trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 36 sur 43

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Souvenirs de Matty

 

1

— Ça va, Nelly ? Ça fait un trou de balle de temps qu’on s’est vus, petit con de mes deux.

Franco souriait à Nelly qui avait un air incongru dans son costume, avec son serpent tatoué noué autour du cou et une île déserte empalmiérée, avec vagues écumantes, gravée dans le front.

— Dommage que ce soit dans de telles circonstances, répondit-il sobrement.

Renton qui parlait avec Spud, Alison et Stevie, s’autorisa un sourire en entendant le premier cliché funéraire de la journée.

Spud en profita aussitôt :

— Pauvre Matty. Putain de mauvaise nouvelle, si tu veux, quoi.

— C’est autant pour moi. Je suis clean à partir de maintenant, fit Alison, en frissonnant bien qu’elle eût déjà refermé les bras autour des épaules.

— On va tous y passer si on ne se reprend pas. Sûr comme un coup de bite, admit Renton. Tu vas faire le test, Spud ? qu’il demande.

— Heu… attends, man, c’est pas le moment de parler de ça… l’enterrement de Matty, genre.

— Ce sera quand, le moment ? demanda Renton.

— Tu devrais, Danny, tu devrais vraiment, a insisté Alison.

— Peut-être qu’il vaut mieux ne pas savoir. Je veux dire, si tu veux, quelle vie il aurait eue Matty s’il avait su qu’il était séropo ?

— Ça, c’était Matty. Quelle vie il avait avant de savoir qu’il était séropo ? a fait Alison.

Sur ce coup, Spud et Renton acquiescèrent.

Dans la petite chapelle attenant au crématorium, le curé se fendit d’un petit discours sur Matty. Il avait un tas de cadavres à traiter ce matin-là ça n’était pas le moment de déconner. Quelques commentaires rapides, deux chants, une prière ou deux et le clic de l’interrupteur qui expédia le corps dans l’incinérateur. Quelques simagrées de plus et son boulot était terminé.

— Pour ceux d’entre nous qui sont réunis ici aujourd’hui, Matthew Connell remplissait un grand nombre de rôles. Matthew était un fils, un frère, un père et un ami. Les derniers moments de sa jeune vie furent tristes, des jours de douleur. Pourtant, nous devons nous souvenir du vrai Matthew, le jeune homme affectueux qui avait une énorme gourmandise pour la vie. En musicien passionné, Matthew aimait distraire ses amis avec sa guitare…

Renton évitait le regard de Spud, debout près de lui, parcouru déjà par des rires nerveux. Matty était le plus merdique guitariste qu’il connaissait et la seule chose qu’il savait jouer était Roadhouse Blues des Doors et quelques trucs des Clash et de Status Quo, sans aucune compétence. Il se faisait suer sur le riff de Clash City Rockers mais ne l’avait jamais réussi. Néanmoins, Matty adorait sa Fender Strat. C’était la dernière chose qu’il avait vendue, s’accrochant à elle après que l’ampli eut été bazardé pour remplir ses veines de merde. Pauvre Matty, se dit Renton. Lequel d’entre nous le connaissait vraiment ? Jusqu’à quel point n’importe qui arrive à bien connaître n’importe qui d’autre ?

Stevie aurait voulu être à six cents kilomètres de là, dans son appartement d’Holloway avec Stella. C’était leur première séparation depuis qu’ils s’étaient installés ensemble. Il était mal à l’aise. Il avait beau faire, il n’arrivait pas à supporter l’image de Matty qui le hantait. Matty qui ne cessait de se transformer en Stella.

Spud se disait que la vie en Australie devait être une vraie merde. La chaleur, les insectes et toutes ces banlieues fades telles qu’on les voit dans Neighbours et Home and Away. C’était comme s’il n’y avait pas de pubs en Australie et que tout le pays était une version brûlante de Baberton Mains, Buckstone ou East Craigs. Ç’avait l’air si chiant, si chiant. Il se demandait à quoi ressemblaient les vieux quartiers de Melbourne et Sydney et s’il y avait des immeubles là-bas, comme à Édimbourg, ou à Glasgow ou même à New York. Et si oui, pourquoi on les voyait jamais à la télé. Il se demandait aussi pourquoi il pensait à l’Australie et quel rapport avec Matty. Peut-être parce qu’à chaque fois qu’ils passaient le voir, il était sur son matelas, défoncé, en train de regarder un feuilleton australien.

Alison se souvenait de sa baise avec Matty. C’était il y a des siècles maintenant, elle ne se piquait même pas. Elle devait avoir dix-huit ans. Elle essayait de revoir la bite de Matty, ses dimensions, mais impossible de la visualiser. Le corps de Matty lui revenait, en tout cas. Il était mince et ferme, bien que pas extraordinairement musclé. Il était joliment mince avec des yeux pénétrants qui trahissaient l’instabilité de son caractère. Ce dont elle se souvenait le mieux pourtant était ce que Matty avait dit alors qu’ils se mettaient dans les draps, ce jour-là. Il lui avait dit : « Je vais te baiser comme tu n’as jamais été baisée de toute ta vie. » Il avait raison. Elle n’avait jamais été aussi mal baisée, avant et même après. Matty avait éjaculé dans la seconde, il avait déchargé dans son ventre et roulé sur le côté, en suffoquant.

Elle n’avait rien fait pour dissimuler son déplaisir. « C’était vraiment merdique », lui avait-elle dit, en sortant du lit, énervée et anxieuse, survoltée mais insatisfaite, remplie de hurlements de frustration. Elle avait remis ses vêtements. Il n’avait rien dit et n’avait même pas bougé mais elle aurait juré avoir vu des larmes dans ses yeux quand elle était partie. Cette image ne la quittait pas, elle fixait le coffre de bois, elle aurait voulu avoir été plus gentille.

Franco Begbie se sentait perdu et furieux. Il vivait toute atteinte à ses amis comme une injure personnelle. Veiller sur ses amis lui procurait une immense fierté. La mort de l’un d’eux ne faisait que le confronter à sa propre impuissance. Franco trouvait une solution à ce problème en retournant sa fureur contre Matty. Il se souvenait de la fois où Matty avait planté Gypo et Mikey Forrester à Lothian Road, et qu’il avait, lui, écopé des deux connards. Ce n’était pas un problème non. C’était le principe qui passait pas. On doit soutenir ses potes. Il avait fait payer sa couardise à Matty : physiquement, en le rossant, et socialement, en l’humiliant constamment en public. Maintenant, il se rendait compte qu’il ne l’avait pas fait payer assez.

Mme Connell pensait à Matty petit garçon. Tous les garçons sont des petits saligauds mais Matty était particulièrement dur. Il martyrisait ses souliers, réduisait ses vêtements en loques, en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Du coup, elle ne s’était pas inquiété quand, à l’adolescence, il s’était transformé en punk. Elle avait même trouvé que c’était faire de nécessité vertu. Matty avait toujours été punk. Un incident particulier lui revenait à l’esprit. Petit garçon, il l’avait accompagnée se faire fixer ses fausses dents. Dans le bus qui les ramenait à la maison, elle s’était sentie désagréablement embarrassée. Matty avait insisté pour apprendre à tous les passagers que Ma s’était fait mettre des fausses dents. C’était un enfant particulièrement affectueux. On les perd, pensait-elle. Après sept ans, ils ne vous appartiennent plus. Et puis, au moment où on commence à s’y faire, ça change encore à quatorze ans. Il se passe quelque chose. Et quand on ajoute à ça l’héroïne, ils ne sont plus à vous du tout. Moins de Matty, plus d’héroïne.

Elle sanglotait doucement, en rythme, le Valium libérant son chagrin en petites vagues mesurées et nauséeuses. La drogue essayait de dissiper le furieux ouragan qui roulait en elle une angoisse crue, une douleur, et simultanément, elle luttait pour ne rien montrer.

Anthony, le petit frère de Matty, pensait à se venger. Se venger de tous ces salopards qui avaient entraîné la déchéance de son frère. Il les connaissait, certains avaient eu le foutu toupet de se montrer, aujourd’hui. Murphy, Renton et Williamson. Ces trouducs pathétiques qui frimaient comme s’ils chiaient des cônes de crèmes glacées, comme s’ils savaient des choses que personne d’autre ne savait, alors qu’ils n’étaient que des toxicos de merde. Eux, et les autres derrière, encore plus sinistres. Son frère, ce putain de frère, faible et stupide, qui s’était laissé remorquer par ces rebuts.

Les pensées d’Anthony revenaient à ce jour où Deek Sutherland l’avait méchamment castagné, derrière la voie ferrée abandonnée. Matty l’avait appris et était allé trouver Deek Sutherland, qui avait le même âge qu’Anthony et deux ans de moins que lui-même. Anthony se souvenait avec fièvre de la totale humiliation de Deek entre les mains de son frère. Revenu à la réalité, c’était Anthony qui était de nouveau humilié, cette fois par procuration. Une sensation aussi intense que celle éprouvée avec Deek Sutherland, comme s’il regardait son vieil ennemi jeter négligemment son frère à terre pour lui sortir les tripes à coups de pied. Matty l’avait laissé tomber. Il avait laissé tomber tout le monde.

Petite Lisa Connell était triste qu’on mette son père en boîte mais bon, il aurait des ailes, comme un ange, et il monterait au ciel. Sa Nana avait pleuré quand Lisa avait suggéré que ça se passerait peut-être comme ça. On aurait dit qu’il dormait, dans cette boîte. Sa Nana avait dit que la boîte allait partir au paradis. Lisa pensait qu’il poussait des ailes aux anges et qu’ils volaient jusqu’au ciel. Elle était à moitié inquiète qu’il n’y arrive pas. À moins qu’ils ne le laissent sortir de la boîte. Mais bon, ils devaient savoir ce qu’ils faisaient. Le paradis devait être chouette. Elle y irait, un jour, et elle verrait son papa. Quand il venait la voir à Wester Hailes, il était en général tout patraque et elle n’avait pas le droit de lui parler. Ce serait bien d’aller au paradis, de jouer avec lui comme ils jouaient quand elle était vraiment petite. Au paradis, il serait plus patraque du tout. Le paradis ne pouvait qu’être différent de Wester Hailes.

Shirley tenait très fort la main de sa fille, elle lui froissa les boucles. Lisa était, apparemment, la seule preuve que la vie de Matty n’avait pas été vaine. Pourtant, en regardant l’enfant, on pouvait aussi dire que la preuve n’était pas vraiment probante. Matty n’avait été un père qu’en titre. En le décrivant comme tel, le curé avait énervé Shirley. Le père, c’était elle, autant que la mère. Matty avait fourni le sperme, il était passé de temps en temps, avait deux ou trois fois joué avec la gosse. Avant que la dope ne lui tombe dessus. Sa contribution s’était limitée à ça.

Il y avait toujours eu quelque chose de faible en lui, une incapacité à prendre ses responsabilités mais aussi à assumer la violence de ses émotions. La plupart des junkies qu’elle avait rencontrés étaient des romantiques refoulés. Matty en était un. Shirley avait adoré ça en lui, adoré quand il s’ouvrait, adoré quand il était tendre, affectueux et plein de vie. Ça n’avait guère duré. Même avant la dope, dureté et amertume le gagnaient parfois. Il lui écrivait des poèmes d’amour. Ils étaient beaux, certainement pas selon des critères littéraires, mais par la merveilleuse pureté des émotions qu’ils éveillaient en elle. Une fois, il avait lu et puis mis le feu à des vers particulièrement ravissants. Il les avait écrits pour elle. Elle lui avait demandé, à travers ses larmes, pourquoi il avait fait ça. Ces flammes paraissaient tellement symboliques. Ç’avait été la plus douloureuse expérience qu’elle ait jamais vécue.

Il s’était détourné et avait regardé la misère noire de leur appartement.

— Regarde ça. T’as pas rêvé de vivre comme ça. Tu te racontes des histoires, tu te tortures.

Ses yeux étaient noirs et impénétrables. Son cynisme contagieux, son désespoir défaisaient tous les espoirs de Shirley d’avoir une vie meilleure. Il avait menacé d’écraser en elle cette vie même et, bravement, elle avait dit : Non.

2

— Plus bas, messieurs, je vous prie.

Le barman à l’air épuisé négociait avec le noyau dur de soûlographes auquel avait été réduit le groupe en deuil. Des heures de beuverie digne et de nostalgie incantatoire avaient finalement laissé place à des chansons. Ils se sentaient si bien à chanter ainsi. La tension les quittait par vagues. Le barman était complètement ignoré.

Shame on ye, Seamus O’Brien

Ail the young girls in Dublin are cryin,

They’re tired o’your cheatin an lyin,

So shame on ye, Seamus O’Brien !

Honte à toi, Seamus O’Brien

Toutes les jeunes filles de Dublin pleurent,

Elles sont lasses de tes ruses, de tes mensonges,

Alors honte à toi, Seamus O’Brien !

— S’IL VOUS PLAÎT ! Vous allez vous calmer, oui ! cria-t-il.

Le petit hôtel de la rive chic du Leith Links n’était pas habitué à ce genre de comportement, surtout en semaine.

— Caisse ki dit ce foutu trouducu ? On a le droit d’envoyer ce foutu couillon se faire mettre une rose dans le cul !

Begbie jeta un œil de prédateur vers le barman.

— Oh, Franco.

Renton, qui mesurait le danger, prit Begbie par l’épaule et essaya de le ramener presto à des dispositions d’esprit moins agressives.

— Tu te souviens quand toi, Matty et moi on est allés à Aintree à la

[56]

Nationale ?

— Aye ! Si je m’en rappelle, putain ! Putain, j’ai dit à cette face de thon de cette putain de télé d’aller se faire foutre. C’était quoi son nom, à ce con ?

— Keith Chegwin. Cheggers.

— C’est ça. Cheggers. Con.

— Le type de la télé ? Cheggers joue popu ? C’est lui ? demanda Gav.

— Exactement le même trouducu, fit Renton alors que Franco, de son sourire narquois, l’incitait à s’étendre sur l’épisode. On était à la Nationale, non ? Ce con de Cheggers fait des interviews pour Radio City Liverpool, en fait il bavait sa merde sur les blaireaux de la foule, vous voyez le genre ? Bon, et le voilà qui arrive vers nous et nous, on n’avait pas envie de parler à ce thon, mais vous connaissez Matty, il se dit, putain c’est arrivé, je vais être une star, et le voilà parti, genre c’est grand d’être ici à Liverpool, Keith, et qu’on passe un moment extraordinaire, et tout ce merdier. Et puis ce con minable, ce trou de balle, ce Cheggers, ou quel que soit le nom de ce con, colle le micro devant Franco.

Renton fait un geste vers Begbie.

— Ce con y va : Va te faire ramoner, espèce de con !

Cheggers était rouge comme une chatte. Ils ont trois secondes de délai quand c’est en soi-disant direct pour couper ce genre de truc.

Alors qu’ils se fendaient tous, Begbie expliqua sa réaction.

— Putain, on était allés là-bas pour cette putain de course, pas pour parler à un minable enculé de cette foutue radio.

Son expression était celle d’un homme d’affaires, excédé d’être assailli par les médias et leurs interviews.

Franco arrivait toujours à trouver quelque chose qui le mette en rage.

— Cet enculé de Sick Boy aurait dû être là. Matty était son putain de copain, déclara-t-il.

— Euh, il est en France mais… avec cette caille, si tu veux. Il a probablement pas pu, man, quoi… je veux dire-la France, si t’aimes bien, souligna un Spud alcoolisé.

— Ça change rien, putain. Rents et Stevie sont venus de Londres pour ça. Si Rents et Stevie sont venus depuis cette ville de merde, Sick Boy peut venir de cette France de merde.

Spud avait les sens dangereusement émoussés par l’alcool. Bêtement, il se mit à argumenter.

— Ouais, mais, euh… la France c’est plus loin… on parle du sud de la France, si tu veux. Compris ?

Begbie le regarda, incrédule. Visiblement, le message n’était pas passé. Il se mit à parler lentement, à voix haute, avec ce sourire satanique qui lui déformait cruellement la lèvre, comme une chose étrange au-dessous des éclairs de ses yeux.

— SI RENTS ET STEVIE SONT VENUS DE CETTE PUTAIN DE LONDRES, SICK BOY PEUT VENIR DE CETTE PUTAIN DE FRANCE !

— Ouais… c’est tête vrai. Aurait pu faire l’effort. L’enterrement d’un copain, si tu veux.

Spud se dit que le parti conservateur d’Écosse saurait quoi faire de quelques Begbies. Ce n’est pas le message, le problème, c’est sa communication. Pour faire passer un message, Begbie est parfait.

Stevie vivait mal toute cette séance. Il manquait d’entraînement pour ce genre de choses. Franco jeta un bras autour de lui et un autre autour de Renton.

— Ça m’éclate le cul de vous revoir, mes connauds. Tous les deux, putain. Stevie, je veux que tu ouvres bien l’œil pour veiller sur ce connard, à Londres.

Il se tourna vers Renton :

— Si tu te pètes le cul comme ce con de Matty, je viendrai te régler ton putain de compte, connard. Écoute ce que cet enculé de Franco te dit.

— Si je me pète le cul comme Matty, il n’y aura plus rien à régler.

— Putain, crois pas ça. Je déterrerai ton foutu cadavre et je lui ferai remonter le Walk à coups de tatane dans le cul. Compris ?

— C’est sympa de voir que je compte pour toi, Frank.

— Bien sûr que tu comptes, putain. Faut soutenir ses potes. Pas vrai, putain, Nelly ?

— Hein ?

Nelly se tourna lentement, complètement fait.

— Je dis à ce foutu con-là qu’il faut soutenir ses putains de potes.