trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 11 sur 43

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Embauche Rapide

1 – Préparation

Spud et Renton sont dans un pub sur Royal Mile. Le pub vise un effet de bar américain mais il manque de précision et tape plutôt dans l’asile envahi par un bric-à-brac varié.

— Putain, c’est bizarre quand même, quand t’y penses. Toi et moi, envoyés sur le même boulot, tu comprends ça ? fait Spud en lapant sa Guinness.

— Pour moi, c’est la vraie merde, vieux. J’en veux pas de ce putain de job. Ça va être un vrai cauchemar.

Renton secoue la tête.

— Yope, pour l’instant, je suis très bien à me rouler des joints, si tu veux.

— Attends, Spud. Le problème, c’est que si tu n’y vas pas, si tu salopes ton entretien, ces connards vont cafter à l’Assedic et ces salauds te coupent les vivres. Ils m’ont fait le coup à Londres. Ce coup-ci, c’est mon dernier avertissement.

— Ouais… moi aussi, man. Tu as envie de faire quoi, si t’y penses ?

— Disons qu’il faut avoir l’air emballé mais foirer quand même l’entretien. Tant que t’as l’air chaud, ils pourront rien dire. Si on reste nous-mêmes, et honnêtes, ils pourront jamais nous filer ce boulot de rat, ni à toi ni à moi. Le problème, c’est que si tu restes sur le cul sans rien dire, ces cons vont aller droit à l’Assedic. Ils diront : ce salaud s’en fout.

— Aah, c’est vachement dur pour moi… tu comprends, ça ? C’est vachement difficile comme plan pour moi, ça, si tu veux. Ça me rend, genre vachement timide, quoi, tu vois ?

— Tommy m’a filé des speeds. À quelle heure t’y es ?

— Pas avant genre 2 heures et demie.

— Bon. Moi je passe à 1 heure. Retrouvons-nous ici à 2 heures. Je te filerai ma cravate et un peu de speed. Ça va te remonter un peu, tu pourras mieux te vendre, tu comprends ? Bon, allons nous mettre à leurs fiches.

Ils déposèrent les fiches sur la table, face à eux. Celle de Renton était à moitié remplie. L’œil de Spud resta glué sur certaines réponses.

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— Hé… attends, c’est quoi, man ? George Heriots … T’étais à

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Leithy , man…

— Tout le monde sait qu’il n’y a pas la queue d’une chance d’obtenir rien de correct dans cette ville si tu n’es pas allé dans une école de riches. Et puis ils ne fileront jamais un job de portier dans un hôtel à un ancien de George Heriots. C’est bon pour nous, la plèbe. Alors tu dois mettre le même

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genre de truc. S’ils voyent Augies ou Craigy sur ta fiche, ces connards

te fileront le job-merde, fauque j’y aille. Tu fais comme tu veux mais sois à l’heure. Allez, à plutarque. Ici.

2 – Traitement de M. Renton (13 heures)

Le directeur-stagiaire qui m’attendait était un normoïaque pullulant de pustules, aux épaules couvertes de pellicules qui faisaient comme une gare de triage de cocaïne. Il me donne envie de lui filer un billet de cinq plié en quatre. Sa mine biscotte au cul et ses boutons de rose ruinent complètement l’image qu’essaie de se donner cette petite merde obséquieuse. Pauvre petite couille ! Même à mon plus fort taux d’enneigement, j’ai pas eu une peau pareille. Visiblement, ce con voyage à la place du mort : le vrai chef est le gros type à l’air susceptible assis au milieu. À sa droite, une gouine au sourire froid, équipée d’un costume de femme d’affaires et d’un épais masque de fond de teint. Elle est d’une laideur sur catalogue.

Pour un minable boulot de portier, l’équipe est quand même un peu trop costaud.

La manœuvre d’ouverture était prévisible. Le gros con me regarde avec tendresse et :

— Je vois à votre fiche que vous avez fait vos études à George Heriots.

— Tout à fait… ah, les jours heureux du lycée. Ils sont bien loin, désormais.

J’avais peut-être menti sur ma fiche mais pas pendant cet entretien. Je suis allé à George Heriots : quand j’étais apprenti menuisier à Gillsland, on avait eu un boulot à faire là-bas.

— Ce vieux Fotheringham fait toujours ses rondes ?

Et merde. Cochez une de ces deux réponses, au choix.

Un : il fait. Deux : il a pris sa retraite. Nan. Trop risqué. Restons voilé.

— Grands dieux, quel retour en arrière vous me faites faire… je m’esclaffe.

Le gros type semble satisfait. C’est inquiétant. Je sens que l’entretien est terminé et que ces crétins vont me filer le job. Les questions qui suivent sont toutes posées avec amabilité et sans coup tordu. Mon pari est foireux. Ils préféreraient mettre ingénieur dans le nucléaire un ancien élève d’école de commerce terminé en traumatisme crânien plutôt que de donner une place en abattoir à un type qui a un doctorat. Il faut faire quelque chose ! Ce qui se prépare est terrifiant. Gras-Double a vu un ancien de George Heriots qui galère et il veut aider… Très mauvaise appréciation, Renton, espèce d’âne.

Mais, merci, il y a Bite Boutonneuse. Supposition sans mérite vu que toutes les parties de son corps ont quelque chose d’un tiroir de mercière. Nerveusement, il essaie de poser sa question :

— Ehm… ehm… M. Renton… ehm… pouvez-vous, ehm, expliquer… euh, certains trous dans votre carrière, ehm…

Peux-tu expliquer certains trous entre tes mots, petite merde de trottoir.

— Bien entendu. J’ai un très grave problème avec l’héroïne. J’ai essayé de le résoudre mais il a interféré avec mes emplois du moment. Je sais qu’il est essentiel d’être honnête et de vous en parler, vous mes futurs employeurs… potentiels.

Un coup de maître décoiffant. On se tortille nerveusement sur son siège.

— Bien, euh, merci d’avoir été si franc avec nous, M. Renton… euh, nous devons voir d’autres candidats… merci encore et nous vous rappellerons.

Magique. Ce petit con grossier élève un mur de froideur et de distance entre nous. On ne pourra pas dire que je n’ai pas essayé…

3 – Traitement de M. Murphy (14 heures trente)

Ce speed, c’est el magnifico, si t’aimes bien. Je me sens… genre énergique, si tu veux, je suis vraiment impatient d’aller à cet entretien. Rents a dit : vends-toi, Spud. Et dis la vérité. On y va, les matous, on y va…

— Je vois à votre fiche que vous avez fait vos études à George Heriots. Les anciens de notre bon vieux lycée semblent foisonner, cet après-midi.

Oui, mon gros minet.

— En fait, man, faut que je sois honnête. J’étais à Augie, Sainte Augustine, si vous voulez. Ensuite, Craigy, euh Craigroyston, quoi. J’ai mis Heriots parce que je me suis dit que ça allait, genre, aider pour le job. Si vous voulez, il y a vachement de discrimination dans cette ville. À peine un

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gars en costard-cravate voit écrit Heriots ou Daniel Stewarts ou lycée

d’Édimbourg, qu’il s’allume direct, vous voyez ? Si vous préférez : est-ce que vous auriez dit, genre : oh, je vois que vous avez fait vos études à Craigroyston ?

— Pour tout dire, je cherchais une entrée en matière, dans la mesure où j’ai moi-même fait mes études à Heriots. Pour vous mettre à l’aise, voilà tout. Mais je peux vous tranquilliser quant à ce problème de discrimination. Il est complètement réglé par notre nouvelle politique d’égalité des chances.

— Cool toujours, man. Je me sens mieux. C’est que je veux vachement avoir ce job, genre. D’ailleurs, j’ai pas pu dormir, cette nuit. Si vous voulez, j’avais peur de tout foutre en l’air, vous comprenez ? C’est que dès que les matous lisent « Craigroyston » sur une fiche, ils se disent genre : bon, y a que les poubelles qui vont à Craigie. Mais, heu, vous connaissez Scott Nisbet qui fait du foute ? Il joue chez les Huns… euh les Rangers, en première division, il résiste à tous ces transferts internationaux pleins de fric… Bon ben ce matou, il était avec moi à Craigie. Juste l’année d’avant, quoi.

— Bien, je peux vous assurer, M. Murphy, que nous sommes bien plus intéressés par vos compétences que par le lycée que vous, ou n’importe quel autre candidat, avez fréquenté. Je vois ici que vous avez cinq brevets…

— Waaah. Là, si vous voulez, fauque jvous arrête, mon p’tit. Les brevets, c’est du pipeau, vous comprenez ? Une idée que j’ai eue pour mettre le pied dans la porte. Une initiative pour me faire remarquer, si t’aimes bien. Je le veux vraiment ce boulot, man.

— Écoutez, M. Murphy, vous nous avez été envoyé par l’ANPE. Vous n’avez pas besoin de mentir pour avoir le pied dans la porte, comme vous dites.

— Hé… c’est comme tu veux, man. C’est toi le boss, le chef, le type dans le fauteuil, quoi, genre.

— Oui, bon, mais nous ne progressons pas beaucoup. Et si vous nous disiez pourquoi vous tenez tant à obtenir cet emploi, au point de mentir.

— J’ai besoin de thunes, msieur.

— Pardon ? De quoi ?

— Le blé, si tu veux, euh… la fraîche, le pécos et tout ça. Tu vois ?

— Je vois. Et qu’est-ce qui vous attire en particulier dans l’industrie des loisirs ?

— Ben, tout le monde aime prendre son pied, un peu de plaisir, quoi. C’est ça les loisirs pour moi, man. J’aime bien voir les gars prendre leur pied, si t’aimes bien.

— Bien. Merci, fait la poupée au masque de maquillage.

Une nana que je pourrais, genre, bien aimer. Et même aimer…

— Quels sont, selon vous, vos points forts ? qu’elle me demande.

— Euh… le sens de l’humour, si vous voulez. Si t’as besoin de ce type, tu prends ce type, tu le prends, c’est tout, tu comprends ?

Faudrait que j’arrête de dire « tu comprends », ces mecs vont penser que je suis un genre de plouc.

— Et vos points faibles ? demande la voix grinçante du chaton en costume.

Dis-donc, ça c’est du dalmatien ! Rents ne déconnait pas en parlant de bougnettes. C’est un vrai petit léopard qu’on a là.

— Je suppose, man, que je dois être un peu trop perfectionniste, si t’aimes bien. Je veux dire que si les choses deviennent un peu limites, ça m’emmerde, si tu veux. Mais, man, toute la journée, j’ai eu des bonnes vibrations en pensant à cet entretien, tu comprends ?

— Merci beaucoup, M. Murphy. Nous reprendrons contact avec vous.

— Nan, c’est moi qui. C’est le meilleur entretien que j’ai fait, tu vois ?

Et je saute sur mes deux et j’en serre cinq, de griffes, à chacun des matous présents.

4 – Bilan

Spud a rejoint Renton au pub.

— Alors, ça a marché comment, Spud ?

— Bien, mon minou, bien. Peut-être trop, si tu veux. Je crois que les types vont me filer le job. Je le sens mal. Un truc quand même, man, t’avais raison pour le speed. Si tu veux, j’avais jamais senti que je me vendais correctement pendant un entretien. C’est cool, compadre, c’est cool.

— On va s’en jeter un pour fêter ton succès. Ça te dit, un autre bout de ce speed ?

— Jdir et panan, man. Je dirais pas non, si t’aimes bien.

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