trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 26 sur 43

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Maison D’arrêt

Bien, disons que je choisis de ne pas choisir la vie. Si ces connards ne

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peuvent pas assumer, c’est leur problème. Comme disait Harry Lauder ,

j’ai juste l’intention de tenir le coup jusqu’au bout du chemin…

 

MAISON D’ARRÊT

 

Ce lit me dit quelque chose. Le mur d’en face, surtout. Paddy Stanton qui me regarde, avec ses rouflaquettes 70. Iggy Pop qui démolit une pile de disques avec un marteau à pied-de-biche. Ma chambre… chez papa-maman. Ma tête se tue à remettre ensemble le comment de mon arrivée ici. Je me souviens de la piaule de Johnny Swan, puis d’avoir l’impression de crever. Ça revient d’un coup : Swanney et Alison qui m’emportent par l’escalier, qui me mettent dans un taxi et on détale, à l’hôpital.

Le plus drôle, c’est que je me souviens que, juste avant, je me vantais de n’avoir jamais fait d’OD. Jamais de ma vie ! Il y a un début à tout. C’est la faute de Swanney. En temps de paix, son matos est coupé jusqu’aux racines. Alors t’en rajoutes toujours un rab dans la cuillère, histoire de compenser. Du coup, que fait ce con ? Il te balance un ange étincelant de pureté. Son baiser t’emporte littéralement les poumons. Crétin attardé comme il est, Swanney leur aura donné l’adresse de ma Ma. Ainsi, après quelques jours d’hôpital pour me faire réapprendre à respirer, me voilà.

Me voilà dans les limbes du junky : trop mal pour dormir, trop crevé pour garder les yeux ouverts. La quatrième dimension des sensations où rien n’est réel sinon la douleur, les souffrances omniprésentes, écrasantes, dans tout le corps. Et dans la tête.

Je me rends compte avec un sursaut que ma Ma est, en fait, assise sur mon lit. Elle me regarde sans dire un mot. À la violence du malaise que je ressens, elle pourrait tout aussi bien être assise sur ma poitrine. Elle pose la main sur mon front moite. Son toucher m’est atroce, il me donne des frissons, il me viole.

— Tu es en feu, mon petit, dit-elle doucement en secouant la tête, le souci lui plissant le visage.

Je sors la main des couvertures pour me débarrasser de la sienne. Mais elle interprète mon geste de travers : elle me prend la main entre les siennes et serre, trop fort. La douleur me paralyse. Je voudrais crier.

— Je t’aiderai, mon fils. Je t’aiderai à combattre ce mal. Tu vas rester là, avec moi, et ton père, jusqu’à ce que tu ailles mieux. Nous vaincrons la chose, mon fils. Nous la vaincrons !

Ses yeux brillent d’une lueur intense, vitreuse et sa voix a l’ardeur des croisades.

Pour sûr, maman, pour sûr.

— Tu t’en sortiras bientôt, fiston. Dr Mathews dit que c’est exactement comme une mauvaise grippe, ce sevrage, qu’elle me dit.

C’était quand votre dernière crise de manque, Dr Mathews ? J’aimerais enfermer quinze jours ce vieux fou dangereux dans une cellule capitonnée, je lui ferais deux injections de diamorphine par jour et puis j’abandonnerais ce vieux con quelques jours. Il me supplierait pour avoir sa dose, après ça. Je me contenterais de secouer la tête et je dirais : calme-toi, l’ami. Où est le problème, putain ? C’est juste une mauvaise grippe.

— Il m’a filé du Temazepan ? que je demande.

— Non ! Je lui ai dit : pas de cette saloperie. Tu as plus de mal à te sortir de ça que de l’héroïne. Crampes, vomissements, diarrhées… tu étais dans un des ces états. Plus de drogues.

— Peut-être que je peux retourner à l’hôpital, Ma, je suggère, plein d’espoir.

— Non ! Plus d’hôpital. Plus de méthadone C’est pire, tu le dis toi-. même. Tu nous as menti, fils. À ta propre mère, à ton propre père ! Tu prenais cette méthadone et tu continuais à te charger. À partir de dorénavant, on arrête net. Tu vas rester ici où je peux t’avoir à l’œil. J’ai déjà perdu un garçon, je n’en perdrai pas un autre !

Les larmes lui débordent les yeux.

Pauvre Ma, toujours à se reprocher ce foutu gène qui a transformé mon frère Davie en chou-fleur. Son sentiment de culpabilité de l’avoir mis à l’hôpital après avoir boxé à ses côtés pendant des années. Son chagrin quand il est mort, l’année dernière. Ma sait ce que tout le monde pense d’elle, les voisins et tout ça. Ils la trouvent tapageuse et frivole parce qu’elle se décolore en blonde, que sa garde-robe a vingt ans de moins qu’elle et qu’elle consomme librement la Carlsberg Spécial. Ils disent qu’elle et mon père se sont servi du profond handicap de Davie pour quitter le Fort et avoir

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ce joli appartement de Housing Association , près du fleuve. Cela fait,

ils ont cyniquement jeté le pauvre débile à l’hospice.

Rien à foutre des faits : ces ragots mesquins, ces petites jalousies sont devenus de la mythologie dans un endroit tel que Leith, un endroit farci de fouille-merdes que leurs propres déjections n’intéressent pas. Un endroit rempli de rebuts de poubelle à la peau blanche dans un pays-poubelle rempli de rebuts à la peau blanche. Certains disent que les Irlandais sont le rebut de l’Europe. Et mon cul ? Ce sont les Écossais. Les Irlandais ont eu les couilles de reprendre leur propre pays, ou, du moins, une bonne partie. Je me souviens d’avoir crisé quand le frère de Nicksy, à Londres, a traité les Écossais de « négros mangeurs de porridge ». Aujourd’hui, je me rends compte que cette vanne n’avait de choquant que le racisme qu’elle affichait envers les Noirs. Sinon, elle touchait juste. Tout le monde vous le dira : les Écossais font d’excellents soldats. Comme mon frère Billy.

Ici, on se méfie aussi de mon vieux. De son accent de Glasgow, du fait qu’il se soit mis à trimballer des colis aux marchés d’Inslington et East Fortune, après avoir été licencié par Parson’s, au lieu de camper au Strathie’s Bar et de râler sa grande gueule à propos de tout et rien.

Ça part d’un bon sentiment, tout ça. Pour mon cas aussi, ça part d’un sentiment. Mais rien sur cette terre ne pourra leur faire réaliser ce que je ressens, ce dont j’ai besoin.

Protégez-moi de ceux qui veulent m’aider.

— Ma… j’apprécie ce que tu essaies de faire, mais j’ai juste besoin d’un fix. Pour m’aider à décrocher. Rien qu’un, si tu veux bien.

— Oublie ça, fils.

Mon vieux est entré sans que je l’entende. Ma vieille n’a même pas le temps d’en placer une.

— Ton compte est bon. T’as intérêt à aller mieux, je te le dis.

Il a le visage en pierre, le menton en avant, les bras sur le côté, il est tout prêt à me mettre une danse.

— Heu… d’accord, je mâchouille comme un minable depuis le dessous de mon duvet.

Ma met un bras protecteur autour de mon épaule : nous avons tous les deux régressé.

— Tatousalopé, qu’il accuse.

Puis il énumère les charges.

— L’apprentissage. L’université. Cette jolie petite avec qui tu sortais. T’as eu toutes les chances, Mark, et tatousalopé.

Il n’avait pas besoin de me dire qu’il ne les avait pas eues, ces chances, à grandir à Gowan, à quitter l’école à quinze ans pour être apprenti : c’était implicite. Mais quand on y pense, ce n’est pas très différent d’avoir grandi à Leith, d’avoir quitté l’école à seize ans pour être apprenti. D’autant que lui n’a pas grandi dans une zone de chômage massif. Mais bon, je n’ai pas la

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forme qui faut pour discuter. Et même si j’avais, avec les Weedjies c’est

inutile. Je n’ai pas rencontré de Weedjies qui ne soient persuadés d’être les seuls prolétaires d’Écosse, d’Europe occidentale, du Monde, à souffrir vraiment. L’expérience qu’ils ont de la pauvreté est la seule expérience correcte qu’on puisse en avoir. J’essaie de suggérer autre chose.

— Heu… je pourrais peut-être retourner à Londres. Trouver du boulot, non ?

Je délire presque. J’imagine que Matty est là. « Matty… » Je crois que je l’ai dit à voix haute. Cette foutue douleur qui recommence.

— Tu planes complètement, fils. Tu n’iras nulle part. Même si tu vas chier, je serai au courant.

Pas de chance de ce côté. Le roc qui concrétisait dans mes boyaux allait devoir être ôté chirurgicalement. Il va falloir que je m’appuye la solution de magnésie hydratée, et que je la garde quelques jours, pour obtenir un résultat de ce côté-là.

Quand le vieux s’est taillé, je me suis mis à cajoler ma Ma pour obtenir deux Valium. Elle en a pris pendant six mois après la mort de Davie. La couille, c’est qu’ayant décroché, elle se considère comme un expert en désintoxication. Putain, maman chérie, on te parle d’héro.

Je suis à la maison d’arrêt.

La matinée n’a pas été drôle mais c’était un pique-nique, comparée à l’après-midi. Mon vieux est rentré de sa mission de recherche d’informations. Bibliothèques, centres médico-sociaux et bureaux d’assistantes sociales, tout a été passé au peigne. On a fait des recherches, on a sollicité des avis, on a ramené des dépliants.

Il veut m’emmener passer le test pour le VIH. Je ne veux pas me refarcir cette connerie.

Je me lève pour manger. Fragile, friable, plié en deux, je rame jusqu’en bas de l’escalier. Chaque geste fait monter le sang à ma tête qui n’en peut plus. Un moment, j’ai l’impression que je vais exploser, comme un ballon, expédiant sang, fragments de crâne et bouts de matière grise éclabousser les plinthes peintes en crème de Ma.

La vieille me colle dans un gros fauteuil, près du feu et devant la télé, et elle pose un plateau sur mes genoux. Je suis déjà convulsé de l’intérieur mais cette viande aussi est dégoûtante.

— Je t’ai dit que je ne mange pas de viande, Ma, je dis.

— Tu as toujours aimé ton steak-purée. C’est comme ça que tu as déraillé, fils, à ne pas manger les choses qu’il faut. Tu as besoin de viande.

Bon, désormais il y a un lien entre la dépendance à l’héroïne et le végétarianisme.

— C’est de la bonne viande. Tu la mangeras, fait mon père. Tout ça est ridicule.

Alors là, sur le coup, je pense à me casser. Même si je ne porte qu’un survête et des pantoufles. Comme s’il lisait dans mon esprit, mon vieux exhibe un trousseau de clés.

— La porte est fermée. Et je pose aussi un verrou à ta chambre.

— Putain, c’est du fascisme, je fais, révolté.

— Nous fais pas ton cinéma. Tu peux chialer si ça te chante. Si c’est ce qu’il faut, c’est ce que tu auras. Et tant que tu es dans cette maison, tu surveilles ton langage.

Ma se met à déclamer un discours enflammé :

— Ton père et toi, fils, c’est pas comme si on avait voulu tout ça. C’est pas ça du tout. C’est parce que nous t’aimons, fils. Tu es tout ce que nous avons, toi et Billy.

Et la main de papa qui se pose sur la sienne.

Je ne peux pas manger. Mon vieux ne s’était pas préparé à devoir me nourrir de force : il est donc obligé d’accepter de gâcher un bon steak. Pas vraiment gâché puisqu’il se le bouffe. À la place, je siffle une canette de soupe à la tomate Heinz froide, ce qui est la seule chose que je peux avaler quand je suis malade. Pendant un petit temps, j’ai l’impression de sortir de mon corps. Je regarde un jeu à la télé, j’entends mon vieux parler avec ma vieille mais je ne peux détacher les yeux de la mocheté qui présente le jeu ni tourner la tête pour regarder mes parents. On pourrait presque croire que la voix de papa vient de l’appareil.

— ... dit ici que l’Écosse, c’est 8 % de la population du Royaume-Uni mais 16 % des séropositifs du Royaume… Quels sont les résultats, Miss Ford ?… Embra, c’est 8 % de la population écossaise mais plus de 16 % des Écossais infectés. C’est de loin le taux le plus élevé de Grande-Bretagne… Daphne et John ont onze points mais Lucy et Chris, quinze !… ils disent qu’ils ont testé des gens à Muirhouse pour autre chose, hépatite ou quoi, et c’est là qu’ils ont découvert l’ampleur du problème… oooh… oooh… bien, bonne chance à nos très sportifs perdants, serrez-vous la main voyons, serrez-vous la main… les ordures qui ont fait ça au petit, si j’apprends leurs noms, je rassemble des gars et je règle ça moi-même, tu vois bien que la police ne fait rien, elle les laisse vendre cette merde dans la rue… ne partiront pas les mains vides… même si être séropositif n’est pas une sentence de mort immédiate. C’est tout ce que je dis, Cathy. Ce n’est pas une sentence de mort instantanée… Tom et Sylvia Heath de Leek, dans le Staffordshire… il raconte qu’il ne partage pas ses seringues, mais on a bien vu le menteur que c’est… je lis sur ma fiche, chère Sylvia, que vous avez rencontré Tom alors qu’il regardait sous votre carrosserie, oooh… on en est au « si » pour l’instant, Cathy… il réparait votre voiture qui avait beaucoup servi, oh, je vois… heureusement, il a été plus raisonnable… notre premier jeu est le « Tirer pour tuer »… mais c’est pas automatiquement la condamnation à mort… et qui mieux que quiconque connaît les ficelles sinon mon vieil ami, de la Société Royale d’Archerie de Grande-Bretagne, le seul, l’unique, Len Holmes !… c’est tout ce que je dis, Cathy…

Une nausée sévère m’envahit et la pièce se met à tourner. Je tombe du fauteuil et je gerbe la soupe tomate sur la carpette de la cheminée. Je ne me souviens pas d’avoir été mis au lit. S’éloigne mon premier amour woo-hoo…

Mon corps était tordu et écrasé. Comme si je m’étais trouvé mal dans la rue et qu’on avait déposé une benne sur moi et qu’une équipe d’ouvriers vicelards la remplissaient de matériaux de construction, tout en glissant des pieux aiguisés par en dessous pour m’embrocher. Avec celui avec qui j’ai l’habitude…

Quelle heure il est, putain ? Putain, je me demande quelle… 7 h 28. Je n’arrive pas à l’oublier… Hazel.

Mon cœur se brise woo-hoo quand je la vois… Je repousse le duvet qui pèse une tonne et je regarde Paddy Stanton. Paddy. Caisse je vais faire ? Gordon Durie. Juke Box. Caisse qui se passe ici, putain ? Pourquoi t’es parti, Juke Box, mon connaud ? Iggy… tu es là. Aide-moi, mec. AIDE-MOI.

Caisse tu dis ?

TU M’AIDES PAS, PUTAIN DE CON… PAS DU TOUT, PUTAIN…

Le sang inonde l’oreiller. Je me suis mordu la langue. Vachement fort, on dirait. Toutes les cellules de mon corps veulent le quitter, toutes mes cellules en ont marre de mariner dans ce putain de poison

cancer

mort

gerbe gerbe gerbe

mort mort mort

SIDA SIDA tous vous faire foutre PUTAIN DE CONS TOUS VOUS FAIRE FOUTRE

SE SONT FILÉ LE CANCER EUX-MÊMES – PAS LE CHOIX BIEN CHERCHÉ

LEUR FAUTE CONDAMNATION À MORT AUTOMATIQUE

FOUTRE TA VIE EN L’AIR PAS FORCÉMENT UNE CONDAMNATION À MORT AUTOMATIQUE BOUZILLE

RÉCUPÉRÉ

FASCISME

GENTILLE FEMME

GENTILS GOSSES

GENTILLE MAISON

GENTIL BOULOT

GENTIL

C’EST GENTIL D’ÊTRE VENU, D’ÊTRE VENU…

GENTIL GENTIL GENTIL TROUBLES PSYCHIQUES

DÉMENCE

HERPÈS MUGUET PNEUMONIE

TOUTE LA VIE DEVANT TOI TU RENCONTRES UNE GENTILLE FILLE ET TU TE FIXES…

C’est toujours mon premier amour

NE T’EN PRENDS QU’À TOI-MÊME

 

Dormir.

 

Plus d’angoisses. Je dors ou pas ? Putain, qui sait et qui ça intéresse ? Pas moi. La douleur est toujours là. Je sais un truc. Si je bouge, j’avale ma langue. Joli bout de langue. Voilà ce que j’attends avec impatience. Que ma Ma m’apporte, comme avant, une salade de langue. Empoisonne ton enfant.

Tu vas manger cette langue ? C’est un joli bout de langue, délicieux, fiston.

TU VAS MANGER CETTE LANGUE.

Même si je ne bouge pas, ma langue va se glisser dans mon gosier. Je la sens qui bouge. Je m’assieds, je suis brûlé par la panique, je vomis mais rien ne vient. Mon cœur ravage ma poitrine et mon corps émacié laisse fuir sa sueur.

Il faut dooooorrrrrrrrmirrrrrrrr.

Oh putain. Il y a quelque chose dans la chambre avec moi. Ça sort du plafond, putain, au-dessus du lit.

C’est un bébé. Petite Aurore qui rampe au plafond. Elle chiale. Mais elle me regarde, maintenant.

— Salope, tu m’as laissé creveeer, qu’elle dit. Ce n’est pas Aurore. Pas le petit bébé.

Nan, s’il vous plaît, c’est dingue, putain.

Le bébé a des dents de vampire aiguisées et elles ruissellent de sang. Il est recouvert d’une épaisse couche de bave vert-jaune. Ses yeux sont ceux de tous les psychopathes que j’ai rencontrés.

— Tumatuésalope tumalaissécrevéputain avouspourrirlatêteputain rienbranlédelajournée hé toi putainsalopeconnardpourriture jevétouvrirlebideputain é jevébouffétafou-tuminableviandegrisepourrie commencépartabitepourriepassequejaicrevépucelledemerdeonmebaiserajam éputainjauraijaméderoujalèvrenidebellesrobesjeseraijamérienpassequetoifou tujunkydemerdetajamévérifiécommenjallétumalaissécrevésalopeputainétouf féjusquacrevé

tusaiscequeçafaitconnarpassequejaiuneâmeputainéjesaisbiencequesouffr entléconnarcommetoi

putainjunkyégoïstesconnarévotrefoutuhéroquivouscoupedetoualorjevaisarra chétasalebitemaladeavecmédentTUVEUXUNEPIPEPUTAINTUVEUXUN EPIPEPUTAINTUVEUXPUTAAAAAAAAIN

Elle saute du plafond et me tombe dessus. Mes doigts dérapent et déchirent la peau douce comme de la pâte à modeler, un magma fuyant, mais l’horrible voix continue à hurler et à ricaner et je me contracte et je sursaute et je sens que le lit est à la verticale et que je tombe sur le sol, putain…

C’est ça dooooorrrrrmirrrrrr.

Et mon premier amour s’en va.

Puis je suis revenu au lit, toujours agrippé au bébé, je le berce. Petite Aurore. Putain de crime.

Ce n’est que mon oreiller. Il est plein de sang. Peut-être de ma langue ; peut-être que la petite Aurore était là.

Il doit y avoir pire dans la vie.

Un rab de douleur, et puis un rab de sommeil/douleur.

Quand je reprends conscience, je sens qu’il est passé du temps. Combien je ne sais pas. Le réveil marque 14 h 21.

Sick Boy est assis sur une chaise à me regarder. Il a vaguement l’air préoccupé avec une touche de mépris bienveillant et paternel. C’est quand il sirote sa tasse et qu’il croque dans son chocolat que je m’aperçois que ma Ma et papa sont là aussi.

On en est où, putain ?

On en est là.

« Simon est ici », annonce Ma histoire de confirmer que je n’hallucine pas à moins que les hallus soient aussi audio que visuelles. Comme Aurore. L’aurore me tue.

Je lui souris. Le père d’Aurore.

— Salut, Si.

Le salaud est le charme en personne. Enjoué et plein d’humour avec mon propre père, ils parlent foute. Avec ma vieille, il joue l’ami de la famille préoccupé.

— On se fait toujours avoir, mame Renton. Je n’essaie pas de dire que je suis moi-même irréprochable, loin de là, mais il arrive un moment où il faut savoir tourner le dos à toutes ces bêtises et dire non.

Dis non, c’est tout. C’est simple. Choisis la vie.

Mes renps n’arrivent pas à croire que « le jeune Simon » (qui a quatre mois de plus que moi et on ne m’a jamais appelé « le jeune Mark ») puisse avoir quoi que ce soit à voir avec la drogue. Hormis les curieuses expériences auxquelles vous pousse la jeunesse. À leurs yeux, le jeune Simon est la vitrine du succès. Il y a les petites amies du jeune Simon, les beaux vêtements du jeune Simon, le bronzage du jeune Simon, l’apparte en ville du jeune Simon. Même les virées à Londres du jeune Simon ont des couleurs plus radieuses : les aventures flamboyantes et branchées du séduisant cavalier de Leith Bannanay Flats. Tandis que mes voyages dans le Sud ont toujours été, à leurs yeux, associés à quelque chose de minable et sans parfum. Et le jeune Simon ne peut pas se tromper, bien sûr. Pour eux,

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ce connard est un genre de Oor Wullie de la génération vidéo.

Est-ce qu’Aurore déboule dans les rêves de Sick Boy ? Non.

Ils ne l’ont jamais craché mais ma Ma et père sont convaincus que mes histoires de drogue sont dues à mon association avec « ce petit Murphy ». Tout ça parce que Spud est un flemmard pas très soigné, qui plane naturellement, comme s’il était pété alors qu’il est net. Même avec une gueule de bois, Spud ne pourrait pas virer une fille qu’il n’aime plus. D’un autre côté, Begbie, Beggar, le malade totalement psychotique, est tenu pour le modèle de la virilité écossaise. Bien sûr, il y a peut-être des pauvres types qui se retirent du visage des éclats de chopes de bière quand Franco se déchaîne, mais c’est qu’il travaille dur, ce garçon, etc.

Après qu’on m’ait traité comme un simple d’esprit pendant près d’une heure, mes parents quittent la pièce, persuadés que Sick Boy n’est absolument pas chargé et qu’il n’a pas l’intention de filer du H à leur rejeton.

— C’est comme au bon vieux temps, ici, non ? qu’il fait en regardant mes posters.

— Attends, j’apporte le baby-foot et les bouquins de cul.

Quand on était gosses, on se branlait sur des magazines pornos. Devenu un tombeur, Sick Boy a horreur qu’on lui rappelle les débuts de son épanouissement sexuel. Et, classique, il change de sujet.

— Tu dois avoir une sacrée envie de t’évader.

À quoi d’autre il s’attend, le con ?

— Putain, tu sais pas à quel point. Putain, je suis vraiment mal ici, Si. Tu dois aller me chercher du matos.

— Pas question. Je reste clean, Mark. Si je me remets à zoner avec des ratés comme Spud, Swanney et tout ça, je retombe aussitôt. Pas question, Pedro, qu’il fait en secouant la tête.

— Merci, l’ami. T’as vraiment du cœur.

— Putain, arrête de pleurnicher. Je sais parfaitement comme c’est dur. J’y suis passé quelques fois et je suis capable de me souvenir. Tu es sevré depuis deux jours maintenant. Tu as presque passé le plus dur. Je sais que c’est pénible mais si tu te fixes maintenant, c’est tout qui fout le camp. Continue à prendre du Valium. Je t’apporterai du H pour le week-end.

— Du hash ? Du hash ? Tu te fous de ma gueule. Autant vouloir combattre la famine au tiers-monde avec une boîte de petits pois surgelés.

— Nan, mais écoute-moi, man. Quand la douleur aura disparu, ce sera le début de la vraie bataille. Dépression. Ennui. Je te le dis, man, tu te sentiras tellement réduit que tu chercheras à te couper le cou. Tu auras besoin d’un truc pour t’aider à tenir. Je me suis mis à picoler comme une huître après avoir balancé le smack. À un moment, je descendais une bouteille de tequila par jour. En public, ça gênait beaucoup Deuxième Prix ! Mais j’ai arrêté de picoler, et je me tape une nana de temps en temps.

Il m’a tendu une photo. C’était Sick Boy avec une nana fabuleuse.

— Fabienne. Française, si tu veux. En vacances. C’est-à-dire le tour des monuments écossais. Je vais chez elle à Paris le mois prochain. Et puis hop, en Corse. Ses parents ont un petit truc là-bas. Putain de scène sublime, man. Entendre une femme parler français pendant que tu la baises, c’est un pied géant.

— Aye, mais pour dire quoi ? Un truc du genre : votre bite est, comment dire, si petite. Avez-vous commencé… Je parie que c’est pour ça qu’elle parle français.

Il me regarda avec patience et un sourire condescendant genre t’as fini ?

— A ce propos précis, je bavardais avec Laura McEwan l’autre semaine. Elle me disait que tu avais des problèmes de ce côté. Elle m’a dit que tu pouvais à peine sourire la dernière fois qu’elle en a fini avec toi.

J’ai souri et haussé l’épaule. Je croyais que ce désastre était derrière moi.

— Tu ne pouvais pas te satisfaire toi-même, à plus forte raison un con quelconque, avec ce foutu dé à coudre que tu as le culot d’appeler un pénis.

À propos de taille de bite, je ne peux pas dire grand-chose à Sick Boy. La sienne est plus grosse, y a pas à chier. Quand on était gosses, on s’amusait à prendre des photos de nos queues dans la cabine photomaton de Waverley Station. Puis on collait les photos derrière les vitres du vieil abribus gris pour que tout le monde les voie. On appelait ça le vernissage de notre exposition. Bien conscient que Sick Boy était plus gros, j’approchais ma bite le plus possible de l’œil de l’appareil. Mais ce connard s’en rendit vite compte et il fit, bien sûr, pareil.

Sur le sujet précis de mon désastre avec Laura McEwan, il y a encore moins à dire. Laura est dingue. À ses meilleures heures, elle est intimidante. Je me suis chopé plus de cicatrices en une nuit avec elle que jamais avec les piquouzes. J’ai présenté toutes les excuses possibles à propos de cet incident. C’est si déprimant de voir comme les gens ne laissent jamais rien tomber. Sick Boy semble déterminé à apprendre à tout crétin quel baiseur minable je suis.

— D’accord, j’admets, c’était une performance de merde. Mais j’étais bourré et défoncé et c’est elle qui m’a traîné dans cette chambre, pas le contraire. Elle attendait quoi, putain ?

Il me regarda en ricanant. Ce salaud donne toujours l’impression qu’il possède plus d’armes qu’on le croit pour vous mettre en pièces et qu’il se les garde pour d’autres occasions.

— Bien, mon pote, pense un peu à ce que tu manques. L’autre jour, j’aérais mon flair dans les jardins. Des écolières partout. Tu allumes un joint et elles sont comme des mouches autour d’un étron. Les mantos abondent. Il y a partout des chattes venues d’ailleurs, certaines s’amusant beaucoup. J’ai même vu quelques jolis lots à Leith, putain.

Et à propos de jolis lots, Mikey Weir a été brillant à Easter Road, samedi. Tout le monde demandait où tu étais. Au fait, c’est bientôt les concerts de Iggy Pop et des Pogues. Il est plus que temps que tu te ressaisisses et que tu commences à vivre ta foutue vie. Tu ne peux pas te planquer dans le noir pour le restant de tes jours.

Je n’étais pas particulièrement intéressé par les foutaises de ce con.

— J’ai vraiment besoin d’un petit fix, Si. Rien qu’un. Pour m’aider à laisser tomber cette merde. Même un bout de méthadone…

— Si t’es gentil, tu auras peut-être droit à une rincée au Tartan Spécial. Ta Ma disait qu’elle allait t’emmener au Docker’s Club, vendredi soir. Si tu te conduis correctement, bien sûr.

Quand ce crétin condescendant est parti, il m’a manqué. Il avait presque réussi à me faire m’oublier. C’était comme avant, mais en un sens, ça n’avait servi qu’à nous rappeler comment les choses avaient changé. Il était arrivé quelque chose. La dope était arrivée. Que j’arrive à vivre avec, à mourir avec, à vivre sans, je savais que les choses ne pourraient plus jamais être les mêmes. Il faudrait que je quitte Leith, que je quitte l’Écosse. Pour de bon. Pour toujours et pas seulement pour Londres, pour six mois. Les limites et la laideur de cet endroit m’ont été révélées et je ne pourrais plus jamais le voir sous un autre éclairage.

Pendant les jours qui suivirent, la douleur s’adoucit un peu. Je me mis même à faire la cuisine. Le premier con venu pense que sa Ma est la meilleure cuisinière du monde. Je l’ai aussi pensé, jusqu’à ce que je vive seul. J’ai alors réalisé que ma Ma est une cuisinière merdique. J’ai donc commencé par faire le thé. Mon vieux débine cette bouffe de rongeur mais je crois qu’il apprécie secrètement mes chilis, curries et ragoûts. Ma vieille a vaguement l’air de m’en vouloir d’empiéter sur ce qu’elle considère comme son territoire, la cuisine, et débloque à propos du besoin d’avoir de la viande dans un régime, mais je crois qu’elle aime bien ma bouffe.

Toutefois, la douleur est remplacée par une affreuse dépression, noire, brutale. Je n’ai jamais ressenti un désespoir aussi absolu, aussi total, rythmé uniquement par des accès d’angoisse crue. J’en suis paralysé au point de rester assis dans ce fauteuil, à haïr ce que me montre la télé tout en pressentant qu’il arrivera une chose insoutenable si j’interromps le programme. Je suis assis, la vessie à deux doigts d’exploser mais trop effrayé par l’expédition jusqu’aux chiottes, on ne sait jamais, quelque chose pourrait rôder dans l’escalier. Sick Boy m’en avait averti et je l’avais vécu moi-même, un jour. Mais aucun degré d’avertissement ou d’expérience ne prépare pleinement à ça. À côté, la pire des gueules de bois passe pour un langoureux rêve érotique.

Mon cœur se brise, woo-hoo. Un bouton, un clic. Merci mon Dieu pour la télécommande. Tu peux aller d’un monde à l’autre en pressant un bouton. Quand je la vois brandir ce qui va remplacer l’équipement sportif usagé, le type dit quelque chose à propos d’une absence flagrante d’entrées et de sorties chiffrées, détaillées et complètes qui doivent être réunies pour permettre d’évaluer et valider les bénéfices, au niveau régional, en considérant leur efficacité et leur compétence, d’autant qu’il s’agit de quelque chose dont le contribuable aura à affronter la note.

— Café, Mark ? Tu veux un café ? demande Ma.

Je ne peux pas répondre. Oui, s’il te plaît. Non, merci. Je veux et je ne veux pas. Dis rien. Laisse Ma décider si je dois ou non prendre un café. Transmets ou délègue-lui ce degré de pouvoir, ou de prise de décisions. Un pouvoir transmis est un pouvoir conservé.

— J’ai cette ravissante petite robe pour le bébé d’Angela, dit Ma, en brandissant ce qui ne pourrait être décrit autrement que comme une petite robe ravissante.

Ma ne semble pas se rendre compte que je ne sais pas qui est Angela, sans parler du gosse qui sera le récipiendaire de cette ravissante petite robe. Je me contente de hocher la tête et de sourire. La vie de ma Ma et la mienne ont pris des tangentes différentes depuis plusieurs années déjà. Le point de jonction est solide mais obscur. Je pourrais dire : j’ai acheté un ravissant petit bout d’héro au pote de Seeker, le con au clavier en grains de café dont j’ai oublié le nom. En fait c’est ça : Ma achète des robes pour des gens que je ne connais pas, j’achète de l’héro à des gens qu’elle ne connaît pas.

Papa se laisse pousser la moustache. Avec ses tifs coupés court, il ressemblera à un homosexuel libéré, un clone. Freddie Mercury. Il ne comprend pas la référence. Je lui explique, ça le rend évasif.

Le lendemain, en tout cas, la moustache s’en est allée. Maintenant, papa ne veut pas s’emmerder à l’entretenir. À la radio, Claire Grogan chante « Ne me parle pas d’amour » et dans la cuisine, Ma fait une soupe de lentilles. Toute la journée, je me suis chanté, dans la tête, She’s Lost

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Control de Joy Division. Ian Curtis. Matty. Je pense à eux entrelacés

l’un à l’autre en quelque sorte. Mais la seule chose qu’ils ont en commun est l’envie de mourir.

C’est tout ce qui vaut la peine d’être dit de cette journée.

À la fin de la semaine, ce n’est plus si triste. Si m’a trouvé de quoi fumer mais c’est le H basique d’Édimbourg, de la merde en fait. J’en fais un space-cake et ça l’améliore. J’ai même réussi à planer un peu dans ma chambre cet après-midi. Je n’ai toujours pas très envie de sortir, surtout pour aller à ce putain de Docker’s Club avec ma Ma et papa, mais j’ai décidé de faire un effort pour leur faire plaisir, puisqu’ils ont besoin de vacances. Ma et papa manquent rarement les samedis soir du club.

Je flâne, obnubilé par moi-même, sur Great Junction Street. Le vieux ne me quitte pas des yeux au cas où j’essaierais de partir en courant. Au Foot of the Walk, je tombe sur Mally et on papote un moment. Le vieux intervient, il nous fait avancer, en regardant Mally comme s’il voulait casser une jambe à ce diabolique vendeur de drogue. Pauvre Mally qui n’a même jamais touché un joint. Lloyd Beattie, qui était un grand pote des années auparavant, jusqu’au jour où tout le monde a compris qu’il baisait sa propre sœur, me fait un signe de tête obséquieux.

A l’intérieur, on fait de larges sourires au vieux et à la vieille, et à moi de plus étriqués. Je suis bien conscient des soupirs et des coups de menton, suivis de silences, pendant que nous prenons une table. Papa me donne une claque dans le dos et cligne de l’œil, Ma me fait un sourire indulgent et débordant d’amour maternel, tendre à vous briser le cœur. Y a pas de doute, ce ne sont pas de mauvais vieux. Et je les aime bien, ces salauds, s’il faut dire la vérité.

Je songe à ce qu’ils doivent ressentir en voyant ce que je suis devenu. Putain, la honte. Pourtant, je suis toujours là. La pauvre Lesley ne verra jamais grandir la petite Aurore. Les et Sick ont baisé et Lesley, il paraît qu’elle est au Southern General, à Glasgow, sous assistance respiratoire. Paracetamol. Elle était allée à Glasgow pour s’éloigner du milieu du smack de Muirhouse et elle s’est retrouvée à zoner dans Possil avec Skreel et Garbo. Certains enculés n’ont aucun moyen de s’en sortir. Hara-kiri était la meilleure solution pour Les.

Swanney et son habituel moi hypersensible :

— Maintenant, ces foutus Weedjies ont ce qu’il y a de mieux. On leur file cet impeccable matos pharmaceutique alors que nous, on en est réduit à faire notre poudre avec tous les pills de merde qui nous tombent sous la main. La bonne came est gaspillée avec ces cons, et la plupart ne se piquent même pas. Ils fument ou ils sniffent l’héro, putain, le gaspillage, qu’il siffla avec mépris. Et cette pute de Lesley : tu crois qu’elle aurait branché le Cygne Blanc sur ce coup ? Elle m’en a filé ? Nan. Elle reste sur le cul à se lamenter à cause du bébé. C’est moche et tout, faut pas mal m’interpréter. Mais bon, il faut voir la situation. Libérée de ses responsabilités de parent unique et tout ça. On pourrait croire qu’elle aurait sauté sur l’occasion pour prendre son envol.

Libérée de ses responsabilités. Ça sonne bien. J’aimerais être libéré de la responsabilité d’être assis dans ce foutu club.

Jocky Linton vient nous rejoindre. La bouche de Jocky a la forme d’un œuf au plat. Il a d’épais cheveux noirs tachés d’argent. Il porte une chemise bleue à manches courtes et il expose ses tatouages. Sur un bras, il a « Jocky et Elaine – Le vrai amour ne meurt jamais » et, sur l’autre, « Écosse » accompagné d’un lion rampant. Malheureusement le vrai amour a mordu la poussière et Elaine s’est tirée depuis longtemps. Jocky vit avec Margaret qui, visiblement, déteste ce tatouage, mais à chaque fois qu’il va pour se le faire recouvrir, il se dégonfle, avec comme prétexte la peur de choper le virus par les aiguilles. C’est une évidente foutaise, une esquive faiblarde pour cacher la flamme qu’il entretient pour Elaine. Ce dont je me souviens le mieux à propos de Jocky, ce sont ses tours de chant, quand il y a une fête. Il chante toujours My Sweet Lord de George Harrison, son morceau de bravoure. Pourtant, Jocky n’est jamais arrivé à en maîtriser complètement le texte. Il connaît le titre et I really want to see you, Lord. Pour le reste, c’est da-da-da-da-da-da-da.

— Da-vie. Ca-thy. Tu-es-su-per-be-ce-soir-pou-pée. Gar-de-la-à-l’œil-Ren-ton-si-non-je-me-ti-re-a-vec ! Sa-cré-go-sier-en-pen-te-va !

Jocky crache ses syllabes à la mode kalachnikov.

La vieille essaie un air pudique, son expression me donne un léger mal de mer. Je me planque derrière une pinte de lager et pour la première fois de ma vie je suis ravi d’observer la loi de silence total qu’impose le club de bingo. Ma sempiternelle irritation à voir chacun de mes mots fliqués par des débiles est remplacée par une sensation de pure félicité.

Je dois avoir un carton mais je n’ai même pas envie de parler, d’attirer l’attention sur moi. Mais il faut croire que le sort – et Jocky – étaient décidés à ne pas respecter mon désir d’anonymat. Le con lorgne sur ma carte.

— CARTON ! C’est-à-toi-Mark. Il-a-un-car-ton. I-CI !

Il-n’au-rait-rien-dit. A-llons-fis-ton. Se-coue-toi-un-bon-coup-pu-tain !

Je lui souris gentiment, en souhaitant à chaque seconde une mort violente à ce connard fouineur.

La lager a tout du contenu d’une latrine bouchée, bourrée de C0 . Après 2 une gorgée, un spasme violent et déchirant me saisit. Papa me tape dans le dos. Après ça, je ne peux plus toucher à ma pinte mais Jocky et papa culbutent la leur avec régularité. Margaret se pointe et, sans attendre très longtemps, elle et la vieille arrivent à d’excellentes performances avec la vodka et le tonic et la Carlsberg Spécial. L’orchestre entre en piste, ce que j’accueille d’abord comme un répit aux bavardages.

Ma Ma et papa se lèvent pour danser sur Sultans Of Swing.

—  J’aime bien Dire Straits, signale Margaret. Ils plaisent aux jeunes mais on les aime à tout âge.

Je suis presque tenté de réfuter cette affirmation crétine. Toutefois, je me contente de parler foute avec Jocky.

— Rox-burgh-veut-se-ca-ser. C’est-la-plus-mau-vaise-é-qui-pe-é-co-ssai-se-que-j’aie-ja-mais-vue, affirme Jocky, mâchoire en avant.

— Ce n’est pas vraiment sa faute. On ne pisse qu’avec la bite qu’on a. Quoi d’autre ?

— Aye, c’est-a-ssez-vrai… mais-j’ai-me-rais-que-John-Ro-bert-son-ob-tienne-un-nou-veau-con-trat. Il-le-mé-ri-te. C’est-le-meil-leur-bu-teur-é-co-ssais.

Nous prolongeons notre discussion ritualiste, moi essayant de trouver un semblant de passion pour y insuffler un peu de vie, et bien sûr, ratant mon coup misérablement.

Je remarque que Jocky et Margaret ont été briefés : ils veillent à ce que je ne me taille pas. Ils prennent des tours de garde pour s’occuper de moi, ils ne sont jamais tous les quatre sur la piste en même temps. Jocky et ma Ma sur The Wanderer, Margaret et papa sur Jolene, Ma et encore papa sur Rollin Down The River, Jocky et Margaret sur Save The Last Dance For Me.

Quand le gros chanteur se lance dans Song Sung Blue, la vieille me traîne sur la piste comme une poupée de chiffons. Sous les projos, la sueur nous inonde tandis que Ma se tortille le truc et que j’ai conscience de me rétracter. L’humiliation s’intensifie quand je me rends compte que le connard est parti pour un pot-pourri de Neil Diamond. Je dois me faire Forever in Blue Jeans, Love On The Rocks et Beautiful Noise. Quand Sweet Caroline s’annonce, je suis à deux doigts de tomber dans les pommes. La vieille me force à singer les autres cinglés qui agitent les bras en l’air tout en chantant :

— MAAAIN… DAAAANS LA MAAAIN… MAAAAINS TENDUES… QUI TE TOUOUOUCHENT… QUI ME TOUOUOUCHENT…

Je regarde vers notre table. Jocky est dans son élément, un Al Jolson de Leith.

Après ce supplice, il y en eut un autre. Le vieux m’a glissé un billet de dix et m’a demandé d’aller chercher une autre tournée. Les exercices pour plus d’aisance en société et l’entraînement pour la confiance en soi étaient au programme, ce soir. J’ai ramené le plateau au bar et pris place dans la queue. J’ai regardé vers la porte, en froissant le billet neuf dans ma paume. Je pourrais être chez Seeker ou chez Johnny Swan, la Mère Supérieure, une demi-heure suffirait, à me shooter hors de ce cauchemar. Puis j’ai repéré le vieux planté dans l’entrée. Il me regardait comme s’il était un videur et moi un fouteur de merde potentiel. Avec ça que son rôle était de m’empêcher de partir, plutôt que de me foutre dehors.

C’est tout à fait pervers.

Je retourne à ma queue et je vois cette fille, Tricia McKinlay, avec qui j’étais à l’école. Je préférerais ne parler à personne mais je ne peux plus l’ignorer maintenant que son sourire physionomiste s’agrandit.

— Ça va, Tricia ?

— Salut, Mark. Ça fait une paye. Comment vas-tu ?

— Pas si mal. Et toi ?

— Comme tu vois. C’est Gerry. Gerry, c’est Mark, il était dans ma classe à l’école. Ça fait une paye, hein ?

Elle m’a présenté à un gorille maussade et transpirant qui a grogné dans ma direction. Moi : signe de tête.

— Aye. Oh, oui, sûr.

— Tu vois toujours Simon ?

Toutes les mantos demandent des nouvelles de Sick Boy. Ça me tue.

— Aye. Il était chez moi, l’autre jour. Il part bientôt à Paris. Puis en Corse.

Tricia sourit et le gorille met son masque désapprobateur. Ce type a une gueule qui désapprouve le monde entier en général et il a surtout l’air prêt à une bonne baston. Je suis sûr que c’est un des Sutherland. Tricia aurait vraiment pu se trouver quelqu’un de mieux. Des tas de mecs au lycée la trouvaient chouette. J’avais pris l’habitude de traîner dans ses parages en espérant que les gens croient que nous sortions ensemble, en espérant qu’un jour cela se ferait, par une sorte d’osmose. Un jour, je me suis mis à croire à ma propre campagne et je me suis pris une solide claque dans la gueule quand j’ai essayé de mettre ma main sous son tricot, le long de la voie ferrée abandonnée où nous étions montés. Sick Boy, lui, l’a baisée, ce con.

— Il est toujours en forme, notre Simon, qu’elle fait avec un sourire entendu.

Papa Simone.

— Ah, ça, oui ! Il tape dans la balle, maquereaute, deale, extorque de l’argent à droite à gauche. C’est bien notre Simon.

L’amertume de ma voix me surprend moi-même. Sick Boy était mon meilleur pote, enfin Sick Boy, et Spud… et peut-être Tommy. Pourquoi je lui casse du sucre sur le dos à ce con ? Est-ce seulement parce qu’il néglige ses obligations parentales, ou parce qu’en fait, il refuse d’accepter son statut de parent ? À vrai dire, c’est surtout parce que je l’envie, ce con. Rien ne le touche. Parce que rien ne le touche, il ne peut pas être atteint. Jamais.

Quelle que soit la raison, ça fout la trouille à Tricia.

— Euh… ben, bon, euh, à bientôt, Mark.

Ça se taille en vitesse, Tricia portant le plateau de verres et le gorille Sutherland (du moins croyais-je qu’il était un Sutherland) se retournant sur moi, ses jointures éraflant le vernis de la piste de danse.

C’était complètement con de débiner Sick Boy comme ça. Je déteste quand le con passe pour un saint et qu’on me colle le masque du méchant du feuilleton. Je suppose que ce n’est que la façon de percevoir les choses. Sick Boy a ses propres cauchemars, sa sensibilité personnelle. Il a aussi probablement autant d’ennemis que moi. Certainement. Et pourtant, qui ça intéresse ?