lui infligea quinze jours de consigne à la chambre.
Le coup lui fut sensible, l’atterra. Non seulement, pen-dant cette quinzaine, la brasserie lui était interdite, mais ses repas mêmes, il les prendrait dans sa chambre, n’en sortirait que pour aller au rapport, à l’exercice. Il écrivit à Delphine, lui fit porter sa lettre par un soldat, se promettant, quand même, d’arriver chez elle, à l’improviste, une nuit, et de rendre sa surveillance d’autant plus fructueuse qu’elle y compterait moins.
Il se rongeait les doigts d’impatience, néanmoins guet-tait sa maîtresse des heures entières aux fenêtres de l’avenue de Suffren, sous lesquelles il l’invitait à passer, chaque fois qu’elle pourrait s’absenter.
Bientôt, cependant, la vie journalière commune, un étonnement et un embarras d’être ensemble, engendraient une incompatibilité mutuelle dont les signes extérieurs étaient, chez Tétrelle, un herpès d’autorité, une éruption d’exigences, de coups de force et de galonnat exaspéré ; chez Favières, une complaisance froissée, les crispations du travail dans le voisinage d’un injuste désœuvrement. Lorsque son sergent-major n’était point là, toute besogne, dans la paix du bureau, devenait prompte et facile. Mais cette pré-sence tatillonne qui ne touchait aux choses que pour se dis-traire, y trouver à reprendre ou les brouiller, Favières ne l’endura pas sans se refrogner. Un jour même, il éclata et, sur une observation un peu vive :
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— Si c’est la récompense de mes efforts, pendant huit mois, pour t’éviter des tuiles et te ménager des loisirs, merci bien !
— M’éviter ?… elle est bien bonne !… Il ne faudrait pas prétendre que tu m’as jamais rien évité… À qui espères-tu faire croire cela ?
C’était une allusion à la punition qu’il subissait ; Favières répliqua :
— Tu n’es pas content de mes services ? Fort bien. Je vais me chercher un permutant.
— À ton aise. Mais, en attendant, tu m’obéiras, sinon…
— Sinon ?…
— Je couche ton nom sur la situation, avec quatre jours au bout, donc !
— Ah ! bien, je voudrais voir ça… C’est une expérience à laquelle je te conseille de renoncer. Elle pourrait te coûter cher.
— À moi ? Moins cher qu’à toi certaines boîtes de con-serve…
Tétrelle en arrivait là, au paroxysme de l’énervement, du découragement, de l’affolement, entre les quatre murs de sa chambre cellulaire. Favières pâlit sous la menace, mais se matant aussitôt, posément :
— Écoute, reprit-il, tu es bête et maladroit… Tu sais bien que cette affaire ne me compromet pas seul et qu’il est peu probable, maintenant, qu’elle soit jamais exhumée. Mais j’en connais une autre qui serait sans doute plus rapidement
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éclaircie : cahier d’ordinaire entre les mains, je ne donne pas vingt-quatre heures au trésorier pour être de mon avis.
Ils en restèrent là, mais l’avertissement avait porté, et, les jours suivants, Tétrelle radouci s’efforça d’effacer l’im-pression que cette scène avait produite. Le fourrier résista. Ils vécurent en ménage qui se boude, ne s’adressèrent la pa-role qu’à l’occasion du service, étrangers l’un à l’autre, dans le tête-à-tête et le côte à côte quotidiens. À la fin, Tétrelle fit franchement des avances, réclama sa part de travail, visi-blement contrarié que Favières persistât à vouloir permuter. Déjà celui-ci avait pressenti des sergents achevant leur stage, et leur adhésion était certaine, car la compagnie, veuve d’un Kuhn, valait qu’on la recherchât. Il fallait vraiment, pour que le Parisien se décidât à la quitter trois ou quatre mois avant sa libération, que l’attitude du chef à son égard, en le rame-nant à l’examen de la situation, lui conseillât de n’en pas at-tendre l’issue.
Des complications, une catastrophe peut-être, sem-blaient imminentes. Tétrelle, en continuant à découcher, s’il était repris, s’exposait à quinze ou trente jours de prison, pendant lesquels l’intérim incombait au fourrier. Cette pers-pective inquiétait Favières, qui, sachant dans quel margouil-lis avait versé la comptabilité de la compagnie, en jugeait le déblayement aventureux. Enfin, il ne se souciait pas de don-ner le flanc à des suppositions désobligeantes, si quelque ha-sard livrait Tétrelle pendant qu’il le suppléait.
Car il paraissait improbable qu’une impunité plus longue lui fût acquise. N’est-on pour preuve de ses malversations que son inépuisable empressement à défrayer Delphine et sa coûteuse assiduité à la brasserie, son honnêteté eût été ré-voquée en doute par quiconque l’approchait. Ses six cents
– 480 – francs de prime avaient duré trois mois à peine ; il ne tou-cherait les trente centimes de haute paye journalière qu’au départ de sa classe ; il était donc réduit à ses maigres prêts, les cent sous du boucher tous les cinq jours et la rente tri-mestrielle de ses deux mille francs.
Il avait commencé par pratiquer, ainsi que ses cama-rades, le fourbi commode et sans danger consistant à grap-piller sur les denrées achetées en dehors de la commission, sur les bons de tabac, sur les distributions de vin à la troupe ; quelques sous, quelques bons et quelques litres, par-ci, par-là.
Mais ce rabiau devenant bientôt insuffisant, il trouvait dans les instructions renouvelées dont l’hygiène fait l’objet, vers la canicule, l’occasion d’opérer sur une plus grande échelle.
Instamment informé de la qualité inférieure des liquides fournis par le cantinier et l’épicier de la commission des or-dinaires, le capitaine Montereau accordait volontiers à Té-trelle l’autorisation de commander en ville et de conserver dans son bureau un petit baril de rhum, muni d’un robinet à clef, laquelle ne le quittait jamais, « pour plus de sécurité ».
Alors, ce fut très simple. D’un litre, Tétrelle en fit deux. Depuis qu’il s’était aperçu que le léger jus du percolateur avait à peu près, dans le verre, la couleur du rhum, il mettait à profit cette indication, s’enfermait, le soir, pour préparer la distribution du lendemain, exigeait qu’on additionnât, en sa présence, l’eau ou le café d’alcool, afin qu’un dégustateur cu-rieux n’en éventât pas la rassurante innocuité.
Personne ne se plaignait ; les plus fortes têtes criaient sous le boisseau.
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On ne sait pas de quelles lâchetés est faite la soumission militaire.
L’apprentissage, pour les jeunes soldats, c’était l’ex-torsion des bons de tabac, d’une vente aisée et lucrative, en dépit de la circulaire ministérielle qui en condamne, tous les ans, le trafic, sans qu’il cesse. Ces bons, que payait jusqu’à vingt centimes un extraordinaire loqueteux qui rôdait autour de la caserne, périodiquement, Tétrelle se les procurait par ruse ou par intimidation, choisissait, pour les distribuer, l’heure où les chambrées étaient désertes, accueillait les clampins ou les retardataires, ensuite, avec une algarade, deux jours « pour s’être présenté dans une tenue négligée devant ce sous-officier ». Découragés, d’aucuns faisaient ré-solument le sacrifice de leur dû pour gagner les faveurs du chef ; d’autres, plus tenaces, stationnaient à sa porte, recti-fiaient réciproquement leur tenue, frappaient timidement et n’osaient plus passer le seuil lorsqu’une voix courroucée mugissait :
« Entrez ! »
Aux hommes comme au fourrier, d’ailleurs, se révélait un nouveau Tétrelle, acerbe, injuste, hargneux ; se souve-nant qu’il avait des galons pour les tordre, les pressurer, ain-si que de vieux linges trempés d’arbitraire. Ses quinze jours de consigne l’avaient aiguillonné ; il s’écriait :
— Ah ! bien, je vais en faire, du service !
Faire du service, dans la bouche du gradé mécontent, c’est l’hystérie du pouvoir, l’utérine folie de l’épauletier, l’amplification des droits et le rapetissement des devoirs, la puérilité dans l’arrogance, l’éperon à la botte, l’uniforme,
– 482 – planté au milieu de la compagnie, comme un épouvantail à grelots.
Tétrelle lésa tout le monde, au moment où des complici-tés ambiantes lui étaient le plus nécessaire.
Mais plus il frappait fort et payait d’aplomb, plus les dé-valisés, subjugués, le croyant appuyé par les officiers, ju-geaient les réclamations inutiles et redoublaient de couar-dise. Dans une agglomération d’hommes sous une férule, il s’organise toujours des conspirations de silence et de pusil-lanimité.
Un incident, après avoir failli tout perdre, donna de cette inertie un dernier et probant exemple.
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Un jour, entrant à la cuisine, le commandant s’exclamait devant un panier de viande appartenant à la 3e du 3 :
— Mais c’est de la carne ! Vous acceptez cela, monsieur Montereau ? À quel prix vous fournit-on cette vache ? Quatre-vingt-dix centimes ? Eh bien, il faudra la payer un franc ou changer le boucher. Allez me chercher le caporal d’ordinaire, le sergent-major…
Et quand ils furent là :
— Est-ce qu’on vous donne souvent de pareils mor-ceaux ?
Mais le capitaine, le lieutenant, également présents, en prévenant la réponse des témoins la leur dictaient :
— Non, mon commandant ; nous visitons fréquemment la viande, c’est la première fois…
Les deux officiers mettaient à couvert leur responsabili-té ; le cuisinier et le caporal, influencés, ne voulant pas alié-ner de si hautes sympathies, se bornaient à confirmer la dé-claration de leurs chefs.
Et tous mentaient : le cuisinier qui savait bien que la compagnie mangeait, sans discontinuer, une ignoble bi-doche ; le caporal en affirmant qu’il allait, deux fois par jour, prendre, pour l’avoir fraîche, la viande chez le boucher, alors que celui-ci, en l’apportant lui-même, tous les soirs, écoulait sans difficultés ses peaux, ses os, ses cartilages, sa fressure creuse et négresse ; les officiers enfin en se retranchant der-rière un contrôle qu’ils n’exerçaient pas.
En effet, le lieutenant de Tétrelle, comme la plupart de ses collègues chargés de la direction de l’ordinaire, cherchait simplement la signature des fournisseurs en regard des
– 484 – achats, ne vérifiait jamais le décompte, disait : « C’est juste, n’est-ce pas ? » et apposait négligemment son paraphe, au-dessous de celui, non moins vain, d’un caporal dont l’ignorance réelle ou la cécité vénale ne s’opposait à rien.
Or, la quittance donnée par le créancier, n’attestait pas irrécusablement la véracité des écritures. Tétrelle n’était pas le seul qui obtînt des fournisseurs, tous complaisants pour retenir une pratique, l’émargement d’un état en blanc ou au crayon, lequel état était ensuite arrêté, repassé à l’encre : l’enfance de l’ingéniosité en matière de falsification. Tétrelle n’en était déjà plus là, faisait flèche de tout bois, fricotait ac-tivement.
Deux fois par semaine, depuis quelque temps, l’inten-dance distribuait du lard et du bœuf conservés. C’étaient, na-turellement, deux jours pendant lesquels la troupe ne con-sommait pas de viande de boucherie. Tétrelle, néanmoins, s’arrangeait pour en mentionner dans ses comptes, l’ap-provisionnement fictif. Alléguant le dégoût du soldat pour cette nourriture, l’insuffisance des portions, les jours de lard, et l’indigence des soupes maigres, les jours du bouilli, il inci-tait son capitaine à prendre l’initiative des repas alternés dé-courageant l’examen par la confusion qu’ils créaient.
Ce n’était point tout encore. Afin de concilier l’amélio-ration de l’ordinaire et la réduction du boni au maximum ré-glementaire, Montereau avait porté à trois cent cinquante grammes la ration de trois cents grammes journalière. Mais ces cinquante grammes d’augmentation, scrupuleusement enregistrés, ne se retrouvaient pas dans la gamelle du soldat.
Sans doute, il eût suffi qu’on pesât la viande une fois, à la cuisine, pour que la fraude fût découverte ; mais cette pré-caution élémentaire, personne ne la prenait.
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Pour le capitaine, rappelé par le commandant, le colo-nel, à l’observation des ordres généraux, la question était celle-ci, strictement :
« Y a-t-il baisse dans l’excédent de boni ? »
Il y avait baisse, Tétrelle l’établissait sans peine, en ré-glant chaque prêt.
— Allons, tant mieux ! Le colonel sera content, disait Montereau.
Incurie, négligence ou paresse des officiers, il y a cela au fond des soustractions commises par les employés militaires subalternes. Ceux-ci ne sont pas suffisamment défendus contre les tentations auxquelles les exposent des attributions disproportionnées à la solde dérisoire qui les rémunère. Leurs chefs directs ont, il est vrai, à leur disposition, un pompeux attirail d’obstacles préventifs, mais la multiplicité même de ces moyens en neutralise l’effet.
Au capitaine, administrateur ignare, qui apostillerait sa condamnation et tient d’autant plus à certaines prérogatives qu’il les justifie moins, il convient d’opposer l’officier capable mais dont la patience est lassée par d’impétrables requêtes ; l’officier qui ne peut faire un pas, sortir, se mettre à table, se coucher, sans que surgisse l’inévitable fourrier, la plume ten-due, présentant à son approbation, aussi futile qu’urgente, quelque état anodin. On citait, au régiment, les capitaines qui, obsédés par ce pourchas, abandonnaient peu à peu à leur sergent-major la signature des pièces les moins impor-tantes, se réservaient seulement la situation journalière et la feuille de prêt, dont l’arrêté devait être écrit tout entier de leur main.
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Le commandant de la 3e du 2, trouvant l’imitation de son paraphe au bas d’un bulletin de réparations, la critiquait, rec-tifiait une boucle, un délié… D’autres officiers, sans aller jusqu’à la leçon de faux, fermaient les yeux, admettaient ta-citement la substitution, pour n’être pas dérangés dans leurs promenades, leurs repas, leur ménage en ville.
Le premier soin d’un chef entrant en fonctions, était de bien tenir le paraphe de son capitaine, quitte à n’en pas faire usage si celui-ci, par ses paroles ou ses actes, inspirait au comptable la salutaire terreur de la contrefaçon.
Tétrelle possédait à fond son Montereau ; il l’apposait à main levée au bas des bons journaliers ; et l’officier qui fré-quentait ordinairement chez une vieille maîtresse, pour qu’on ne l’y relançât pas, feignait de ne rien voir.
Tous, à la vérité, n’étaient pas formés sur ce patron et quelques-uns, sautant à l’excès contraire, eussent menacé du conseil de guerre le sous-officier qui se fût permis de tels empiètements sur leurs attributions.
Un matin de juillet :
— Tu sais, j’ai un permutant, dit Favières à Tétrelle. J’ai parlé de lui au capitaine qui l’accepte.
— Ah ! Qui donc ?
— Chuard. Il est au courant, nous l’avons employé tous les deux ; nous le connaissons. Tu ne perdras pas au change.
— C’est bien. Fais ta demande au colonel.
Favières s’attendait à plus de résistance. Évidemment l’autre avait réfléchi. Il ne lui déplaisait pas d’être délivré de cet œil clairvoyant ouvert sur ses fraudes. Mais, loyalement,
– 487 – le Parisien avait cru devoir prémunir l’ancien petit vacher, son élève et son remplaçant, contre les embûches possibles, une connivence involontaire. L’arrivée prochaine des réser-vistes, l’indigne frelatage et les obscurs trafics auxquels avaient servi de prétexte la dernière fête nationale, don-naient du prix à ses conseils.
— Sois ferme et ne sors pas de ton emploi… Tâche, par exemple, de ne pas mettre la main au livret d’ordinaire, fût-ce pour y inscrire la simple nomenclature des denrées… Cela pourrait t’entraîner dans de vilaines histoires… s’il en surve-nait, ajouta Favières, répugnant à de plus intimes confi-dences.
Mais Chuard avait compris :
— Eh bien ! ça ferait une place vacante, observa-t-il ron-dement.
Et cela fut dit d’un ton, avec un regard où pointait la fé-rocité de l’officier épluchant l’annuaire.
Le départ de Favières s’attrista d’une ombre de regret. D’abord, il quittait la seule compagnie où il eût jamais été tranquille, ménagé, considéré presque, sous un chef bon en-fant. Puis, s’il se félicitait toujours de ne pas assister à une li-quidation périlleuse, il gardait, maintenant, comme un re-mords vague de laisser ce garçon auprès de qui il avait vécu trois années, en somme, de le laisser aux mains d’un fin compère, fort capable de le pousser tout doucement sur la pente où il trébuchait. Ah ! ce nouveau struggle, cette lutte pour le galon, ne suscitait pas de glorieuses pensées !
Désormais, il ne fut plus renseigné sur Tétrelle que par Chuard ou par Devouge.
– 488 –
Celui-ci, en effet, las des gardes, des piquets, de l’ex-ténuant service de place, à Paris, avait brigué et obtenu l’emploi de sergent-secrétaire de la Commission des ordi-naires.
Au règlement du prêt, les comptes de toutes les compa-gnies lui passaient sous les yeux. Il ne tarda pas à relever des irrégularités dans la comptabilité de Tétrelle.
Un hasard les lui avait signalées, car elles n’intéressaient jamais le prêt en cours, le seul qu’il vérifiât, mais des opéra-tions antérieures sur lesquelles il avait d’autant moins à re-venir que des grattages significatifs dénonçaient la falsifica-tion. Devouge, éventuellement couvert par cet indice de re-touche, n’en dit rien, sinon à Favières qu’il consulta.
— Ma foi ! déclara celui-ci, le grattage, c’est le Waterloo des bureaucrates infidèles ; si Tétrelle en est là, nous sommes bien près de la fin !
À quelques jours de là, le sergent-secrétaire l’appela, l’invita à entrer dans sa chambre. Et ouvrant devant lui le li-vret d’ordinaire de la 3-3 :
— Regarde.
Favières se pencha sur la double page treillissée où s’alignaient, serrées, à droite, les dépenses, à gauche, les re-cettes, la récapitulation, la balance, par prêt. Il revisa quelques calculs, tourna des feuillets, les interposa entre ses yeux et la lumière, montra alors à Devouge, à certaines places, de petites mouches faites par le grattoir dans le pa-pier entamé.
— C’est inouï… Il suffirait qu’on repassât une addition pour que tout fût découvert… Il est vrai que les colonnes
– 489 – sont longues et les chiffres terriblement enchevêtrés. Les of-ficiers sont immédiatement rebutés… Ils seraient aussi ré-préhensibles que Tétrelle si la débâcle arrivait… Tout lui est permis : ils sont aveugles…
Non seulement, en effet, ils ne s’apercevaient de rien, mais la résistance désespérée du sergent-major les conqué-rait.
— Votre zèle est louable, disait Montereau, je sais qu’il vous faut une grande énergie pour demeurer à votre poste en ce moment. Vous êtes malade, j’en suis sûr. Vous avez tort de ne pas aller à la visite… Quoi ! vous en seriez quitte pour quelques jours de repos, à l’infirmerie… Le fourrier vous suppléera très bien.
Mais Tétrelle refusait, se déclarait solide alors que son délabrement protestait contre cette affirmation. Les yeux et les joues caves, le nez pincé, les lèvres blanches, la poitrine ébranlée par un coup de mine qui l’avait penchée, il faisait face au danger, restait debout au milieu de la compagnie, comme le dompteur qui se sent perdu s’il tourne les talons. Peut-être déjà, selon les prévisions de Favières, avait-il eu le visage prophétiquement balayé par le souffle cruel de Chuard qui se pourléchait en le regardant.
— Nous avons eu encore aujourd’hui la visite du bou-cher, disait quelquefois celui-ci, en confidence, à son prédé-cesseur. J’ignore ce qui se manigance, mais il n’a pas l’air content, le bonhomme. Tétrelle le reconduit en l’amadouant. Mais l’autre se venge. Tu n’as pas idée de la bidoche que mange la compagnie… Avec ça, il s’est remis à découcher… S’il chauffe trente jours de grosse boîte, un de ces quatre ma-tins, on pourrait bien en voir de drôles !…
– 490 –
Un jour, vers onze heures, l’adjudant Boisguillaume achevait de déjeuner, lorsqu’on frappa à sa porte.
Le ménage occupait, dans l’École militaire, au fond d’un obscur couloir, deux pièces misérables dont quatre meubles nécessaires ne conjuraient pas la pitoyable nudité. C’était une détresse de pauvres, propre et digne, le sixième d’une famille que le salaire du père est impuissant à faire vivre, un dénuement que rendaient poignant deux détails initiaux : le mur blanchi à la chaux où avortait tout essai de décoration, – et les tenues de l’adjudant prodiguant les insignes de son grade, une stérilité d’agréments, de torsades, de brande-bourgs, plus navrante encore en face de la mère en loques, son dernier né au sein, et de la caisse d’emballage transfor-mée en couchette, où dormait un autre enfant.
Dans des cadres de paille, de gais chromos conseillaient le rire, le bonheur, l’amour. Boisguillaume, à cheval sur une chaise, avait entrepris de noircir à l’encre les fils blancs d’un dolman élimé. Sa femme alla ouvrir, parlementa une minute, puis, s’effaçant :
— Boisguillaume, c’est le boucher de la compagnie, M. Lecorne, qui voudrait te parler.
L’adjudant se leva, fit deux pas au-devant d’un athlé-tique gaillard, rouge, essoufflé, dont les mains énormes sor-taient, comme des quartiers de viande, d’un inhabituel pale-tot qui le gênait.
— Asseyez-vous donc, je vous prie. Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ?…
— Merci ; je ne vous retiendrai pas longtemps. Voilà ce qui m’amène : Depuis un mois – c’est-à-dire six prêts – je n’ai pas reçu d’argent de votre sergent-major ; il m’est dû
– 491 – dans les cinq cents francs. Je ne sais quelle histoire il a ra-contée à ma femme pour expliquer ce retard : des effets d’habillement détériorés par sa négligence – une menace de cassation, de conseil de guerre, s’il n’indemnisait pas le ma-gasin… Bref, ma femme s’est attendrie. Il avait toujours bien payé, nous étions contents de lui éviter des désagréments. Puis, il disait qu’il a des parents qui peuvent répondre… qu’il faut seulement leur laisser le temps de réunir la somme… Mais tout a une fin ; je crois même rendre service à ce gar-çon en lui refusant de nouvelles avances. Plus il s’endettera, plus il lui sera difficile de se libérer, dans le métier, n’est-ce pas ? Je ne suis pas exigeant, quant à l’arriéré, il me rem-boursera par acomptes ; je lui demande uniquement de ré-gler avec exactitude les prêts prochains… Je n’ai pas voulu mettre ses officiers au courant de cet arrangement, ne sa-chant trop comment ils prendraient la chose ; mais j’ai pensé qu’il n’y avait pas d’inconvénient à vous en parler, pour don-ner moralement plus de poids à l’engagement, comprenez-vous !… Vous devez avoir quelque influence sur lui… Vous le raisonnerez… Ceci entre nous, bien entendu. Ne vous croyez pas compromis par ma visite. Quoi qu’il arrive, per-sonne n’en sera instruit.
Boisguillaume, d’abord abasourdi, s’écria :
— Cinq cents francs !… Cinq cents francs !... Qu’en a-t-il fait ? Une blague, ses effets détériorés… s’il y a autre chose, il y a, parbleu !…
Il se rappelait les quinze jours de consigne, cherchait, entre le motif : « a découché », et les faits révélés par le bou-cher, une corrélation qu’un regard jeté sur sa femme l’em-pêcha d’indiquer. Alors, il se révolta :
– 492 –
— Je vous remercie de m’avoir prévenu ; mais il m’est impossible de jouer le rôle que vous me distribuez… Mon devoir me commande d’avertir le capitaine ; il n’appartient qu’à lui de ratifier l’indulgence dont vous êtes animé à l’égard de Tétrelle. Je n’ai pas qualité pour apprécier en mé-diateur sa conduite. C’est contraire à tous les règlements. Tout ce que je puis faire, c’est d’accorder au sergent-major quarante-huit heures de répit, mais, passé ce délai, s’il ne vous a pas remboursé, j’en référerai à mon chef direct. J’y suis tenu. Mon silence serait de la complicité.
— Attendons encore, pria M. Lecorne… Songez donc… C’est le conseil de guerre pour ce garçon, sa vie perdue… Je regrette presque ma démarche… Il a de la famille aussi…
— Précisément. Dans quarante-huit heures nous saurons si elle consent à vous désintéresser.
Le boucher n’insista pas, s’en alla. Déjà Boisguillaume, de sa fenêtre, hélait un soldat :
— Dites au sergent-major de la 3-3 de venir me trouver, tout de suite.
Mme Boisguillaume était restée étrangère au débat, ber-çant paisiblement son enfant, gardant, dans ces histoires de métier, une réserve intelligente, une apparente indifférence dont elle ne se départit pas quand Tétrelle entra.
— Vous avez désiré me voir, mon adjudant ?
Mais l’autre, sans lui laisser le temps de se reconnaître :
— Votre boucher sort d’ici… Vous devez savoir ce que parler veut dire… Je ne vous demande aucune explication… comment ni pourquoi vous en êtes arrivé là… Dans votre si-
– 493 – tuation, vous n’avez que deux choses à faire : Payer ou vous loger une balle dans le caisson. Choisissez. Payez-vous ?
Tétrelle demeurait béant au milieu de la chambre, ef-froyablement pâle, sans voix pour répondre. Ses deux bras se détachèrent ensemble de ses cuisses, s’y recollèrent aussitôt, d’un geste cassé que Boisguillaume interpréta à insolvabilité.
— Non ? Alors, mon ami, c’est bien.
Son sang-froid l’abandonnait. Il avait pris la scène trop haut ; il s’efforçait maintenant d’en soutenir le ton, assez en-gagé pour ne pouvoir reculer. Il alla droit à une patère où
– 494 – pendait un étui de cuir verni, en tira son revolver d’ordon-nance, puis, revenant vers Tétrelle, le lui tendit.
— Tenez.
Mais le mouvement avortait, trop grand pour sa chétive personne, exigeant un socle qu’il avait négligé de préparer. Et il continuait, inutilement, à brandir l’arme sous le nez du sergent-major qui, après s’en être détourné, finit par la re-pousser en se dérobant.
— Vous êtes donc un lâche ? cria l’adjudant, que son re-volver embarrassait.
Mais il s’en sentit soulagé par sa femme qui, sans dire un mot, retourna ensuite à sa place, auprès de son enfant.
— Un lâche, oui ! répéta Boisguillaume, d’un verbe paci-fié, transitoire encore.
— Je paierai, balbutia Tétrelle… J’ai écrit aux vieux. Il leur faut le temps de rassembler la somme…
— Vous avez écrit… Est-ce vrai ?
— Oui… Mais on n’est pas riche chez nous. Il y a seule-ment de quoi vivre… et c’est tout en terres…
— Qu’est-ce qu’ils font, vos parents ? demanda l’adju-dant, tout à fait remis dans le ton par l’intervention influente et délicate de Mme Boisguillaume.
— Ils vendent de la mercerie sur les marchés. Ils ont un cheval et une petite voiture… Ils ne sont plus jeunes…
Il s’arrêta ; une évocation simultanée tenait ce groupe, muet, sous une émotion intense… Dans la caisse en bois, l’enfant respirait les poings fermés.
– 495 –
— Ils feront ce qu’ils pourront, reprit Tétrelle ; j’en suis sûr… Le boucher… il attendra bien un peu ; il m’a promis… Au moment où l’on va recevoir les réservistes, il ne voudra pas perdre la clientèle de la compagnie… Et puis, je suis ren-gagé… Il n’a pas à craindre que je m’en aille.
Boisguillaume cessa d’arpenter la pièce, se campa de-vant le sergent-major.
— Vous avez menti… vous avez trompé tout le monde… au point que je ne sais plus si je dois vous croire… Enfin, supposons que vous dites la vérité. Je vous donne quarante-huit heures pour me communiquer la réponse de vos pa-rents… pas une minute de plus. Si vous n’acquittez pas votre dette, le capitaine sera immédiatement informé de votre conduite. Allez.
Tétrelle sortit.
Il y eut, entre Boisguillaume et sa femme, un long si-lence emprunté. Le revolver était resté à côté d’elle, sur la table ; il alla le reprendre.
— Pourquoi me l’as-tu retiré des mains ? demanda-t-il enfin.
Elle leva sur lui les yeux et, très doucement :
— Parce que tu faisais fausse route, mon ami, dit-elle. Je t’ai laissé lui présenter cette arme, car j’avais deviné qu’il ne la prendrait pas… Mais j’ai cru devoir m’immiscer dans votre démêlé, quand j’ai vu que vous vous tuiez tous les deux… avec le ridicule… qu’il était si facile d’éviter. Tu n’avais, pour cela, qu’à commencer par où tu as fini.
— C’est une lâcheté…
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— Mais non… On n’est pas un lâche parce qu’on refuse de se suicider à son âge, à l’âge où ces choses, pour les-quelles il se perd… et qu’il déguste… et qu’il trouve bonnes… comme tout ce qu’on défend d’aimer… rattachent, au contraire, à la vie que tu lui conseilles de quitter ! Quelque châtiment que lui réservent ses fautes, ses fai-blesses… il estime qu’il a du temps devant soi pour les ra-cheter… ou pour en jouir encore, si le souvenir qu’il en con-serve est tel que rien ne peut l’effacer… On se tue sur des ruines… des matériaux désormais sans emploi, parce qu’ils ont déjà trop servi… On ne se tue pas sur la première pierre qu’on pose… lors même qu’on la pose de travers… Quant à le dénoncer…
— C’est mon devoir.
— Comme c’est le mien d’intercéder pour lui… Il a une famille, de pauvres bonnes gens que la saignée faite à leur bourse accablera moins qu’un éclat… leur fils devant le con-seil de guerre… la prison… toutes ces choses dont on meurt deux fois, à leur âge.
Admets que je représente la mère, en face du père au-quel j’imagine que tu te substitues. Je sais qu’on déclare très beau, dans les livres, généralement, ce père stoïque qui met un pistolet dans la main de son fils, aimant mieux le voir mort que déshonoré. Pourquoi les mêmes sentiments, chez la mère, révolteraient-ils ? C’est qu’elle n’ignore pas, elle, ce qu’il en coûte pour faire un homme ; ce que, grand et fort, il résume de soins, de tendresse, d’espoirs… À ses yeux, comme aux yeux du père, il est également déshonoré… Et pourtant c’est prisonnier mais vivant qu’elle le préfère… d’autant qu’une balle dans la tête, c’est un dénouement, ce n’est pas une réhabilitation.
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— Mais la discipline, l’exemple…
— Oui, la discipline… je sais tout ce qu’on peut broder là-dessus, Boisguillaume. Elle consisterait d’abord, je crois, puisqu’on lui donne une nouvelle famille qui a la prétention de remplacer l’autre, elle consisterait à le surveiller, ce gar-çon qui a vingt ans, tout à apprendre de la vie, pas d’argent – et les occasions de faillir que vous lui fournissez… La disci-pline… c’est une arme qui m’a toujours plus effrayée dans vos mains que le revolver dans les tiennes, tout à l’heure…
Elle était debout, entre ses deux enfants endormis, une main et un œil sur chaque couche ; elle continua, parlant à soi-même autant qu’à son mari :
— Les enfants… est-ce qu’on peut jamais dire comment ils tourneront, les tentations qui les guettent… l’avenir qui les prend… les dangers dont ils triompheront et ceux qui les trouveront faibles et désarmés ? Il y a des sauvetages qui honorent infiniment plus que votre justice sommaire… et nous devons faire aux enfants d’autrui ce que nous voudrions qu’on fît aux nôtres… si le malheur les touche…
Sur les deux berceaux, leurs regards se rencontrèrent. Et l’indulgence qu’ils puisaient dans cette contemplation était comme une assurance sur l’honnêteté de leurs petits… une assurance pareille à celles qu’on contracte sur la vie, avec faculté de se récupérer des versements effectués, à leur ma-jorité.
Deux jours après, entrant, le matin, dans la chambre du sergent-major, Boisguillaume l’aperçut assis sur son lit, te-nant une lettre ouverte et une enveloppe d’où sortait un pa-
– 498 – pier rouge. Il ne dit rien, tendit simplement la lettre à l’adjudant qui la parcourut rapidement.
« Nous ne pouvons t’envoyer que trois cents francs… vendu le petit cheval… bonne santé heureusement… On re-prendra le ballot, comme dans le temps… nous serions si contents que tu viennes nous voir au jour de l’an, avec tes galons ! »
Boisguillaume se retourna. Tétrelle pleurait.
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