trainspotting
Trainspotting[57] à la Gare Centrale de Leith
Je retourne aux chiottes et je pisse dans une saucière. J’ai un problème de cystite, surtout pendant mes règles. Ma pisse a cet aspect glauque et trouble qui suggère une sérieuse infection.
J’allonge la carafe de vin avec ma pisse ; c’est un peu trouble mais ils sont trop bourrés pour le remarquer. Je verse un quart du vin dans le lavabo et je complète avec ma pisse de résistance.
Je fais couler de ma pisse sur le poisson. Même couleur, même consistance que la sauce qui le baigne. Dingue !
Ces couillons mangent et boivent tout sans broncher.
Chier dans un morceau de papier-cul, c’est pas de la tarte. Les chiottes sont minuscules et c’est pas facile de s’accroupir. Et Graham qui gueule, Dieu sait pourquoi. Je produis une petite merde molle que j’emmène et que je passe au mixeur avec de la crème. Je plonge le résultat dans la sauce chocolat qui chauffe dans une casserole. Je verse le tout sur les profiteroles. Ça a un air appétissant. Trop dingue !
Je me sens pleine d’un immense pouvoir, je jouis même de leurs insultes. C’est bien plus facile de sourire maintenant. Le gros porc a tiré la mauvaise paille ; sa glace est sillonnée de traits de mort-aux-rats passée à la moulinette. J’espère que Graham n’aura pas d’histoires. J’espère qu’on ne fermera pas le restau.
Pour ma disserte, je crois que je serai obligée de mettre que, selon les circonstances, la morale est relative. Ça, si j’étais honnête avec moi-même. Mais ce n’est pas ce que pense le Pr Lamont, aussi je ferais mieux de m’en tenir à quelque chose de plus absolu, histoire de me faire bien voir et d’être bien notée.
Tout ça, c’est trop dingue.
[57]
TRAINSPOTTING À LA GARE CENTRALE DE LEITH
La ville m’a l’air sinistre et étrangère alors que je reviens à pieds de Waverley. Deux types s’engueulent sous le pont de Carlton Road, près du dépôt de la poste. C’est ça ou alors c’est contre moi qu’ils en ont, ces cons. Quel endroit et quelle heure pour une baston ! Mais en existe-t-il de corrects ? Je presse le pas – ce qui n’est pas facile avec ce sac pesant – et entre dans Leith Street. On joue à quoi, putain ? Gros cons. Je vais foutre…
Je vais foutre le camp. Vite-vite. Quand j’arrive au Play-house, le boucan que font les deux trouducs a été remplacé par le délicieux bavardage de groupes de crétins petits-bourgeois qui crapahutent hors de l’opéra : Carmen. Une partie d’entre eux monte vers les restaus du bout du Walk où leurs réservations les attendent. Je continue. Ça descend pendant tout le trajet.
Je passe devant ma vieille piaule de Montgomery Street, puis par l’ancienne réserve à toxicos d’Albert Street. Désormais, elle est décapée à la sableuse et retapée. Un car de fliques passe en trombe le long de Walk en faisant frénétiquement hurler sa sirène. Trois types sortent en titubant d’un bar et rentrent dans un restau chinois. L’un d’entre eux cherche à croiser mon regard. Le prétexte le plus mince pour bastonner un pauvre type et il y aura toujours un grand con pour s’y accrocher à deux mains. Et, de nouveau, la bonne vieille accélération discrète de mon allure.
En termes de probabilité, plus loin on descend le Walk à cette heure de la nuit, plus il y a de chances d’avoir une bouche éclatée. Pervers, je me sens plus en sécurité à mesure que je descends. C’est Leith. Je suppose que c’est parce que je me sens chez moi. J’entends des bruits d’étouffement, je regarde dans la ruelle qui va vers le jardin d’un immeuble et je vois Deuxième Prix qui gerbe un tas de bile. J’attends discrètement qu’il reprenne figure humaine avant de lui parler.
— Rab. Ça va, man ?
Il se retourne et vacille sur place, en essayant de faire le point sur moi alors que ses paupières pesantes ne cherchent qu’à s’écraser, comme les volets d’acier de l’épicerie asiatique qui veille au bout de la rue.
Deuxième Prix dit quelque chose qui sonne un peu comme : « Hé Rents, on dirait une foutue fourrière… connaud… » Puis son expression change et il fait : « … enculé… je vais t’enculer, espèce de con… » Il trébuche vers l’avant et me balance un coup de tampon. Même avec mon sac, j’arrive à reculer assez vite et ce crétin abruti s’écrase contre le mur, puis il repart en arrière et tombe sur le cul.
Je l’aide à se relever, il bavouille un tas de merdes incompréhensibles mais au moins, il est un peu plus passif.
Dès que je passe le bras autour de sa taille pour l’aider à avancer, le dingue s’effondre comme un paquet de cartes, avec cette impuissance bien rodée que tous les ivrognes pratiquent en virtuoses. Comme s’il s’abandonnait complètement à moi. Je dois laisser tomber mon sac de voyage pour soutenir cet enculé, pour arrêter sa chute et empêcher qu’il se prenne une deuxième tournée contre le trottoir. C’est n’importe quoi.
Un taxi en maraude passe, je lui fais signe et je fourre Deuxième Prix sur la banquette arrière. Le chauffeur n’a pas l’air jouasse mais je lui file un billet de cinq et je lui dis : « Dépose-le au bas de Bowtow, l’ami. Hawthornvale. Il retrouvera son chemin. » Après tout, c’est une période de fêtes. Les cons comme Deuxième Prix se fondent dans la masse à des périodes comme celle-là.
J’ai été tenté de monter dans le taxi avec Secks pour descendre vers chez Ma, mais aller chez Tommy Younger est plus tentant. Begbie y est, avec une cour de connards dont un seul d’entre eux me semble connu.
— Rents ! Comment va ton cul, connard ? Tu débarques de Londres ou quoi ?
— Aye.
Je lui serre la main et il me colle à lui, en me flanquant d’affreuses claques dans le dos.
— Je viens juste de remiser Deuxième Prix dans un Joe Baxi, je fais.
— Ce con. Je lui ai dit d’aller se faire foutre. La deuxième putain d’offense de la soirée. Ce con est un vrai handicap. Pire qu’un foutu toxico. Si ce n’était pas Noël et tout ça, j’aurais tatané ce connard moi-même. C’est bien foutu, putain, entre lui et moi. Fin de l’histoire, putain.
Begbie me présente aux crétins qui l’accompagnent. Ce que Deuxième Prix a fabriqué pour se faire jeter par ces gens, je ne veux même pas le savoir. Un des crétins est Donnelly, le Kid de Saughton, le mec à qui Mike Forrester lèche le cul. Il paraît qu’il a eu sa dose de Forrester et qu’il lui a filé une bonne trempe. De quoi l’expédier à l’hosto. Ça n’aurait pas pu arriver à un mec plus sympa.
Begbie m’entraîne à part et se met à chuchoter.
— Tu sais que Tommy est malade comme un chien ?
— Ouais, on m’a dit.
— Va voir ce connard quand tu pourras.
— Aye. C’est prévu.
— T’as intérêt. Et toi tu dois plus aller le voir que n’importe quel autre foutu con. Putain, je t’en veux pas, Rents. Comme j’ai dit à cet enculé de Deuxième Prix : je lui en veux pas, à Rents, pour ce qui est arrivé à Tommy. Chaque connard vit sa vie. C’est ce que j’ai dit à Deuxième Prix, putain.
Begbie s’est ensuite appliqué à me dire quel grand con j’étais, il attendait que je lui rende la pareille, ce que j’ai fait avec soumission.
J’ai fait la courte échelle à son ego pendant un moment, jouant le bon copain en racontant à la compagnie quelques classiques des aventures de Begbie, de celles qui présentent ce con comme un vrai dur et un tombeur extraordinaire. Quand ça vient d’autrui, ce genre de choses a toujours l’air plus authentique. On a quitté le pub ensemble et on a redescendu le Walk. J’aurais juste voulu me pointer chez Ma mais Beggar insiste pour que j’aille chez lui pour picoler.
Errer sur Walk en compagnie de Begbie me donne l’impression d’être un prédateur, plutôt qu’une victime, et je me mets à chercher les mecs que je pourrais noircir du regard jusqu’à ce que je me rende compte de ce que je suis : un connard pathétique.
Arrivé au bout du Walk, on est allés pisser à la vieille gare centrale. Maintenant, c’est un vieil hangar nu et désolé qui va bientôt être démoli pour être remplacé par un supermarché et un centre de natation. Quelque part, ça me rend triste, bien que j’aie toujours été trop jeune pour avoir vu des trains là-dedans.
— C’était une vachement grande gare. On prenait le train pour partout, ici. C’est ce qu’on dit, j’ajoute en regardant ma pisse fumante rebondir contre les pierres glacées.
— S’il y avait encore des trains, putain, j’en prendrais un pour sortir de ce foutu trou, fait Begbie.
C’était inhabituel de l’entendre parler de Leith comme ça. Il avait tendance à idéaliser cet endroit.
Un vieil ivrogne, que Begbie regardait, s’est faufilé près de nous, la bouteille de vin à la main. Il y en a des tas qui viennent là pour boire et s’effondrer.
— Caisse vous faites, les petits ? Vous r’gardez passer les trains, hein ? qu’il fait en riant, incapable de résister à ses propres vannes.
— Aye. C’est ça, fait Begbie.
Puis, in petto :