trainspotting
Un Soldat Écossais
Je fouille dans mes poches et j’en sors deux de cinq complètement froissés. Je pense aux funérailles de Matty. Y a des chances que Tommy soit le suivant et personne ne peut se casser le cul pour qu’il en soit autrement. Surtout pas moi.
Il prend le blé. Nos regards se croisent et quelque chose fait contact. C’est quelque chose que je ne peux pas définir mais c’est vraiment beau. Ça crépite une seconde et ça s’efface.
UN SOLDAT ÉCOSSAIS
Johnny Swan examine sa tête rasée de près dans le miroir de la salle de bains. Ses longs cheveux cradingues ont été coupés il y a quelques semaines. Maintenant il faut qu’il se débarrasse des poils sur son menton. Se raser quand on a une seule jambe, c’est chiant et Johnny n’a pas encore réglé ses problèmes d’équilibre. Néanmoins, après quelques balafres, il réussit quelque chose de passable. Il s’est juré de ne plus jamais retourner dans cette chaise roulante, plutôt crever.
— Retour à la glande, qu’il se dit à lui-même en examinant ses traits dans le miroir.
Johnny a l’air clean. C’est une sensation agréable et y arriver lui a demandé de grands sacrifices, mais n’attend-on pas d’un ancien soldat qu’il donne l’exemple ? Il se met à siffloter Un soldat écossais. Pour se faire un peu plus plaisir, il offre à son reflet un salut militaire raide et réglementaire.
Le pansement autour de son moignon l’inquiète un peu. Il a l’air crade. Mme Harvey, l’infirmière des services sociaux, vient le changer aujourd’hui. Avec, sans doute, un discours choisi sur l’hygiène personnelle.
Il examine sa jambe restante. Ce n’est pas la meilleure des deux. Le genou était déjà douteux ; souvenir d’un incident au football, des mois auparavant. Il ne sera que plus naze puisqu’il soutient seul le poids de son corps. Johnny se dit qu’il aurait dû s’injecter dans l’artère de cette jambe-là ; la laisser être la conne que la gangrène boufferait et qui finirait cisaillée par le chirurgien. La malédiction d’être droitier, se dit-il.
Dehors, dans les rues froides, il se tortille et clopine vers Waverley Station. Chaque pas est une torture. La douleur ne vient pas du bout du moignon mais de tout son corps. Mais bon, les deux capsules de méthadone et les barbituriques qu’il a avalés calment un peu le jeu. Johnny dirige son élan vers la sortie de Market Street. Son grand écriteau de carton dit, en lettres noires :
VÉTÉRAN DES MALOUINES – J’AI DONNÉ MA JAMBE À MON PAYS. AIDEZ-MOI, S’IL VOUS PLAÎT.
Un junky qu’on appelle Silver, Johnny ne connaît pas son vrai nom, l’approche avec des mouvements saccadés.
— T’as de l’héro, Swanney ? qu’il demande.
— Y a rien, l’ami. Raymie en aura samedi, à ce qu’on dit.
— Samedi, ça va pas, grince Silver. Y a une foutue guenon sur mes épaules, elle a faim.
— Le Cygne Blanc que tu vois est un homme d’affaires, Silver, fait Johnny en se désignant. S’il avait de la marchandise à vendre, il le ferait.
Silver baisse le nez. Un imper noir et crasseux pend à ses chairs grises et émaciées.
— J’ai explosé mon ordonnance de méthadone, il fait, sans attendre de sympathie ni en rechercher.
Puis un éclair ténu traverse son regard mort.
— Hé, Swanney, tu te fais du fric avec ça ?
— Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre, sourit Johnny, ses dents formant une masse de pourriture dans sa bouche. Je fais plus de blé ici qu’au PMU. Maintenant, si tu veux bien m’excuser, Silver, j’ai ma putain de vie à gagner. Un honnête soldat comme moi ne peut pas être vu en train de causer avec des junkies. À plus.
Silver enregistre à peine le commentaire. De là à s’en vexer.
— Je vais pousser jusqu’à la clinique, alors. Il doit bien y avoir un con qui vend des tranquillisants.
— Au revoir, lui lance Johnny.
Il fait vraiment de bonnes affaires. Certains laissent furtivement tomber des pièces dans son chapeau. D’autres, choqués par cette irruption de la misère dans leur vie, se détournent ou regardent ostensiblement devant eux. Les femmes donnent plus que les hommes, les jeunes plus que les vieux, les plus modestes d’aspect semblent plus généreux que ceux qui ont l’air rupin.
Un de cinq dans le chapeau.
— Dieu vous bénisse, monsieur, fait Johnny.
— Pas de quoi, répond un homme d’une soixantaine, on vous doit bien ça, les gars. Ce doit être terrible de subir une perte pareille si jeune.
— Je ne regrette rien. Je ne peux pas me permettre d’être amer, l’ami. C’est ma philosophie, quoi qu’il arrive. J’aime mon pays, et je le referai s’il le faut. Et puis, je me considère comme un des veinards : je suis revenu. J’en ai perdu de bons potes dans cette baston, à Goose Green, je peux le dire.
Johnny laisse un voile nébuleux et lointain passer sur son regard. Il se croit presque. Il se tourne vers l’homme.
— Rencontrer des gens comme vous, qui se souviennent, qui tiennent compte, ça donne un sens aux choses.
— Bonne chance, murmure l’homme avant de se détourner vers les marches qui montent vers Market Street.
— Putain de connard, marmonne Johnny entre ses dents, la tête secouée par les spasmes de rire qui lui chatouillent les côtes.
Il se fait 26,78 livres en deux heures. C’est pas mal et c’est un boulot facile. Johnny sait attendre ; même le British Rail à son plus mauvais jour ne pourrait déranger son karma de junky. Néanmoins, le sevrage donne un aperçu de ses sadiques intentions : une brûlure glacée fait accélérer son pouls et suinter ses pores d’une épaisse sueur malsaine. Il est sur le point de plier bagage quand une femme mince et délicate s’approche.
— Étais-tu de la Royale, fils ? Mon Brian en était, Brian Laidlaw.
— J’étais dans l’infanterie de marine, mame, fait Johnny.
— Brian n’est jamais revenu. Dieu le garde. Vingt et un ans, qu’il avait. Un bon garçon et tout.
Les yeux de la femme se remplissent de larmes. Sa voix baisse jusqu’à n’être qu’un persiflement tendu, plus pitoyable encore par ce qu’il a de vain.
— Tu sais, fils, je haïrai cette Thatcher jusqu’à la fin de mes jours. Il ne se passe pas un jour sans que je ne la maudisse.
Elle sort son portefeuille et en tire un billet de vingt qu’elle froisse dans la main de Johnny.
— Prends, fils, prends. C’est tout ce que j’ai mais je veux que tu le prennes.
Elle a un sanglot et s’écarte en titubant ; c’est comme si elle avait été poignardée.
— Dieu vous bénisse, lui crie Johnny de loin. Dieu bénisse les Écossais de la Royale.
Puis il se frotte les mains à l’idée d’ajouter de la cyclozine à la méthadone qu’il a déjà. Cocktail de psychotropes et d’alcool : son ticket pour des jours meilleurs, ce petit paradis perso sur lequel les non-initiés déversent leur mépris. Mais pourraient-ils jamais en concevoir la félicité ? Albo a une provision de cyclozine, prescription pour son cancer. Johnny ira voir son ami malade dans l’après-midi. Albo a besoin des calmants de Johnny autant que Johnny a besoin de ses psychotropes. Une coïncidence de désirs mutuels. Oui, Dieu bénisse la Royale, et Dieu bénisse la Sécu.
OceanofPDF.com