trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 31 sur 43

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Il Y A une Lampe qui Ne S’éteint Jamais

C’était infiniment mieux que : « Eh bien, il n’y a rien à dire. »

J’ai chialé ouvertement et sans retenue. Avec ma famille, comme avec Donna. Nous nous sommes rapprochés alors que nous étions à deux doigts de ne jamais le faire. Je regrette d’avoir attendu si longtemps pour devenir un être humain. Mais mieux vaut tard que jamais.

Il y a des gosses qui jouent derrière. La bande de gazon brille d’un vert électrique dans le soleil. Le ciel est d’un bleu délicieux. La vie est belle. Je vais en profiter, et je vivrai longtemps. Je serai ce que le corps médical appelle un sursitaire prolongé. Je sais que je le serai.

 

IL Y A UNE LAMPE QUI NE S’ÉTEINT JAMAIS

 

Ils émergent de l’escalier et se glissent dans l’ombre de la rue déserte. Certains se déplacent par saccades, comme certains maniaques, d’autres rôdent sans bruit ainsi que des fantômes ; souffrant déjà mais redoutant quand même un nouvel accès de douleur, un malaise.

Ils vont vers un pub qui a l’air de servir de béquilles à un immeuble en ruine posé dans une rue de traverse, entre Easter Road et Leith Walk. Cette ruelle est passée au travers des ravalements dont ont profité ses voisines, et ses bâtiments ont la couleur de suie des poumons qui ont dépassé les quarante par jour. La nuit est si sombre qu’on distingue à peine les lignes de l’immeuble contre le ciel. Seule la lumière isolée qui brûle à la fenêtre d’un étage supérieur, ou l’éblouissement du réverbère planté contre ses flancs, aident à préciser ses formes.

La façade du pub est recouverte d’un épais ripolin bleu, sombre et luisant. Son enseigne, pendue comme un sachet de tisane au bout de sa chaîne, a été dessinée au début des années 70, quand la règle était que chaque bar devait adopter un aspect standard et surtout atténuer tout caractère un tant soit peu hors du commun. Comme l’immeuble qui l’englobe dans ses murs, le pub n’a, en vingt ans, jamais profité que d’un entretien superficiel.

Il est 5 h 06 et les lumières jaunes de l’hôtel sont allumées, c’est un havre dans la nuit humide et sans vie qui envahit les rues. Ça faisait, se dit Spud, quelques jours qu’il n’avait pas vu de lumière. Ils étaient comme des vampires, vivant essentiellement la nuit, complètement désynchronisés par rapport à la plupart des gens qui vivent dans le même immeuble, avec une rotation régulière de sommeil et de travail. C’est bien d’être différent.

Bien qu’il n’ait ouvert ses portes que depuis peu, le pub est bondé. À l’intérieur, un long bar recouvert de formica et équipé de plusieurs pompes et bacs. Des tables hors d’âge, habillées du même formica, vacillent sur un lino crasseux. Derrière le bar se dresse un portique incongru, grandiose, en bois délicatement ouvragé. L’éclat maladif des ampoules nues rebondit sèchement contre les murs tachés de nicotine. Le pub est plein d’authentiques ouvriers de la brasserie et de l’hôpital, comme le permet l’autorisation d’ouvrir plus tôt que le bar vient à peine d’obtenir. Il y a aussi un petit nombre de cas plus désespérés : de ceux qui sont venus parce qu’ils en avaient besoin.

Le groupe qui entre est aussi poussé par le besoin. Le besoin de plus d’alcool pour planer un peu plus, ou pour décoller, et reculer l’arrivée des déprimantes gueules de bois. Il y a aussi un besoin plus pressant, celui d’être avec les autres, de s’accrocher à cette force qui les a fait fusionner pendant toutes leurs journées d’orgie.

Leur entrée dans le pub est observée par un vieil ivrogne, d’âge indéterminé, projeté contre le bar. Le visage de l’homme a été démoli par la consommation d’alcools bon marché et par de trop longues expositions au vent glacé qui souffle méchamment depuis la mer du Nord. On dirait que, sous la peau, chaque artère s’est rompue, donnant à son visage l’air de ces saucisses mal cuites que l’on sert dans les cafés du quartier. En contraste, ses yeux sont d’un bleu de glacier mais leur blanc tire plutôt vers la teinte des murs du pub. Ses traits se plissent en vague signe de reconnaissance devant la bande bruyante qui approche du bar. Un de ces jeunes types, et peut-être plus d’un, doit être son fils, se dit-il avec ironie. Il sait qu’il est responsable de la venue au monde de plus d’un morveux, quand un certain genre de femme le trouvait séduisant. C’était avant que l’alcool n’ait défait son physique et déformé en grognements inarticulés les saillies d’une langue qu’il avait vive et acérée. Il regarde le jeune homme en question et envisage de dire quelque chose, avant de décider qu’il n’a rien à dire. Il n’a jamais rien eu à dire. Le jeune homme ne l’a même pas vu, toute son attention est dirigée vers les boissons qu’il a commandées. Le vieil ivrogne voit que le jeune homme savoure autant ses amis que son verre. Il se souvient du temps où il était lui-même ainsi. Le plaisir et la compagnie ont disparu mais les verres sont toujours là. En fait, ceux-ci se sont multipliés jusqu’à remplir le vide laissé par l’absence de ceux-là.

La dernière chose que veut Spud est une autre pinte. Avant qu’ils ne partent, là-bas, dans l’appartement de Dawsy, il avait examiné sa face dans le miroir de la salle de bains. C’était pâle, souligné de marbrures, avec de lourdes paupières, comme des capotes prêtes à se refermer sur la réalité. Cette face était surmontée de mèches hirsutes de cheveux couleur sable. Ce serait une idée, se dit-il, de prendre un jus de tomates pour panser ses boyaux irrités, ou une orange pressée avec de la limonade pour combattre la déshydratation. Avant de se remettre à l’alcool.

Sa situation désespérée se confirma quand il accepta mollement la pinte de lager que Frank Begbie, arrivé le premier au bar, avait obtenue.

— À la tienne, Franco.

— Guinness pour moi, Franco, demande Renton.

Il revenait tout juste de Londres. Il se sentait aussi bien d’être revenu qu’il avait été heureux de partir.

— Ici, la Guinness c’est de la merde, lui dit Gav Temperley.

— J’en veux quand même.

Dawsy hausse les sourcils et chante pour la barmaid.

— Yeah, yeah, yeah, you’re a beautiful lover.

Ils avaient fait un concours de chansons, les plus merdiques, et Dawsy n’avait pas arrêté de chanter celle qui l’avait fait gagner.

— Ferme ta putain de gueule, Dawsy.

Alison lui coudoie les côtes.

— Tu veux nous faire virer ?

La barmaid, de toute façon, l’ignore, alors il se rabat sur Renton. Renton se contente de sourire faiblement. Pour lui, le problème avec Dawsy c’est que l’encourager finit par le pousser à péter le cul de tout le monde. Ç’avait été drôle, deux jours avant, et de toute manière, ça ne l’avait pas été autant que sa propre version d’Escape (The Pina Colada Song) de Rupert Holmes.

— Ah kin remember the night thaht we met down in Rio… cette Guinness est pourave. T’es dingue de prendre de la Guinness dans ce trou, Mark.

— Jui ai dit, fait Gav, triomphant.

— C’est kif-kif, m’en fous, réplique Renton, avec un sourire paresseux sur le visage.

Il se sent bourré. Il sent la main de Kelly dans sa chemise, elle lui titille le téton. Elle lui a fait ça toute la nuit, en répétant qu’elle aimait vraiment les torses plats et imberbes. C’est vachement bon d’avoir les tétons tripotés. Par Kelly, c’est mieux que bon.

— Vodka et tonic, qu’elle demande à Begbie qui lui fait des signes depuis le bar.

— Gin et limo pour Ali. Elle est aux chiottes.

Spud et Gav continuent à bavarder accrochés au bar pendant que le reste s’affale dans des fauteuils, dans un coin.

— Comment va June ? demande Kelly à Franco Begbie.

Il s’agit de sa nana et Kelly est sûre qu’elle est reenceinte, juste après avoir accouché d’un morveux.

— Qui ? fait Franco, agressif.

Fin de l’entretien.

Renton lève le nez vers la télé qui diffuse son programme matinal.

— C’est Anne Diamond.

— Hein ?

Kelly se tourne vers lui.

— Je baiserais bien ce truc, fait Begbie.

Alison et Kelly lèvent les yeux au plafond.

— Son bébé est mort de mort subite. Comme celui de Lesley. Petite Aurore.

— Ça, c’était vraiment moche, fait Kelly.

— Coup de bol, ouais. Cette petite aurait claqué du sida autrement. C’est vachement mieux comme façon de crever pour un gosse, affirme Begbie.

— Leslie n’était pas séropositive ! Aurore était un bébé parfaitement sain ! siffle Alison, enragée.

Bien qu’il soit lui aussi complètement furieux, Renton ne peut s’empêcher de remarquer qu’Alison prend toujours un ton snob quand elle est furieuse. Il se sent vaguement coupable d’être aussi mesquin. Begbie, lui, sourit.

— Qui peut l’affirmer ? fait Dawsy, lèche-bottes.

Renton le regarde durement, avec provocation, ce qu’il n’oserait jamais faire avec Begbie. L’agressivité se déplace toujours vers ceux qui ne risquent pas de la renvoyer.

— Moi, ce que j’en dis, fait Dawsy, la queue entre les jambes, c’est que y a pas un connard pour savoir.

Au bar, Gav et Spud bafouillent leur conversation.

— Tu sais si Rents baise Kelly ? demande Gav.

— Chaipa. Si tu veux, elle a viré ce mec, Des, et Rents ne saute plus Hazel. Électrons libres, si t’aimes bien, tu vois ?

— Quel con, Des. Je hais ce branleur.

— ... connais pas ce matou, si tu veux…

— Putain, si ! C’est ton putain de cousin, Spud ! Des ? Des Feeney !

— ... raison, mec… ce Des. Mais je le connais quand même pas. Si tu veux, on s’est croisés deux fois depuis qu’on n’est plus nains. C’est lourd quand même, Hazel à la fête avec cet autre mec, genre, et Rents avec Kelly… tu vois, lourd.

— Cette Hazel, c’est une grosse vache à la gueule en franges. Je n’ai jamais vu cette fille avec un sourire sur la face. Tu rêves, tu vois, que ça a foiré avec Rents. Peut pas être très drôle de se traîner un connard qui a les yeux tombés sur les joues à force de se défoncer.

— Oui, si tu veux… c’est trop lourd…

Un moment, Spud se demande si Gav n’est pas en train de le viser avec ses vannes sur les gens qui se défoncent. Puis il décide que non, c’est une remarque innocente. Gav est cool.

Maintenant, les pensées marécageuses de Spud reflètent la baise. À la fête, tout le monde semblait emballer, tous sauf lui. Il aimerait vraiment bien tirer un coup. Son problème c’est que sobre, il est trop timide et que bourré ou défoncé, il est trop incohérent pour faire aux femmes une quelconque impression. Il a, en ce moment, un truc pour Nicola Hanlon qui, il trouve, ressemble un peu à Kylie Minogue.

Quelques mois auparavant, Nicola avait bavardé avec lui. Ils allaient d’une fête à Sighthill à une autre à Wester Hailes. Ils parlaient vachement bien, ils commençaient à se séparer des autres. Elle réagissait très bien et Spud avait parlé sans se gêner, vachement lancé. En fait, elle semblait boire chacun de ses mots. Spud aurait voulu ne jamais arriver à cette fête, si seulement ils avaient juste pu continuer à parler et marcher. Ils s’étaient engagés dans un passage souterrain et Spud avait songé qu’il devrait mettre le bras autour des épaules de Nicola. Puis le passage d’une chanson des Smiths, il l’aimait vachement, elle s’appelait : There Is a Light That Never

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Gœs Out , lui était venu à l’esprit.

and in the darkened underpass

I thought Oh God my chance has come at last

but a strange fear gripped me

and I just couldn’t ask.

et dans le souterrain obscur

je me suis dit, Seigneur, enfin c’est le moment

mais une peur étrange m’a pris

et bêtement, je n’ai pas pu.

La voix mélancolique de Morrissey résumait parfaitement ses sentiments. Il ne mit pas le bras autour de l’épaule de Nicola et ses tentatives de reprendre son bavardage avec elle foirèrent lamentablement. Il s’explosa alors la tête dans une piaule avec Rents et Matty, en savourant le plaisir d’être libéré de l’angoisse de savoir si oui ou non il sortirait avec elle.

Quand la baise faisait irruption dans la vie de Spud, c’était en général parce qu’il était possédé par une force mentale supérieure. Et même alors, le désastre semblait ne jamais s’éloigner de beaucoup. Un soir, Laura McEwan, une fille à la réputation sexuelle stupéfiante, lui avait mis le grappin dessus dans un pub de Grassmarket et l’avait emmené chez elle.

— Je veux que tu prennes ma virginité anale, lui avait-elle dit.

— Hein ?

Spud ne pouvait y croire.

— Baise-moi le cul. Je ne l’ai jamais fait comme ça.

— Hé bien, ça doit être… d’enfer, si tu veux, je veux dire…

Spud se sentait comme un élu. Il savait que Sick Boy, Renton et Matty avaient été avec Laura qui avait tendance à se mêler à une bande, à en baiser tous les mecs, puis à aller voir ailleurs. Le truc, c’est qu’eux n’avaient pas fait ce que lui allait faire.

Mais avant, Laura avait voulu faire des choses avec Spud. Elle lui avait attaché les poignets puis ligoté les chevilles ensemble avec de l’adhésif.

— Je fais ça parce que je veux pas que tu me fasses mal. Tu comprends ? On fera ça de côté. Dès que je sentirai que ça fait mal, putain, t’arrêtes. D’acc ? Parce que personne ne me fait mal, à moi. Y a pas un putain de mec qui me fera mal. Tu me comprends ?

Elle parlait d’une voix âpre et amère.

— Ouais… ça me semble, sain, si tu veux… avait fait Spud.

Il ne voulait faire de mal à personne. Rien que l’idée le choquait.

Laura s’était reculée et avait admiré son œuvre.

— Putain de cul, c’est beau, avait-elle fait en se massant l’entrejambe alors que Spud gisait, tout troussé, sur le lit.

Il se sentait vulnérable, et étrangement effarouché. On ne l’avait jamais attaché jusqu’ici et jamais non plus on ne lui avait dit qu’il était beau. Laura avait alors pris la bite longue et svelte de Spud dans sa bouche et s’était mise à sucer.

Elle s’était arrêtée, mi-intuitive mi-experte, juste avant que Spud, extatique, ne jouisse. Puis elle avait quitté la pièce. Spud avait commencé à se sentir parano à cause des liens. Tout le monde racontait que Laura était dingue. Elle s’était mise à baiser tous les mecs quand son fiancé, un nommé Roy, avait été enfermé dans un hôpital psy, bouffé par son impuissance, son incontinence et la dépression. Par la première surtout.

— Il ne m’a pas baisée correctement depuis des siècles, avait dit Laura à Spud comme si cela justifiait qu’il soit enfermé chez les dingues.

Mais, s’était dit Spud, sa cruauté et sa sauvagerie faisaient partie de son charme. Sick Boy l’appelait la Déesse du Cul.

Elle revint dans la chambre et le regarda, ligoté, à sa merci.

— Je veux que tu me baises le cul maintenant. Mais avant, je vais te vaseliner la bite pour que ça ne me fasse pas mal quand tu me la mettras. Je suis contractée parce que c’est un nouveau truc pour moi mais j’essaierai de me détendre.

Elle pompait sur son joint comme une locomotive.

Laura n’avait pas été très prévoyante. Elle n’arriva pas à trouver la moindre vaseline dans l’armoire de la salle de bains. Néanmoins, elle dénicha un truc qu’elle allait pouvoir employer comme lubrifiant. C’était gluant et poisseux. Elle en appliqua derechef sur la bite de Spud. C’était du Vicks.

Ç’avait pénétré en brûlant, et Spud avait hurlé sous l’intensité de la douleur. Il se tordait dans ses liens, certain que l’on venait de lui arracher le gland.

— Merde. Désolée, Spud, avait fait Laura, bouche bée.

Elle l’avait aidé à sortir du lit et l’avait accompagné aux toilettes. Il avait sautillé jusque-là, aveuglé par les larmes. Elle avait rempli le lavabo d’eau et avait quitté la salle de bains pour trouver un couteau afin de trancher ses liens.

En se balançant avec précautions, Spud avait plongé sa bite dans l’eau. La brûlure décupla, le choc le rejeta en arrière, il bascula, sa tête s’écrasa contre le lavabo et son arcade sourcillière se fendit. Quand Laura revint, il était inconscient et un jet de sang épais et noir recouvrait le lino.

Laura avait appelé une ambulance et Spud s’était réveillé à l’hôpital avec six points de suture au-dessus de l’œil. Il était fortement choqué.

Il ne l’avait jamais baisée dans le cul. On lui avait raconté que Laura, frustrée, avait appelé Sick Boy tout de suite après. Celui-ci avait accouru et remplacé son ami.

C’est après ce désastre que Spud s’était intéressé à Nicola Hanlon.

— Hé, c’est marrant, la petite Nicky n’était pas à la fête, genre… La petite Nicky, si tu veux, tu vois ? avait-il dit à Gav.

— Aye. C’est une sale petite pute. Elle prend tout, fit Gav, l’air de rien.

— Ah, ouais ?

Gav, qui avait remarqué et se délectait de l’expression consternée, et mal dissimulée, de Spud, enchaîna. Il jubilait intérieurement mais parlait d’un ton neutre, bref, presque professionnel.

— Ouais, ouais. Je l’ai niquée plusieurs fois. C’est pas un mauvais coup, je te dis. Sick Boy l’a limée. Rents et tout. Je crois que Tommy aussi. Il lui a certainement tourné autour de la chatte.

— Ah, oui… ? Euh, bon…

Spud se sentait à la fois déprimé et optimiste. La solution était qu’il devait essayer de rester plus sobre, se dit-il, puisqu’il semblait tout laisser lui passer sous le nez.

De l’autre côté, autour de la table, Begbie signalait qu’il avait besoin d’une nourriture plus solide.

— Je suis cet enculé de Lee Marvin. On se casse et on va dans un rade correct.

Il regarda amèrement autour de lui, examinant le bar caverneux et maculé de nicotine comme un aristocrate arrogant, dépassé de se retrouver réduit à de telles extrémités. En fait, il venait d’apercevoir le vieil ivrogne.

Il faisait toujours nuit quand ils quittèrent le pub pour un café de Portland Street.

— Petit dèj complet pour tout le monde, fait Begbie avec enthousiasme.

Tous opinent du bonnet, sauf Renton.

— Nan. Je ne veux pas de viande.

— Je les boufferai, ton foutu bacon et tes foutues saucisses et ton foutu boudin, propose Begbie.

— Ça, c’est sûr, fait Renton, sarcastique.

— Et je te filerai mes putains d’œufs et mes haricots à la tomate, connard !

— D’accord, fait Renton.

Puis il se tourne vers la serveuse.

— Pour la cuisine, vous prenez de l’huile végétale ou de la graisse animale ?

— De la graisse animale, fait la serveuse en le dévisageant comme s’il était débile.

— Va te faire foutre, Rents. Ça change rien, dit Gav.

— Ce que bouffe Mark le regarde, fait Kelly.

Alison acquiesce et Renton se sent comme un maquereau suffisant.

— Putain, c’est vraiment une saloperie de gaspillage, Rents, grommelle Begbie.

— Je ne vois pas comment je gaspille. Un sandwich fromage-salade, fait-il pour la serveuse.

— On était tous d’accord, bordel. Petit dèj complet pour tout le monde, coupe Begbie.

Renton n’en croit pas ses oreilles. Il voudrait dire à Begbie d’aller se faire foutre. Mais il refoule son instinct et hoche lentement la tête.

— Je ne mange pas de viande, Franco.

— Végétarianisme de merde. Putain de bobards de merde. T’as besoin de viande. Un putain de toxico qui s’inquiète de ce qu’il se fout dans le corps ! Putain, ça me pète le cul de rire !

— Je n’aime pas la viande, c’est tout, dit Renton, qui se sent de plus en plus bête pendant que les autres ricanent.

— Attends, putain, tu vas pas nous mettre dans le cul que tu détestes tuer ces foutus animaux. Et ces putains de chats et de chiens qu’on descendait à la carabine à air comprimé ? Et ces putains de pigeons qu’on faisait cramer vivants. Il adorait foutre des pétards dans le cul des souris blanches, ce con.

— C’est pas le problème de tuer les animaux. Je n’aime pas les manger, c’est tout, fait Renton, très gêné que ses sadismes adolescents aient été exposés devant Kelly.

— Putain, vous êtes vraiment des salauds. J’aurais jamais cru qu’on puisse tirer sur un chien, siffle Alison en secouant la tête.

— Ah, oui ? Et moi j’aurais jamais cru qu’on puisse tuer un porc et le manger, réplique Renton en désignant le bacon et la saucisse posés dans son assiette.

— C’est pas pareil.

Spud les regarde tous :

— C’est, euh, si vous voulez… Renton a raison mais pour de mauvaises raisons, genre. On ne s’aimera jamais, si t’aimes bien, si on prend pas soin des plus faibles, comme les animaux, genre… mais c’est bien si Rent est végétarien… si tu veux, si tu peux le rester… si t’aimes bien…

Begbie se met à vibrer comme s’il était en gelée et il fait à Spud le signe de Peace and Love. Les autres s’esclaffent. Renton, reconnaissant à Spud de l’avoir soutenu, intervient pour détourner les sarcasmes qui vont assaillir son allié.

— Le rester n’est pas un problème. Je déteste la viande. Ça me fout la gerbe. Fin de la polémique.

— Ah ? Eh ben je dis que c’est du foutu gaspillage.

— Pourquoi ?

— Passe queue je le dis, putain, voilà pourquoi ! rugit Begbie en se martelant la poitrine du doigt.

Renton hausse de nouveau les épaules. Poursuivre cette conversation n’avait aucun sens.

Ils engloutissent leur repas, sauf Kelly qui promène la nourriture dans son assiette, totalement indifférente aux regards affamés des autres. Elle finit par en distribuer des bouts dans les assiettes nettoyées de Franco et Gav.

On leur demande de s’en aller après qu’ils auront chanté : Oooh, ooh to be, oooh to be a Hibby ! alors qu’un type visiblement très nerveux et mal à son aise dans son blouson Hearts, entre dans le pub pour des plats à emporter. C’est le départ d’un pot-pourri de chansons de foot et d’air pop les plus pourris possible. La femme derrière le comptoir menace d’appeler la police mais ils quittent les lieux de bonne grâce.

Ils font escale dans un autre pub. Renton et Kelly prennent un verre puis s’éclipsent ensemble. Gav, Dawsy, Begbie, Spud et Alison continuent à s’imbiber comme des trous. Dawsy qui, depuis un moment, titubait, tombe dans les pommes. Begbie se fait prendre en remorque par deux psychos de sa connaissance qui traînaient dans le bar et Gav passe un bras de proprio autour de la taille d’Alison.

Spud entend les premières notes de China in Your Hand par T’Pau. Il s’aperçoit que Begbie est allé jusqu’au jukebox. On dirait qu’il ne met que ce truc ou alors Take My Breaih Away de Berlin. Ou Don’t You Want Me de Human League. Ou un truc de Rod Stewart.

Dès que Gav part aux chiottes en titubant, Alison se tourne vers Spud.

— Spu… Danny. Cassons-nous. Je veux rentrer à la maison.

— Euh… aye… je veux dire…

— Je ne veux pas rentrer seule, Danny. Viens avec moi.

— Euh, ouais… rentrer, d’acc… euh… d’acc.

Ils se faufilent hors du bar enfumé aussi discrètement que le leur permettent leurs corps en jachère.

— Viens à la maison et reste un peu avec moi, Danny. Pas de dope, ni rien. Je ne veux pas rester seule sur ce coup, Danny. Tu comprends ce que je dis ?

Alison le regarde avec âpreté, les larmes aux yeux. Ils progressent le long des rues. Spud hoche la tête. Il se dit qu’il comprend ce qu’elle dit parce que lui non plus ne veut pas rester seul. Mais il ne peut pas en être sûr quand même. Vraiment pas vraiment.