Sous-Offs
VII .............................................................................................. 5
Il le posait droit dans sa rigidité de vieux soldat irrépro-chable… Pas un jour de punition ; pas une heure d’indis-position ; – et cela pendant sept ans !
— Non, jamais je n’oserai retourner là-bas !
Des fois, pourtant, un espoir lui restait. Après tout, peut-être s’exagérait-il la malignité de l’accident.
Il imagina une guérison miraculeuse, puis retomba dans ses doutes, ses peurs… Heureusement, il n’avait rien à re-douter des visites de santé, – mensuelles, disent les règle-ments.
Aussi bien, les jeunes soldats n’avaient plus défilé de-vant le major depuis leur arrivée au régiment ; quant aux an-ciens, ils assuraient qu’on ne les avait pas examinés deux fois en dix-huit mois…
VII
La visite.
Au Fort, pour le bataillon détaché, c’est une petite salle étroite, à fenêtre grillée, sans autres meubles qu’une armoire à médicaments, une table et deux bancs de troupe, le lit de l’infirmier.
Sur la table, les cahiers des compagnies, des bandes de linge blanc, une spatule, le crayon : un petit bâton dont une extrémité, fendue en quatre, forme pince et retient la pierre infernale, qu’assujettit, en outre, un écheveau de gros fil, en-roulé comme au tuyau d’une pipe. Il paraît que c’est solide.
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Le crayon explore les bouches, à tête renversée. On raconte qu’un jour, le nitrate d’argent s’est détaché…
Comme les malades sont peu nombreux ce matin, on leur permet l’accès de la salle, tandis que, dans le couloir où ils piétinent habituellement, le vent joue aux quatre coins.
À la fenêtre, l’infirmier guette.
Le sergent de planton signale le major. Ce n’est point l’aide aujourd’hui, empêché sans doute ; c’est le vieux, le médecin à quatre galons, – l’Âne.
— À vos rangs… Fixe !…
Tassement muet du troupeau des malades ; le bon-homme entre brusquement, va s’asseoir.
Il est petit, chauve, avec une tête en cire, et une mous-tache qu’on dirait postiche. On lui préfère l’aide-major, qui reconnaît moins, mais qui soigne mieux.
Il appelle des noms sur le registre des compagnies… Le sergent de semaine pousse devant la table le soldat désigné.
— Et vous ?
L’autre dit son mal. Le major lève à peine les yeux, écrit, d’une plume qui grince, quelque chose, – et passe au suivant.
Ceux qu’il a reconnus la veille, il ne les regarde pas même. Avec une écorchure au pied, on peut tirer huit jours.
Il arrive à la 4e compagnie. Il marmonne :
— Charmes, sergent.
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Le sergent s’avance, déjà déculotté. C’est un de ceux que le petit Caudebec a surpris, se soignant dans sa chambre.
Le major s’est froncé, embêté d’être arrêté par une opé-ration qui va éterniser sa visite.
— Depuis quand avez-vous cela ?
Le sous-officier balbutie.
— Ah ! vous ne voulez pas venir me voir quand il en est temps encore… Je vais vous faire saler par le colonel, mon petit… Pour le moment, vous avez un beau paraphimosis. Couchez-vous là et préparez-vous à jouir.
Caudebec ne bouge, attendant son tour. Il a été vu la veille, au lavabo, où il continue à se soigner, discrètement.
Son sergent l’a porté malade d’office, non par devoir ou compassion, simplement pour lui flanquer la frousse.
Mais, au contraire, Caudebec s’est senti momentané-ment soulagé, heureux de cette violence, heureux qu’on lui imposât une résolution qu’il n’osait prendre.
Il n’envisage plus rien : les punitions, son départ retardé, le justicier son père.
Il va se soigner ; il guérira.
Il est venu à la visite, honteux quand même, avec la ten-tation, au dernier moment, d’annoncer… des coliques, de la constipation, des maux de dents, n’importe quoi.
— Levez les genoux… là… Vous, empêchez-le de re-muer, hein !
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Le major et l’infirmier lui cachent le patient… L’opéra-teur s’est cassé en deux ; la tête plonge, se penche sur quelque chose qui geint dit : « Mon Dieu !… mon Dieu !… »
Pourtant on sent que le sous-officier se raidit, a souci de la hiérarchie jusque dans la douleur, y introduit, devant les hommes, l’autorité du galon, l’ancienneté des services…
C’est le sergent Charmes qui souffre.
Le petit Caudebec sue à fines gouttelettes, voudrait être loin, loin…
— Maman !…
C’est fini.
— Votre mère n’a rien à voir ici, mon garçon, dit le ma-jor au sous-officier, qui n’a pu surmonter cette suprême dé-faillance.
Et il le laisse pantelant, le ventre nu, s’essuie les mains, retourne à sa table.
— Caudebec… Qu’est-ce que vous avez ?
Le petit soldat hésite une seconde, puis ouvre la bouche, sans rien répondre.
— Baissez-vous… renversez la tête.
D’une spatule indifférente, le major abaisse la langue, regarde dans la gorge. Le fond en est rouge. C’est l’angine des syphilitiques.
— Oui, un peu d’angine, dit le médecin, allez…
Et à l’infirmier :
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