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L’exil
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LONDRES À LA RAME
Planté. Où sont passés ces cons ? C’est bien ma faute, connard. Aurais pu téléphoner pour dire que je débarquais. La surprise est pour moi. Pas un rat. La porte peinte en noir m’oppose une face froide, lugubre, mortelle qui semble me dire qu’ils sont partis depuis belle lurette et qu’ils ne reviendront pas avant longtemps. Si jamais ils reviennent. Je mate par la fente de la boîte aux lettres mais je n’arrive pas à voir s’il y a des lettres au pied de la porte.
Je tatane la porte de rage. La voisine de palier, une salope grognon si je me souviens bien, ouvre sa porte et pointe la tête à l’extérieur. Elle me regarde comme pour me poser une question. Je l’ignore.
— Ils sont pas là. Ils sont pas là depuis deux jours, qu’elle me dit, en lorgnant avec suspicion sur mon sac de sport comme s’il était bourré d’explosifs.
— C’est super, je grommelle, en levant la tête au plafond, exaspéré. Et espérant que cette démonstration de désespoir encouragera la femme à dire : je vous connais. Vous venez parfois passer quelques jours ici. Vous devez être épuisé par votre voyage depuis l’Écosse. Entrez donc, venez prendre une bonne tasse de thé. Vous attendrez vos amis.
Mais tout ce qu’elle trouve, c’est : « Naan… je les ai pas vus depuis deux jours. »
Couille. Merde. Saloperie. Trouducu.
Ils pourraient être n’importe où. Ils pourraient être nulle part. Ils pourraient revenir n’importe quand. Ils pourraient ne jamais revenir.
Je descends Hammersmith Broadway. Rien que trois mois d’absence et Londres m’apparaît étrange et étrangère. Comme tous les endroits familiers quand on les a quittés. Comme si tout n’était qu’une copie de ce qu’on a connu auparavant, identique, mais pourtant dépourvue de ses qualités essentielles, un peu comme dans les rêves. On dit qu’il faut vivre dans un endroit pour le connaître mais il faut y débarquer comme ça pour le voir vraiment. Je me souviens avoir arpenté Princes Street avec Spud. Tous les deux, on avait horreur de cette rue hideuse, assassinée par les touristes et les boutiques, fléaux jumeaux du capitalisme moderne. J’ai levé le nez vers le château et j’ai pensé, ce n’est qu’un bâtiment de plus. Il ne comptait pas plus pour nous que les British Home Stores ou Virgin Records. On allait dans ces endroits-là pour des orgies de fauche. Mais quand on revenait à Waverley Station, après avoir été partis un moment, on pensait : putain, c’est quand même pas mal.
Aujourd’hui, tout dans les rues est un peu flou. Probablement le manque de sommeil ou le manque.
L’enseigne du pub est nouvelle mais le message est connu. Le Britannia. Rule Britannia. Je ne me suis jamais senti britannique, parce que je ne le suis pas. C’est moche, c’est artificiel. Cela dit, je ne me suis jamais vraiment senti écossais non plus. La valeureuse Ecosse, mon cul. L’Ecosse qui fait dans son froc, plutôt. On est prêts à s’étrangler les uns les autres pour avoir le privilège d’approcher un peu la fortune de quelque aristocrate anglais. Je n’ai jamais éprouvé la moindre foutue émotion quand il s’agit de pays. Un dégoût absolu peut-être. Ils devraient tous les éliminer. Et zigouiller tous ces fichus parasites d’hommes politiques qui ne l’ouvrent que pour déblatérer mensonges et platitudes fascistes, sanglés qu’ils sont dans leurs costumes et leurs sourires de serpillières.
Le tableau annonce qu’il y a une nuit de pédés skins dans l’arrière du bar. Cultes, subcultures en morceaux et mélanges dans un endroit comme celui-là. On est plus libre ici. Pas parce que c’est Londres mais parce que ce n’est pas Leith. On est tous des salopes en vacances.
À l’intérieur du bar, je cherche les visages connus. La peinture et le décor de l’endroit ont complètement changé, en pire. Ce qui était une bonne petite grotte où on pouvait balancer sa bière sur les copains et se faire sucer dans les toilettes pour dames, ou pour hommes, est devenu un trou effroyablement aseptisé. Quelques indigènes, visage fermé et ahuri, fringues à quinze centimes, s’accrochent au bout du bar comme se fixent à des épaves les survivants d’un naufrage. Autour, des yuppies se marrent bruyamment. Toujours au boulot, encore au bureau, mais avec un verre à la place du bigophone. L’endroit a été transformé en bouffe-quand-tu-veux pour les employés de bureaux qui ne cessent d’envahir le quartier. Jamais Davo et Suzy ne boiraient une goutte dans ces chiottes sans âme.
Un des barmen m’a l’air quand même vaguement familier.
— Est-ce que Paul Davis vient toujours ? je lui demande.
— Tu cherches Jock, le mec de couleur qui joue pour l’arsenal ? qu’il se marre.
— Nan, le mien est de Liverpool. Brun, cheveux en épi, le nez comme une foutue piste de ski. Un mec immanquable.
— Ouais… je connais ce mec. Davo. Il traîne ici avec sa caille, un peu ronde, petite, brune. Nan, j’ai pas vu ces gens depuis des siècles. Sais même pas si sont encore dans le secteur.
Je bois une pinte de pisse gazeuse et, avec le barman, on débine les nouveaux clients.
— Le truc, Jock, c’est que la plupart de ces pisseurs ne sont même pas de vrais yuppies, qu’il fait avec un geste de dédain pour le troupeau de costards qui bêle dans un coin. T’as surtout des culs cirés de commis de bureau, ou des représentants d’agences d’assurance payés à la comm, une poignée de cacahuètes chaque semaine. De la foutue frime, c’est tout. Ces connassons ont de la dette jusqu’aux yeux. Ils traînent partout dans leurs costumes à dix mille pour faire croire qu’ils en sont à cinquante K par an. La majorité ne fait pas cinq livres par semaine.
Amer comme l’était ce con, il y avait à prendre et à laisser dans ce qu’il disait. Il devait y avoir plus de blé ici que n’importe où dans la rue mais les crétins avaient intégré une donnée : avant tout, il faut ressembler au rôle et tout arrivera, bien rôti, dans la bouche. Totales foutaises évidemment. À Édimbourg, j’ai connu des toxicos avec un compte en banque en meilleure santé que celui de couples à deux salaires et lourdement endettés qui traînent ici. Un jour, ça va péter. Des sacs bourrés de commandements d’huissiers font déjà file d’attente à la poste.
Je retourne à l’apparte. Toujours aucun signe de mes crétins.
La bonne femme sur l’autre rive du palier émerge de nouveau.
— Tu les trouveras pas ici, qu’elle dit avec suffisance et jubilation.
Cette vieille salope a été modelée dans de la crème de conne. Un matou noir serpente entre ses jambes et s’aventure sur le palier.
— Cheetah ! Cheetah ! Viens ici, petit saligaud…
Elle se ramasse le chat et le serre contre sa poitrine comme un bébé, tout en me jetant des yeux torves, comme si j’avais eu l’intention de toucher à son sac à merde.
Putain, les chats, je hais. Presque autant que les chiens. Je suis pour l’interdiction d’avoir des animaux chez soi, pour l’extermination de tous les chiens, sauf quelques-uns qui iraient dans les zoos. C’est une des rares choses sur lesquelles Sick Boy et moi sommes toujours d’accord.
Les cons. Putain, ils sont où ?
Je retourne au pub et me fais encore deux pintes. Putain, ça vous démolit l’âme de voir ce que ces salauds ont fait de cet endroit. Les nuits qu’on s’est données, ici. C’est comme si le passé avait été balancé en même temps que l’ancien décor.
Sans vraiment y penser, j’ai quitté le pub et je reprends le chemin qui m’avait amené jusque-là, vers Victoria. Je m’arrête à une cabine, je sors une poignée de monnaie et mon carnet d’adresses qui part en couille. C’est le moment de se trouver un terrier de remplacement. Ça va être coton. Avec ce que j’ai foiré côté Stevie et Stella, impossible de me faire bien accueillir là-bas. Andréas est reparti en Grèce, Caroline est en vacances en Espagne, Tony, ce stupide connard, foutu fond de poubelle, est avec Sick Boy, qui en a fini avec la France, et de retour à Merdimbourg. J’ai oublié de prendre les clés de ce con, et ce salaud a oublié de me le rappeler.
Charlene Hill. Elle est à Brixton. Premier choix. Je pourrais même peut-être baiser, si je la joue bien. Ça marchera certainement avec un… voilà ce que c’est d’être propre, d’être nettoyé même, ça te… torture.
— Allô ?
La voix d’une autre femme.
— Salut. Puis-je parler à Charlene ?
— Charlene… n’est plus ici. Je sais pas où elle est aujourd’hui, Stockwell, je crois… j’ai pas d’adresse… quitte pas… MICK ! MICK ! T’AS L’ADRESSE DE CHARLENE ?… CHARLEEENE… Nan. Désolée. Jlépa.
Putain c’est pas mon jour. Ça sera Nicksy.
— Fini. Fini. Fini Brian Nixon. Parti. Parti…
Une voix asiatique.
— T’as pas une adresse, l’ami ?
— Non. Parti. Parti. Fini Brian Nixon.
— Il est où, maintenant ?
— Quoi ? Quoi ? Je ne comprends pas…
— Où-mon-ami-Brian-Nicks-habite-t-il ?
— Fini Brian Nixon. Fini drogues. Va-t’en. Va-t’en.
Le con me claque le téléphone au nez.
Il se fait tard et la ville me ferme ses portes. Un alcolo à l’accent de Glasgow me tape vingt pence.
— T’es vraiment un salaud de bon garçon, je te le dis, fiston… qu’il grommelle.
— T’es au poil, Jock, je lui réponds avec mon meilleur cockney.
Les Ecossais à Londres, c’est de l’hémorroïde en verre pilé. Les Weedjies surtout font mal, avec leur boniment pour arriver à fourrer partout leur nez de cons en faisant croire que c’est de la sollicitude. La dernière des choses qui me faut, c’est de me retrouver collé à un foutu clodo.
J’envisage de prendre le 38 ou le 55 jusqu’à Hackney, et d’appeler Mel à Dalston. Si Mel n’est pas chez lui, et ce con n’est déjà pas au téléphone, alors mes cartouches sont toutes bel et bien grillées.
Au lieu de ça, je me retrouve à payer pour entrer dans le cinéma permanent de Victoria. Toute la nuit, jusqu’à 5 heures du mat, on y passe des pornos. C’est le matelas où vient s’écraser toute une vermine qui a mis fin à sa course au soleil. Poivrots, toxicos, clodos, satyres, psychopathes, tous convergent là, avec la nuit. À chaque fois, je me jure que plus jamais je n’y passerai de nuit.
Il y a quelques années, j’y étais avec Nicksy et un mec s’est fait poignarder. La flique est arrivée et a embarqué tous les cons sur lesquels elle a pu mettre la patte, nous inclus. On avait sur nous genre deux cents grammes de H qu’on a dû gober vite fait. Le temps d’attendre leur interview, une fois au poste, et on était incapables du moindre foutu mot. Ils nous ont gardés au frais toute la nuit. Le lendemain, on nous a emmenés à Bow Street, aux juges de Cour, à deux pas de la prison, où ont été amendés pour attentat à l’ordre public tous les pékins trop incohérents pour fournir des explications. Nicksy et moi avons écopé de trente livres chaque ; quand c’était encore trente livres.
Et m’y revoilà encore. Depuis ma dernière visite, l’endroit a, si possible, dévalé la pente un peu plus bas. Tous les films sont de cul, sauf un documentaire d’une violence épouvantable, où divers animaux en déchiquètent d’autres dans des décors exotiques. Avec une cruauté qui met l’objet à des millions de kilomètres du travail de Richard Attenborough.
— Salauds de nègres ! Enculés de salauds de nègres ! rugit un accent écossais parce qu’une tribu d’indigènes balance ses javelots sur une créature à forme de bison.
Un raciste écossais défenseur des animaux. A tous les coups, c’est un Hun.
— Foutues saletés de bamboulas, ajoute un lèche-trou à la voix cockney.
C’est vraiment l’endroit parfait pour se retrouver dans le caca. J’essaie de me concentrer sur les films pour ne pas entendre les cris et les halètements qui montent autour de moi.
Le meilleur film est allemand doublé en américain. L’intrigue n’est pas transcendante. Il s’agit d’une petite en costume bavarois qui se fait baiser de multiples manières et dans divers endroits par tous les mâles et femelles de sa ferme. Les séquences sont quand même pleines d’imagination et je m’y laisse prendre. Pour la plupart des crétins qui hantent ce bouge, ces images sont certainement, de tout ce qu’ils ont vécu, ce qui est le plus proche du sexe. Cela dit, aux bruits qu’on entend, on devine que des hommes et des femmes, et des hommes et des hommes, sont en train de baiser. Je m’aperçois que je bande et j’ai presque envie de me branler mais le film qui suit m’écrabouille la gaulaison.
C’est, inévitablement, un film britannique. Il se passe dans un bureau de Londres, pendant la saison des fêtes, ce qui lui vaut un titre plein d’imagination : La Fête au bureau. Avec Mike Baldwin, ou l’acteur Johnny Briggs, l’acteur qui joue au con dans Coronation Street. Ça ressemble à un film de Carry-On, avec moins d’humour et plus de sexe. Mike finit par se faire baiser mais il ne le mérite pas, avec cette énervante gueule de raie qu’il se traîne pendant tout le film.
Je commence à dériver dans un sommeil un peu délirant, en me branlant par à-coups, la tête rejetée en arrière comme si elle voulait me sauter des épaules.
Du coin de l’œil, je vois un type qui change de place pour s’asseoir à côté de moi. Il pose la main sur ma cuisse. Je la lui retire.
— Va te faire mettre. Tu veux que je te file ta propre tête pour jouer avec, espèce de con ?
— Désolé. Désolé, qu’il fait avec un accent européen.
C’est un vieux, minable et tout. Il est vraiment pathétique avec sa petite figure de lutin. En fait, je sens que j’ai pitié de lui.
— Suis pas pédé, l’ami, je lui dis.
Il a l’air de rien comprendre.
— Moi, pas homosexuel, je fais en me montrant du doigt et en me sentant vaguement ridicule.
C’est vraiment le putain de truc con à dire.
— Désolé. Désolé.
En fait, ça me fait turbiner le micro-ondes. Comment bordel je peux savoir que je ne suis pas homosexuel si je ne suis jamais allé avec un mec ? J’ai toujours eu l’idée d’aller jusqu’au bout avec un autre type pour voir comment c’est. Je veux dire, il faut tout essayer une fois. Cela dit, je compte rester aux manettes. Je ne pourrais pas supporter d’avoir la bite d’un crétin dans mon cul. Un jour, j’ai levé une superbe petite folle au London Apprentice. Je l’ai ramenée à ma piaule de Poplar. Tony et Caroline ont débarqué et m’ont surpris en plein bricolage du petit mec. C’était très gênant. Tailler une pipe à un mec qui porte une capote. C’est comme téter un gode en plastique. Je m’ennuyais à mourir mais comme le gamin m’avait sucé, je me croyais obligé de lui rendre la politesse. Techniquement, il m’avait taillé une pipe parfaite. Pourtant, je m’étais ramolli, effondré de rire à voir son expression. Il ressemblait à cette fille pour qui je craquais, il y a des siècles, aussi, avec un peu d’imagination et de concentration j’ai réussi, à ma grande surprise, à décharger mon lot dans le caoutchouc.
Cet épisode m’a valu de me faire vraiment débiner par Tony mais Caroline avait trouvé ça cool. Elle avait même avoué avoir été jalouse à en crever parce qu’elle trouvait le gosse adorable.
Quoi qu’il en soit, je ne verrais pas de problème à aller jusqu’au bout avec un mec, si c’est le moment. Pour l’expérience. Le problème c’est que je n’aime vraiment que les cailles. Les types n’ont rien de sexe. C’est une question esthétique qui n’a pas un poil de cul de rapport avec la morale.
Le vieux débris n’avait pas tout à fait une tête à se retrouver au sommet de la liste des candidats avec qui perdre sa virginité homosexuelle. Mais voilà qu’il me dit qu’il habite vers Stoke Newington et il me demande si j’aimerais y passer la nuit. Ben, disons que Stokie n’est pas à des kilomètres de la piaule de Mel, à Dalston. Aussi, je me suis dit : Et merde.
Le vieux débris est italien et s’appelle Gi, Giovanni en rétréci j’imagine. Il me raconte qu’il travaille dans un restaurant et qu’il a une femme et des gosses, là-bas, en Italie. J’ai comme l’impression que ça ne sonne pas très juste. Un des trucs bien dans la vie de toxico c’est qu’on rencontre des tonnes de menteurs. On développe une sorte d’expertise dans ce domaine et un excellent nez pour détecter les conneries.
On a pris le bus de nuit, Victoria-Stokie. Il était plein de petits cons ; défoncés et bourrés, en route pour des fêtes ou revenant de fêtes. J’espérais à me péter le cul être au milieu d’une de ces équipées plutôt qu’avec mon vieux débris. Mais bon.
L’apparte de Gi est quelque part dans un rez-de-chaussée de Church Street. En dehors de cette information, je suis paumé sinon que je sens que ce n’est pas plus loin que Newington Green. Dedans, c’est un trou extrêmement minable. Il y a un vieux buffet, une commode avec des tiroirs et un grand lit de cuivre au milieu de la pièce. Parfum : humide, avec une touche de cuisine et un brin de chiottes.
Vu ce que j’avais précédemment capté du vieux débris, je suis très étonné de voir, partout, des photos d’une femme et de gosses.
— C’est ta famille ?
— Oui, c’est ma famille. Ils vont bientôt me rejoindre.
J’arrivais toujours pas à le croire. J’étais peut-être si habitué aux mensonges que même la vérité me sonnait outrageusement faux. Mais quand même.
— Doivent te manquer.
— Oui. Oh oui, qu’il se lance, puis il ajoute : Allonge-toi sur le lit, mon ami. Tu peux dormir. Je t’aime bien. Tu peux rester ici un moment.
Je regarde durement cette miette de con. Physiquement, ce n’est pas une grosse menace aussi je me dis : Et merde, je suis vanné et je grimpe dans le lit. J’ai un soupçon de soupçons en pensant à Dennis Nilsen. Je parie qu’il y a eu des mecs assez cons pour se dire que physiquement, il n’était pas une grosse menace. Puis il les a étranglés, décapités et a empilé leurs têtes dans une grande marmite. Nilsen travaillait dans la même ANPE de Cricklewood que ce type de Greenock que je connais. Le mec de Greenock m’a raconté qu’un Noël, Nilsen s’est amené avec un curry qu’il avait cuisiné pour tous les gens de l’Agence. C’est peut-être des conneries mais on ne sait jamais. Mais bon, je suis tellement décalqué que je ferme les yeux, et succombe à la fatigue. Je me suis un peu raidi quand j’ai senti qu’il s’allongeait sur le lit près de moi mais je me suis aussitôt détendu parce qu’il ne faisait pas un geste pour me toucher et que nous étions, tous les deux, complètement morts. Je me suis senti m’enfoncer dans un sommeil inconfortable et totalement hagard.
Je me suis réveillé, je n’avais pas la moindre notion du temps que j’avais passé à dormir. Ma bouche était sèche et une étrange sensation d’humidité me parcourait la face. J’ai touché ma joue. D’épais filaments genre blanc d’œuf et un fluide poisseux se collaient à ma main. Je me suis tourné et j’ai vu le vieux débris vautré à côté de moi, il était à poil, du sperme s’égouttait de sa petite bite dodue.
— Espèce de sale con !… te branler sur moi pendant que je dors… misérable, vieux dégueulasse !
Je me sentais comme un mouchoir sale qui vient de servir, un moins que rien. La fureur m’a envahi et j’ai frappé le vieux débris en pleine bouche. Je l’ai fait tomber du lit. Il avait tout d’un gnome répugnant et gras avec son estomac boursouflé et sa tête ronde. Je l’ai savaté de quelques coups pendant qu’il rampait contre le plancher et je me suis arrêté quand je me suis rendu compte qu’il pleurait.
— Putain de Dieu. Sale petit con. Foutu…
J’arpentais la pièce en tous sens. Ses sanglots me gênaient. J’ai pris une robe de chambre accrochée à une des têtes de cuivre qui encadraient le lit et j’ai fait un paquet de son corps nu, si laid et si gras.
— Maria. Antonio, qu’il chialait.
J’ai réalisé que j’avais le bras autour du vieux salaud et que je le réconfortais.
— Ça va, l’ami. Ça va. Suis désolé. Je ne voulais pas te faire du mal, mais c’est que, si tu veux, jusqu’à aujourd’hui, personne ne s’était jamais branlé sur moi.
Ce qui était certainement vrai.
— T’es gentil… qu’est-ce que je peux faire ? Maria. Ma Maria…
Il hululait. Sa bouche lui envahissait le visage, un immense trou noir dans la pénombre. Il sentait la vieille booze, la sueur et le sperme.
— Écoute, descendons prendre un café. On va causer, je t’offre un petit dèj. Il y a un endroit pas mal sur Ridley Road, près du marché, tu sais ? Ça doit être ouvert maintenant.
Ma proposition était plus motivée par un intérêt personnel que par un quelconque altruisme. Tout ça m’emmènerait près de chez Mel, à Dalston, et je voulais sortir de cette déprimante chambre en rez-de-chaussée.
Il s’est habillé et on est sortis. On a descendu Stokie High Street et Kingsland Road à pinces, direction le marché. Le café était étonnamment plein mais on s’est quand même trouvé une table. J’ai pris un bagel fromage-tomate et le vieux débris s’est farci un affreux bout de viande bouillie toute noire, le genre de truc dont semblent raffoler les Juifs de Stamford Hill.
Le connard s’est mis à blablater à propos de l’Italie. Il était marié à cette Maria depuis des années. La famille a découvert que lui et Antonio, le plus jeune frère de Maria, baisaient ensemble. Je ne devrais pas le dire comme ça, parce qu’en fait ils s’aimaient. Je crois qu’il aimait le petit mec mais il aimait aussi Maria et tout le reste. Je pensais l’avoir très mal jouée avec mes drogues mais le bordel que certains connards font de leur vie avec l’amour, c’est carrément insupportable d’y penser.
Mais bref, il y avait deux autres frères. Machos, cathos et, à en croire Gi, émargeant à la Camorra. Ces coudions n’ont pas supporté. Ils ont chopé Gi, devant le restau familial. Ils ont bastonné le pauvre petit crétin de mille manières et, plus tard, c’est Antonio qui a écopé du même traitement.
Antonio qui s’est suicidé après ça. Dans cette culture, m’a expliqué Gi, c’est énorme de tomber en disgrâce de cette façon. C’est énorme dans n’importe quelle putain de culture, j’ai pensé. Gi m’a alors dit qu’Antonio s’était balancé devant un train. J’ai pensé que peut-être, après tout, c’était plus énorme dans cette culture. Gi a pris l’avion pour l’Angleterre où il a bossé dans divers restaurants italiens, habité dans des piaules miteuses, beaucoup bu, exploité ou s’est fait exploiter par les jeunes mecs et les vieilles putes qu’il racolait. Ça avait l’air d’une vie tout à fait misérable.
Mon esprit s’est roulé dans le baume quand, dans la rue qui allait chez Mel, j’ai entendu le reggae qui explosait au-dehors et que j’ai vu les lumières. Le cul de mégot de ce qui avait été une fête colossale finissait de se consumer.
Ç’a été formidable de se retrouver au milieu de visages connus. Ils étaient tous là, tous mes connauds, Davo, Suzy, Nicksy (complètement emplafonné), et Charlene. Les corps étaient vautrés un peu partout. Deux cailles dansaient ensemble et Char dansait avec un mec. Paul et Nicksy fumaient, de l’opium, pas du H. La plupart des toxicos anglais que je connais fument leur héro plutôt que se la fixer. L’aiguillage semble plus une coutume écossaise, édimbourgeoise, même. J’ai quand même pris une taffe à ces cons.
— Ça me chatouille le cul de te revoir, fils !
Nicksy me tape dans le dos et puis, repérant Gi, il chuchote : – C’est qui le vieux con, là ?
J’avais emmené le vieux débris avec moi. Je n’avais pas eu le cœur d’abandonner le bout d’écaille après avoir entendu toutes ses histoires.
— C’est super, l’ami. C’est formidable de te revoir. Voilà Gi. Un bon copain. Il habite Stokie.
Je claque le dos de Gi. Le petit trouducu a une expression qui rappelle celle qu’on voit aux lapins, derrière leur grillage, et qui demandent un bout de salade.
Je suis allé à l’aventure, laissant Gi parler à Paul et Nicksy de Napoli, Liverpool et West Ham, le mâle langage de l’internationale du foute. S’il m’arrive de brouter ce genre de conversation, parfois ce qu’elles peuvent avoir de vain et d’assommant me déprime à me vider le colon.
Dans la cuisine, deux types se bouffaient le nez autour de la Poil Tax. L’un d’eux baissait sa culotte, l’autre était un foutu esclave invertébré aplati devant le Labour/Tory.
— Tu es vraiment un trouduc à deux voies, mec. Une, si tu crois que le Labour a une ombre de chance d’arriver à émerger pendant ce siècle et deux, si tu crois que si ce miracle se produit, ça fera une quelconque différence.
J’avais déboulé entre eux et interpellé le crétin. Il en est resté bouche en trou de cave tandis que l’autre souriait.
— C’est exactement ce que j’essayais de dire à ce connard, qu’il me fait avec l’accent de Birmingham.
Je me casse, laissant l’invertébré à sa bouche en position livraison. Je m’entre dans une chambre où un type bouffe le minou d’une fille. À quelques mètres, des toxicos se font une gâterie. Je les mate. Merde, ils ont des outils, ils se piquent et tout ça. Tant pis pour ma théorie.
— Tu veux une photo, l’ami ? me demande le foutu squelette Goth à grande gueule qui s’occupe de la cuisine.
— Tu veux une bouche éclatée, connard ?