trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 35 sur 43

Pages du PDF

trainspotting

Un Cadeau

— Hé, man, ce gamin nous a fait gagner deux mille chacun, man… euh, je veux dire Franco, si t’aimes bien, peu tête que t’y es allé un peu fort avec lui, non ?

— Je ne veux pas que ce foutu petit con se pavane et expose des putains de liasses de billets partout. Faire des trucs avec des petits cons de son genre, c’est ce qu’y a de plus risqué comme affaires, putain. Ils n’ont aucune discrétion, tu vois. C’est pour ça que j’aime niquer ces putains de boutiques et de baraques avec toi, Spud. T’es un foutu pro, comme moi. Et tu ne diras jamais rien à personne. Je respecte ce professionnalisme, putain, Spud. Quand t’as de vrais pros sur un coup, y a pas une saloperie de couille, tu comprends ?

— Ouais… d’acc, man, si tu veux, je fais.

Caisse tu peux dire d’autre, genre ? Vrai pro. Ça sonne bien, je trouve. Ça sonne couillu.

 

UN CADEAU

 

C’est décidé : je ne peux rester chez ma vieille, ça me prend trop la tête. Donc c’est Gav qui m’héberge pour l’enterrement de Matty. Le voyage en train a été plat, exactement ce qu’il me fallait. Une cassette des Fall dans le walkman, quatre canettes de lager et mon livre de H. P. Lovecraft. Un connard facho, le vieil H. P., mais qui sait raconter une histoire. À chaque fois qu’un couillon se faufile, avec un air d’être déjà à genoux, sur le siège d’en face, je mets ma gueule sur la position « sale-con-tu-oses-pas-me-déranger-et-tout ». C’est un voyage agréable et, donc, court.

La nouvelle piaule de Gav est sur McDonald Road ; je décide d’y aller à pattes. Quand je débarque chez lui, il n’a pas l’humeur encadrée de fleurs. Je commence à me sentir un brin parano ; genre je m’impose, jusqu’à ce qu’il raconte le pourquoi il fait la gueule.

— Je te dis, Rents, tu vois ce con de Deuxième Prix, qu’il dit en secouant la tête amèrement et en montrant du doigt la pièce de devant qui est vide, je lui ai filé le cash pour retaper cette pièce ; un peu de plâtre et de peinture. Je vais au Casto, qu’il me dit ce matin. Pas revu ce connard depuis.

D’instinct, j’ai voulu dire à Gav que pour commencer, il était malade de charger Deuxième Prix de faire un boulot. Et qu’il était carrément debout sur la tête de lui filer du blé comme ça. Je soupçonne quand même que, sur le coup, ce n’est pas ce qu’il a envie d’entendre, et comme je suis son hôte donc, je balance mon sac dans la chambre d’ami et je l’emmène au pub.

Je veux des nouvelles de Matty, savoir ce qu’il lui est arrivé à ce con. J’ai été choqué par les nouvelles, bien que, il faut le dire, loin d’être surpris.

— Matty n’a jamais compris qu’il était séropo, a dit Gav. Il devait l’être depuis un bout de temps.

— Ç’a été une pneumonie ou un cancer, genre ? je demande.

— Nan, euh toxoplasmose. Une attaque, je crois.

— Hein ?

— Là, j’ai le cul troué.

— Putain, ç’a été vraiment con. Ça ne pouvait arriver qu’à Matty, fait Gav en se secouant le menton. Il voulait voir sa petite, la petite Lisa, la gosse de Shirley, tu vois ? Shirley ne le laissait pas approcher de la maison. Vu son état à l’époque, c’est pas étonnant. Au fait, tu connais Nicola Hanlon ?

— Aye, petite Nicky, aye.

— Sa chatte a eu des petits et elle en a donné un à Matty. L’idée était que ce con le porte à Shirley pour qu’elle le donne à la gosse, quoi. Donc il l’emporte à Wester Hailes, pour le filer à Petite Lisa. Un cadeau, quoi.

Je ne vois pas vraiment le rapport entre le chaton et Matty qui fait une crise mais ça sonne exactement comme une aventure à Matty. Je hoche la tête.

— C’est bien Matty, ça. Accepter un petit chat en cadeau et laisser un autre couillon s’en occuper. Je parie que Shirley l’a envoyé chier.

— Exactement, il doute de rien ce connard, Gav sourit et hoche la tête. Elle a dit : Je ne veux pas m’occuper d’un chat, remporte-le, va te faire foutre. Et voilà Matty coincé avec un chaton. Tu devines comment ça s’est passé. La bestiole se négligeait ; sa litière flottait dans la pisse ; la baraque était pleine de merde. Matty ? Il restait couché, défoncé jusqu’aux yeux, héro ou tranquillisants, ou simple dépression, tu sais comment il peut être. Comme je disais, il ne savait pas qu’il était séropo. Il ne savait pas qu’on pouvait se choper la toxoplasmose avec de la merde de chat.

— Je ne savais pas non plus, je fais. C’est quoi, ce bordel ?

— Oh, c’est horrible, putain, man. C’est genre un abcès du cerveau, tu vois ?

J’ai tremblé. Et j’ai senti un poids énorme dans ma poitrine, en pensant au pauvre Matty. J’ai eu un abcès sur le nœud une fois. Imagine en avoir un au cerveau, putain, dedans, ta foutue tête pleine de pus. Putain de Dieu. Matty. Bordel de Dieu.

— Alors ?

— Il s’est mis à avoir mal à la tête, alors il s’est encore plus défoncé. Histoire de noyer la douleur, tu vois ? Et puis il fait comme une attaque. Un mec de vingt-cinq ans, une attaque, putain, c’est pas possible. Après, je ne reconnaissais même pas ce con. Je l’ai presque croisé dans la rue, comme ça. Sur Walk, tu vois ? Il avait l’air vieux, putain. Il était plié en deux sur le côté, marchait comme un tabouret, avec le visage tout dévissé. Il est resté comme ça genre trois semaines puis il a eu une deuxième attaque et il est mort. Il est mort chez lui. Le pauvre salaud est resté là des siècles avant que les voisins se plaignent des miaous du chat et de l’odeur qui sortait de là. Les fliques ont pété la porte. Matty était crevé, la face dans une flaque de vomi desséché. Le minou allait très bien.

J’ai pensé au squat que Matty et moi avions partagé à Shepherd’s Bush. C’était vachement bien avec lui. Il adorait tous ces plans punks. Ils l’aimaient vachement, là-bas. Il baisait toutes les nanas du squat, y compris cette fille de Manchester avec qui j’essayais de m’envoyer en l’air depuis des siècles. Le petit salaud queutard, le pauvre salaud, tout a commencé à capoter pour lui quand on est revenus ici. Ça n’a jamais arrêté de foirer après ça. Petit Matty.

— Putain de Dieu, marmonna Gav, ce rat de Perfume James. Putain, c’est bien ce qui nous manquait.

J’ai levé les yeux sur le visage vacant et souriant de Perfume James qui venait droit sur nous. Il avait sa mallette et tout avec lui.

— Ça va, James ?

— Pas mal, les gars, pas mal. Tu te cachais où, Mark ?

— Londres, j’ai fait.

Perfume James, c’est le jet de graviers dans le cul ; il est toujours en train d’essayer de vous fourguer du parfum.

— Vis-tu quelque chose de romantique en ce moment, Mark ?

— Nan, j’ai fait avec un grand plaisir à le mettre au parfum.

Perfume James pince les lèvres et fronce le sourcil :

— Gav, comment va ta bonne amie ?

— Bien, grommela Gav.

— Si je ne m’abuse, la dernière fois que je t’ai vu ici, tu étais avec ta bonne amie. Nina Ricci, hein ?

— Je ne veux pas de putain de parfum, a fait Gav avec une froide détermination.

Perfume James tourne la tête sur le côté et se défroisse les paumes.

— Tant pis pour toi. Je peux te dire quand même qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire de l’effet à une dame que le parfum. Les fleurs ne durent pas et tu peux oublier les chocolats, à notre époque où elles ont leur tour de taille en guise de cervelle. Enfin, tout ça, c’est pas mon problème, qu’il sourit en ouvrant quand même sa mallette comme si la seule vue de ses bouteilles de merde allait nous faire changer d’avis. J’ai fait de bonnes affaires aujourd’hui en plus, je ne peux pas me plaindre. Votre ami, Deuxième Prix. Je l’ai rencontré au Shrub il y a une heure. Il était bien imbibé. Il m’a dit : « File-moi un peu de ce parfum, je dois aller chez Carole. Je l’ai traitée comme une merde et c’est bien le moment de la gâter un peu. J’achète tout un lot, putain. » Et c’est ce qu’il a fait.

Le menton de Gav s’est décroché. Il a serré les poings et a hoché la tête avec résignation. Perfume James bondissait déjà dans la salle à la recherche d’une nouvelle victime.

J’ai sifflé ma pinte.

— Essayons de trouver Deuxième Prix avant que ce con n’ait bu tout ton fric. T’as donné combien ?

— Deux cents, a fait Gav.

— Putain, t’es con, j’ai ricané.

C’était plus fort que moi, les nerfs.

— Je vais me faire examiner cette putain de tête, a admis Gav.

Mais il n’arrivait pas à se forcer à sourire. Je suppose que quand tout est dit et fait, il n’y a pas grand-chose dont on peut sourire.