trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 4 sur 43

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L’ouverture du Festival D’édimbourg

 

La troisième est la bonne. C’était ce que disait Sick Boy : tu dois savoir ce que c’est qu’essayer de décrocher avant d’y arriver. Tu ne peux apprendre qu’en ratant et qu’est-ce que tu apprends ? L’importance de la préparation. Il pourrait avoir raison. De toute façon, cette fois, je me suis préparé. J’ai loué cette grande piaule vide au-dessus du Links, un mois d’avance. Trop d’ordures connaissent mon adresse de Montgomery Street. Payée cash ! Le plus dur a été de laisser ce blé s’éloigner. Le plus facile a été le dernier fix, pris dans le bras gauche ce matin même. J’avais besoin de jus pour m’aider à aller au bout d’une aussi intense période d’organisation. Et j’ai tout de suite filé jusqu’à Kirkgate pour obéir à ma liste de courses.

Dix boîtes de soupe Heinz à la tomate et huit aux champignons (à avaler froid), un grand pot de glace à la vanille (qui fondra et finira donc bu), deux bouteilles de lait au magnésium, un flacon de paracétamol, un paquet de pastilles buccales Rinstead, un flacon de multivitamines, cinq litres d’eau minérale, douze Lucozade isotoniques et des magazines : du porno pas trop cul, Viz, Scottish Football Today, The Punter, etc. Grâce à un saut chez mes renps, j’avais déjà en main le plus essentiel élément : le Valium de Ma, délivré à son armoire de toilette. Je n’ai aucun remords sur un coup pareil. Elle n’en mange plus et si d’aventure elle devait, son âge et son genre permettent à son médecin de lui en prescrire comme des fraises Tagada.

Je coche amoureusement les éléments de ma liste.

La semaine sera dure.

Ma chambre est vide, son sol est nu. Au milieu, à même par terre, il y a un matelas avec un sac de couchage dessus. Et un radiateur électrique et une télé noir et blanc sur une petite chaise de bois. J’ai mes trois seaux en plastique à moitié pleins d’eau et de désinfectant, pour chier, gerber et pisser. À portée de main de mon lit de fortune, je dispose le rang de mes boîtes de soupe, jus et médocs.

Je me fais mon dernier fix, histoire de m’arracher aux horreurs de l’errance en supermarché. Ce qui me reste servira à m’aider à dormir et me fera glisser, cool, hors de la dope. J’essaierai de le prendre en petites doses dosées. Très vite, j’en ai besoin. Le grand toboggan avance. Il se présente comme il se doit, par une vague nausée au fond des tripes et des attaques de panique irrationnelles. À peine prends-je conscience du malaise qui me saisit, qu’il passe sans effort de l’inconfort à l’insupportable.

J’ai mal aux dents. Ça passe des dents aux gencives, des gencives à mes orbites, et à chacun de mes os, d’un seul élan, miteux, implacable, épuisant. Les bonnes vieilles suées déboulent au top, et n’oublions surtout pas les frissons : ils me couvrent le dos comme de maigres gelées d’automne sur un capot de voiture. Il faut réagir. Pas question de mourir, ni d’affronter un orage si précoce. Il faut ralentir, cramer moins vite, me trouver un gentil petit éteignoir. Seule l’héro peut me secourir. Un petit coup de bêche pour dénouer mes membres qui font des couettes et pour m’aider à dormir. Après, juré, je lui dis adios. Mais Swanney a disparu dans la nature et Seeker est en taule. Reste Raymie. Je vais dans l’entrée, à la cabine, appeler ce con.

Pendant que je compose son numéro, je sens quelqu’un me frôler. Cette approximative proximité me fait frissonner mais pas question de regarder et de voir le responsable. Je ne resterai pas ici assez longtemps pour avoir besoin de connaître un seul de mes colocataires. Pour moi, ces trous de bites n’existent pas.

Personne ne, d’ailleurs.

Il n’y a que Raymie.

Les pièces dégringolent sur une voix de fille.

— Allô ? qu’elle renifle.

Rhume des foins ou héro ?

— Raymie est là ? C’est Mark.

Raymie lui a forcément parlé de moi et même si je ne la connais pas, cette racaille doit savoir que j’existe. Sa voix gèle sur place.

— Raymie est parti, qu’elle dit. Londres.

— Londres ? Putain… il revient quand ?

— Chais pas.

— Il n’a rien laissé pour moi ?

Un petit coup de bol serait si agréable, merde.

— Nan…

Je raccroche en grelottant. Deux solutions. Unzio : m’obstiner et retourner au clapier. Deuzio : appeler Forrester, aller me faire chier à Muirhouse et en rapporter un peu de merde merdique. Sur un coup pareil, il n’y a pas photo. Vingt minutes après, je demandai un-ticket-pour-Muirhouse au chauffeur du 32 en lui tremblotant quarante-cinq pence à travers le guichet. Tout fait port quand c’est tempête et là, vraiment, j’essuyais un gros grain en pleine face.

Une vieille moisie me jette un regard désinfectant quand je passe près d’elle. Et alors si je pue ? Et alors si j’ai l’air d’un cul de chien ? Ça ne me gêne pas. Rien n’existe dans la vie sinon mon moi-même, mon Michael Forrester et les kilomètres de mon envie de gerber qui nous séparent : une distance que le bus grignote avec constance, je dois dire.

Je vais m’asseoir au fond de la cale. Le bus est quasiment vide. Une fille se met en face, le walkman dans l’oreille. Est-elle jolie ? Qui ça intéresse. Il paraît que c’est de la stéréo à usage personnel. N’empêche que j’en profite à fond… elle écoute Bowie… Golden Years.

Don’t let me you hear you say life’s taking you nowhere

Angel…

Look at thoses skies, life’s begun, nights are warm and the days are yu-hu-ung…

Je ne veux pas t’entendre dire que ta vie ne mène à rien

Mon ange…

Regarde ce ciel, la vie se lève, la nuit est chaude et les jours sont encore verts…

J’ai tous les disques qu’a pu faire la Bowie. Son œuvre entier. Jusqu’aux pirates et tout. J’en ai rien à secouer. De lui et de sa musique. Je ne veux que Mike Forrester, un connard hideux et sans aucun talent, qui n’a jamais fait un album, et même zéro quarante-cinq tours. Mais Mikey mon bébé est l’homme de l’instant présent. Comme l’a un jour répété Sick Boy après le con qui l’avait dit en premier (je crois que c’était un cinglé qui faisait la pub pour du chocolat), il n’y a rien hors de l’instant présent. Mais je ne peux même pas accepter cette philosophie puisqu’elle est, au mieux, à la périphérie de l’instant présent.

L’instant présent c’est moi, malade, et Mikey, médecin.

Une nouvelle trembleuse sans âge, à cette heure elles passent leur temps en bus, pète et se défoule le trou du cul devant le chauffeur. Il en sort un chapelet de questions parfaitement hors de propos à propos des numéros de bus, des trajets et des horaires. Putain, grimpe ou va te faire foutre et crève, vieille moule piétonne. Toute cette petitesse égoïste augmentée de l’indulgence pathétique du chauffeur me fait trembler de rage rentrée. Qui parle des jeunes et du vandalisme ? Et le vandalisme mental de ces vieux peigne-culs, alors ? Quand elle se résigne à entrer dans le bus, la vieille moule a, en plus, le culot d’être aussi constellée de mollards qu’un cul de chat.

Et elle s’assied carrément devant moi. Mes yeux lui trouent la nuque. Je veux qu’elle ait une hémorragie cérébrale, une attaque cardiaque… non, pas ça ! N’y pense plus. Si un truc pareil arrive, ça ne fera que nous retenir un peu plus. Il faut une mort lente et douloureuse, qu’elle paye pour tout ce que je souffre. Si elle meurt d’un coup, ça permettra aux gens d’avoir des émotions. Ils en profitent toujours. Quelques cellules cancéreuses feraient bien. Je veux qu’un nœud de cellules pourries se développe et se multiplie dans son organisme. Et je sens que ça marche… mais c’est dans mon corps que ça se passe. Je suis trop fatigué pour continuer. Toute ma haine envers la vieille poupée s’est évanouie, je ne ressens qu’une immense apathie. Et la vieille est sortie de l’instant présent.

Ma tête est tombée. Elle remonte d’un coup sec et violent, j’ai l’impression qu’elle va s’arracher de mes épaules et atterrir sur les genoux de la vieille mèche qui macère devant. Je me la tiens fermement à deux mains, les genoux sur les coudes. Sur le coup, je vais rater mon arrêt. Non. Sursaut d’énergie et je descends à Pennywell Road, en face du centre commercial. Je traverse la route et ses quatre voies et je m’entre dans le centre. Je passe devant les rideaux de fer de boutiques qui n’ont jamais été louées et traverse le parking où jamais une voiture n’a été parquée. Du moins pas depuis sa construction, il y a presque vingt ans.

L’immeuble qui abrite le clapier de Forrester est un des plus grands de Muirhouse. Si la plupart ont deux étages, le sien en a cinq, et il y a bien un ascenseur mais qui ne marche pas. Pour économiser l’énergie, mon voyage dans l’escalier se passera en coulissant le long du mur.

En plus des crampes, des douleurs, des suées et de la presque intégrale désintégration de mon système nerveux, mes tripes se mettent d’un coup à se manifester. Je sens venir une nausée floue, présage sinistre d’un dégel dans ma longue période de constipation. Arrivé à la porte de Forrester, j’essaie de me redonner consistance. Mais il verra bien que je souffre. Même rangé des voitures, le dealer saura toujours flairer le malade. Je veux simplement que ce salaud ne sache pas à quel point je me sens mal. Je suis prêt à accepter n’importe quelle humiliation, tout ce que voudra Forrester pour avoir ce qu’il me faut. Mais je ne vais pas le lui clamer avec plus de slogans qu’il ne m’en échappe.

Mon poil orange est parfaitement visible à travers la porte en verre armé, mais Forrester met des siècles à répondre. Ce salaud commence à me la mettre avant même que j’aie posé le pied dans son chez-lui. Il m’accueille avec une voix totalement dépourvue de flamme.

— Ça va, Rents, qu’il dit.

— Pas mal, Mike.

Il m’appelle « Rents » au lieu de « Mark », je l’appelle « Mike » au lieu de « Forry ». Me faire bien voir de ce trouducu, est-ce la meilleure stratégie ? C’est bien probable : c’est la seule pour l’instant.

— Entre, mâchonne-t-il à reculons, et je le suis docilement.

Je m’assieds sur le divan, près mais loin quand même d’une grosse salope à la jambe cassée. Sa patte en stuc est posée sur la table basse et entre son plâtre sali et son short couleur pêche, on voit un très gerbant morceau de viande blanche. Ses seins s’appuyent sur une canette géante de Guinness et son corsage marron lutte contre les tentatives d’évasion de son lard incolore. Ses mèches grasses et peroxydées ont deux centimètres de racines d’un brun grisâtre sans saveur. Elle ne fait rien pour signifier qu’elle m’a vu mais à une remarque inepte de Forrester, elle pousse un rire de mule aussi laid qu’embarrassant. Je ne capte pas la vanne mais elle concerne probablement mon apparence.

Forrester se pose dans un fauteuil avorté, en face de moi. Des joues de bœuf sur un corps de hareng, et quasiment chauve à vingt-cinq ans. En deux ans, son automne capillaire a été phénoménal, et on peut se demander s’il n’a pas chopé le virus. J’en doute néanmoins : il paraît que seuls les meilleurs meurent jeunes. Par beau temps, je l’aurais viandé d’un commentaire vache mais vu l’état des lieux, je préférerais vanner ma grand-mère à propos de son anus artificiel. Après tout, Mikey est mon homme.

Dans l’autre fauteuil, à côté de Mikey, il y a un sale type terminé en sale gueule. Ses yeux ne quittent pas la truie, ou plutôt le joint roulé au peigne que fume Sa Bouffissure. Elle tire une taffe théâtrale et extravagante avant de le passer à la sale gueule. J’ai carrément tout contre les mecs aux yeux d’insectes morts enfoncés dans des visages rouges et en lame de pioche. Non pas qu’ils soient tous à jeter : celui-là par exemple, ce sont ses fringues qui le mettent à la rue. On dirait de la garde-robe martienne. Apparemment,

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il a été en pension dans un des hôtels du groupe Windsor : Saughton, Bar

[6]

L, Perth, Peterhead ou autres, et très apparemment pendant un temps

certain. Pantalon bleu marine à pattes déf, godasses noires, polo moutarde avec col et manches soulignées de bleu, et en drapeau sur le dossier du fauteuil un parka vert (par ce temps !).

Personne ne se présente, mais ce sont les prérogatives de mon idole à face de tirelire, Mike Forrester. C’est lui qui gère les fonds ici et il le sait. Ce salaud s’est lancé dans un discours, il parle sans arrêt, comme un moutard qui veut rester éveillé le plus tard possible. M. Alamode, j’appelle ce con Johnny Saughton, ne dit rien mais il sourit énigmatiquement et parfois lève les yeux en mimant l’extase. Si je n’ai vu qu’un seul prédateur dans ma vie, il avait la tête de Saughton. Grosse Cochonne, seigneur elle est grotesque, hi-hanne et moi je me presse les flancs pour que mon ricanement de sycophante résonne aux instants que je juge opportuns.

Après quelques minutes de cette comédie, la douleur et la nausée me forcent à réagir. Mes signes informulés étant copieusement ignorés, j’y vais franco.

— Désolé d’interrompre, l’ami, mais j’ai mon skate garé en double file. T’as le matos ?

Le résultat dépasse tout, même selon les standards du jeu merdique auquel joue Forrester.

— Tu vas fermer ta putain de gueule ! Merde enculée. Je te dirai quand tu l’ouvriras. Contente-toi de serrer le cul. Si la conversation ne te plaît pas, tu peux aller te faire visser. Fin de la polémique.

— Y a pas de problème, l’ami…

Je ne suis que capitulation apprivoisée. Après tout, cet homme, pour moi, c’est Dieu. Je ferais des kilomètres à quatre pattes sur du verre brisé pour me brosser les dents avec sa fiente. Et nous le savons, l’un comme l’autre. Je ne suis qu’un pion dans un jeu appelé « Le marketing de Michael Forrester jouant les durs ». Pour ceux qui ont pratiqué, c’est un jeu aux règles pipées jusqu’à en être ridicules. Le pire, c’est qu’on ne le joue que pour le bénéfice de Johnny Saughton. Mais qui s’en branle ? C’est le quart d’heure de Mike et, en composant son numéro, j’ai accepté cette donne de merde.

Je me suis laissé traîner dans la boue pendant ce qui a semblé durer une éternité. J’y ai très bien survécu, pas de problème, merci. Je n’aime rien (sauf la drogue), je ne hais rien (sauf ce qui peut m’empêcher de m’en procurer) et je ne crains rien (sauf manquer). Je sais aussi qu’un fond de seau comme Forrester ne me ferait pas subir tout ce cirque s’il avait l’intention de me laisser repartir bredouille.

Je me console en pensant à pourquoi il me hait. Mike a été fortement épris d’une fille qui le méprisait. Une fille que j’ai, par la suite, fortement baisée. Ça n’avait aucune importance majeure, ni pour moi ni pour la fille, mais Mike a sévèrement flippé. La plupart des gens auraient fait de cette aventure une leçon : on ne veut que ce que l’on ne peut pas avoir et les choses dont on n’a rien à battre vous sont proposées sur un plateau. La vie est ainsi faite et on se demande pourquoi la baise serait différente du reste de son anatomie. Moi-même, comme n’importe quel être à deux couilles, j’ai subi, et laissé passer, des claques similaires. Le problème est que ce connard a tendance à thésauriser ses basses rancœurs, comme un malfaisant écureuil aux joues fessues. Qu’il est. Mais je l’aime toujours. Faut bien. C’est lui qui a les mains pleines.

Mikey se lasse de son jeu d’humiliation. Pour un sadique, ça doit avoir le même sucre que l’épinglation d’une poupée de cellulo. J’aurais aimé lui donner plus d’agrément mais je suis trop naze pour réagir à ses vannes grisâtres et sans saveur. Alors il finit par dire : « Taleblé ? »

Je tire une poignée de billets froissés de ma poche et je les défroisse contre la table avec une servilité touchante. Je les lui tends, accompagnés d’un visage d’esclave et de toute la déférence due à son statut de Mikey-l’-Homme. C’est là que je vois que Grosse Cochonne a une énorme flèche dessinée au marqueur noir sur son plâtre, à l’intérieur de la cuisse, pointée direction la motte. Les lettres disposées le long de la flèche disent en capitales grasses : INSÉREZ LES BITES ICI.

Mes boyaux font une nouvelle galipette. Arracher le matos à Mikey et me casser devient un urticaire insoutenable. Mikey rafle les billets et il me troue d’un coup en produisant deux gélules blanches de sa poche. Jamais vu des choses pareilles, ces petits machins en forme de missile et recouverts d’une espèce d’épaisse chape de cire ! Une rage démente et comme venue de nulle part s’empare de moi. Attends, attends… pas de nulle part. Des émotions aussi violentes ne peuvent naître que de la poudre ou de son absence.

— C’est quoi ce bordel ?

— De l’opium. Des suppositoires d’opium, qu’il ajoute avec un ton nouveau, timide, un ton d’excuses, mon explosion ayant fait patater notre relation malsaine.

— Et caisse j’en fous, de ces trucs ? je dis, sans réfléchir, et quand la révélation me tombe dessus, je me fissure.

Mon sourire donne à Mikey l’air qui lui manquait.

— Tu tiens vraiment à ce que je te le dise ? qu’il ricane, reprenant un peu du pouvoir qu’il avait abandonné, alors que pouffe Saughton et que grogne Grosse Cochonne.

Il s’aperçoit que ça ne m’amuse pas, aussi enchaîne-t-il :

— T’as rien contre une bonne claque, non ? Tu cherches quelque chose de peinard, qui t’évite de souffrir, qui t’aide à décrocher ? Bon, tu vas voir, ces trucs sont parfaits. Moulés au cul de tes besoins. Ils fondent dans ton système, leur pouvoir se tient bien et se diffuse lentement. Je te dis que c’est ce matos qu’ils utilisent à l’hôpital, bordel à queues !

— Tu me les garantis, alors ?

— Écoute la voix de l’expérience, qu’il sourit mais plus à Saughton qu’à moi. Grosse Cochonne rejette en arrière sa tête grasse en exposant d’énormes dents jaunâtres.

Alors, j’ai fait exactement ce qu’on me conseillait. J’ai écouté la voix de l’expérience, j’ai prié qu’on m’excuse, je me suis retiré au boudoir et, avec toute la diligence du monde, j’ai inséré les petites nouveautés dans mon trou de balle. C’était la première fois de ma vie qu’il se foutait mon propre doigt dans son propre sale cul et une étrange nausée nous a envahis. Je me suis regardé dans le miroir. Cheveu rouge, emmêlé mais glissant de sueur, et face blafarde toute boutonnée d’éléments répugnants. Surtout deux spécimens à la splendeur particulière, inclassables sinon au rang de furoncles. Un sur la joue et un sur le menton. Grosse Cochonne et moi ferions un couple parfait et je savoure la vision perverse de nous deux dans une gondole à Venise. Puis je redescends, toujours aussi mal mais planant déjà d’avoir été fourni.

— Ça t’a pris du temps, grommelle Forrester alors que je rentre au salon, le nez au vent.

— M’en parle pas. Avec l’effet que ça me fait, j’aurais aussi bien pu me les foutre dans le cul.

Pour la première fois, Johnny Saughton me sourit. Je peux presque voir le sang tourner autour de sa bouche en biais. Grosse Cochonne me regarde comme si je venais de sacrifier son premier-né. Cette expression douloureuse et perdue qu’elle a me donne envie de rire à en pisser debout. Mike prend une tête très j’ai-pigé-la-blague, nuancée néanmoins de ce qu’il se résigne d’avoir perdu son pouvoir qui, pour moi, s’est éteint avec la conclusion de notre transaction. Maintenant, il n’est plus qu’une crotte de caniche dans un centre commercial.

Moins, en fait.

Fin de la polémique.

— Bon, à un de ces jours, mes amis, fais-je à l’adresse de Saughton et Grosse Cochonne.

Le souriant Saughton me gratifie d’un clin d’œil amical qui semble déraper à travers toute la pièce. Même Grosse Cochonne essaie de se forcer à sourire. Je prends leur réaction comme un signe de plus que l’équilibre des pouvoirs entre Mike et moi a considérablement changé. Comme pour confirmer, celui-ci nous suit hors de son clapier.

— Euh… chu désolé pour le cirque que j’ai fait, t’ta l’heure. C’est ce con de Donnelly… Y me rend nerveux. Y me prend la tête, le casque intégral. Je te racontrai tout plus tard. Tu m’en veux pas, hein, Mark ?

— On verra ça plus tard, Forry, je réponds avec la voix assez lourde de promesses de représailles pour que ce con se sente tout réduit, à défaut d’être vraiment affecté. Une partie de moi ne veut pas boucher complètement ce trou de pine : il y a de quoi en chialer mais j’aurais bientôt besoin de lui. Mais ce n’est pas la bonne façon de penser. Si je continue à penser comme ça, toute cette foutue aventure est inutile.

Au bas de l’escalier, j’avais tout oublié de mon mal. Enfin, presque. Je les sentais, ces douleurs à travers le corps mais finalement, je m’en fichais un peu beaucoup. Je sais que c’est ridicule de croire que le produit agit déjà mais on ne peut nier un effet placebo. Tenez, je suis foutrement sensible à la grande fluidité qui m’envahit le tripou. C’est comme fondre de l’intérieur. J’ai pas chié depuis cinq six jours et maintenant, on dirait que ça vient. Je pète et aussitôt, ça enchaîne. Mon pouls s’accélère quand je sens riper dans mon caleçon une traînée de terre des marais. Je pile sur les freins et serre les sphincters autant que possible. Mais le mal est fait, et il ne fera qu’empirer si je ne prends pas rapidement une décision.

J’envisage de retourner chez Forrester mais, sur le moment, je ne veux rien avoir à faire avec ce pauvre rat. Il me revient que le P.M.U. du centre commercial a des chiottes en fond de cale.

J’entre dans la boutique grise de fumée et je file droit au gogues. Putain, la vision ! Deux types sont plantés dans l’entrée des toilettes, ils pissent sur place, sur le sol déjà couvert d’un bon centimètre de pisse stagnante et brunâtre.

Étrange souvenir du patauge-pieds d’une piscine où j’allais.

Les deux bœufs se secouent la bite dans le couloir et se la fourrent sans égard dans la braguette, comme on rempoche un tire-jus chargé. L’un d’eux me regarde avec suspicion et me barre la route des chiottes.

— Les gogues sont bouchés, mon gars. Tu pourras jamais chier là-dedans, qu’il désigne la cuvette sans siège remplie d’une eau brune, de papier cul et d’étrons dérivants.

Je le regarde d’un œil sombre.

— Je dois y aller, mec.

— C’est pas pour te faire un putain de shoot là-dedans, han ?

Le Charles Bronson de Muirhouse ! Tout à fait ce qu’il me fallait. Avec ça que ce con-là fait passer Charles Bronson pour Michael J. Fox. En fait, il ressemble un peu à Elvis, Elvis tel qu’en vrai, un ex-teddy, courtaud et en totale décomposition.

— Minute, je touche pas à ce bordel, moi, putain !

Mon indignation doit être convaincante car le gros s’excuse.

— Pas de problème, mon gars. C’est que des petits connards du quartier essayent d’installer ici leur foutu salon de fixettes. On n’aime pas ça, nous.

— Foutus enculés de merde, ajoute son copain.

— Ça fait deux jours que je suis bloqué, mec. Là, j’ai une chiasse à tomber raide et je dois chier. C’est peut-être dégueulasse, ici, mais c’est ça ou mon putain de caleçon. J’ai rien sur moi. Je suis alcoolique, je n’ai pas besoin d’autre chose.

Du coup, le bœuf me regarde avec sympathie et me dégage la route. Je passe la porte et sens aussitôt la pisse imbiber mes baskets. C’était con de dire que je n’ai pas chié depuis des jours alors que mon caleçon est déjà plein. Une bonne chose quand même : sur la porte, la serrure est intacte. Ce qui, vu l’état des lieux, me troue le cul.

Je descends mon pantalon en vitesse, je pose les fesses sur la porcelaine froide et humide, je me vide les tripes. Je sens que tout – boyaux, estomac, intestins, rate, rognons, cœur, poumons et même mon putain de cerveau – passe de mon trou de balle à la cuvette. Pendant que je chie, des mouches me bécotent la face et me couvrent le corps de frissons. J’en chope une et, à ma grande surprise et ma non moins grande allégresse, je la sens bourdonner dans mes doigts. Je serre un peu pour l’immobiliser. J’ouvre la main et je découvre une salope de dame bleue bien en chair, une grosse cerise poilue comme une couille.

Je la smashe contre le mur et, de l’index, je dessine un H, puis un I, puis un B, en usant de ses entrailles, de sa chair et de son sang comme d’une encre. J’attaque l’S mais mes réserves s’épuisent. J’en emprunte au H, qui a beaucoup trop de trop plein, et je complète le S. Je me recule le plus possible sans tomber dans le trou à chiotte, derrière, et j’admire mon

[7]

œuvre . Cette immonde mouche bleue qui m’avait fait beaucoup flipper

est transformée en une œuvre d’art qui rien qu’à la regarder me donne du plaisir. J’en suis à prendre ça comme une métaphore d’autres événements de ma propre vie quand je réalise ce que je viens de faire. Une angoisse crue traverse mon corps, un sursaut me paralyse. Je reste un moment figé, mais rien qu’un moment.

Je tombe par terre, les genoux dans la pisse du carrelage. Mes jeans se mettent en bouchon contre la cuvette, ils pompent l’urine avec avidité mais je le remarque à peine. Je remonte ma manche de chemise et je n’hésite qu’une seconde, le temps de songer à mes affreuses et hypothétiques traces de larmes, et je plonge main et avant-bras dans l’eau brune. Je touille, je ramone avec soin et je récupère du premier coup une de mes bombes. J’essuie la merde collée dessus : un peu fondue mais largement intacte. Je la fixe sur le haut de la chasse d’eau. Retrouver l’autre demande de longues minutes de dragage dans le sirop et le ragoût chiés là par tout un troupeau des braves bœufs de Muirhouse et Pilton. J’ai eu une fois un haut-le-cœur, mais j’ai récupéré ma blanche pépite d’or. Elle avait étonnamment mieux vécu l’épreuve que la première. Le contact de l’eau me dégoûte encore plus que celui de la merde. Mon bras teinté de brun me rappelle les marques de bronzage en T-shirt. La ligne passe au-dessus de mon coude parce que j’ai dû fouiller au-delà du siphon.

Malgré le dégoût que m’inspire la sensation de l’eau sur ma peau, il me semble pas inutile de me passer le bras sous le robinet d’eau froide du lavabo. C’est, de loin, la douche la moins longue et la moins abondante que j’ai prise mais c’est déjà plus que je ne peux en supporter. Puis je m’essuie le cul avec un bout de mon slibard resté propre et je fourre la chose saturée de merde dans la cuvette, en compagnie du reste.

On frappe à la porte au moment où j’enfile mon Levis trempé. Plus que la puanteur, c’est cette sensation d’humidité sur mes jambes qui me fait flancher. Les toc-toc deviennent un bang puissant.

— Magne-toi, trouduc, on va exploser, bordel !

— Fermez vos putains de culs.

J’ai été tenté d’avaler les suppos mais j’ai écarté cette idée au moment même où elle m’a traversé l’esprit. Ces machins ont été dessinés pour une prise anale. D’ailleurs ils ont encore assez de ce truc cireux sur le corps pour expliquer pourquoi j’ai eu tant de mal à les retenir. Maintenant que je me suis complètement vidé les tripes, mes petits peuvent y retourner en toute sécurité. Au bercail, donc.

Il y a eu quelques regards bizarres pendant que je quittais la boutique, pas tant dans la pisse d’attente qui piétinait et saluait mon passage de quelques putain-c’est-pas-trop-tôt dérisoires, mais de la part d’un ou deux ruminants choqués par mon air un peu décoiffé. Un type a même tenté une remarque vaguement menaçante mais la plupart étaient trop captivés par les tickets qu’ils cochaient ou par la course que montrait l’écran.

J’ai aperçu Elvis Bronson.

Au moment où je passais la porte, il gesticulait sauvagement à l’adresse de la télé.

C’est à l’arrêt du bus que j’ai réalisé quelle journée torride et étouffante s’était levée. Je me suis souvenu avoir entendu quelqu’un dire que c’était le premier jour du Festival. Tant mieux pour eux, ils auraient le climat à ça. Je me suis assis sur le muret, près de l’arrêt, et j’ai laissé le soleil pénétrer mon jean imbibé. J’ai vu venir un 32 mais je n’ai pas bougé, apathie totale. Au suivant, je me suis secoué pour monter à bord et retourner vers Sunny Leith. C’est vraiment le moment de faire du nettoyage, me suis-je dit en montant l’escalier vers mon nouvel apparte.

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