trainspotting
Son Homme
Je ne peux pas aller jusqu’à la porte. Impossible. À la place, je décide de me cuire un autre shoot. Mon avertisseur à incendie dit que c’est déjà l’heure.
Déjà.
Seigneur, la vie va sans être plus simple.
Il y a trop de saloperies dans cette poudre. On le voit rien qu’à sa façon de se dissoudre si mal. Enculé de putain de Seeker !
Il faudrait que j’aille voir mon vieux et ma vieille, un jour, voir comment ils vont. Cette visite passera avant tout, une fois après avoir vu ce con de Seeker, bien sûr.
SON HOMME
Oh, putain de Dieu.
On était juste entré pour s’en jeter un. C’est la folie pure.
— Tu as vu ça ? Putain, ça va pas, ça, fait Tommy.
— Arrête, t’en mêle même pas. T’en mêle pas, putain. Tu sais pas ce qui se passe, je lui dis.
Pourtant, c’est visible. Clair comme une cuisse. Il la cogne. Et pas des gifles et autres rince-connasses du genre. Carrément au tampon. C’était horrible.
Je suis enchanté que ce soit Tommy qui soit assis de leur côté et pas moi.
— Parce que je le dis, salope ! Voilà pourquoi, bordel ! Encore une fois, le mec lui gerbe dessus. Tout le monde s’en fout. Un gros blaireau au bar jette un coup d’œil. Il a des tire-bouchons blonds qui lui tombent dans le cou et une sale gueule de vieux ticket. Il sourit et retourne au match de fléchettes qu’il regardait. Côté fléchettes, y en a pas un pour s’intéresser.
— C’est quatre-vingts ? je demande à Tommy en lui montrant son verre presque vide.
— Yope.
Quand j’arrive au bar, ils remettent ça. Je les entends. Le barman entend aussi, et le blaireau à tête de tire-bouchons.
— Alors, vas-y. Recommence. Alors, vas-y !
Elle le provoque. Elle a une foutue voix de spectre, éraillée et tout, mais on dirait que ses lèvres ne bougent pas. On comprend que c’est elle rien que parce que le boucan vient de son coin. Et ce foutu pub est quasiment vide. On aurait pu se coller ailleurs. Avec toutes les places qu’il y a.
Il lui retamponne la gueule. Elle a le sang qui pisse de la bouche.
— Frappe-moi encore, caïd de mes deux ! Vas-y !
Il y va. Elle pousse un cri et, en même temps, se met les joues dans les mains et chiale. Il reste assis, à quelques centimètres d’elle, il la regarde, les yeux en feu, la bouche ouverte.
— L’amour, fait le blaireau à tête de vrille.
Il me regarde et il sourit. Je souris aussi. Je ne sais pas pourquoi. J’ai un peu l’impression d’avoir besoin d’amis. J’en ai jamais parlé à personne mais j’ai un problème avec l’alcool. Dès qu’on est comme ça, on voit ses potes qui changent de trottoir. À moins qu’ils n’aient le même problème d’alcool et tout ça.
Je me tourne vers le barman, un vieux type avec les cheveux gris et la moustache. Il secoue la tête et se marmonne des trucs à lui-même.
Je ramène les verres. Jamais, jamais cogner une femme, me disait mon père. Faut être une ordure pour faire ça, fils, qu’il dit. Dans ce cas, le con qui tape la fille, c’est une décharge publique tout entière. Il a des cheveux gras, une petite gueule blanche et une moustache noire. Un petit enculé à tête de fouine.
Je voudrais bien être ailleurs. Je ne suis entré que pour un petit verre. Deux, pas plus, j’ai juré à Tommy pour qu’il m’accompagne. Je contrôle l’alcool. Des pintes et rien d’autre. Mais des trucs comme ça me donnent envie de whisky. Carol s’est tirée chez sa Ma. Je ne reviens plus jamais, qu’elle dit. Je suis venu pour une pinte mais je vais peut-être me soûler.
Tommy souffle de tout son poids et il a l’air un peu tendu.
— Putain, je te dis, Secks… qu’il dit en se rongeant les dents.
L’œil de la fille est méchamment gonflé et fermé. Ses joues sont gonflées et tout, et sa bouche saigne toujours. C’est une fille avec la peau posée directement sur l’os et si l’autre la frappe encore, elle va se démonter sur place.
Pourtant, elle continue.
— C’est ta réponse, hein ? Toujours la même, qu’elle crache entre deux sanglots, furieuse et pitoyable à la fois.
— Ta gueule ! Je te dis ! Ferme ta gueule !
Il tremble de rage.
— Qu’est-ce tu vas faire ?
— Espèce de putain de…
Il est prêt à la refrapper.
— Ça suffit, mec. Laisse tomber. T’es malade, fait Tommy au mec.
— C’est pas tes oignons, putain ! Tu te mêles pas ! fait remarquer le mec à Tommy.
— Ça suffit, là-bas. On se calme, maintenant ! crie le barman.
Le con à tête de vrille sourit et quelques types des fléchettes se retournent.
— C’est mes oignons, si je veux, merde. Qu’est-ce t’y peux ? Hein ?
Tommy se penche en avant.
— Putain de Dieu, Tommy. Redescends, mec.
Je lui prends le bras sans trop de conviction, en pensant au barman. Il se dégage d’un geste.
— Tu la veux, ta bouche moulée ? fait le garçon.
— Tu crois que je vais rester assis à te laisser faire ? Enculé distendu ! Viens dehors, connard. Viiieeeenns !
Tommy chante un genre de chant de sirène. Très aguicheur. Le type se fait dessus. Il n’a pas tort : Tommy, c’est quand même un sacré morceau.
— C’est pas tes oignons, qu’il fait, nettement moins ferme.
Et là, c’est la fille qui gueule après Tommy.
— C’est mon homme ! C’est à mon homme que tu parles, putain !
Quand elle se jette en avant et lui plante ses ongles dans la figure, Tommy est trop troué pour bouger.
Après ça, il s’est passé absolument tout. Tommy s’est levé et a tamponné la gueule du mec. Le mec est tombé de son tabouret. Debout d’un coup, j’ai foncé au bar, sur le con à tête de vrille. Je lui ai ciré la mâchoire, j’ai pris une poignée de ses putains de bigoudis de salope, je lui ai plié le cou et je lui en ai mis deux en pleine tronche.
Il a dû en bloquer un avec le bras et je doute que l’autre lui ait fait très mal parce qu’en fait, comme dompteur, je suis pas terrible. Il balance les bras et écarte les miens. Puis il part en arrière, avec une gueule de n’y rien comprendre. J’ai cru que le con allait me la mettre, il aurait pu sans problème, mais il reste comme ça et écarte les mains.
— Putain, on en est où là ?
— Ça te plaît, hein ? je fais.
— Tu parles de quoi ?
Ce con a l’air d’être sincèrement scié.
— J’appelle les flics ! Sortez d’ici ou j’appelle les flics ! fait le barman en décrochant le combiné pour faire vrai.
— Hé, vous zallez pas foutre la merde, ici, les mecs, fait un des types à fléchettes, un gros con qui prend l’air menaçant.
Il a toujours ses piques dans la main.
— J’ai rien à voir avec ça, mon gars, me dit le connard à tête de vrille.
— C’est que j’ai dû mal comprendre, je lui dis.
La fille et son homme, ceux-là même qui sont la cause de tout ce bordel, nous on était là juste pour prendre un verre, se tirent par la porte.
— Espèces de salauds. C’est mon homme, qu’elle nous crache dessus au passage.
Je sens la main de Tommy me prendre l’épaule.
— Viens, Secks. On se casse, qu’il fait.
Le gros con à fléchettes – il porte un T-shirt pourri avec le nom du pub, une cible de fléchettes, et « Stu » écrit dessous – a encore des tas d’autres choses à dire.
— T’es pas venu ici pour nous créer des problèmes, petit. T’es pas chez toi, ici. Je vous connais. Vous êtes potes avec l’autre con à gueule de poubelle et avec la bonne femme, la Williamson, celle qui a une queue de cheval. Ces cons sont des ordures qui vendent de la drogue. On ne veut pas de cette putain de saloperie ici.
— Merde, mais on ne vend pas de drogue, l’ami ! fait Tommy.
— Hon. Certainement pas dans ce foutu pub, c’est sûr, fait le gros.
— Arrête, Stu. Izi sont pour rien, ces gosses. C’est ce merdaillon d’Alan Venters et sa nana. Ils sont encore plus drogués que toute la racaille du quartier. Tu le sais bien, fait un autre type avec des cheveux transparents.
— Ces bagarres-là ça se fait à la maison, pas dans un pub, fait un autre type.
— Des disputes privées. Voilà ce que c’est. Faut pas venir emmerder les gens qui veulent juste prendre un verre, ajoute Tifs de cristal.
Le pire, c’est de sortir d’ici. Je me fais dessus parce qu’on pourrait nous suivre. Je marche vite et Tommy traîne.
— Freine un peu, qu’il fait.
— Ta gueule. On se casse d’ici.
On dévale la rue. Je me retourne mais aucun de ces cons ne sort du pub. Devant, on voit le couple de dingues.
— Faut que je dise deux mots à ce con, fait Tommy, prêt à leur courir après.
Je vois venir un bus. Le 22. C’est bon pour nous.
— Fais chier, Tommy. Voilà le bus. Viens.
On court jusqu’à l’arrêt et on grimpe dans le bus. On monte à l’étage et on va se terrer au fond même si on n’en a que pour deux-trois arrêts.
— Comment j’ai la gueule ? demande Tommy dès qu’on est assis.
— Comme dab. La merde. Mais la nana l’a un peu arrangée, je lui dis.
Il se regarde dans la vitre de la fenêtre et jure.
— Putain, mais quelle salope !
— Quelle paire de salopes salopes, je dis.
Tommy avait fait très fort de cogner le type et pas la fendue quand bien même c’était elle qui l’avait frappé. Moi aussi, j’ai fait des tas de trucs dont je ne suis pas fier mais je n’ai jamais frappé une fendue.
Pour Carol, tout ça c’est de la merde. Elle dit que j’ai été violent avec elle, pourtant je ne l’ai jamais frappée. Je l’ai juste prise par le bras pour qu’on arrive à se parler. Elle dit que retenir et frapper c’est pareil, ça reste de la violence contre elle. Je peux pas être d’accord. Tout ce que je voulais faire, c’était de la garder sur place pour parler.
Quand j’ai raconté ça à Rents, il a dit que Carol avait raison. Il a dit qu’elle a le droit de partir ou de rester comme elle veut. Ça aussi, c’est de la merde. Tout ce que je voulais, c’était parler. Franco est de mon avis. C’est une autre histoire quand tu es avec quelqu’un, qu’on a dit à Rents.
Je me sentais mal et énervé, dans ce bus. Tommy devait être dans le même état parce qu’on ne s’est plus rien dit. Mais demain, on sera dans un bar avec Rents, Beggar, Spud, Sick Boy and co, et on braillera comme des putois.