trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 19 sur 43

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Na Na et Autres Nazis

— Va te faire foutre, connard ! je fais en shootant dans la tasse.

Je manque de me pisser dessus de voir le débile ramper sur le trottoir entre les jambes des blaireaux pour récupérer des putains de pièces.

— Il est où ce putain d’apparte, alors ? je demande à Rents.

— Pas loin, fait Rents en me regardant comme si j’étais en train de chier…

Ce con vous regarde d’une façon, des fois… potes ou pas potes, il va se prendre une gueule de steak un de ces jours.

Et puis le connard se retourne et je le suis, vers Victoria Line, qu’on doit prendre.

 

NA NA ET AUTRES NAZIS

 

Le bas de Leith Walk est en vrai concours de peuple, man. Et si t’aimes bien, il fait trop chaud pour un blaireau à peau claire, quoi. Ça existe les matous qui prospèrent à la chaleur, mais les gens comme moi, si tu veux, on peut tout simplement pas. Trop sévère comme java, man.

L’autre truc qui tue, si tu veux, c’est d’être fauché. Le vrai Joe

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Strummer , man. Tout ce que tu fais, c’est te balader et mater les gens, tu

vois. Les matous sont cool toujours, ils te lèchent et tout mais, si tu veux, dès qu’ils sentent que tu es sans un, on dirait simplement qu’ils s’évaporent dans l’ombre…

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Je repère Franco au pied de la statue de la reine Vicky-Saloperie , il

parle avec un balèze, un hombre, ce sale chien qu’on appelle Lexo et que je connais mais à la jumelle seulement, si tu vois ce que je veux dire. C’est marrant comme scène, si t’aimes bien, de voir comme les psychos semblent se reconnaître entre eux, hein ? Des alliances comme ça, c’est maudit, man. Maudit, tout simplement…

— Spud ! Arrive, mon connaud ! Comment ça va ?

Le Beggar, c’est un vrai matou.

— Pas si mal, si tu veux, Franco… et toi ?

— À mort, qu’il fait en se tournant vers la montagne carrée qui lui fait de l’hombre. Tu connais Lexo.

Une affirmation, si t’aimes bien, pas une question.

Je, genre, bouge la tête et le balèze, l’hombre si tu veux, me regarde pendant une seconde puis il se tourne et reparle avec Franco.

Je peux le dire : des griffus comme celui-là, ils manquent pas de sacs-poubelle à saccager, avec des tas d’ordures à farfouiller. Aussi je fais, genre :

— Euh… jdois filer là. On se voit plus tard.

— Minute, mon pote. T’es comment, niveau fric ? Franco me demande.

— Ben, à vrai dire, je suis totalement raclé. J’ai trente-deux pence en poche et une livre sur mon compte d’Abbey National. Le genre de portefeuille d’actions qui va pas donner des nuits blanches aux mecs de Charlotte Square, si tu veux.

Franco me file vingt livres. C’est un cool, le Beggar.

— Pas de dope, mon connaud ! qu’il m’engueule, mais gentiment, genre. File un coup de bigo ce week-end, ou viens me voir.

Est-ce que j’ai jamais dit un truc désobligeant sur mon pote Franco ? Ben, si tu veux… c’est pas de la mauvaise viande. Un vrai chat sauvage, si tu veux, mais même les chats sauvages se calment un peu et ronronnent ensemble de temps en temps. En général, après avoir genre dévoré quelqu’un. Si t’aimes bien, je ne peux pas m’empêcher de me demander qui Franco et Lexo ont boulotté. Bébé Franco était à Londres avec Rents, pour fuir les flics. Il a fait quoi, le petit gars ? Parfois, il vaut mieux ne pas savoir. En fait, c’est toujours mieux de pas savoir, si tu veux.

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Je coupe par Woolies qui est mondu, quoi, vraiment mondu. Le

bouledogue de la sécurité est scotché à tchatcher une minette très sexe assise à sa caisse, alors genre j’empoche un pack de cassettes vierges… mon sang cogne, puis se calme doucement… ça c’est le bon trip, quoi, le meilleur… allez, le deuxième meilleur, après le coup de smack et, si t’aimes bien, jouir avec une minette. C’est tellement bon que ce coup d’adrénaline me donne envie d’aller en ville faire la fête.

La chaleur, man, elle est chaude… c’est tout ce que tu peux dire pour la décrire. Je descends jusqu’à l’eau et je me pose sur un banc, près du bureau des Assedic. Ma poche se sent bien avec ses deux petits de dix dedans. Si tu veux ça ouvre un peu plus de portes, quoi. Donc, je reste assis devant l’eau.

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Il y a un grand cygne dessus. Je pense à Johnny Swan , et au matos.

Avec ça que ce cygne-là est vachement beau, lui, si tu veux. Si seulement j’avais du pain, tu vois, je lui en donnerais à bouffer à ce blaireau.

Gav bosse aux Assedic. Je vais peut-être le choper à son heure de bouffe, lui payer un demi ou deux à ce mec, tu vois. Il m’en a payé quelques-uns ces temps-ci. Je vois Ricky Monaghan qui sort des Assedic. C’est un mec cool.

— Ricky…

— Salut, Spud. Caisse tu fais ?

— Euh, y se passe pas grand-chose autour de chez moi, minet. Comme tu me vois, c’est comme je suis, si tu veux.

— Tant que ça ?

— C’est pire, minet, pire.

— Toujours sans dope ?

— Ça fait quatre semaines et deux jours depuis mon dernier biscuit, à Salysbury Crag, si tu veux. Je compte chaque seconde, man, chaque seconde. Je fais tic-toc, tic-toc, si t’aimes bien, quoi.

— Tu te sens mieux ?

C’est seulement à ce moment que je me rends compte que oui. Je me fais chier comme une merde, si tu veux, mais physiquement, je veux dire… oye. Les quinze premiers jours, c’était la mort prolongée, man… mais maintenant, tu vois, je pourrais parfaitement niquer une princesse juive ou une petite catholique, avec tout son kit chaussettes-blanches. Faut les chaussettes blanches. La complète, quoi.

— ... Oye… je me sens mieux, si on veut.

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— Tu vas à Easter Road , samedi ?

— Euh, nan… si tu veux, ça fait des siècles que je suis pas allé au foute. Je pourrais peut-être y retourner. Avec Rents… mais Rents est à Londres, là. Avec Sick Boy, aussi, et tout ça. Y aller avec Gav, et lui payer deux trois bières… revoir les Cabs… ben, peut-être. Faut voir, je veux dire, si tu veux. T’y vas ?

— Nan. L’autre saison, j’ai dit que j’y retournais plus tant qu’ils auront pas viré Miller. Y nous faut un autre entraîneur.

— Ouais… Miller… y faut un nouveau griffu dans le panier de l’entraîneur…

J’aurais même pas pu dire quel entraîneur on avait, si tu veux. Je peux même pas te dire les noms des minets qui font l’équipe, si tu veux. Kano, peut-être… mais Kano a dû être transféré. Durie ! Gordon Durie !

— Il est toujours dans l’équipe, Durie ?

Monny me regarde, tout simplement, et genre, secoue la tête.

— Nan. Durie a été transféré y a des siècles, Spud. En 86. Il est à Chelsea.

— Ouais. T’as raison, man. Durie. Je me souviens de ce matou en train de marquer contre les Celtics. Ou contre les Rangers ? C’est pareil, en fait, quand t’y penses, quoi… genre les deux côtés de la même pièce, je veux dire.

Il hausse l’épaule. Je crois que je l’ai pas convaincu, le minou.

Ricky m’accompagne, ou si tu veux, je l’accompagne. Je veux dire que, qui sait vraiment qui accompagne qui sur la scène malsaine d’aujourd’hui, man ? Mais accompagné-accompagneur, c’est direction retour au bas de Walk. Ce que la vie est chiante sans dope. Rents est à Londres. Sick Boy passe son temps à zoner en ville, on dirait que le bon vieux port n’est plus assez cool pour ce minou, ces jours-ci. Rab, le Deuxième Prix quoi, a tout simplement disparu et Tommy s’est genre transformé en trottoir depuis que la Lizzy l’a lâché. Si tu veux, ça laisse plus que Franco et moi… la vie, man, je peux te dire.

Ricky, Monny, Richard Monaghan, le libre lutteur de la ligue fénianne, ça alors de ça alors, se casse, pour, si tu veux, retrouver sa caille en ville ! Du coup, abandonné comme Dieudonné, je décide d’aller voir Na Na, à sa résidence pour vieutots du bas d’Eastern Road. Na Na déteste être là-bas même si elle a, si t’aimes bien, un apparte de reine. J’aimerais bien avoir le même, si tu veux. Pourri de chic mais genre réservé aux matous centenaires. T’as juste une ficelle à tirer et c’est l’alarme qui sonne, et genre le gardien qui déboule pour te dépatouiller de tout ce que tu veux à ta place. Pour moi, man, le même ferait bien dans ma rue, avec la fille de Frank Zappa, cette caille givrée, la fille de la Vallée, Moon Unit Zappa, qui serait gardien, si tu veux. La vie en caviar que ce serait, je te dis pas, mon matou !

Si tu veux, Na Na a les guiboles en agglo et le toubib a trouvé que l’Annapurna dans l’escalier pour arriver jusqu’à son clapier du dernier étage, sur Lorne Strasse, c’était trop. Il n’avait pas tort, le vieux chef médecine man. Si tu veux, si tu leur enlèves les varices aux jambes de Na Na, y a plus de jambes. Plus rien pour la faire tenir debout, tu vois ? Même dans mes bras, les veines sont meilleures que dans son gratin de pattes. Elle lui a quand même donné de quoi se tresser le dos, au toubib. Si tu veux, les vieux matous marquent leur territoire pendant genre des siècles et ils s’y attachent. Et, sûr comme un coup de queue, ils ne le lâchent pas sans margoulis. Ils sortent les griffes et il y a du poil qui vole, man. Voilà, c’est Na Na… Miss Mouskouri, comme je l’appelle, tu vois ?

Il y a une salle commune dans son bloc où, si tu veux, Na Na ne va jamais à moins qu’elle n’essaie de lever M. Bryce. La famille du vieux blaireau s’est plainte au gardien qu’elle le harcèle sexuellement. La femme du gardien a essayé de faire genre ambassadeur entre ma Ma et la fille de M. Bryce mais Na Na, en deux trois remarques chalumeau à propos de la vilaine marque qu’elle a sur le visage, une sorte de tache de vin si tu veux, a transformé la fille en chasse d’eau qui fuit. C’est comme si Na Na repérait les faiblesses de tout le monde, surtout des femmes, pour s’en servir contre eux.

Une batterie de verrous différents passe au vert et Na Na me sourit et me fait signe d’entrer. On me reçoit comme un nabab ici mais ma Ma et ma sœur sont traitées comme, disons, des riens, si t’aimes bien. Elles font tout pour Na Na mais Na Na aime les mecs et elle déteste les filles. Elle a eu, genre, huit gosses avec cinq hommes différents. Et je ne parle que de ceux que je connais.

— Bonjour… Calum… Willie… Patrick… Kevin… Desmond…

Elle défile comme ça les noms de quelques-uns de ses petits-enfants mais, si tu veux, elle saute le mien. Je m’en fous faut dire, on m’appelle

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Spud si souvent, même ma Ma m’appelle comme ça, que moi aussi

j’oublie des fois mon nom.

— Danny.

— Danny. Danny, Danny, Danny. Dire que j’appelle Kevin Danny et tout. Comment je peux l’oublier celui-là, Danny Boy !

Ça, faut dire, comment… Danny Boy et Les roses de Picardie sont les seules chansons qu’elle connaît. Elle les chante à tue-tête, sur un ton monocorde et tout d’une traite, avec les bras genre levés au-dessus de la tête, genre, pour l’effet.

— George est là.

Je jette un œil après l’angle de la pièce, elle est en L, et je vois mon oncle Dode, affalé dans un fauteuil, en train de téter une canette de lager Tennent.

— Dode, je fais.

— Spud ! Salut, chef ? Comment va ta vie ?

— Du caviar, mon minet, du caviar. Eh, et toi ?

— Jme plains pas. Comment va ta Ma ?

— Arh, toujours comme d’hab, si tu veux. Elle est vachement Caspienne comme mère, si tu veux.

— Hé ! C’est de ta mère que tu parles ! Le meilleur ami que t’auras jamais. C’est pas vrai, Ma ? qu’il demande à Na Na.

— Nom de Nom ! Vrai, fds !

« Nom de Nom ! », c’est un des mots préférés de Na Na, si t’aimes bien, avec « pisse ». Personne ne dit « pisse » comme Na Na. Genre, elle s’allonge sur le ssss, si tu veux t’as la vapeur qui monte du jet jaune pendant qu’il cogne la porcelaine blanche, tu vois ?

Oncle Dode lui fait un genre de grand sourire indulgent. Dode est métis, genre, le fils d’un marin antillais, quoi, un produit de la graine antillaise, si tu veux ! Le vieux de Dode est resté dans Leith assez lontemps pour faire faire à Na Na un tour de cerf-volant. Puis il est reparti sur les sept mers. C’est une vraie vie, on dirait, celle d’un marin-genre une caille dans chaque port et tout ça.

Dode est le plus jeune gosse de Na Na.

Si t’aimes bien, elle a d’abord épousé mon grand-père, un vieux cow-boy casse-cou qui venait de Wexford. Le vieux faisait sauter ma Ma sur ses genoux et lui chantait des trucs genre révolutionnaire irlandais. Des poils lui poussaient dans les narines et ma Ma croyait qu’il était préhistorique, comme le croient souvent les nains, tu vois ? Mais le mec ne devait avoir que trente ans, si tu veux. Bref, ce type est mort. Genre tombé de la fenêtre du dernier étage d’un immeuble. À l’époque, il baisait cette autre nana qui n’était pas Na Na, tu vois ? Personne n’a pu vraiment dire si c’était la soûlerie, le suicide, ou, si tu veux… ben, un coup de son coup. Bref, celui-là l’a laissée avec trois mômes, ma Ma comprise.

Ensuite, l’homme (épousé) suivant de Na Na était un type avec une voix de gravier qui avait travaillé comme monteur d’échafaudages. Le gars traîne toujours dans Leith. Il m’a dit, un jour dans un pub, que maintenant, si tu veux, l’échafaudage était considéré comme un métier. Échafaudeur. Rents, qui était agressif à l’époque, lui a dit que tout ça c’était de la merde, qu’il était ouvrier qualifié, point. Le gars s’est foutu en rogne. Je le vois de temps en temps au Volley. C’est pas un mauvais vieux. Il a duré un an à Na Na, il lui a fait un gosse entier et lui en a laissé un en projet, si tu veux.

Le petit Alec, un agent d’assurance de la coop qui venait d’être veuf, a été la victime suivante de Na Na. On dit que Alec croyait que le gosse que portait Na Na était de lui. Il a fait trois ans, si tu veux, lui a donné un autre gosse, avant de se tirer en pétard parce qu’il l’avait, genre, prise en train de baiser avec un autre type, chez eux.

Genre, il attendait le type dans l’escalier avec une bouteille. C’est ce qu’on raconte, si tu veux. Le type a demandé pitié. Alec a posé la bouteille en disant qu’il n’avait pas besoin d’arme pour foutre dehors les mecs du style du type. Alors, si tu veux, l’expression du type a changé. Il a botté dans le petit Alec tout le long de l’escalier, il a traîné le pauvre minou sur Walk tout entier avant d’aller le jeter, explosé et genre couvert de sang, sur le tas d’ordures qui était empilé sur le trottoir devant la boutique de l’épicier.

Ma mère dit qu’Alec était un petit mec honnête, si t’aimes bien. C’était le seul matou de Leith qui savait pas que Na Na faisait le trottoir, si tu veux.

L’avant-dernier bébé qu’a eu Na Na était un vrai mystère, si tu veux. C’est ma tante Rita, qui a plus près de mon âge que de celui de ma Ma. Je crois que j’ai toujours eu la gaule pour Rita, une poule cool, genre vachement années 60, tu vois ? On n’a jamais su qui était le père de Rita et puis il y a eu Dode, que Na Na a fait quand elle tournait autour de quarante ans.

Quand j’étais môme, Dode était le mec à te flanquer froid dans le dos. Tu allais chez Na Na un samedi, genre pour le thé, et tu te retrouvais devant ce méchant minet noir qui matait tout le monde avant de se tirer en frôlant les plinthes. Tout le monde disait que Dode était aigri, ce que je croyais aussi si tu veux, jusqu’à ce que je commence à deviner quel genre de traitements le petit gars recevait, à l’école, dans la rue et tout ça. Personne ne s’en mêlait, je peux te le dire, man. Si tu veux, je rigole quand t’entends un matou dire que le racisme c’est un truc d’Anglais et qu’ici, on est tous

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les fils de Jock Thomson … c’est de la vraie foutaise, si t’aimes bien,

man. Ces mecs parlent par le trou de balle.

Dans la famille, si tu veux, la fauche c’est une grande tradition. Tous mes oncles chourent mais genre, c’est toujours Dode qui s’est pris les plus lourdes peines pour les coups les plus insignifiants. Un plan malsain à la base, man. Rents a dit une fois qu’y a rien de mieux qu’une peau un peu sombre pour augmenter la vigilance de la police et réveiller les magistrats : plus que vrai.

Bref, Dode et moi on décide de descendre chez Percy pour s’en jeter un. Le pub est un peu en feu ; normalement, chez Percy c’est un pub tranquille

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genre familial mais là, il est bourré d’oranges importées de l’Ouest

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sauvage . Ils sont là pour leur marche annuelle autour du Links. Ces

matous-là, faut le dire, nous ont jamais vraiment fait chier mais je préfère pas leur parler. C’est genre la haine, quoi. Célébrer les vieilles guerres pour moi c’est, si tu veux, disons plutôt mesquin, tu vois ?

Je repère le vieux de Rents avec ses frères et ses neveux. Le frère de Rents, Billy, est là et tout. Le père de Rents est un clochard et un ivrogne mais il est sorti de ce genre de plan, maintenant. Sa famille est cent pour cent de Glasgow et elle semble vachement compter pour le père de Rents. Rents, lui, ne se colle pas trop à ces matous ; en fait il les hait, si tu veux. Il n’aime pas trop en parler. Pour Billy, c’est pas pareil. Il est barré dans toutes les orangeries, genre fiesta Jambo/Hun. Il me fait signe depuis le bar mais je ne crois pas qu’il m’aime trop, ce matou.

— Comment ça va, Danny ? fait M. R.

— Euh… bien, Davie, genre bien. Des nouvelles de Mark ?

— Nan. Ça doit gazer. Les seules fois où t’entends parler de lui c’est qu’il a besoin de quelque chose.

Il blague à moitié et ses petits neveux me regardent genre méééchant, alors on va se mettre à une place dans un coin près de la porte.

Mauvais choix…

On s’est mis tout près de quelques griffus à l’air malsain. Certains sont skins, d’autres pas. Certains ont l’accent écossais, d’autres anglais ou de

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Belfast. Un des mecs a un T-shirt Skrewdriver , un autre porte une

chemise genre Ulster britannique. Ils se mettent à chanter un truc qui parle de Bobby Sands, en le massacrant, si tu veux. Je connais pas grand-chose en politique mais Sands me semblait être un brave type, genre qui n’a jamais tué personne. Si t’aimes bien, il faut du courage pour mourir comme il est mort, non ?

Pendant ce temps, le facho semble se casser le cul pour qu’on se regarde, lui et moi. Tout comme moi j’essaie désespérément d’éviter de croiser son regard. Ce qui devient encore moins facile quand ils se mettent à chanter « Il n’y a pas de Noir sur l’Union Jack ». On bouge pas mais ce matou, ça ne lui suffit pas. Il a sorti ses griffes. Il gueule sur Dode.

— Oï ! Caisse tu regardes putan de nègue !

— Je t’emmerde, aboie Dode.

Ce chemin, le matou y est passé depuis longtemps mais pas moi. C’est vachement lourd, si tu veux.

J’entends un petit mec de Glasgow dire que ces types n’ont rien à voir avec Orange, que ce sont des nazis et tout, mais la majorité des salauds oranges présents sont comme au ciel et genre, ils encouragent ces cons.

Ils se mettent tous à chanter :

— Bâtard noir ! Bâtard noir !

Dode se lève et va à leur table. J’ai juste le temps de voir la face de grimace de Tournevis se transmuter quand il réalise, en même temps que moi, que Dode tient cet énorme cendrier de verre dans la main… ça, c’est la violence… ça sent mauvais…

… il ramone la tête de Tournevis et le mec a le plafond qui, genre, s’ouvre en deux et il tombe de son tabouret. Je tremble de frousse, si tu veux, de vraie frousse, man, mais un des mecs saute sur Dode, et ils le foutent à terre, et je dois m’en mêler. Je ramasse un verre et je tamponne

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Red Hand Of Ulster , qui se tient la tête même si, si tu veux, le verre ne

s’est même pas fêlé. Mais un connard me cogne dans les tripes avec une force tellement pointue que je crois qu’il m’a poignardé, man.

— Tuez ce salaud de Fenian ! gueule un con et ils me collent contre le mur, genre…

Je me mets à donner des coups de tatanes et de tampons, je ne sens plus rien… et je commence à m’amuser, man, passe queue si tu veux, ce n’est pas de la vraie violence comme quand tu vois quelqu’un comme Begbie piquer une crise de folie. Là, c’est de la blague, si tu veux…, je ne sais pas vraiment me battre mais je ne crois pas que ces mecs soient de grands guerriers, non plus… on dirait qu’ils se jettent tous dans les pattes les uns des autres…

Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. Davie Renton, le père de Rents, et Billy, son frère, ont dû les arrêter parce qu’à l’épisode suivant, je suis genre debout, et j’entraîne Dode dehors. Il a l’air bien fatigué. J’entends Billy qui dit :

— Sors-le, Spud. Sors-le dans la rue, putain.

Là, je me sens vraiment mal, tout d’un coup, et je fonds genre en larmes de rage et de frousse mais surtout de frustration…

— C’est… si tu veux… putain… c’est… c’est…

Dode a été tamponné. Je l’entraîne le long de la rue. J’entends des gens qui nous gueulent après. Je me concentre sur la porte de Na Na, j’ose pas me retourner. On entre. Je lui fais monter l’escalier. Son bras et son côté saignent.

J’appelle l’ambulance pendant que Na Na lui berce la tête en disant :

— Ils continuent à t’en faire voir des barquées, fils… quand est-ce qu’ils vont te foute la paix, mon petit… depuis l’école, depuis qu’il va à cette chiée d’école…

Man, je suis mort de rage mais contre Na Na, si tu veux. Avec un gosse comme Dode, tu crois pas que Na Na doit savoir ce que quelqu’un de différent, quelqu’un qui genre tranche, éprouve, non ? Si tu veux, comme la femme avec la tache de vin et tout… mais ce n’est que la haine, haine, haine entre les blaireaux, et ça nous mène où, man ? Où putain, où ?

J’accompagne Dode à l’hôpital. Si t’aimes bien, ses blessures ne sont pas aussi graves qu’elles en ont l’air. Je vais le voir, il est couché sur un brancard après qu’ils l’aient, genre, rafistolé.

— Ça va, Danny. J’ai vu bien pire avant et je verrai vachement pire après.

— Dis pas ça, man. Dis pas ça, quoi.

Il me regarde comme si je ne comprendrai jamais vraiment et je sais qu’il a certainement raison.