Sous-Offs
VII .......................................................................................... 338
VII
— C’est toi qui as écrit la lettre qu’on a portée, hier, rue de Montivilliers ?
— Après ?
— Après… si cette fantaisie te revient, tu auras affaire avec moi.
— Comment ?
Tétrelle répéta son avertissement en même temps qu’il menaçait Favières de sa main levée. Mais celui-ci, sautant de côté, daubait, sans retard, le provocateur. Aussitôt ils se jetè-rent l’un sur l’autre et continuaient à se gourner, quand l’adjudant Peuvrier intervint. – Deux sous-officiers… le fait était trop grave pour qu’il n’en rendît pas compte au com-mandant, lequel donnerait à l’incident telle suite qu’il juge-rait convenable.
— Tout ce qu’on voudra, dit Favières.
— Je crois bien, reprit, moins résolument, Tétrelle, con-fus et vexé, car incontestablement plus fort que son adver-saire, il se fût sans doute revanché, si l’adjudant n’était pas venu les séparer.
Le lendemain, à la décision du colonel :
« Les sergents-fourriers Favières et Tétrelle sont autori-sés à aller sur le terrain. Ils se trouveront demain matin, à sept heures, dans le gymnase couvert, assistés de M. le mé-decin-major de 2e classe, de M. l’officier chargé de la salle
– 338 – d’escrime, de l’adjudant maître d’armes et de leurs té-moins. »
À sept heures moins dix arrivèrent Favières, Devouge et le Vicomte ; puis, quelques instants plus tard, Tétrelle, ac-compagné de Vaubourgeix et d’un « pays », sergent. Tout le monde se sourit, car les six sous-officiers, tout à l’heure déjà, s’étaient trouvés réunis, coude à coude, devant l’étroit comp-toir de la cantine. Même quand on avait trinqué, chaque groupe marquait une courte hésitation imputable au désir de fraterniser. Mais on s’était contenté d’indiquer délicatement l’intention, en élevant les verres.
Les témoins affectaient l’air décidé qui est le masque propre aux rôles passifs ; tandis que les deux fourriers, cher-chant une attitude compatible avec l’issue de la querelle et le peu de rancune qu’ils s’en gardaient, au fond, se torturaient pour faire prévaloir, sur leur visage, les assurances de sécuri-té.
La veille, en sortant de la salle d’escrime qu’il fréquen-tait assez assidûment, Favières avait rencontré Tétrelle al-lant prendre à son tour une leçon nécessaire, car il ne parais-sait pas sur la planche une fois par mois et laissait aux pré-vôts complaisants le soin de reconnaître sa présence aux trois séances par semaine, obligatoires pour les sous-officiers. Mais « un maladroit est quelquefois plus dangereux qu’un bon tireur », se disait Favières ; et il avait beau s’objec-ter : « Une frime, les duels au régiment ; on en est quitte pour une égratignure ; le maître d’armes pare les mauvais coups, etc. ; … » le souvenir de deux ou trois catastrophes contra-dictoires taraudait sa mémoire, sapait une confiance qu’acheva de ruiner l’étalage de la charpie et des bandes au-quel se complaisait un infirmier, en attendant.
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Ils s’étaient, tous les six, groupés autour de lui et, silen-cieusement, pour les distraire, il expulsait un pipi d’enfant de l’éponge pressée au-dessus d’une cuvette pleine d’eau.
— Quand on pense qu’elle sera p’t’-être rouge t’à l’heure… dit-il.
— Oui, p’t’-être… reprirent les témoins émoustillés.
Et les deux adversaires souriaient, pauvrement comme aux excuses d’un imbécile qui leur eût marché sur le pied.
Ils portèrent vivement la main à leur képi et joignirent les talons à l’exemple de leurs camarades, lorsque le méde-cin-major et un lieutenant, tout jeunes, entrèrent dans le gymnase, accompagnés du maître d’armes dont l’index iro-nique vérifiait le démouchetage des fleurets.
Mais les deux officiers, sans rendre le salut, continuèrent à arpenter le terrain, en causant. Des mots surpris au pas-sage : « … obligé de me lever… bien couché… promis de garder ma place chaude… » trahissaient leurs préoccupa-tions. À la fin, cependant, ils se rappelèrent soudainement la raison de leur dérangement, et le lieutenant, arrêté devant les sous-officiers, s’écria :
— Ah çà ! qu’est-ce que vous foutez là ? Allez-vous nous faire poser ici toute la matinée ?
Rapidement, sous les fenêtres haut percées d’où l’air glacé tombait en lames, Tétrelle et Favières se déshabillè-rent. Ensuite, le maître d’armes, leur plantant le fleuret dans la main, comme un cierge, les plaça en face l’un de l’autre et ordonna à Tétrelle de se fendre à fond, de façon que son fer effleurât la poitrine de son adversaire. Enfin, l’adjudant traça, sur le sable, devant les deux fourriers, une ligne qu’il leur in-
– 340 – terdit de dépasser, et se retira, le fleuret haut, à un pas en dehors, entre eux.
— Allez !
Le commandement surprit un peu Favières, mais il eut le temps de se remettre, car Tétrelle ne bougeait pas, raccourci, prêt à rompre, l’oreille chatouillée par la grappe des doigts de sa main gauche. Le Parisien l’attaqua, mais chaque fois qu’il allongeait le bras, Tétrelle retirait le sien, sans parer, découvert se sachant hors d’atteinte. Il ne ripostait pas da-vantage, se bornait à prolonger le petit jeu de la férule et de l’écolier, comptant, en outre, sur la sollicitude auxiliaire du maître d’armes, qui relevait les fleurets et suspendait le combat dès que Favières gagnait du terrain. Cependant, les officiers piétinaient d’impatience, chuchotaient :
— Ils vont nous faire coucher ici ; qu’ils se piquent et que ce soit terminé ; on est gelé dans ce gymnase !
Alors Tétrelle perdit contenance, se sentit abandonné, sacrifié, désavoué par ses témoins mêmes, dont le zèle cour-tisan réclamait un prompt dénouement : « Puisque le lieute-nant te demande… » et reconnaissait la bonne volonté de Favières protestant, par ses efforts, d’un égal désir d’en finir. « Il n’y a pas de ma faute ; je fais ce que je peux… »
C’était l’opinion générale ; Tétrelle la partagea enfin, persuadé de l’urgence d’une solution, ne voulant pas que ses chefs languissent plus longtemps en battant la semelle.
— Tiens, touche-moi, j’aime mieux cela…
En même temps, il tendit le bras, résolument, le gras du bras ; et il implorait, du regard : « Attention… pas sur la veine… prends ton temps ; choisis… »
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Mais Favières se révolta, refusa son fer :
— Ah !… ça, non !
— Allons… allons !… conseillait l’officier, avec une dou-ceur qui rendait hommage à leur soumission.
Et les témoins, par des jeux de physionomie variés, sou-lignaient l’encouragement :
— Voyons… un dernier effort ; puisque vous êtes d’ac-cord sur la blessure et sur le blessé, qu’est-ce qui vous re-tient ?
Ils retombèrent en garde, Favières toujours fendu, Té-trelle attentif à bien présenter la portion du bras qu’il avait soi-même condamnée. Mais c’était comme un fait exprès… Le Parisien avait beau s’appliquer ; les dégagements, les bat-tements qu’il multipliait pour s’attester le sérieux de l’affaire contrariaient la précision de ses coups, d’autant qu’il tenait, par honneur, à ne point dévier de la région humérale qu’exposait sincèrement son adversaire.
— Halte !… Ça y est !…
Le lieutenant, l’aide-major, le maître d’armes entou-raient Tétrelle, le complimentaient :
— Eh bien ! qu’est-ce que nous vous disions ?… Une pi-qûre de rien ; ça ne vous fait même pas de mal, je parie !… C’est ennuyeux, parce qu’il va falloir recommencer…
Entre leurs jambes, leurs bras, les témoins se glissaient, cherchaient à voir, comme de simples curieux absolument désintéressés.
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— Pouvez-vous continuer ? demandait l’officier au bles-sé.
Il ne répondait pas, les yeux sur sa main, étonné qu’on attendît encore quelque chose de lui.
Alors, tout à coup, le lieutenant se rappela la présence des témoins, se retourna :
— Où sont-ils ? Sapristi, remplissez votre rôle ! pourquoi êtes-vous là ?
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C’est précisément la question qu’ils se posaient. Tous quatre, empressés, se penchèrent sur la piqûre, puis se re-gardèrent, indécis, avec des velléités de reprise mal dissimu-lées. Tétrelle, aussitôt, déclara que son bras s’engourdissait :
— On s’en tient là, c’est entendu… Je vais vous faire un petit pansement ; vous serez exempt d’exercices pendant deux jours.
— Donnez-vous la main, ajouta le lieutenant.
Favières tendit la sienne que serra Tétrelle, sans entrain. Puis les deux fourriers rhabillés et les gens qu’ils avaient dé-rangés s’écoulèrent vers les cantines.
La mise à la retraite du colonel, le rengagement de Montsarrat et la promotion de Vaubourgeix au grade d’adjudant signalèrent cette fin d’année.
Le départ de Le Taillandier, on ne s’en souciait mie. Il serait remplacé, n’est-ce pas ? Alors… Et pour tout le monde il s’agissait simplement de savoir si son successeur serait jeune ou vieux. Vieux, malgré ses manies, ses travers, il of-frait quelques garanties de tranquillité, de service « à la pa-pa », sans surmenage. Jeune, au contraire, actif, progressant vers les étoiles du mât d’avancement, il traitait le régiment comme un gant, le commandait à sa main, souple, un ouvrier pour chaque doigt : les quatre bataillons et le dépôt.
Un colonel entre deux âges échut au 167e. Il sembla in-dispensable de le déguster avant de se prononcer. Pourtant, au bouquet, on demeura d’accord qu’il était acceptable et susceptible de se bonifier. Sans doute, il n’allait pas suivre les errements d’un prédécesseur à fin de bail, et ses lubies personnelles trouveraient mainte occasion d’affirmer, tout
– 344 – d’abord, l’excellence d’un système réformateur. Mais ce beau feu serait de paille. Car il en est des régiments comme des administrations civiles. « Ça va marcher autrement, » est la première phrase d’un chef appelé aux fonctions qu’exer-çait un de ses collègues… Promesse généralement illusoire qui n’agite que les surfaces et refait le lit sans retourner les matelas.
Ce qui paraissait certain, c’est que Vérignac, le nouveau colonel, avait été solidement épaulé pour parvenir à un commandement privilégié sous le rapport des garnisons et, partant, fort recherché. Personne n’oubliait qu’on pélerine-rait vers Paris, l’automne venant, et c’était un but magique où tendaient les désirs de tous. Les fortes têtes se mataient et les Parisiens n’appartenant pas au dépôt que la province garderait bornaient leur ambition à n’y être pas versés.
Favières était de ceux-là. Il eût volontiers rendu ses ga-lons pour passer, dans la ville amie, ses derniers mois de service. Présentement, il ne songeait qu’au jour de l’an – le deuxième ! – que lui volait la comptabilité trimestrielle. Il se rappelait celui de l’année précédente… à Dieppe. Un anni-versaire !… C’est Vaubourgeix qui le fêterait, chez Géné-reuse, en même temps que sa nomination !
Il avait rencontré dans la cour, le matin, le nouvel adju-dant, crevant de satisfaction sous une cloche galonnée et dans un dolman dont les brandebourgs le cerclaient comme un fût, nippes d’un serviable collègue, car il n’avait pas eu la patience d’attendre qu’on l’habillât.
Il prodiguait encore ses poignées de mains aux cama-rades de la veille, mais on sentait déjà, sous la fausse bon-homie de « monsieur l’adjudant », les crocs de la chiennerie
– 345 – du quartier, et, sous le sourire en rosette, le bouillonnement des levures auvergnates.
Par chance, il changeait de bataillon.
— C’est heureux pour nous, pensa Favières, qui avait pratiqué l’individu.
Et ses premières déclarations ratifiaient cette conjec-ture :
— er Tant mieux. Je ne connais pas les sergents du 1 ba-taillon ; je n’aurai pas de mitaines à prendre pour leur serrer la vis !
Ah ! Généreuse devait être fière !… Un adjudant !… Elle remontait en grade. Il n’était pas impossible, après tout, qu’elle réussît dans son commerce et qu’il l’épousât.
— Certainement, je l’ai quittée trop tôt, se dit égoïste-ment Favières, sans goût pour cette fin régulière, sans in-quiétude quant à l’avenir de la femme, mais regrettant d’avoir fait bon marché des miettes de loisir dont un Vau-bourgeix allait vivre grassement, tout l’hiver. Ah ! ils pou-vaient se ficher de lui, rue de Montivilliers !
Il ne croyait pas, cependant, à la durée de ce pacte. L’adjudant était un mauvais bougre ; Généreuse, brutalisée, se détacherait de lui comme Marie la Dieppoise s’était lassée sans doute de ce Montsarrat qui demandait à revenir au corps.
Justement, dans l’après-midi de ce 1er janvier, Favières l’aperçut, rôdant autour de la caserne. C’était son ancien
– 346 – sergent-major, ils avaient toujours été d’accord ; il ne l’évita pas, se laissa même prier à dîner, par curiosité. Ils causèrent.
— Aucun emploi de chef n’est vacant, hein ? dit Mont-sarrat. Je serai donc obligé de prendre les galons de sergent en attendant. Le conseil doit se réunir demain pour statuer sur ma demande de rengagement. Alors, j’ai quitté Dieppe, hier.
— N’est-ce pas là que vous vous étiez retiré, il y a quatre mois ?
— Oui. J’ai cherché une place, mais elles sont rares… Enfin, je mangeais mes économies, lorsque j’ai appris que Le Taillandier s’en allait… J’ai pensé que le nouveau colonel fa-voriserait davantage les sous-officiers… et je lui ai écrit.
Il mentait ; il y avait, à cette décision, des raisons qu’il n’avouait pas et qu’il lâcha au dessert seulement, les coudes sur la table.
— Marie ?… C’est pour elle que j’ai quitté le régiment ; j’y serais adjudant aujourd’hui. Elle a compromis mon ave-nir… Je comptais sur elle, vous vous rappelez ?… Je suis content que vous vous rappeliez… On ne trouve pas un em-ploi du jour au lendemain, et il faut vivre, n’est-ce pas ? Pen-dant trois mois, elle a paru comprendre cela… Mais le mois dernier, les reproches ont éclaté… des reproches qu’un homme ne souffre pas. Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, je n’avais plus qu’à faire ma malle.
Sa malle !… Favières en soulevait les compartiments, de mémoire… Dans le premier, le linge payé par la maîtresse, ourlé, marqué, blanchi par elle ; dans le second, un vêtement civil qu’elle lui avait acheté pour sa fête ; au fond, la baga-
– 347 – telle, ce qui entretient ces amours-là, l’épargne de son travail – à elle ? Ma malle, affirmait pourtant Montsarrat. Il conti-nua :
— Je l’ai donc faite… pour lui donner le temps de la ré-flexion… J’ai patienté encore quelques jours, puis je suis parti, car la situation devenait critique. Imaginez-vous que j’ai dépensé cinquante francs depuis une quinzaine… Oui, c’est à peine s’il me reste 250 francs sur les 300 que j’ai em-portés, à ma libération.
— Cinquante francs en quatre mois… Mazette ! pensa Favières.
— C’est désastreux, car si j’étais resté au régiment, non seulement je ne touchais pas à cet argent-là, mais j’amassais encore quelques sous et je ne me fâchais pas avec Marie. Nous avons vécu ensemble pendant plus de deux ans sans une brouille…
— La bûche refroidie ! se réitéra Favières, en considé-rant son interlocuteur, naguère si fringant, dans le deuil éli-mé d’un misérable accoutrement civil.
Déjà, cependant, Montsarrat se requinquait, faisait, en la regardant chaudement, pousser des galons sur sa manche !
— Bah ! je serai sergent-major dans trois mois !
Et, prenant congé de son compagnon, jarret tendu et tête haute, il battait de la jambe un sabre imaginaire.
Janvier, février et mars achevèrent l’hiver, comme il avait commencé pour Favières, dans l’insondable ennui des lentes soirées, des heures de café, de théâtre, de femmes achalandées, aux pavillons de la rue d’Albanie ou de Tortoni.
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Certains jours, le bureau eût été un havre dans la mer montante des dégoûts, si le capitaine qu’avait Favières ne s’était chargé de percer de nouveaux trous dans la ceinture qui bouclait la compagnie et de mettre au dernier l’ardillon disciplinaire.
Ce Kuhn, retenu en Algérie par une mission, à l’époque où les Parisiens étaient arrivés à Dieppe, semblait s’être con-certé avec le lieutenant Schnetzer pour saper dans les cœurs français la légende de l’Alsacien impérieusement sympa-thique.
Jeune (il avait trente-deux ans), grand et mince, avec une petite tête de reptile économiquement vrillée sous le front, sorti de Saint-Cyr avec le n° 2, ancien officier d’ordonnance, le capitaine, sans déprécier la méthode de Schnetzer, procédait différemment. Où celui-ci, ignare et massif, allongeait le mufle, déculottait le soldat pour mettre le nez dans ses doublures, Kuhn affectait un outrecuidant dé-dain et, quand il avait fortuitement effleuré un homme de sa compagnie, se faisait apporter une cuvette pour s’y tremper les doigts. Il parlait de haut, de loin, ne descendait jusqu’aux sous-officiers que pour les punir, – le foie malade, disaient les chercheurs d’excuse à cette inaccessibilité. Une faute, la défaillance physique ou morale du soldat le trouvaient éga-lement infléchissable, prêt à des comparaisons d’où le Fran-çais sortait amoindri, inférieur, plat et méprisable comme rien du tout.
— Ah ! nous irions loin avec vous !… Quelle en-geance !… Vous marcherez ou vous crèverez ; je vous brise-rai…
Et il les brisait, ainsi que des bottes neuves. Toutes y passaient, la botte de fatigue, sans talon et grossière, qui
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était le pioupiou, et la botte de parade représentée par les lieutenants et sous-lieutenants eux-mêmes, non exempts d’avanies et détestant Kuhn dans les parlotes de mess, sans toutefois aller, comme le soldat, jusqu’à s’écrier :
« Toi, si l’on entrait en campagne demain et que tu tiennes à la peau de ton dos, tu pourrais demander ton chan-gement de corps ! »
Depuis le matin où l’urgence d’une signature avait con-duit le fourrier chez son capitaine, nonobstant les recom-mandations de celui-ci, Kuhn surveillait plus étroitement Fa-vières et se flattait de ne point le rater. Il l’avait averti :
— Si vous manquez, je ne vous manquerai point.
Et c’était devenu un exercice, un tiré facile… À l’affût derrière le règlement, le bon Alsacien déchargeait ses deux ou ses quatre jours de consigne, suivant le cas, l’état de son foie.
En réalité, ce qu’il ne pardonnait pas à son subordonné, c’était moins sa visite matinale que de l’avoir surpris dans l’apetissement d’une extrême intimité, partageant la com-mune gamelle, et quelle gamelle ! une vieille femme de Tor-toni dont les sous-officiers ne voulaient plus et que les ruelles publiques répudiaient.
Favières, cependant, souffrait plus d’une méchanceté à froid, toute de calcul et de rancune, que des punitions bru-tales. Il trouvait la consigne préférable, par exemple, au sou-verain mutisme de Kuhn déchirant, pour une insignifiance, quelque pièce longue à établir. La lacune, il se faisait un ma-lin plaisir de ne la point signaler, de la tourner en rébus. « Cherchez. » Il ajoutait : « Ça forme, ça brise un fourrier, »
– 350 – en pesant sur ses bottes qui craquaient ou en sifflant son chien, un sale griffon qui s’épuçait sur les lits.
Il arrivait à Favières de se consoler un peu en pensant que le prochain départ de classe ouvrirait, parmi les ser-gents-majors, des successions auxquelles il pouvait pré-tendre et qui, peut-être, faciliteraient son changement de compagnie.
Il n’avait pas revu Généreuse, mais la désaccoutumance, après trois mois de séparation, entretenait en lui, à défaut d’intérêt précis, une vaine curiosité qu’il avait été plus d’une fois tenté de satisfaire. Il n’était pas, en effet, jusqu’aux péri-péties de leur dernière rencontre qui ne l’autorisassent à se croire privilégié, en situation de s’assurer les bénéfices d’une alternative qu’il avait créée. Puis, les jours coulant, il s’était contenté des nouvelles que lui réservait, par gratitude, Chuard, cet ancien vacher qu’un travail opiniâtre avait dé-grossi. Sergent aujourd’hui dans la compagnie de Tétrelle, il achevait, en travaillant pour celui-ci, de se familiariser avec les éléments de comptabilité et d’administration, pâlissait sur des cahiers de modèles, comme autrefois sur les théories, les grammaires, les abrégés de géographie, d’arithmétique. Mais il n’oubliait pas que Favières avait été son premier profes-seur et, souvent, il venait encore le consulter quand une le-çon demeurait pour lui hébraïque. L’autre, alors, le faisait causer.
— Tétrelle est donc incapable de te renseigner ? C’est bien le moins, puisque tu lui viens en aide.
— Oui, mais il n’est jamais là. Il file quand il a réparti la besogne entre les scribes et moi. C’est à peine s’il établit la situation journalière. Une chance tout de même qu’il ait un
– 351 – chef comme Chupin et un bon vieux capitaine. Mais il est devenu débrouillard aussi. Il sait leur monter le coup.
— C’est toujours rue de Montivilliers qu’il va ?
— Toujours. Vaubourgeix, depuis qu’il est adjudant, ne vient plus le chercher. Tu comprends, il ne veut pas qu’on dise qu’il fait sa société d’un fourrier… On ne les rencontre donc plus ensemble en ville. Mais ils se retrouvent chez les Couturier… Figure-toi que Vaubourgeix dans sa compagnie et Tétrelle dans la nôtre ont décidé les sous-officiers à se faire blanchir là…
— C’est un lieu de rendez-vous pour eux.
— Pas du tout. Un soldat ramasse leur linge et le leur rapporte ; personne ne stationne dans la boutique. Je crois Vaubourgeix et Tétrelle très jaloux, Tétrelle surtout, qui me paraît en tenir sérieusement pour la petite… Il n’est plus du tout le même qu’à Dieppe. Un zélé, tu te rappelles : n° 1 chez le capitaine d’habillement et chez le trésorier. Maintenant, il est le dernier à fournir ses états… et c’est bâclé !… Dès qu’il a un quart d’heure à dépenser, il court rue de Montivilliers ou bien il dort sur son lit.
Ces demi-confidences amusaient Favières. Il reconsti-tuait, avec ces indications éparses, l’existence des deux femmes, se plaisait à imaginer que Vaubourgeix, désirant concilier la dignité de ses relations et les avantages de sa liaison, s’efforcerait de remplacer Tétrelle auprès de Del-phine par un collègue du grade d’adjudant.
La prospérité de la blanchisserie aussi posait un pro-blème dont la solution difficile le récréait. Toutes ses res-
– 352 – sources, il le savait, Généreuse les avait placées sur cette dernière carte. Il était aisé de voir que Vaubourgeix et Té-trelle s’en doutaient, à l’ingéniosité qu’ils déployaient pour faire fructifier l’entreprise.
Mais le succès répondrait-il à l’adroite pression des deux compères ? On ne pouvait l’espérer… Une clientèle civile eût été certainement préférable. Les sous-officiers et les engagés conditionnels, quand le régiment en recevait, étaient, à de rares exceptions près, les seuls militaires qu’on blanchît en ville. Or dans l’infanterie, il y a peu de fonds à faire sur la propreté des sous-officiers. Les uns, comme Vaubourgeix avant qu’il connût Généreuse, chargeaient leur brosseur de laver un linge rare, plutôt que d’en prélever le blanchissage sur leur solde insuffisante ; les autres, comme la plupart des comptables, renforçaient ces raisons d’économie d’une crou-pissante saleté. Elle n’étonnait plus chez les fourriers qu’on renonçait à décrasser ; et elle se cachait, chez les sergents-majors, sous les fallacieux dehors d’une tenue travaillée. Fa-vières avait souvent traversé des crapaudières semblables à celle qu’était la chambre de Petitmangin, à Dieppe. Il se rap-pelait les caleçons, les chemises et les chaussettes pourris-sant dans les valises, entre les matelas, sur le corps, sous le lit ou au fond de l’armoire-étagère ; les deux cruches voisi-nant, l’une, réceptacle d’ordures ammoniacales, imparfaite-ment bouchée par un vieux placard, l’autre où s’attristait une eau immémoriale ; les gamelles de campement enfin, trans-formées en tubs dans lesquels, aux jours héroïques, les chefs éparpillaient les squames de leurs corps glorioleux. Linge mensuel, effiloqué, teinte de lavis marginale, concrétion cé-rumineuse dans les ruches auriculaires, incurable abandon des dessous, c’est tout cela qui démolissait le rabâchage « propre comme un vieux, comme un ancien soldat ! »
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Après tout, ils avaient peut-être, ces grognards, cette su-périorité subsidiaire sur la jeune armée, et Favières regrettait qu’il n’en restât, comme d’eux-mêmes d’ailleurs, nul vestige dans les nouveaux régiments. Briscards raboteux, chevron-nés légendaires, moustaches grises, soldats laboureurs… Dire qu’on avait dorloté son enfance avec ces types !… Il lui était bien permis de se récrier devant le soliveau, tombé du cadre des grands magasins modernes dans les cadres de l’armée et ravalant la fraction à instruire jusqu’au rayon à di-riger.
Un soir d’avril, Favières aperçut Vaubourgeix au Star ; huit jours après, il le rencontra au Grand-Océan, une brasse-rie à femmes de la place Gambetta ; plusieurs fois enfin il le retrouva dans les beuglants, les établissements spéciaux où viennent échouer les veuvages et les célibats militaires.
— Tiens ! est-ce qu’il y aurait de la brouille ? pensa le fourrier.
Il inclina plutôt vers une innovation de l’adjudant, lors-que, flânant à sa fenêtre, après l’exercice de l’après-midi, il vit Généreuse parlementer avec le sergent de planton, puis traverser la cour, un grand panier de blanchisseuse au bras. Elle ressortit une demi-heure plus tard, son panier toujours vide.
— Une frime, conclut Favières. Vaubourgeix ne veut plus aller rue de Montivilliers, à cause de Tétrelle qui le compromet. Alors il fait venir sa maîtresse au quartier.
Il voulut en avoir le cœur net et retint Chuard à la can-tine, en lui offrant un champoreau.
— Est-ce que Tétrelle n’a pas eu une visite, tantôt ?
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— Si… Ah ! je crois bien qu’il y a du nouveau !… Je m’en doutais, car, à la dernière distribution, Vaubourgeix étant de semaine, a, paraît-il, traité mon Tétrelle comme un simple bibi de 2 e classe, parce qu’il arrivait en retard sur les rangs. Donc, cet après-midi, j’entre dans le bureau… sans frapper… (j’y travaille quand j’ai un moment à perdre) et j’y trouve qui ? ton ancienne causant avec le fourrier. Elle disait, en ayant l’air de se plaindre : « Rien… rien obtenu… pas d’explications… » Et il répondait : « Je vous avais préve-nue ;… une rosse. » Naturellement, ils se sont tus en me voyant, et j’ai battu en retraite discrètement. Mais ils sont restés ensemble pendant dix bonnes minutes. Moi, je crois qu’elle a cherché à raccommoder Tétrelle et l’adjudant et que Vaubourgeix l’a rembarrée.
— Possible.
La semaine suivante, dans le désœuvrement d’une après-dînée, Favières, paresseux de s’habiller pour sortir sans nécessité, s’étant allongé sur son lit, y glissa doucement au sommeil et ne fut réveillé que par un coup frappé à sa porte. Il entr’ouvrit les yeux sur la nuit descendante et, se rencognant, cria : « Entrez ! » persuadé que c’était son bros-seur qui venait allumer la lampe. Mais la porte ouverte, re-fermée, dans le silence immanent, Favières ressentit l’inquiétude vague d’une présence circonspecte auprès de soi. Il se retourna, aperçut une ombre droite, laquelle, aussi-tôt, fit mine de se dérober, en balbutiant :
— e Le sergent-fourrier de la 3, s’il vous plaît ?…
Il ne rêvait pas, c’était bien la voix de Généreuse ; il se redressa et dit pourtant :
— C’est moi… qu’y a-t-il ?
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Alors, se rapprochant :
— Je ne te voyais pas… j’allais partir… on m’a bien ren-seignée…
Aux dernières lueurs du jour, dont leurs yeux familiari-sés s’aidaient, ils pouvaient maintenant se dévisager, séparés l’un de l’autre seulement par le panier que Généreuse tenait à deux mains devant elle.
— Qu’est-ce qui t’amène ? demanda Favières.
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Elle hésita, puis :
— Tu m’avais promis ta pratique, autrefois… alors, comme je passais, je suis entrée…
Il ne fut pas dupe de cette explication, mais l’intime sa-tisfaction que lui causait sa visite le disposait à l’indulgence. Il plaisanta.
— On voit bien que tu as la protection des autorités… Tu circules dans la caserne… On n’y rencontre plus que toi.
Elle haussa légèrement les épaules.
— er Je blanchis presque tous les sous-officiers des 1 et 3e bataillons ; je n’ai pas besoin des protections que tu dis… Si je ne comptais que là-dessus !…
Il insinua, la poussant sur la pente des confidences où elle semblait près de rouler :
— Il y a donc du froid dans le ménage ?
Généreuse lâcha son panier, reposa son menton sur le socle de l’avant-bras qu’étayait la main gauche et, en une at-titude de réflexion et de soliloque :
— Ah !… j’aurais bien dû t’écouter ;… tu peux te mo-quer de moi… J’ai toujours été trop bête pour qu’il m’arrive rien d’heureux… Tout ce qui réussit aux autres se gâte dès qu’il s’agit de moi… Votre maître cordonnier, à Dieppe, a épousé, à sa libération, une fille qui gagnait sa vie sur la plage et avait fait deux mois de prison… Eh bien ! et la Burel, la femme du cantinier ? La chance… il y en a pour toutes… sauf pour moi !…
– 357 –
— C’est que je connaissais le Vaubourgeix… observa Favières, se décernant à soi-même une fière attestation de clairvoyance. Alors, c’est fini ?…
— C’est fini. Il me croyait des économies… Quand il a vu que je n’en avais point, que j’étais, au contraire, gênée, il n’a point reparu. Un joli coco !… Je l’ai nourri, blanchi… en-tretenu quoi ! pendant trois mois ; et il est parti en disant simplement à Tétrelle… écoute-moi cela : « Nous leur sommes à charge ; c’est leur rendre service que de nous reti-rer. » Oui, parti, sans avertissement, sans scène… à ce point qu’il m’a fallu le relancer ici pour être fixée.
— Et il t’a reçue ?
— Comment donc ! Il m’a enfermée avec lui, m’a jetée sur son lit, d’abord, à la porte, ensuite, en m’invitant à le laisser tranquille, si je ne voulais pas qu’il me fit interdire l’entrée du quartier. Ah ! j’ai bien souvent pensé à toi, va, ces jours-ci !… Tu ne m’as jamais rien promis ; je n’ai pas cru que nous resterions toujours ensemble… Et c’est pourtant nous qui nous retrouvons, à la fin, bons amis… Tu vaux mieux qu’eux.
Elle l’impressionnait avec sa voix égale, sa silhouette immobile, son ronron de machine exténuée. Ses éloges le flattèrent. Une minute il fut possédé d’un désir de dévoue-ment confirmatif, le mettant, réellement, au-dessus des Vau-bourgeix qu’elle crachait.
— Et Tétrelle ?… demanda-t-il, souhaitant secrètement, là encore, une défection qui le réhaussât, lui, Favières, par comparaison.
Mais, au contraire :
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— Oh !... il est bien gentil avec Delphine, tout prêt à nous secourir… dans la mesure du possible, naturellement.
Favières se refroidit un instant, un peu déçu, surpassé ; mais repartant presque aussitôt, éperonné par l’émulation :
— Pourquoi ne t’es-tu pas adressée à moi ? T’ai-je ja-mais rien refusé ? dit-il, avec conviction.
Elle le remercia.
La nuit s’était faite ; leurs ombres indécises s’y dégra-daient en face l’une de l’autre… Le clairon, dans la cour, sonnait l’appel des consignés… La dernière note expirant, il sembla à Favières que Généreuse pleurait… Et ces larmes qu’il ne voyait pas, que rien ne trahissait, ces larmes devinées seulement, dans le silence, fertilisaient l’obscurité.
On frappa à la porte.
— Entrez ! dit le fourrier, en s’éloignant rapidement de la visiteuse.
Un homme de garde parut.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— L’adjudant m’envoie chercher la blanchisseuse. Il a porté quatre jours au sergent de planton, pour l’avoir laissée passer sans la faire accompagner.
— Quel adjudant ?
— L’adjudant Vaubourgeix, de semaine.
Généreuse avait repris son panier.
— Je vais vous attirer des désagréments, dit-elle, avant de sortir. Et elle suivit le soldat.
– 359 –
Le lendemain, Favières traversait la cour comme le rap-port finissait. Son sergent-major le héla.
— Kuhn est là-haut ; il va m’assommer pendant une de-mi-heure si je monte ; allez donc lui communiquer les ordres.
Le capitaine arpentait le bureau, plus sec et plus bilieux que d’habitude. Botté (il descendait de cheval), les mains sur les reins, il se fustigeait les mollets, à petits coups de cra-vache impatients. Sur un des lits, son chien hâtait, avec fu-reur, une migration de parasites. Quand il aperçut le fourrier, Kuhn, cependant, s’arrêta, écarta les jambes, en posture pour écouter.
— Vous avez la décision ?… Bien. Lisez.
Favières n’avait pas eu le temps d’en prendre connais-sance ; il commença lentement, déchiffrant avec quelque ef-fort le griffonnage crayonné par son chef. Les prescriptions journalières déblayées, il souffla, puis reprit :
— « Le colonel augmente de quatre jours la punition in-fligée par l’adjudant Vaubourgeix au sergent de planton qui a négligé de faire escorter par un homme de garde une per-sonne étrangère au quartier. En outre, le colonel en interdit formellement l’accès à la femme Couturier, qui s’introduisait dans les chambres de sous-officiers sous prétexte de prendre leur linge pour le blanchir… »
Favières lut cela très vite et très mal, rougissant, moins à cause de la note que parce qu’il sentait sur soi les petits yeux térébrants de l’officier. Quand il eut fini, celui-ci, sans cesser de cravacher ses bottes :
— Un fier service qu’on vous a rendu là, dit-il. Voilà qui vous donne à réfléchir, fourrier.
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— Mon capitaine…
— Prenez une attitude militaire, s’il vous plaît : les ta-lons joints… Ce que le colonel n’ajoute pas, mais ce que je sais, moi, c’est dans quelle chambre on a trouvé cette fille…
— Mon capitaine…
— Taisez-vous, quand je parle. Ce doit être pour vous un précieux avertissement. Je ne suis pas déjà fort satisfait de votre service… Si, à ce chef d’accusation, il faut encore que je mêle des reproches sur votre moralité, je vous en préviens, nous ne serons pas longtemps d’accord… Ne croyez pas à la solidité de ceci… Voyez, ils ne tiennent qu’à un fil… »
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Il avait pris délicatement, entre deux ongles, un des ga-lons du fourrier, et il le décousait à demi… Puis il secoua la poussière de ses doigts et, machinalement, chercha où les essuyer. Enfin il siffla son chien, indiqua du geste, à Favières, qu’il devait ouvrir la main dans le rang, le petit doigt en ar-rière de la couture du pantalon – et s’en alla.
« Voilà mes galons de double dans le lac ! » pensa tout de suite le Parisien, avec découragement. Non qu’il en déplo-rât le sacrifice, mais son changement de compagnie lui sem-blait, maintenant, condamné. Trouverait-il jamais un permu-tant qui consentît à servir Kuhn ? Celui-ci était trop connu. On passait à la 3-3, comme on va au bagne.
— Je ne puis pas, pourtant, me faire casser pour quitter la compagnie.
En effet, il demeurait persuadé, malgré tout, que le galon achète une tranquillité relative et que, dans l’escalier de la hiérarchie, chaque degré gravi vous met au-dessus ou au ni-veau d’un ramas de tyranneaux ayant perdu le droit de vous persécuter.
L’attitude de Kuhn, franchement hostile, eut du moins l’avantage de rendre inermes contre Favières les vexations journalières. Il se cuirassa d’indifférence, renchérit sur les formes extérieures du respect, déféra aux exigences du sire avec une sereine passiveté. Le capitaine paraissait-il ? im-médiatement le fourrier, képi bas, les mains « placées », fai-sait le beau… Et les ordres qui tombaient comme un mor-ceau de sucre des lèvres de l’officier sur son nez attentif, il ne les gobait pas qu’on ne le lui eût permis. Kuhn disparu, par exemple, c’est Favières qui levait la patte et pissait sur ces graterons de la discipline !
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Il n’avait pas cherché à revoir Généreuse, et celle-ci, ins-truite sans doute par Tétrelle des tuiles qu’elle avait appelées sur la tête de son ancien amant, ne tentait, d’autre part, au-cun rapprochement.
L’histoire dénouée par la décision du colonel avait occu-pé la caserne pendant huit jours. On l’avait amplifiée, d’abord, travestie ensuite. On ne la racontait qu’en riant avec des tapes sur les épaules de Favières, d’énormes tapes qui le faisaient ployer sous le faix de sa bonne fortune. Mais ce re-venez-y, dont on affectait de le croire mordu, fut cause qu’il participa involontairement à la ruine de la blanchisserie, comme il avait, avec Tétrelle, coopéré à la faillite du café de Dieppe. Des sous-officiers qui donnaient leur linge à blanchir rue de Montivilliers, dans le vague espoir de grappiller der-rière Vaubourgeix, se retirèrent avec humeur dès qu’ils ima-ginèrent la place prise.
D’autres, intimidés par l’injonction du colonel, jugèrent prudent de ne pas se compromettre davantage. La faveur qui s’était attachée à la blanchisserie des Couturier, décrut rapi-dement. Les indiscrétions de Chuard ne permettaient pas de s’illusionner à cet égard.
— Ah !… ce qui se passe, je n’en sais rien, mais Tétrelle m’a l’air de jouer les galons de sergent-major et, peut-être bien, ceux de fourrier. Il découche presque tous les soirs, tantôt avec la complicité du sergent de garde, tantôt en sau-tant par-dessus le mur. Chupin, qui fait les contre-appels, ne le porte pas manquant, mais si un officier le rencontre dans la rue, une de ces nuits, ils seront pincés tous les deux.
— Il a donc peur qu’on ne lui enlève Delphine ?
– 363 –
— Tu ris… C’est exact… si ce que répand Vaubourgeix est vrai.
— Que dit-il ?
— Qu’il a lâché Généreuse parce qu’elle transformait la blanchisserie en maison publique où tout le régiment pas-sait… Elle ne s’enrichira jamais… qu’il prétend ; tout le monde paie en nature. Il donne l’adresse, des renseigne-ments : cinquième à gauche, dans le couloir… Il a dessiné lui-même des fleurets sur la porte, pour qu’on ne se trompe pas. Paraît qu’on n’a qu’à frapper… qu’on ouvre toujours, quand la place est libre. Comprends-tu maintenant ? Comme Delphine et sa mère couchent dans la même chambre, pour qu’on ne soit pas tenté de se tromper de lit, Tétrelle défend le sien… le leur, aussi souvent et aussi longtemps qu’il peut…
— Du propre !…
— Oui ; mais qu’est-ce que tu veux ? il est fou de cette gamine… il faut vivre auprès de lui, comme je fais, pour s’en apercevoir. Tu le connais ; il n’a jamais montré une grande générosité, hein ? Je crois même qu’il trouvait le moyen d’économiser sur ses prêts… Eh bien, à présent, il est tou-jours sans le sou. Il m’a demandé deux francs, avant-hier, et Burel, depuis un mois, lui a remis une cinquantaine de francs. Il a confiance ; il déclare que Tétrelle le remboursera quand il touchera sa prime de rengagement.
— Tétrelle… rengager ?…
— Parfaitement. Je l’ai tâté, en lui avouant mes inten-tions personnelles… Il a dit : « Sans doute, on n’est pas sûr, dans le civil, d’amasser les six cents francs que le régiment
– 364 – vous donne tout de suite… sans compter les intérêts des deux mille francs, tous les trimestres… C’est à considérer. »
— Il avait d’autres idées là-dessus, il y a six mois… L’exemple de Chupin, son double, ne lui a pas profité.
Vers la fin de juillet, on commença les préparatifs de ré-ception des réservistes. Cinq jours après leur arrivée, le 167e, mis en route, devait marcher sur Paris en faisant les grandes manœuvres. Les Parisiens, qui craignaient qu’on ne les en-voyât, avec le dépôt, tenir garnison dans le Calvados, se ras-suraient, Édeline surtout, que son feuillet de punitions, co-pieusement défloré, recommandait aux propositions élimina-trices. Ce déplacement, d’ailleurs, enchantait tout le monde, les ruraux mêmes, dont la haine sourde s’accommodait très bien d’un séjour et d’un hébergement de trois années sans bourse délier, dans la ville honnie.
Enfin les sous-officiers n’oubliaient pas que leur solde al-lait être sensiblement augmentée par l’indemnité journalière de résidence : de quarante centimes jusqu’au grade d’ad-judant et de soixante-quinze centimes pour celui-ci.
Mais pour les comptables, l’aubaine était immédiate. Dé-jà les fourriers s’entendaient avec les cantiniers, les sapeurs, qui achetaient le pain et le biscuit, en assuraient le transport en ville, sans éveiller les soupçons. Le biscuit, notamment, se vendait fort bien, et il n’était pas difficile de faire « sauter » les trois quarts des rations délivrées pour les manœuvres. Personne ne réclamait. Ce biscuit, généralement fossile et vermineux, pour lequel les soldats montraient un insurmon-table dégoût, on en tassait quelques débris dans le sac, entre le linge sale, les brosses à souliers et les étuis de cartouches ;
– 365 – mais on le semait sur les routes, dès qu’on se croyait exempt d’inspections.
Sur les petits vivres et principalement le sucre et le café, le fourrier haricotait encore quelque peu. Quant au sergent-major, secondé par un adroit caporal d’ordinaire, il pouvait, sans péril, ventouser la compagnie dont la subsistance jour-nalière lui incombait pendant les manœuvres. Le départ était fixé au 1er septembre.
Un dimanche, Favières, qu’un après-midi d’écritures avait retenu au bureau, résolut, le soir venu, de s’émanciper.
— Si je disais adieu à Camélia ?…
Sa permission de la nuit l’autorisant à n’aller rue d’Albanie que vers une heure du matin, heure congruente aux occupations de la fille lorsqu’on la voulait sans intermit-tence, il réserva sa soirée à l’Alcazar.
Et voilà, au sortir du concert, qu’une hésitation l’arrêtait au bord du trottoir, et qu’il ne savait plus, tout à coup, s’il devait incliner à droite, vers les bassins, ou bien pencher à gauche vers la rue de Montivilliers. Une idée, éclatant, comme un coup de mine, avait, en vingt secondes, culbuté son projet et présenté à son esprit l’équivalent, avec ses dé-veloppements et ses conséquences. Quelles conséquences ? Il quittait le Havre dans quinze jours… Est-ce que cette der-nière visite à Généreuse l’engageait vis-à-vis d’elle ? S’il trouvait la place occupée, il en serait quitte pour faire demi-tour ; sinon, il pensait bien qu’on ne le repousserait point. La main qu’il avait dans sa poche y rencontra son porte-monnaie, et ce fétu, décisivement, l’entraîna à gauche.
— Huit ou dix francs d’économie, s’affirma-t-il.
– 366 –
En se dirigeant vers la rue de Montivilliers, il rassemblait les indications fournies par Chuard : cinquième à gauche dans le couloir… La porte de la rue n’était point fermée, il frotta une allumette au bas de l’escalier, monta les cinq étages, chercha, dans le couloir, les fleurets charbonnés par Vaubourgeix, et les ayant découverts, un peu effacés, il frap-pa… Il frappa deux fois ; au troisième coup seulement, il en-tendit un remuement dans la chambre et, derrière la porte, une voix reconnue demanda :
— Qui est là ?
— Moi… Favières…
On fit répéter :
— Vous dites ?
— Favières…
Tout de suite la clef tourna dans la serrure, et Géné-reuse, le prenant par la main, à tâtons, l’attirait à soi… Puis dans un murmure, sans tarder :
— Ça ne te fait rien de te déshabiller dans l’obscurité ?… Je ne voudrais pas réveiller Tétrelle ni Delphine… Prends garde de les heurter en passant…
Et elle le guida vers le lit où elle se coulait en l’at-tendant.
Quand il ouvrit les yeux, au petit jour, il aperçut, dans l’étroit petit lit-cage où ils dormaient, Tétrelle étreignant ja-lousement Delphine, comme s’il eût appréhendé qu’on ne la lui volât dans son sommeil même.
– 367 –
Et l’énigme de sa conduite était maintenant déchiffrable. Ces mains crispées sur ce corps à l’abandon, ce visage meur-tri de passion exprimant l’effroi vertigineux d’une oscillation sur un gouffre, cette chair ivre rivée à son ivresse, le fol enla-cement des membres et la sauvage floraison des cheveux épandus ; tout le vouait aux inextricables rets des lianes fé-minines.
Au bruit que fit Favières en se levant, Tétrelle s’éveilla, regarda son collègue sans étonnement, indifférent comme l’est un consommateur à l’endroit des clients qui se succè-dent aux tables voisines. Ils n’avaient plus, depuis leur duel, que des relations de service… Pourtant ils se sourirent va-guement, s’habillèrent silencieusement, côte à côte, en se faisant des politesses… Les deux femmes ne bougeaient pas. Ils sortirent discrètement. Mais, dans la rue, le mutisme de-venait plus embarrassant qu’un échange de banalités. Fa-vières offrit un petit sou, chez un débitant du boulevard de Strasbourg. Et, devant le comptoir, ils songèrent simultané-ment au départ du 44, le jour naissant.
— Comme la vie se recommence ! pensa Favières.
Mais il garda cette réflexion pour soi, afin d’éviter un rapprochement, même latent, dont Tétrelle eût pu se frois-ser.
Alors ils causèrent du changement de garnison ; et le Pa-risien ne se gênait plus, désirait que son compagnon ne con-servât aucun doute sur le caractère passager de son revenez-y. Il insinua qu’il ne quittait pas le Havre sans faire ses adieux à tous les amis qu’il y avait eus, à débuter par les plus anciens, naturellement.
— On ne se reverra peut-être jamais, n’est-ce pas ?
– 368 –
— Qui sait ? répondait évasivement Tétrelle.
Trois jours après, on apprit que le conseil, à l’unanimité, l’avait admis à contracter un rengagement de cinq années.
— Il ne pouvait pas attendre qu’on fût arrivé à Paris ?
— C’est qu’il a besoin d’argent tout de suite.
— Ou qu’il veut être sûr qu’on le nomme sergent-major au renvoi prochain de la classe.
Tétrelle, pressenti, resta impénétrable.
Cependant, les états de proposition pour les emplois de comptables laissés vacants par l’imminent départ des titu-laires, circulaient dans les compagnies, annotés par les capi-taines. Trois sergents-majors étaient libérables au 3e batail-lon. Seul, Chupin demeurait.
Les états passaient d’une compagnie à l’autre sous pli fermé : précaution illusoire, car c’était le secret de Polichi-nelle, soit que les intéressés eussent lu leurs notes par-dessus l’épaule du capitaine, soit qu’on se les communiquât entre collègues. On savait que Tétrelle était demandé par Kuhn, Montsarrat par le commandant de la 1re, et Favières par celui de la 4e, tous avec le n° 1. Des bouche-trous por-taient à trois le nombre des candidats présenté par chaque compagnie.
Favières, lorsque l’état le concernant revint de chez Kuhn, se hâta de le consulter, d’autant que, volontairement ou non, l’enveloppe n’était point cachetée.
Aux questions habituellement posées, le capitaine avait ainsi répondu :
– 369 –
Instruction première. – Bonne.
Instruction théorique. – Assez bonne.
Instruction pratique. – Assez bonne.
Tenue. – Négligée.
Conduite et moralité. – Laissent à désirer.
Et, dans la colonne Observations :
« A compromis en de mauvais lieux et jusqu’au quartier la dignité de l’uniforme et des galons qu’il a l’honneur de porter. Peut faire un sergent-major, mais a besoin d’être sur-veillé. »
D’autres notes au-dessous, si modeste qu’elles fussent, faisaient du candidat n° 2 le n° 1 réellement.
« Proposition pour l’avancement ou pour la rétrograda-tion, au choix, pensa Favières. Si je suis nommé, je veux qu’on me les coupe. »
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
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