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Le Verre
Quand on quitte le pub, je ne vois qu’une enseigne au néon, et très floue. Il fait un vrai froid de pute ici, je te blague pas, mec, et on va droit vers les lumières et dans la salle de concert. On marche droit vers le bar, même si on entend bien qu’Iggy a commencé. Je déchire mon T-shirt. Mitch
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fait des lignes de speed style Morningside de la coke, sur le dessus de
table en formica.
Et quelque chose change. Il dit un truc à propos d’argent que je ne comprends pas mais je sens qu’il y a de l’amertume. On s’engueule, on crache des flammes carrément inarticulées, on échange des coups, je ne sais plus qui a tapé le premier. On ne peut pas se faire bien mal, on ne sent de force ni dans nos poings ni dans nos muscles. Trop nazes. N’empêche que, quand je vois le sang couler de mon nez sur ma poitrine et sur la table, je pète les plombs. Je chope Mitch par les tifs et j’essaie de lui éclater la tronche contre le mur mais mes mains sont tout engourdies et lourdes. Quelqu’un me tire en arrière et me jette hors du bar, dans une allée. Je me relève, je chante, je remonte le flot de la musique à travers une salle pleine de corps en sueur, je pousse et je tire et je m’ouvre un passage jusqu’à l’avant.
Un type me file un coup de boule mais je continue, je ne m’arrête même pas pour voir la tête de mon agresseur, toujours la vraie la lutte vers l’avant. Je bondis vraiment partout devant la scène, à quelques pas du Grand Homme. Ils jouent Neon Forest. Quelqu’un me cogne dans le dos en disant : « T’es un dingue, mec. » Je chante plus fort, je suis une masse de caoutchouc qui se tord et danse le pogo.
Iggy Pop me regarde droit dans les yeux en chantant : America takes drugs in psychic defence – l’Amérique se drogue pour s’abriter la tête ; avec ça qu’il remplace « Amérique » par « Écosse », et en une seule phrase, il me décrit encore plus nettement qu’on ne l’a jamais fait…
Ça me bloque la danse de Saint-Guy et je reste planté à le fixer, ébahi. Son regard est sur quelqu’un d’autre.
LE VERRE
Ce qui ne va pas avec Begbie… ben, vraiment beaucoup de choses. Ce qui me dérangeait le plus était le fait qu’il était impossible de se laisser vraiment aller en sa compagnie, surtout quand il avait picolé. J’ai toujours senti qu’un petit glissement dans ce qu’il percevait de vous pouvait changer votre statut de grand pote en celui de victime persécutée. L’astuce était de tout passer à ce cinglé sans que l’on vous voie trop comme une limace à plat ventre.
Même comme ça, les vannes devaient rester dans des limites strictement définies. Ces frontières étaient imperceptibles aux nouveaux venus mais on développait vite une espèce d’intuition à les reconnaître. Mais de toute façon, les règles changeaient sans cesse, avec l’humeur de ce con. L’amitié avec Begbie était l’entraînement idéal avant de s’embarquer dans une relation avec une femme. On y apprenait la sensibilité, la conscience que les désirs d’en face étaient changeants. Quand j’étais avec une nana, je gardais généralement la même attitude, subtilement complaisante. Pendant un temps, en tout cas.
Begbie et moi étions invités aux vingt et un ans de Gibbo. RSVP et venez accompagné. J’ai emmené Hazel et Begbie a emmené June, sa caille. June était à cran mais n’en montrait rien. On avait rendez-vous dans un pub de Rose Street, c’était une idée de Begbie. Il n’y a que les trouducus, les branleurs et les touristes qui vont sur Rose Street.
Hazel et moi on a de drôles de rapports. On se voit comme-ci comme-ça depuis presque quatre ans. Il y a une sorte de convention météo entre nous qui fait que quand je m’enneige, elle s’évapore. Pourquoi Hazel reste avec moi ? Parce qu’elle est aussi en chantier que moi mais au lieu d’en faire quelque chose, elle le nie. Chez elle, c’est le sexe qui est à la base de tout, pas la drogue.
Hazel et moi on baise rarement. Parce qu’en général je suis trop défoncé pour me faire chier et de toute façon, elle est frigide. Y a des gens qui disent qu’une chose comme une femme frigide, ça n’existe pas. Il n’y aurait que des hommes incompétents. C’est juste, à la limite, et dans ce domaine je serais le dernier à prétendre quoi que ce soit – mon himalayen dossier de junk parle de lui-même.
Il y a que le père de Hazel l’a baisée quand elle était petite. Elle me l’a dit à un moment où elle était complètement explosée. Je n’ai pas été d’une grande utilité parce que j’étais relativement explosé, moi aussi. Quand j’ai essayé d’en reparler plus tard, elle n’était plus d’humeur. Et depuis, chacune de mes tentatives a été une catastrophe. Notre vie sexuelle en a toujours été une. Après m’avoir douché pendant des siècles, elle a fini par se laisser baiser. Elle était tendue, agrippée au matelas et grinçant des dents, pendant que je faisais ce que j’avais à faire. On a fini par arrêter. C’était comme coucher avec une planche de surf. Tous les préliminaires du monde n’arriveront pas à dénouer Hazel. Ça ne fait que l’amidonner encore plus, quasiment malade. J’espère qu’un jour elle trouvera quelqu’un pour l’aider. Bon, enfin, il y a ce pacte bizarre entre Hazel et moi. On s’utilise socialement l’un l’autre. C’est la seule manière possible de le dire correctement, d’y passer un peu de vernis de normalité. Ce pacte est le camouflage idéal à sa frigidité et à mon impuissance junkienne. Ma Ma et mon père adorent Hazel en qui ils voient une belle-fille potentielle. S’ils savaient. Bon, bref, j’ai dû appeler Hazel pour lui demander de m’accompagner à cette fête. Réunir deux chantiers en cours.
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Beggar avait commencé à picoler avant notre rendez-vous. Comme
toutes les éponges, il était à la fois minable et effrayant dans son costume, avec cette soie de Chine qui lui jaillit du col et des manches et se répand sur son cou et ses mains. Je suis sûr que les tatouages de Beggar se déplacent vers la lumière, ça doit les énerver d’être recouverts.
— Comment va Rent Boy l’enculé ? qu’il hurle.
Le savoir-vivre n’a jamais été le point fort de ce con.
— Ça pète, poupée ? fait-il à Haze.
Il prend une gueule inspirée.
— Tu vois ce connard, là.
C’est moi qu’il désigne de l’index.
— Le style, qu’il déclare mystérieusement.
Puis il précise.
— C’est un salaud inutile mais il a du style. Un homme d’esprit. Un homme de classe. Un homme pas comme ma pomme.
Begbie trouve toujours des qualités imaginaires à ses amis, et n’a pas honte, ensuite, de se les approprier.
Hazel et June, qui ne se connaissaient pas très bien, se lancèrent prudemment dans une conversation, me laissant m’appuyer le Beggar, le général Franco. Je me suis rendu compte qu’il y avait longtemps que je n’avais pas bu seul avec Begbie, sans autres potes pour donner un peu d’oxygène. Seul, c’était stressant.
Pour attirer mon attention, Begbie enfonce son coude dans mes côtes avec une férocité qui serait considérée comme de l’agression, si nous n’avions pas été amis. Puis il se met à me parler d’une vidéo à la violence parfaitement gratuite qu’il regarde en ce moment. Beggar tient à me jouer tout son putain de film : démonstration des coups de karaté, étranglements, poignardages, etc., le tout sur ma personne. Son exposition du film dure deux fois plus que le film lui-même. Demain, j’aurai des bleus, et je ne suis même pas encore soûl.
Nous sommes au balcon du bar du premier et notre attention est attirée par une bande de tordus qui entre dans le rez-de-chaussée surpeuplé. Ils roulent des mécaniques, ils sont bruyants et menaçants.
Je hais ce genre de cons. Des cons à la Begbie. Des cons qui traitent tous les mecs un peu différents à la batte de baseball : pakis, pédés, et tout ce que tu veux. Foutus ratés dans un pays de ratés. C’est inutile de reprocher aux Anglais de nous avoir colonisés. Je ne hais pas les Anglais. Ce ne sont que des branleurs. Nous sommes colonisés par des branleurs. On n’a même pas été capables de trouver une civilisation saine, radieuse, honnête pour nous envahir. Pas du tout. Nous sommes gouvernés par des trous du cul décadents. Et qu’est-ce que ça fait de nous ? Les plus minables des minables, la lie de la terre. Les plus misérables, les plus serviles, les plus lamentables, les plus pathétiques déchets que la Création ait jamais produits. Je ne hais pas les Anglais. Ils font ce qu’ils peuvent avec leur propre merde. Je hais les Écossais.
Begbie est en train de se répandre sur Julie Mathieson, pour qui il a bandé pendant des siècles. Julie qui l’a détesté pendant des siècles. J’aimais vraiment beaucoup Julie et c’est peut-être pour ça. C’était vraiment quelqu’un de bien. Elle a eu un bébé alors qu’elle était positive mais le gosse était nickel, Dieu merci. L’hôpital a ramené Julie chez elle en ambulance avec le gosse et deux mecs habillés d’une sorte de combinaison anti-radiations – casques et tout le bataclan. C’était en 1985. Il s’est produit l’effet prévu. Les voisins ont vu ça, ils ont flippé et l’ont jetée à la rue. Une fois que t’es immatriculé VIH, tu es foutu. Surtout en fille seule. Les persécutions ont succédé aux persécutions. Elle a fini par faire une dépression nerveuse. Avec son système immunitaire en dentelle, c’était une proie facile pour les assauts du sida.
C’est à Noël dernier que Julie est morte. J’ai jamais pu aller aux funérailles. J’étais couché dans mon propre vomi, sur un matelas de la piaule de Spud, trop niqué pour bouger. C’était nul parce que Julie et moi, on était vrais copains. On n’a jamais baisé ou quelque chose comme ça. On pensait tous les deux que ça allait trop changer les choses, comme toujours quand un homme et une femme essayent d’être amis. Le sexe, ça pousse à une relation sérieuse, ou ça sépare. Après avoir baisé, ça recule ou ça avance mais c’est impossible de maintenir le statu quo.
Quand elle a commencé à se piquer, Julie était très jolie. Comme la plupart des filles. On dirait que ça fait ressortir ce qu’elles ont de mieux. On dirait toujours que ça donne, jusqu’à ce que ça reprenne, avec intérêts.
Voilà l’épitaphe de Begbie à Julie : « Putain, le gaspillage d’un sacré bout de chatte. »
J’ai lutté avec moi-même pour ne pas lui dire quel gaspillage de chevrotine il serait. J’essaie de ne pas montrer ma colère ; ça ne mène à rien sinon, pour moi, à la bouche en purée. Je descends chercher une autre tournée.
Les outres-à-bière sont au bar, à se bousculer ; entre eux et aussi chaque pauvre type qui passe. Se faire servir est un cauchemar. Une mosaïque de cicatrices et d’encre de Chine, avec, faut croire, un con à l’intérieur, braille : « DOUBLE VODKA KOKA ! PUTAAIN, DOUBLE VODKA KOKA, MERDE, CON ! » Le tout à l’équipe du bar qui perd les pédales. Je me concentre sur les bouteilles de whisky pendues à l’envers, je fais tout ce que je peux pour ne pas croiser le regard de ce malade. Mais c’est comme si mes yeux avaient une vie indépendante, ils virent involontairement sur le côté. Je rougis, ma peau me tire en anticipation du coup de poing ou de bouteille. Ces cons sont vraiment dérangés, des cinglés taillés dans le filet.
Je remporte nos verres, d’abord les liqueurs pour les filles puis les pintes.
Et alors, c’est arrivé.
Je n’ai fait qu’un truc : poser une pinte d’Export devant Begbie. Il en prend une putain de gorgée et, d’un geste de main négligent, il balance le verre qu’il vient de vider par-dessus le balcon. C’était un de ces verres épais et tout taillé de facettes, avec une poignée. Je le vois tournoyer dans les airs, sur le bord de mon champ de vision. Je regarde Begbie, qui sourit pendant que Hazel et June prennent un air tout désorienté, leurs visages reflétant ma propre inquiétude.
Le verre s’écrase sur le crâne de l’outre-à-bière, et l’ouvre en deux pendant que le type tombe à genoux. Ses potes se mettent en position, l’un d’eux charge la table voisine et pilonne un pauvre crétin innocent. Un autre se jette sur un type qui transportait un plateau de verres.
Begbie se lève et dévale l’escalier. Il est tout de suite au milieu de la salle.
« — PUTAIN, CE MEC A ÉTÉ TAILLÉ ! PERSONNE NE SORT AVANT QUE J’AIE TROUVÉ LE CON QUI A JETÉ CE PUTAIN DE VERRE !
Il aboie ses ordres au nez des couples innocents, il gueule ses instructions aux gens du bar. Le pire c’est que les connards d’outres-à-bière avalent tout.
— Sava, mec. On peut s’en occuper nous-même, fait Double Vodka Koka.
Je n’entends pas ce que raconte Begbie mais ça semble impressionner Double Vodka. Puis Beggar fonce sur le barman :
— TU VAS LES APPELER CES PUTAINS DE FLIQUES !
— NAN ! NAN ! PAS LES FLIQUES ! braille un des fronts bas.
Ces cons-là doivent certainement avoir des casiers longs comme le bras. Le petit poulet derrière son bar se met à se chier dessus, incapable de décider que faire. Begbie se campe sur ses jambes, muscles du cou bétonnés. Son regard balaye le bar et monte jusqu’au balcon.
— QUI A VU QUELQUE CHOSE ? Y A PAS UN CON QUI A VU QUELQUE CHOSE ? qu’il braille à un groupe de mecs école de gestion, des connards genre Murrayfied, qui eux aussi se chient dessus.
— Non… balbutie un des mecs.
Je descends après avoir dit à Hazel et June de ne pas bouger du balcon. Begbie, exactement comme le détective psychopathe des mystères d’Agatha Christie, passe chaque pingouin à la question. Et ça sonne faux, son truc, putain, ça saute aux yeux. J’arrive en bas, je fous une serviette de table sur le front épluché de l’outre, histoire d’épancher le sang. Le con se contente de grommeler et je ne sais pas si c’est pour me montrer sa reconnaissance ou parce qu’il est sur le point de me cirer la poire, mais je continue.
Un con doublé de graisse sort du groupe de fronts bas, va jusqu’à une autre bande de types collés au bar et aplatit la tête du plus proche. Le pub tout entier s’enflamme. Les filles crient, les mecs se menacent, se poussent les uns sur les autres et les coups volent au rythme des verres pétés dont les scintillements emplissent l’air.
J’écarte quelques corps pour remonter l’escalier vers Hazel et June, je croise la chemise blanche d’un type, elle est trempée de sang. Un crétin me marronne le coin de la gueule. Je l’avais vu venir du bout de l’œil et je m’écarte à temps. Du coup, je ne prends pas toute la force du coup. Je me retourne et l’autre cinglé me fait :
— Viens donc, trouduc. Viens donc.
— Va te faire ramoner la turbine à chocolat, espèce de dingue, je réponds en secouant la tête.
Le dingue est prêt à y aller mais son pote le retient par le bras. Excellente initiative parce que je ne suis pas vraiment prêt à me battre. Et le con a l’air un peu costaud, genre capable de s’assommer lui-même.
— Te mêle pas de ça, putain, Malky. T’en a rien à foutre de ce mec, fait son copain.
Je m’éloigne assez vite. Haze et June redescendent avec moi. Malky, mon agresseur, est en train de lambrisser un autre type. Un passage s’est creusé au milieu du rez-de-chaussée en ébullition et j’y introduis Haze et June, en direction de la sortie.
— Attention aux cailles, les gars, je fais à deux cons qui ont l’air prêts à se frapper, et l’un d’eux plonge sur celui d’en face, nous permettant de nous faufiler.
Dehors, en pleine zone piétonnière de Rose Street, Begbie et un autre con, je reconnais Double Vodka, sont en train de réduire un petit mec en miettes. « FRAAHNK ! » Un hurlement à faire friser le sang sort de la bouche de June. Hazel s’écarte de moi et me tire par la main.
— FRANCO ! ON SE CASSE ! je crie en le prenant par le bras.
Il s’arrête pour examiner son œuvre et se débarrasse de ma prise. Il se tourne et me regarde. Pendant une minute j’ai l’impression qu’il va me lambrisser. C’est comme s’il ne me voyait pas, ne me reconnaissait pas. Puis il lâche :
— Rents. Personne ne fait chier. Il faut qu’ils l’apprennent, bordel, Rents. Il faut qu’ils l’apprennent, putain.
— Santé, l’ami, fait Double Vodka, le complice en massacre de Begbie.
Franco lui sourit et lui écrase la gueule d’un seul coup de pied. Moi-même, je l’ai senti.
— Je vais t’en foutre de la santé, espèce de con ! qu’il aboie en frappant Double Vodka en pleine figure, l’assommant net.
Une dent blanche traverse l’air, comme une balle sortie de la bouche du type. Elle atterrit à quelques mètres, sur le damier de la zone piétonne.
— Frank ! Caisse tu fais ! hurle June.
On entraîne le crétin alors que les sirènes de police emplissent l’air.
— Ce con, ce con et ses putains de potes là-bas, c’est ces cons qui ont poignardé mon frère ! qu’il braille avec indignation.
June a l’air abattu. Ça, c’était vraiment du pipeau. Joe, le frère de Beggar, a été poignardé dans une baston de pub à Niddrie, il y a des années. La bagarre était son œuvre et il n’avait pas été très sérieusement touché. Et puis, Frank et Joe se haïssent. N’empêche, l’incident fournit à Begbie les fallacieuses excuses morales dont il a besoin pour justifier ses soûleries périodiques et les guerres haineuses qu’il mène contre la population environnante. Un jour, son tour viendra. Y a rien de plus certain. Seulement, je ne veux pas être dans le secteur quand ça arrivera.
Hazel et moi avons laissé Franco et June marcher devant. Haze voulait s’en aller.
— Il a quelque chose qui ne va pas. Tu as vu la tête de ce type ? Cassons-nous.
Et je me suis retrouvé à lui mentir, à justifier la conduite de Begbie. Putain, c’était affreux. Je ne savais tout simplement pas quoi faire de son indignation, et des emmerdes qui allaient avec. C’était plus facile de mentir, comme on le fait tous avec Begbie. Nos mensonges, aux autres ou à nous-mêmes, ont fabriqué toute une mythologie begbienne. Comme nous, Begbie croit à ces foutaises. Nous sommes pour beaucoup dans ce qu’il est devenu.
Mythe : Begbie a un formidable sens de l’humour.
Réalité : Le sens de l’humour de Begbie n’est activé que par les malheurs, les échecs et les faiblesses des autres. Ses amis, en général.
Mythe : Begbie est un dur.
Réalité : Personnellement, dans une baston sans son bataclan de lames, de battes de baseball, poings américains, verres de bière, aiguilles à tricoter aiguisées, etc., je ne parierai pas gros sur Begbie. Moi et la plupart, on se fait trop dans le froc pour mettre cette théorie à l’épreuve mais l’impression est ce qu’elle est. Un jour, dans une bagarre, Tommy a comme mis à nu les points faibles de Begbie. Il lui a filé une bonne trempe, Tam. Mais faut savoir que Tommy est un mec costaud et Begbie, il faut le dire, s’en est sorti le moins amoché des deux.
Mythe : Les amis de Begbie l’aiment.
Réalité : Ils le craignent.
Mythe : Begbie ne trahirait jamais un seul de ses potes.
Réalité : Ses potes sont en général trop prudents pour aller vérifier cette proposition, mais lors des étranges circonstances où ils l’ont fait, ils ont réussi à la démentir.
Mythe : Begbie défend ses potes.
Réalité : Begbie démolit les petits nains innocents qui butent dans votre bière ou vous bousculent sans le faire exprès. Les psychopathes qui terrorisent les potes de Begbie le font en général en toute impunité dans la mesure où ils se trouvent être plus proches de Begbie que les blaireaux avec qui il traîne. Il les a connus dans les maisons de correction, les prisons et les réseaux du hasard, toute la franc-maçonnerie commune à ces débiles.
Quoi qu’il en soit ces mythes me servent de tremplin pour récupérer la soirée.
— Écoute, Hazel, je sais que Franco est susceptible. C’est qu’à cause de ces mecs que son frère Joe est branché à un poumon artificiel. Ils sont très proches, comme famille.
Begbie, c’est comme une drogue, une habitude. Le premier jour, à l’école primaire, la maîtresse m’a dit : « Tu resteras à côté de Begbie. »
Ç’a été la même chose au secondaire. Je me suis défoncé à l’école uniquement pour passer dans une classe à brevet, histoire de m’éloigner de Begbie. Quand Begbie s’est fait virer et expédier dans une autre école, sur la route de Polmont, mes performances ont décliné. On m’a remis dans le flot des imbrevetables. Mais il n’y avait plus de Begbie.
Et puis, je suis entré en apprentissage comme menuisier avec un maçon de Gorgie et on m’a envoyé à Telford College pour passer mon certificat national de menuiserie. J’étais à la cafétéria, assis en compagnie de mes copeaux, quand qui je vois s’amener : ce con de Begbie, escorté d’une paire de psychos de son espèce. Ils étaient dans cette classe de formation professionnelle en métallurgie où échouent les ados à problèmes. Ils y apprenaient comment fabriquer, avec du métal aiguisé, leurs propres armes de saccage. Ce qui était bien mieux que d’aller les acheter dans les surplus de l’armée ou de la marine.