trainspotting
Chiens Crevés
Se déplacer est un défi : pourtant ce ne devrait pas. Je peux me déplacer. Ça s’est déjà vu. Par définition, nous, humains, sommes de la matière en déplacement. Cela dit pourquoi se déplacer quand on a tout sur place. Pourtant, il va bientôt falloir que je bouge. Je bougerai quand je serai assez mal ; je le sais par expérience. Je me demande seulement si je pourrai être assez mal pour avoir envie de bouger. Ça méfait peur parce que je vais bientôt avoir besoin de me déplacer.
J’y arriverai, c’est sûr. Sûr, putain.
CHIENS CREVÉS
Ah… l’ennemi est schculpté dans la merde, comme aurait dit ce vieux Bond. Et en plus il a vraiment un air de pourri, ce con. Poil coupé skin, bomber vert, Doc Marten’s à neuf trous. Pauvre con photocopié, et ce ouah-ouah qui lui rampe docilement derrière. Pit Bull, bite-boules, tu me fous les boules terrier… une foutue mâchoire sur pattes. Oh, ça pisse contre un arbre. Au pied, mon grand, au pied.
Le bonheur d’habiter au-dessus d’un parc. Je cadre la bête dans ma lunette télescopique. C’est peut-être un effet de mon imagination mais on dirait qu’elle est un peu tordue ces jours-ci. Elle vire à droite. N’empêche, Simone est un assez bon tireur pour compenser le dysfonctionnement de son appareil de confiance, cette vieille 22 à air comprimé. Je braque le skin, je vise sa figure. Et puis je voyage le long de son corps, en haut, en bas, en haut, en bas… du calme, bébé… refais-le encore une fois… jamais personne n’a accordé autant d’attention à ce salaud, tant de soin, tant… oui, d’amour. Et de toute sa vie. C’est une sensation immense de savoir qu’on a le pouvoir d’infliger une telle douleur, depuis son propre salon. Appelez-moi l’ashassin invishible, Mish Moneypenny.
Mais bon, c’est après le Pit Bull que j’en ai ; je veux qu’il se retourne contre son maître, qu’il sectionne l’émouvant lien homme-animal qui l’attache aux couilles de son maître. J’espère que le bite-boules en a plus que ce crétin de Rottweiler que j’ai plombé l’autre jour. J’ai troué ce grand con en plein dans le profil. Est-ce que ce corniaud pathétique s’est tourné contre son maître, une face de saindoux en survête ? Pas le moins du monde, comme auraient dit Vera et Ivy de Coronation Street. Ce pauvre con s’est contenté de pleurnicher.
On m’appelle Sick Boy, le fléau des caniveaux, le suppresseur des lobotomisés. Voilà pour toi, Fido, ou Rocky, ou Rambo, ou Tyson ou n’importe quel foutu petit nom que ton maître au cerveau en diarrhée t’a donné. Voilà pour tous les gamins que tu as déchiquetés, les visages que tu as démontés et les étrons que tu as déposés sur nos trottoirs. Et par-dessus tout, c’est pour la merde que tu as semée dans les parcs, cette merde qui, immanquablement, trouve à se coller au corps de Simone chaque fois qu’il tente un plaquage quand il joue milieu de terrain pour Abbeyhill Athletic dans l’équipe des Lothian Sunday Amateurs.
Ils sont l’un contre l’autre maintenant, l’homme et l’animal. Je presse sur la détente et je recule d’un pas.
Brillant ! Le chien glapit et se jette sur le skinhead, pour planter ses crocs dans son bras de con. Exchellent tir, Chimon. Oh, merchi, Sean.
— SHANE ! SHANE ! CONNARD ! JE VAIS TE TUER, PUTAIN ! SHAAYYNNE ! braille le gamin en bottant dans son chien.
Mais les Docs ne peuvent rien contre ce monstre. Il a clampé dans la chair et ce genre de chose ne lâche pas comme ça. Le seul intérêt qu’ils ont pour ces pauvres connards est leur férocité. Le gamin est vraiment devenu dingue. D’abord il a lutté, puis il a essayé de rester immobile parce que s’agiter faisait trop mal : il a alterné les menaces et les prières à l’adresse de sa foutue machine à tuer qui, de toute manière, ignore la pitié. Un vieux con est venu aider mais il a fait demi-tour quand le chien a tourné le regard et lui a grogné au nez, genre : t’es le prochain, connard.
Je dévale les escaliers au pas de galop, ma batte en alu à la main. C’est ce que j’attendais, c’est la seule raison de tout ça. L’homme, le chasseur. J’ai la bouche sèche d’anticipation ; le Sick Boy au safari. Il y a un petit problème à résoudre, Chimon. Je crois que je peux m’en occuper, Sean.
— AU SECOURS ! AU SECOURS ! braille le skin. Il est plus jeune que je le croyais.
— Tout va bien, mon pote. Bouge pas, je lui dis. Ne crains rien, Simon est là.
Je me faufile furtivement derrière le clebs ; même s’il y a peu de chances, je ne voudrais pas que cette crapule lâche prise pour moi. Le sang jaillit du bras du type et de la gueule du clebs, le blouson du gamin est imbibé. Il croit que la batte va servir à batter le clebs mais ce serait comme charger Renton ou Spud de satisfaire sexuellement Laura McEwan.
Non. Je soulève doucement le collier du cabot et j’y glisse le manche de la batte. Et je visse. Je visse… Vice et versa… Et le corniaud tient bon. Le skin tombe à genoux, à deux doigts de tomber dans les pommes de douleur. Moi, je continue à visser. Je sens céder les épais muscles du cou du clebs. Ça se détend, quoi. Je continue à visser. Let’s twist again, like we dit last
[45]
suhmah .
Par le nez et par ses mâchoires soudées, le clebs crachote un chapelet d’horribles hoquets pendant que je l’étrangle à mort, ce con. Même pendant les affres de l’agonie, et même après, alors qu’il n’est plus qu’un sac de patates, il serre toujours. Je retire ma batte de son collier et je m’en sers pour lui desserrer les mâchoires et libérer le bras du gamin. En attendant l’arrivée des flics, j’enveloppe son bras dans ce qui reste de son blouson.
Le skin chante mes louanges aux flics et aux ambulanciers. Il s’inquiète pour Shane, il n’arrive toujours pas à comprendre ce qui a pu transformer son toutou qui « n’aurait jamais fait de mal à une mouche » (c’est texto ce qu’a dit ce con, il a osé prononcer ce cliché sans nom) en monstre aliéné. Ches bechtioles peuvent changer en un clin d’œil.
Pendant qu’ils l’entraînent vers l’ambulance, un jeune flic hoche la tête.
— Putains de saloperies. Ces trucs sont des assassins. Ça leur dilate l’ego à ces corniauds d’en avoir, mais ils finissent tous enragés un jour ou l’autre.
Le vieux flic m’interroge aimablement à propos de mon besoin d’avoir une batte de base-ball, et je lui dis que c’est pour ma sécurité domestique dans la mesure où il y a des tas de cambriolages dans le secteur. Ce n’est pas que Simone, expliqué-je, rêverait jamais d’appliquer la loi de ses propres mains mais, bon, disons que ça procure quand même une certaine tranquillité d’esprit. Je me demande si, de ce côté-ci de l’Atlantique, quelqu’un a jamais acheté une batte de base-ball avec l’intention de jouer au baseball.
— Je comprends, fait le vieux flic.
Je suis sûr que tu le peux, connard attardé. Les offichiers de la loi sont plutôt chtupides, hein Sean ? Pas franchement imprechionnants, Shimon.