trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 22 sur 43

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CATA JUDICIAIRE

 

Le magistrat nous toisait, Spud et moi dans le box, et son expression semblait hésiter entre pitié et dégoût.

[44]

— Vous avez volé des livres chez Waterstone dans le but de les

vendre, qu’il déclare.

Vendre des foutus bouquins. Mon cul, putain.

— Non, je fais.

— Oye, fait Spud en même temps.

On se tourne et on se regarde. Les années qu’on a passées à mettre notre histoire debout et en deux minutes ce con la fiche par terre.

Le juge laisse fuser une brève expiration. Pas terrible terrible le boulot que s’est trouvé ce con. Quand on y pense. Ça doit quand même vachement vous crever de passer la journée à traiter avec des cinglés. Cela dit, je suis sûr que ça douille et personne n’est allé chercher ce con pour qu’il fasse ce boulot. Il devrait quand même essayer d’avoir l’air un peu plus pro, un peu plus pragmatique, au lieu d’autant montrer son ennui.

— Monsieur Renton, aviez-vous l’intention de vendre ces livres ?

— Nan. Euh, non, Votre Honneur. Je voulais les lire.

— Ainsi vous lisez Kierkegaard. Parlez-moi de lui, monsieur Renton, qu’il fait ce con moralisateur.

— Je suis curieux de sa conception de la subjectivité et de la vérité et, surtout, de ses idées sur le choix. La notion qu’un choix authentique est fait de doute et d’incertitude, et sans aucun recours possible aux expériences ou aux avis des autres. On pourrait arguer, et avec raisons, que c’est une philosophie essentiellement bourgeoise et existentielle qui chercherait à saper les bases de la sagesse collective de la société. Je dirais plutôt que c’est une philosophie libératrice, car si on remet en question ce genre de sagesse sociétale, cela affaiblit les bases du contrôle social des individus et… mais je ne voudrais pas m’étendre…

Je me tais. Ils aiment pas trop les grandes gueules. Rien qu’en parlant, tu peux faire grossir une amende ou, grosse grosse merde, alourdir une condamnation. Pense humilité, Renton, pense humilité.

Le juge ricane avec mépris. Je suis sûr qu’un homme instruit comme il l’est en sait plus sur les grands philosophes qu’un plébéien comme moi. Il faut une putain de cervelle pour être un foutu juge. C’est pas donné à tous les cons de faire ce putain de boulot. J’entends d’ici Begbie dire ça à Sick Boy, dans le couloir où ils attendent.

— Et vous, monsieur Murphy, vous aviez l’intention de vendre ces livres, comme vous vendez tout ce que vous volez, dans le but de financer votre dépendance à l’héroïne ?

— Pile doigt dessus, man… heu… c’est ça, jveux dire, acquiesce Spud et son expression songeuse glisse dans le désarroi.

— Vous, monsieur Murphy, vous êtes un voleur invétéré.

Spud secoue les épaules comme pour dire ce n’est pas ma faute.

— Le rapport signale que vous êtes dépendant de l’héroïne. Vous êtes tout autant dépendant des actes de brigandage, monsieur Murphy. Les gens doivent travailler dur pour produire les marchandises que vous volez. D’autres travaillent tout aussi dur pour gagner l’argent nécessaire pour les acheter. Toutes les tentatives pour vous amener à cesser ces crimes, minables mais répétés, se sont avérées infructueuses. Je me vois donc obligé de vous condamner à une peine privative de liberté de dix mois.

— Merci… euh, jveux dire… pas de problème, si tu veux…

Et le connard se tourne vers moi. Oh, putain.

— Votre cas, monsieur Renton, est différent. Le rapport indique que vous êtes aussi héroïnomane. Mais vous avez essayé de régler votre problème de drogue. Vous prétendez que votre comportement est lié à la dépression consécutive à la privation d’héroïne. Je suis prêt à le croire. Comme je veux bien croire que vous avez voulu simplement repousser M. Rhodes, parce que vous craigniez qu’il ne vous agresse, mais que vous n’aviez pas l’intention de le faire chuter. Je vais donc suspendre la sentence de six mois de prison à condition que vous cherchiez, et trouviez, un traitement adéquat pour cette dépendance. Les services sociaux contrôleront vos progrès. Bien que je puisse accepter que vous soyez en possession de cannabis destiné à votre propre consommation, je ne peux fermer les yeux sur l’usage d’une drogue illégale ; même si vous prétendez en prendre pour combattre la dépression dont vous souffrez à cause du sevrage d’héroïne. Pour la possession de cette drogue, vous paierez une amende de cent livres. À l’avenir, je vous suggère de trouver un autre moyen de combattre votre dépression. Vous aviseriez-vous, de même que votre ami Daniel Murphy, de ne pas saisir l’occasion qui vous est présentée et de vous présenter une nouvelle fois devant la Cour, je n’hésiterai pas à prononcer une sentence de privation de liberté. Ai-je été clair ?

Comme un son de cloche, connard domestiqué de mon cul. Je t’aime, cervelle de merde.

— Merci, Votre Honneur. Je ne suis que trop conscient de la déception que j’ai causée à ma famille et à mes amis, et du temps précieux que je fais perdre à la Cour. Pourtant, un des éléments essentiels d’une réhabilitation est la capacité à reconnaître qu’il y a un problème. Je vais régulièrement en clinique et j’ai commencé une thérapie de substitution où on m’a prescrit de la méthadone et du Tamazepan. Je ne me laisserai plus aveugler. Avec l’aide de Dieu, je vaincrai cette maladie. Merci encore.

Le juge m’a regardé avec attention, histoire de voir des signes d’ironie sur mon visage. Pas question de la laisser voir. J’ai, grâce aux disputes avec Begbie, développé une certaine habileté à tirer le masque. Mieux vaut le masque que la morgue. Convaincu que mes conneries n’en sont pas, le pauvre con lève la séance. Je m’en vais libre, le pauvre petit Spud reste cloué au sol.

Un flic lui fait signe de ne pas bouger.

— Je suis désolé, mon pote, je fais, tout concon.

— Pas de problème, man… J’arrêterai l’héro et pour le H, Saughton c’est le top. Ça sera de la gnognote, si tu veux… qu’il a lancé en se laissant entraîner par une tête de nœud piquée de furoncles.

Dans le couloir, à la sortie de la salle d’audience, ma Ma me fonce dessus pour m’embrasser. Elle a l’air vanné, avec des cercles noirs sous les yeux.

— Oh, mon garçon, mon garçon, qu’est-ce que je vais faire de toi ? qu’elle dit.

— Stupide crétin. Cette merde te tuera.

Mon frère Billy secoue la tête.

J’allais lui dire deux mots à ce con. On ne lui a pas demandé de venir, l’enculé, et ses remarques salopes sont aussi peu bienvenues. Mais bon, Frank Begbie s’amène au moment même où j’allais m’exprimer.

— Rents ! Excellent coup, mec ! Putain de résultat, hein ? Dommage pour Spud mais c’est moins raide qu’on croyait. Il fera pas dix mois. On le lâchera dans six putains de mois pour bonne conduite. Moins, même.

Sick Boy, qui a l’air d’une pub pour cadre supérieur, prend ma Ma par l’épaule et me décroche un sourire de serpent.

— Ça mérite bien une putain de fête. Chez Deacon ? suggère Franco.

Comme des junks, on le suit à la queue leu leu. Personne n’a l’énergie de faire autre chose et la merde gagne par défaut.

— Si tu pouvais savoir ce que tu nous as fait, à ton père et à moi… ma Ma me regarde, sérieuse comme un cadavre.

— Espèce de débile, grince Billy. Tirer des bouquins dans un magasin…

Ce con commence à me brouter sérieux.

— Ça fait six ans que je tire des bouquins dans des foutus magasins. J’ai quatre mille livres de bouquins chez Ma et chez moi. Tu crois que j’en ai acheté un seul ? J’ai fait quatre mille livres de bénéf en piquant des bouquins, pauvre tache.

— Oh, Mark, tu n’as pas, pas tous ces livres…

Ma a le cœur en miettes.

— Mais c’est terminé pour moi, Ma. J’ai toujours dit que la première fois qu’on me gaulait, c’était fini. T’es trop mal après un truc comme ça. C’est le moment de raccrocher. Finito. Fin de la polémique.

J’étais sérieux sur ce coup. Ma a dû le penser aussi parce qu’elle a changé de tactique.

— Et surveille ton langage. Toi aussi, qu’elle ajoute pour Billy.

Billy lève à mon adresse des sourcils dubitatifs et je lui renvoie le même geste, rare démonstration de complicité fraternelle entre nous.

On s’est assez vite tous retrouvés bourrés. Ma nous fout la honte à Billy et moi en parlant de ses règles. Parce qu’elle a quarante-sept ans et toujours son élevage de kangourous, elle a besoin d’être sûre que le monde entier est au courant.

— J’étais inondée. Je dois dire que pour moi, les tampons, ça ne sert à rien. C’est comme essayer de colmater une conduite d’eau avec un exemplaire du Evening News, qu’elle s’esclaffe, trop fort, en rejetant la tête en arrière avec ce geste trop-de-Carlsberg-Specials-au-Dockers-Club-de-Leith que je connais bien, qui me rend malade, et qui fait vraiment pouffïasse.

Je me rends compte que Ma picole depuis ce matin. Probablement pour faire descendre son Valium.

— Ça va, Ma, je dis.

— Ne me dis pas que ta mère te fait honte ?

Elle m’attrape la joue entre le pouce et l’index.

— Je suis si contente qu’ils ne m’aient pas pris mon petit bébé. Il déteste que je l’appelle comme ça. Vous serez toujours mes petits bébés, tous les deux. Vous vous rappelez quand je vous chantais vos chansons préférées, quand vous étiez des tout petits dans vos poussettes ?

Je serre les dents à les péter pendant que ma gorge devient sèche et que je sens le sang déserter mon visage. Putain de Dieu de merde, non.

— Le petit bébé à sa maman aime les sablés sablés, le petit bébé à sa maman aime les sablés… qu’elle chante, et faux en plus.

Sick Boy ne se fait pas prier pour se joindre à elle. Je regrette de ne pas avoir été jeté au cachot à la place de Spud, ce bienheureux connard.

— La maman du petit bébé prendra bien une autre pinte ? demande Begbie.

— Ah ça, putain, vous pouvez chanter ! Vous pouvez chanter, mes salauds !

La mère de Spud qui déboule dans le pub.

— Je suis vraiment désolé pour Danny, madame Murphy… je commence.

— Désolé ! Je t’en foutrais de quoi être désolé ! Sans toi et cette bande d’ordures, mon Danny ne serait pas dans cette foutue prison à l’heure qu’il est.

— Allons, allons, Colleen, ma cocotte. Je sais que tu as du chagrin mais tu es injuste.

Ma s’est levée.

— Je t’en foutrais des injustices ! Et celui-là ?

Elle me désigne d’un doigt qui mord.

— C’est celui-là qui a mis mon Danny dans le pétrin. Ce salaud qui redressait la tête, qui a soûlé la Cour avec ses belles paroles. Celui-là là et ces foutus autres qui vont par deux.

J’étais soulagé qu’elle englobe Sick Boy et Beggar dans sa rage.

Sick Boy ne dit rien mais il se lève lentement avec sur le visage une expression genre de-ma-vie-entière-je-n’ai-jamais-été-aussi-insulté, suivie d’un hochement de tête à la fois attristé et compréhensif.

— Vous débloquez, putain ! aboie Begbie avec férocité.

Pour ce crétin, il n’existait aucune vache sacrée, même vieille, même née à Leith, même avec un gosse fraîchement jeté au cachot.

— Je n’ai jamais touché à cette merde, et j’ai répété à Rents et Spud… Mark et Danny, quelle connerie c’était de faire ça ! Sick… Simon est net depuis des putains de mois.

Begbie s’est levé, galvanisé par sa propre indignation. Il se laboure la poitrine avec les poings comme pour s’empêcher de voler dans le poil de Mme Murphy et il lui gueule dans le nez : – C’EST MOI LE PAUVE CON QUI ESSAIE DE LES FAIRE ARRÊTER !

Mme Murphy fait demi-tour et se tire en courant. J’ai vu son expression : c’était celle de la défaite totale. Non seulement la prison avait pris son fils mais on venait de remettre en question l’image qu’elle en avait. J’avais de la peine pour elle et de la haine envers Franco.

— Oye, c’est le flic du Lavomatic, celle-là, commente Ma, mais elle ajoute, avec mélancolie : « J’ai de la peine pour elle. Son petit est en prison. » Elle me regarde en secouant la tête.

— Pour rien au monde on ne voudrait être séparé d’eux. Comment va le tien, Frank ?

Elle s’est tournée vers Begbie. Je rentre sous terre en pensant à la facilité avec laquelle des gens comme ma Ma se laissent séduire par des blaireaux comme Franco.

— Au poil, mâme Renton. Y devient sacrément gros.

— Appelez-moi Cathy. Je t’en foutrai des mâme Renton ! Tu me fais me sentir préhistorique.

— Tu l’es, que je commente.

Elle m’ignore complètement et personne d’autre ne rit, même pas Billy. D’ailleurs Begbie et Sick Boy me regardent comme des tontons moralisateurs regardent un morveux culotté qu’ils n’ont pas le droit de corriger. Du coup, je me retrouve relégué au même niveau que le mioche de Begbie.

— Un petit homme, n’est-ce pas Frank ? demande Ma à son collègue parent.

— Aye, c’est ça même. J’ai dit à Ju, si c’est une fille, tu la rends illico.

Je la vois d’ici, Ju, avec ce teint grisâtre, couleur de porridge, ses cheveux en saindoux et son squelette maigrichon avec toute la chair qui pendouille autour. Son visage est surgelé en position neutre, mort en fait, incapable de sourire ou de chialer. Le Valium lui émousse les nerfs et son bébé laisse échapper un autre envol de hurlements qui filent la tremblote. Elle sera aussi folle de cet enfant que Franco sera indifférent à ce pauvre petit connaud. Ce sera un amour étouffant, indulgent et tolérant, inconditionnel, un amour qui assurera au gamin un avenir d’exact sosie de son père. Le nom de ce mioche était sur le registre de Saughton, prison de Sa Majesté, alors qu’il était encore dans le ventre de June, aussi sûr que le fœtus d’un gosse de richard est moulé pour Eton. Pendant que ce processus prendra sa réalité, papa Franco sera ce qu’il est maintenant : le pochard.

— Je vais moi-même être grand-mère bientôt !

Seigneur, tu ne le crois pas. Ma Ma regarde Billy avec fierté et émerveillement. Lui, il minaude comme un coq. Depuis qu’il s’est trouvé cette mocheté, Sharon, c’est devenu le petit prince de Ma et papa. On a oublié que ce connard a fait plus souvent venir les flics à la maison que moi-même. Moi au moins, j’ai eu la pudeur de ne pas chier sur le paillasson de ma propre maison. Sur le coup, tout ça n’a plus d’importance. Simplement parce qu’il a re-signé pour cette putain d’armée, six salopes d’années cette fois, et qu’il a foutu une pute en cloque. Ma Ma et papa devraient demander à ce connard ce qu’il fera de sa vie. Mais non. Sourires de coq et c’est tout.

— Hé, Billy, si c’est une fille, tu lui dis de la rendre, répète Begbie en bafouillant.

L’alcool commence à le court-circuiter. À sa place, un autre crétin aurait été en flaque de pisse depuis des plombes.

— C’est une idée, Franco.

Sick Boy tape dans le dos de Begbie, pour encourager ce cinglé, pour lui donner un peu plus de corde, pour qu’il tire du puits une classique saloperie de plus. On recueille toutes les vannes les plus stupides, les plus sexistes et violentes et on s’en sert pour l’imiter quand il n’est pas là. Ça peut nous faire mourir à force de se gondoler. Le jeu a une limite : l’idée de la manière dont il réagira s’il l’apprend. Sick Boy a même déjà commencé à grimacer dans son dos. Un jour, l’un de nous ou les deux, iront trop loin et on se fera tamponner, bouteiller ou soumettre à la discipline de la batte de baseball (cochez un des choix proposés par Begbie).

On s’est taxifié jusqu’à Leith. Begbie avait commencé par râler à propos des prix pratiqués en ville et s’était lancé dans une plaidoirie totalement irrationnelle en faveur de Leith, lieu de plaisirs et de distractions. Billy avait appuyé : il voulait être plus près de chez lui sous prétexte que le soufflé qu’il a pour femme prendra mieux un appel au calme s’il émane d’un pub voisin.

Sick Boy aurait copieusement descendu Leith, si je ne l’avais pas fait avant. Ce con a pris un grand plaisir à appeler le taxi. On est allé dans un pub du bas du Walk, un que j’ai toujours détesté mais dans lequel on s’est toujours retrouvé entassés. Malcolm le Gras, derrière son bar, m’a offert une double vodka maison.

— Il paraît que tu as eu un résultat. Bien joué, man.

J’ai haussé l’épaule. Une paire de vioques traitaient Begbie comme s’il était une star d’Hollywood, à écouter avec indulgence une de ses histoires qui n’avait rien de drôle. Et qu’ils avaient certainement entendue mille fois déjà.

Sick Boy a payé une tournée, en en faisant tout un plat, agitant ostensiblement ses liasses de billets.

— BILLY ! LAGER ? MÂME RENTON… EH, CATHY ! C’EST QUOI ÇA ? GIN ET TONIC ? qu’il braillait depuis le bar.

J’ai soudain compris que Begbie, maintenant en pleine conspiration avec un type hideux, une tête de boîte, le genre qu’on évite comme la peste, avait glissé à Sick Boy la thune pour payer la tournée.

Billy se sharonnait le chou au téléphone.

— Putain, Sharon ! Mon frangin a échappé à la taule ! Il a piqué des bouquins, il a assommé un mec du magasin, il avait de la drogue sur lui. Et ce foutu con a gagné. Même ma Ma est là ! J’ai tout à fait le droit de fêter ça, bordel…

Il devait toucher le fond du désespoir pour jouer la carte de l’amour fraternel.

— Tiens, y a Planète des Singes qui est là, me chuchote Sick Boy avec un coup de menton vers un type.

Il a vraiment l’air d’un figurant du film. Comme toujours, il se soûle et essaye de trouver de la compagnie. Malheureusement, son regard croise le mien et il s’approche.

— Tu t’intéresses aux chevaux ? qu’il demande.

— Nan.

— Tu t’intéresses au foute ? qu’il bavouille.

— Nan.

— Rugby ?

On commence à percevoir le désespoir, là.

— Nan, je fais.

S’il draguait ou s’il cherchait de la compagnie, difficile à dire. Je ne sais même pas si ce con le savait lui-même. Mais il avait perdu tout intérêt à mon égard et s’était tourné vers Sick Boy.

— Tu t’intéresses aux chevaux ?

— Nan. Je hais le foute et le rugby et tout. J’aime le ciné, en fait. Surtout La Planète des singes. Tu l’as vu celui-là ? je l’adore celui-là.

— Aye ! Je m’en rappelle ! La Planète des singes. Ce salaud de Charlton Heston. Roddy Me… c’était quoi le nom du petit ? Un petit con. Je suis sûr que tu sais de qui je parle. Il sait de qui je parle ! que fait Planète des Singes en se tournant vers moi.

— McDowell.

— C’est ce con-là ! qu’il triomphe.

Il revient à Sick Boy.

— Elle est où ta caille de l’aute jour ?

— Euh ? Qui ça ? demande Sick Boy, totalement sur le cul.

— Ce petit lot blond, celle avec qui t’étais l’autre soir.

— Oh, aye, elle.

— Joli petit bout de chatte… si je peux me permettre. Je veux pas t’offenser, mon pote.

— Nan, pas de problème, l’ami. Elle est à toi pour cinquante livres. Et c’est pas une blague.

La voix de Sick Boy a baissé d’un ton.

— T’es sérieux ?

— Oye. Rien de vicelard. Tu la montes vite fait, et c’est tout. Ça te coûtera cinquante livres.

J’en croyais pas mes oreilles. Sick Boy ne blaguait pas. Il essayait de caser Planète des Singes avec la petite Maria Anderson, cette junky qu’il tringlait depuis quelques mois. Le connard voulait la maquer. Ce qu’il était devenu, ce qu’on était devenus, me filait la gerbe. Je me suis remis à envier Spud.

Je l’ai pris à part.

— C’est quoi ce plan, putain ?

— Ce plan c’est que je cherche un numéro uno. C’est quoi ton problème, là ? T’es assistante sociale depuis quand ?

— Putain, c’est pas pareil. Je comprends pas ce qu’il t’arrive, putain, vraiment pas.

— Parce que tu es devenu M. Salope Mains Propres, c’est ça ?

— Nan, mais je n’ai jamais couillonné personne.

— Dégage ! Tu vas me dire que c’est pas toi qui as expédié Tommy dans les pattes de Seeker et compagnie.

Ses yeux avaient la transparence du cristal, ils en avaient la fausseté, purs de toute compassion et de moralité. Il s’est détourné et il est retourné vers Planète des singes.

J’aurais bien dit que Tommy avait eu le choix. Et que la petite Maria ne l’avait pas. Mais ça n’aurait fait que provoquer une théorie sur l’endroit où commence le choix et où il s’achève. Combien de shoots faut-il pour rendre obsolète le concept de choix ? Putain, j’aimerais bien le savoir. Putain, j’aimerais bien savoir. Point final.

Comme s’il en avait attendu le signal, Tommy a fait son entrée dans le pub, suivi de Deuxième Prix, complètement bourré. Tommy a commencé à se piquer. Il ne le faisait jamais. C’est probablement à cause de nous, probablement à cause de moi. Sa drogue a toujours été le speed. Lizzy l’a botté en touche. Il est à la fois calme, à la fois éteint. Deuxième Prix ne l’est pas.

— Le Rent Boy a gagné par KO ! Hey ! Mon salaud, t’es vraiment un salaud ! qu’il crie en m’écrabouillant la main.

Un chœur de « il n’y a qu’un Mark Renton » envahit tout le pub. Le vieux Willie Shane qui n’a plus une dent crache ses poumons. Tout comme le grand-père de Begbie, un charmant vieux con à jambe unique. Beggar et deux de ses copains psychotiques que je ne connais même pas chantent eux aussi, et Sick Boy et Billy, et même Ma.

Tommy me tape dans le dos.

— Bien joué, ma vieille, qu’il fait. Puis : T’as de la dope ?

Je lui dis de laisser tomber, de tout oublier pendant qu’il le peut encore. Comme tous les imbéciles, il me répond qu’il s’arrête quand il veut. J’ai l’impression d’avoir entendu cette tirade quelque part. Je l’ai dite moi-même et il y a des chances que je la cite encore.

Je suis environné de connards qui me sont proches mais je ne me suis jamais senti aussi seul. Jamais de la vie.

Planète des Singes s’est incrusté avec nous. Esthétiquement, l’idée de ce con en train de baiser Maria Anderson n’a rien d’attirant. S’il essaie de parler à ma Ma, je lui fais gicler le pus à coups de verre, à ce primate.

Andy Logan entre dans le pub. C’est un connard exubérant qui empeste le crime minable et la prison. J’ai fait sa connaissance il y a deux ans, on était tous les deux gardiens de parking au terrain de golf municipal, on se faisait un max de blé. C’était le contrôleur des tickets de l’équipe de surveillance du parking qui nous avait branchés sur la magouille. Époque lucrative, je n’ai jamais eu besoin de toucher à mon salaire. J’aime bien Loags mais notre amitié n’est jamais allée bien loin. Il n’est capable de parler que de cette année-là.

Tout le monde en était là : le jeu des souvenirs. Toutes les conversations commençaient par : « Tu te rappelles du temps où… » et on s’est retrouvé en train de parler de ce vieux Spud.

Flocksy est entré dans le bar et il m’a fait signe. Il voulait de l’héro. Je me suis inscrit au programme. C’est dingue. Quelle ironie que je me sois fait choper à voler des livres alors que j’essaie de décrocher. C’est la méthadone, ça ! Une salope d’assassin. Me flanque les chocottes. J’ai vraiment flippé dans la librairie quand ce connard à face de plaque a voulu jouer au héros.

Je dis à Flocksy que je suis en obligation et il se tire sans même ajouter un mot.

Billy m’a vu en train de lui parler et il le suit, ce crétin, jusque dans la rue mais je fonce et je le chope par le bras.

— Je vais lui casser la gueule à cette poubelle… qu’il siffle entre ses dents.

— Laisse tomber, il est cool.

Flocksy continue son chemin, imperméable à notre scène, imperméable à tout sinon à sa fourniture en héro.