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La Première Baise Depuis des Siècles
Ils ont passé une bonne partie de la journée à s’exploser le fourneau et maintenant ils se bourrent la gueule dans une méchante halle à viande, toute de chrome et de néon. Le bar est un arbre de Noël de bouteilles hors de prix mais il reste à des kilomètres du bar à cocktails sophistiqué qu’il essaie d’être.
On vient là pour une raison et une seule. Toutefois la nuit est encore relativement jeune et le camouflage que font les tournées, les bavardages et la musique n’est pas encore trop voyant.
La drogue et l’alcool ont transformé les libidos de toxicos repentis de Spud et Renton en exubérantes plantes exotiques. Pour eux, chaque femme présente a l’air d’un fabuleux sexe autonome. Certains hommes aussi, d’ailleurs. Il leur est impossible de se fixer sur un être qui pourrait faire cible tellement leurs regards sont en permanence dévoyés par quelqu’un d’autre. Le simple fait d’être là leur rappelle à tous les deux qu’il s’est écoulé des siècles depuis leur dernière baise.
— Si t’arrives pas à te trouver une Ginette Montcul ici, tu peux laisser tomber définitivement, déclare Sick Boy, la tête toute secouée par le rythme doux de la musique.
C’est le genre d’analyse détachée que peut se permettre Sick Boy puisqu’il est, comme souvent en pareilles circonstances, en position de force. Des cercles sombres sous ses yeux attestent qu’il a bien passé toute la journée à baiser les deux Américaines qui sont descendues au Minto Hôtel. Il n’y a même pas d’espoir pour Spud, Begbie ou Renton de se bricoler une partie carrée. Ils doivent tous repartir avec Sick Boy et avec Sick Boy seulement. Disons qu’il les honore de sa présence, voilà tout.
— Elles ont une coke démente. Jamais pris un truc pareil, fait-il avec un sourire.
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— Le speed de Morningside , fait remarquer Spud.
— La cocaïne… foutue ordure. Merde pour yuppie.
Bien qu’il soit en nettoyage depuis plusieurs semaines, Renton garde pour les autres drogues tout le mépris des héroïnomanes.
— Mes princesses sont de retour. Messieurs, je dois vous laisser à vos sordides petites activités.
Sick Boy hoche la tête avec dédain puis il parcourt le bar d’un regard hautain, avec sur le visage toute l’expression de sa supériorité.
— La classe ouvrière se distrait, fait-il avec un reniflement railleur.
Spud et Renton tiquent. La rivalité sexuelle sert de mortier à une amitié avec Sick Boy. Ils essayent d’imaginer tous les jeux de cul dopés à la coke auxquels il va se livrer avec « les mantos du Minto », puisqu’il appelle ces femmes ainsi. C’est bien tout ce qu’ils peuvent faire, imaginer. Sick Boy ne donne jamais un seul détail sur ses aventures sexuelles. Plus qu’un signe de respect envers les femmes avec lesquelles il est en affaires, cette discrétion a pour but de torturer ses amis dont la sexualité est moins prolifique. Spud et Renton prennent conscience qu’un six-pattes avec riches touristes et cocaïne restera le domaine réservé des aristocrates du sexe du genre de Sick Boy. Ce bar minable est plus de leur niveau.
Renton regarde Sick Boy de loin. Il a envie de rentrer sous terre en pensant aux foutaises qui, inévitablement, lui sortent de la bouche.
Cependant tout cela est attendu venant de Sick Boy, tandis que c’est avec horreur que Renton et Spud découvrent que Begbie est en voie d’emballement. Il baratine une caille. Qui a une plutôt jolie gueule, fait Spud ; mais un gros cul, observe méchamment Renton. Certaines femmes, déclare Renton avec une envie mauvaise, sont attirées par le genre psychopathe. En général, elles payent très cher pour ce défaut et vivent une vie de cauchemar. En guise d’exemple, et avec beaucoup de suffisance, il cite June, la petite amie de Begbie, qui à cette heure est à l’hôpital pour donner naissance à leur enfant. Puis, bien content de ne pas avoir à s’abaisser plus pour se faire comprendre, il suçote sa Becks en pensant : fin de la plaidorie !
Mais il est en train de passer par une de ses fréquentes crises d’auto-dissection et sa suffisance béate s’évapore bientôt. En fait, le cul de cette femme n’est pas si gros, arrive-t-il à admettre. Il sent qu’il met une fois de plus en marche sa machine à s’aveugler lui-même. Une partie de lui-même est persuadée qu’il est, ici et de loin, l’être le plus séduisant. Il faut dire qu’il arrive toujours à trouver quelque chose de hideux au plus splendide des êtres. En se focalisant sur le détail monstrueux qu’il a isolé, il réussit à supprimer toute beauté. D’autre part, ses propres laideurs ne le gênent pas. Il y est habitué et, dans le pire des cas, incapable de les voir.
Mais bon, pour l’instant, c’est de Begbie qu’il est jaloux. Je ne pourrais pas, réalise-t-il, tomber plus bas. Begbie et son nouvel amour bavardent avec Sick Boy et les Américaines. Ces femmes sont carrément noires de classe. Du moins leur emballage bronzage-et-vêtements-ruineux l’est. Voir Begbie et Sick Boy jouer aux meilleurs amis file la gerbe à Renton. D’habitude, ils passent leur temps à se chier dans les bottes. Il voit bien à quelle vitesse déprimante les héros, sexuels ou autres, se détachent des ratés.
— Il ne reste que toi et moi, Spud.
— Si tu veux, euh, ouais… faut croire, minou.
Si Renton aime bien entendre Spud appeler les gens « minou », il a horreur que cela s’adresse à lui. Les chats le rendent malade.
— Tu sais, Spud, parfois j’aimerais me remettre à l’héro, fait Renton surtout pour, croit-il, choquer Spud.
Pour voir une réaction sur son visage défait par le H. Mais aussitôt cette phrase dite, il réalise qu’il la pense vraiment.
— Hé, quoi, putain, c’est lourd, man… non ? Spud se force à souffler entre ses lèvres serrées.
Renton réalise que le speed qu’ils sont allés prendre dans les chiottes, et qu’il accusait d’être de la merde, est en train de faire son effet. Le problème quand on arrête l’héro, se dit-il, c’est qu’on reste des connards irresponsables et qu’on s’enfile tout ce qui nous tombe sous la main. Au moins avec l’héro, il n’y a plus de place pour les autres saloperies.
Il a un besoin vital de parler. Dans son système, le speed a un bon tour d’avance sur le H et l’alcool.
— Le truc, Spud, c’est qu’une fois que tu es dans l’héro, c’est cool. C’est tout ce dont tu as à t’inquiéter. Tu connais Billy, mon frangin, hein ? Il va remettre ça avec cette vieille putain d’armée. Il a signé et il ira se faire foutre à Belfast, ce stupide con. J’ai toujours su que ce con était malade. Sale laquais impérialiste ! Tu sais ce que ce nain mental m’a répondu ? Je peux pas encadrer cette foutue vie civile. Texto. Être à l’armée, c’est comme être toxico. Seule différence : tu ne te fais pas souvent trouer la peau quand tu es toxo. En fait, tu te la troues toi-même.
— Heu, ça c’est, si tu veux, un peu, euh, nul, quoi, on dirait, non ?
— Non, attends, écoute-moi. T’as qu’à y réfléchir. À l’armée, ils font tout pour leurs connards diminués. Ils les nourrissent, ils fournissent l’alcool presque gratos et il y a ces bars de campement merdeux pour les empêcher de débouler en ville pour casser l’ambiance et faire flipper les indigènes et tout ça. Quand ils retrouvent la vie civile, il doivent tout faire eux-mêmes et tout seuls.
— Ouais, mais si tu veux, c’est quand même pas pareil, parce que…
Spud essaie d’en placer une ou deux mais Renton est sur orbite. Seule une bouteille en pleine figure pourrait, à ce stade, le faire taire. Et encore, ce ne serait que pour quelques secondes.
— Han… attends une minute, mec. Écoute-moi, je te dis. Écoute ce que j’ai à dire, là… putain, caisse je disais… aye ! Voilà. Quand t’es toxico, tu ne t’occupes que de la fourniture. Quand t’es propre, tu te fais brouter par des tas de choses. T’as pas d’argent et tu peux pas te soûler, t’en as et tu bois trop. T’as pas de caille ? Aucun espoir de te les vider. T’en as une et c’est mille emmerdes, impossible de souffler sans qu’elle te prenne la boîte. Tu supportes ou tu la jettes et si tu la jettes, t’es vachement coupable. Tu t’occupes des factures, de la bouffe, des huissiers, de ces ordures de Jambos Nazis qui nous foutent des raclées, toutes ces choses dont t’as rien à foutre quand tu es un toxico, un vrai. Là, il n’y a qu’une chose qui compte pour toi. Que ce soit toujours simple. Tu comprends ?
Renton se tait et se fêle la face d’un nouveau sourire.
— Ouais, mais si tu veux, c’est une vie minable à chier, man. C’est même pas une vie, quoi. Je veux dire, quand t’es mal, man… Jveux dire que t’es au foutu fond du fond… les os broyés… le poison, man, le vrai poison… Me dis pas que tu veux retrouver ça parce que, si t’aimes bien, c’est des foutues conneries.
La réponse est un peu venimeuse, surtout à l’aune de la gentillesse et de la modestie de Spud. Renton se dit que, visiblement, il a piqué dans le nerf.
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— Aye. Je dis des tas de conneries. C’est le Lou Reed .
Pour Renton, Spud fait ce sourire qui donne envie aux vieilles, dans la rue, de l’adopter comme un chat errant.
Ils visent Sick Boy qui s’apprête à partir, en compagnie d’Annabel et de Louise, les deux Américaines. Il a passé à Beggar sa demi-heure réglementaire de cirage d’ego. Voilà, décide Renton, l’unique fonction des amis de Begbie. Il songe à ce qu’il y a de malsain d’être l’ami de quelqu’un pour qui il n’éprouve que de l’aversion. Habitude et clientèle. Begbie, comme la drogue, est une habitude. Et, comme elle, une habitude dangereuse. Après tout, selon les statistiques, on est plus à même d’être tué par un membre de sa famille ou par un ami proche que par n’importe qui d’autre. Il y a des pauvres types qui s’entourent de psychopathes en imaginant que comme ça ils sont plus forts, moins susceptibles d’être blessés par la cruauté du monde alors que, c’est évident, c’est l’inverse qui est vrai.
Arrivé à la porte, Sick Boy se retourne, aux bras de ses Américaines. Il lève un sourcil pour Renton, comme sait le faire Roger Moore, et il quitte le bar. Aiguillonnée par le speed, la parano foudroie Renton. Et si le succès de Sick Boy avec les femmes était dû à sa capacité à lever ce sourcil ? Renton sait bien comme c’est difficile. Il a passé quelques soirées à s’entraîner mais dans le miroir ses deux sourcils continuaient à s’élever en chœur.
La quantité de verres avalés et la fonte des heures s’associent pour resserrer les boulons : à une heure de la fermeture, quelqu’un avec qui on n’aurait même pas pensé sortir devient acceptable. Et à une demi-heure de la fermeture, la même personne est extrêmement désirable.
L’œil vagabond de Renton ne cesse de revenir à cette fille, une mince avec de longs cheveux raides, et bruns, et légèrement rebiqués au bout. Elle a un joli bronzage et des traits qu’il trouve délicats et maquillés à son goût. Elle porte un haut brun et un pantalon blanc. Quand la femme se met les mains dans les poches, exposant ainsi de somptueuses marques de slip, Renton sent le sang déserter son estomac. Pour lui, c’est le moment.
La femme et sa copine se font baratiner par un type à la face ronde et molle, et au T-shirt en V moulé à son estomac bouffi. Renton, qui nourrit envers les gros un préjugé intense et tout à fait assumé, en profite pour le piler.
— Spud, mate ce gros lard. Le sale bâfreur. Tu sais quoi ? je marche pas dans ces conneries à propos des glandes et du métabolisme. On ne voit jamais de gros porcs en Ethiopie, à la télé. Ils n’ont pas de glandes là-bas, ou quoi ? Je t’en foutrais des glandes.
Spud se contente d’amortir cette sortie dans le coton d’un sourire au H.
Renton trouve que la fille a du goût puisqu’elle douche le gros porc. Et elle fait ça très bien. Avec assurance et dignité, sans trop le faire passer pour un con mais en lui faisant savoir en termes clairs qu’il ne l’intéresse pas. Le type sourit, écarte les mains, hoche la tête, alors qu’en fond sonore ses potes se marrent, sarcastiques.
L’incident rend Renton encore plus déterminé à aborder la femme. Il fait signe à Spud de venir avec lui. Parce qu’il déteste faire le premier pas, il est enchanté de voir Spud démarrer sur la copine. De plus, Spud ne prend jamais ce genre d’initiative. Visiblement, le speed aide même si Renton est un peu déstabilisé d’entendre Spud s’emballer à propos de Frank Zappa.
Renton tente une approche qu’il espère être décontractée mais quand même attentionnée, fougueuse mais pas trop lourde.
— Désolé de me placer dans ta conversation. Je voulais juste te dire que j’admire le bon goût avec lequel tu as botté le gros porc en touche. Je me suis dit que tu dois être quelqu’un d’intéressant à connaître. Si tu m’expédies sur les traces du gros porc, je ne me vexerai pas. Et à propos de propos, mon nom est Mark.
La femme sourit. Elle a une expression subtile, à la fois embarrassée et condescendante mais Renton sait qu’au moins, il a largement évité le va-te-faire-foutre. Ils bavardent et Renton devient de plus en plus conscient de son aspect. Il faut dire que le coup de turbo du speed mollit un peu. Il se met à penser à ses cheveux. Ils doivent avoir quelque chose de pitoyable, teints en noir alors qu’en dessous ses taches de rouille, cette malédiction des corniauds à tête rouge, sont si évidentes. Il aimait croire qu’il ressemblait au Bowie de Ziggy Stardust. Des années auparavant, une femme lui avait dit qu’il était le sosie d’Alec McLeish, foutboleur d’Aberdeen et d’Écosse. Depuis, l’étiquette ne s’est plus décollée. Quand Alec McLeish a raccroché ses crampons, Renton est allé en pèlerinage à Aberdeen, histoire de témoigner de sa gratitude. Il se souvient de la fois où Sick Boy, en secouant la tête avec consternation, avait demandé comment un con qui ressemblerait à Alec McLeish pouvait jamais rêver séduire une femme.
Du coup Renton s’était teint en noir et taillé une coupe hérisson pour essayer d’éloigner le fantôme d’Alec. Depuis, l’idée qu’une de ses femmes se mette à hurler de rire devant ses poils pubiens à la carotte le fait suer des litres. Il a aussi coloré ses sourcils et a songé à faire pareil à son paquet de tabac. Bêtement, il avait demandé son avis à sa mère.
— Tu ne devrais pas être aussi con, Mark, lui avait-elle dit, à l’époque nettement à cran à cause du chambardement hormonal que lui provoquait la vie qui va.
La femme s’appelle Dianne. Renton trouve qu’il la trouve superbe ; la réserve est nécessaire car ses expériences passées lui ont appris à ne pas trop se fier à son jugement quand, dans son corps et sa matière grise, la chimie se déchaîne. Ils parlent musique. Dianne apprend à Renton qu’elle
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aime Simple Minds et ils ont leur premier semi-affrontement. Renton
déteste Simple Minds.
— Simple Minds sont devenus du vrai caca depuis qu’ils ont pris le
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train du rock engagé affrété par U2 . Je n’ai plus confiance depuis qu’ils
ont lâché le rock pompier de leurs débuts pour se mettre à ce truc ouvertement faux-cul de politique-mais-avec-un-petit-p. J’aimais leurs premiers trucs mais depuis New Gold Dream, ils font les poubelles. Tout ce flan autour de Mandela, c’est de la merde très honteuse.
Dianne répond qu’elle croit que leur soutien à Mandela et aux efforts pour une Afrique du Sud multiraciale est honnête.
Renton secoue la tête avec agacement. Il voudrait bien garder son calme mais c’est sans espoir : il est remonté à bloc par les amphètes et l’obstination de Dianne.
— J’ai des NME de 79… enfin, j’avais… mais je les ai jetés il y a des années. Mais je me souviens d’interviews de Kerr où il chie sur l’engagement politique des autres groupes. Il dit que les Minds ne s’occupent que de musique.
— On peut toujours changer d’avis, fait Dianne.
Renton est un peu pris de court par la limpidité et la simplicité de cette affirmation. Il n’en admire que plus cette femme. Il lève les épaules, il lui cède quand bien même son esprit fait des boucles autour de la conviction que Kerr a toujours eu un train de retard sur son gourou, Peter Gabriel, et que, depuis Live Aid, c’est devenu très à la mode chez les rock stars de passer pour des boy-scouts. Mais bon, il garde ça pour lui et prend comme résolution d’essayer d’avoir, question musique, des opinions moins dogmatiques. D’autant que finalement vu de loin, tout ça est d’un intérêt infinitésimal.
Au bout de quelques minutes, Dianne et sa copine se retirent aux toilettes pour papoter et évaluer Renton et Spud. Dianne n’arrive pas à se décider. Elle pense que Renton est un peu trouduc mais l’endroit en est plein et celui-là a quelque chose d’un peu différent. Pas au point de se jeter par-dessus bord, quand même. Mais vu l’heure…
Spud se retourne et dit quelque chose que Renton n’entend pas à cause de la chanson de The Farm, que Renton trouve, au même titre que leurs autres titres, uniquement audible sous ecstasy. Avec ça qu’écouter The Farm pété à l’ecstasy c’est du gaspillage et qu’il vaut mieux, dans ce cas, aller s’exploser dans une rave techno grasse. Même s’il avait entendu Spud, son cerveau est trop à la masse pour réagir. Il a besoin d’un peu de repos, rien de volé après les efforts faits pour rester humain en face de Dianne.
Renton se retrouve alors à raconter des conneries très personnelles à un mec de Liverpool qui est là en vacances. Uniquement parce que le mec a cet accent et cet air qui lui rappellent son pote Davo. Au bout de cinq minutes, il se rend compte que le type n’a rien de Davo et qu’il a eu tort de lui démontrer autant d’intimité. Il essaie de revenir au bar, puis il perd Spud et s’aperçoit qu’il est bel et bien collé au plafond. Dianne n’est plus qu’un souvenir, le vague sentiment d’une volonté au milieu de la stupeur provoquée par la drogue.
Il sort pour respirer et l’aperçoit. Elle est sur le point de monter, seule, dans un taxi. Il se demande avec une jalousie anxieuse si cela signifie que Spud s’est emballé la copine. L’idée d’être le seul à ne pas avoir ficelé de paquet l’horrifie et un désespoir violent le pousse inconsciemment vers elle.
— Dianne. Ça t’embête qu’on partage ton Joe Baxi ?
Dianne hésite.
— Je vais à Forrester Park.
— Au poil. C’est ma direction, ment-il en ajoutant pour lui-même : maintenant, ça l’est.
Dans le taxi, ils ont bavardé. Dianne s’était disputée avec Lisa, sa pote, et avait décidé de rentrer. Lisa, pour ce qu’elle en savait, était toujours à se trémousser sur la piste entre Spud et un autre crétin qu’elle jouait l’un contre l’autre. Renton pariait sur l’autre crétin.
Le visage de Dianne a pris un aspect de Bugs Bunny revêche pour expliquer à Renton la parfaite saloperie qu’était Lisa. Tous ses écarts de conduite y sont passés, ce qui a semblé assez mesquin à Renton, et ils étaient assaisonnés d’un jet de venin, ce que Renton trouvait plutôt déroutant. Néanmoins, il s’aplatit stratégiquement devant elle, admettant de bon cœur que Lisa était bien la salope la plus égoïste de la terre. Il changea de sujet quand il s’aperçut qu’il était en train de la déprimer, ce qui ne lui était pas très favorable. Il raconta quelques histoires drôles à propos de Spud et Begbie, en les caviardant avec tact. Il ne fit aucune allusion à Sick Boy parce que les femmes aimaient Sick Boy et il éprouvait un très violent besoin de tenir celle qu’il venait de rencontrer le plus éloigné possible de Sick Boy. Et cela, même en conversation.
Quand elle fut plus gaie, il lui demanda s’il pouvait l’embrasser. Elle haussa les épaules, le laissant décider s’il s’agissait d’indifférence ou d’incapacité à choisir elle-même.
Bon, s’était-il dit, l’indifférence vaut mieux que le rejet pur et simple.
Ils s’étaient un peu pelotés. L’odeur de son parfum lui avait paru excitante. Elle le trouva trop maigre mais il embrassait bien.
Quand ils avaient émergé pour reprendre leur souffle, Renton avait avoué qu’il n’habitait pas Forrester Park, qu’il n’avait dit ça que pour passer un peu plus de temps avec elle. Dianne avait été, malgré elle, flattée.
— Veux-tu monter prendre une tasse de café ? avait-elle demandé.
— Ce serait formidable, avait fait Renton, en s’efforçant de paraître plus désinvolte que véritablement enthousiaste.
— Rien qu’un café, hein, avait ajouté Dianne avec un tel ton que Renton se creusa la cervelle pour trouver quelles limites elle fixait ainsi.
Elle s’exprimait avec assez d’espièglerie pour inscrire une partie de jambes en l’air à son programme mais, dans le même temps, semblait assez sûre d’elle pour signifier exactement ce qu’elle disait. Il s’était contenté de hocher la tête comme l’idiot du village.
— Nous devons être très discrets. Il y a des gens qui dorment, dit Dianne.
Ça, c’était moins emballant, s’était dit Renton, en imaginant un appartement avec bébé et sitter. Il réalisait ne l’avoir jamais fait avec quelqu’un qui avait eu un bébé. L’idée le faisait se sentir un peu bizarre.
Bien qu’il perçût des présences dans l’appartement, il ne reconnaissait pas les caractéristiques odeurs de pisse, de vomi et de poudre que répandent tous les bébés.
Il avait ouvert la bouche :
— Dia…
— Chut ! Ils dorment, avait coupé Dianne. Ne les réveille pas ou ça ira mal.
— Qui dort ? chuchota-t-il avec nervosité.
— Ssh !
C’était parfaitement déconcertant. Son esprit avait passé en revue les horreurs qu’il avait lui-même expérimentées ou que ses potes lui avaient rapportées. Mentalement, il avait parcouru une terrifiante base de données qui contenait le pire, de la colocataire végétarienne au mac psychopathe.
Dianne le conduisit dans une chambre à coucher et le fit asseoir sur un lit à une place. Elle disparut et revint quelques minutes plus tard avec deux gobelets de café. Il était sucré, ce que d’ordinaire il détestait, mais il avait comme perdu la sensation du goût.
— On se couche ? avait-elle murmuré avec une intensité étrange.
— Euh… ce serait bien… avait-il fait, en manquant de cracher son café.
Son pouls avait accéléré et il se sentait nerveux, maladroit, virginal, inquiet des effets potentiels du cocktail de drogue et d’alcool sur son érection.
— Il faudra vraiment ne pas faire de bruit.
Il avait acquiescé.
Il retira rapidement son pull-over et son T-shirt, puis ses chaussures, ses chaussettes et son jean. Obnubilé par l’éclat de sa touffe au carotène, il s’était fourré au lit avant de retirer son caleçon.
C’est avec soulagement qu’il s’était senti devenir dur en regardant Dianne se déshabiller. Contrairement à lui, elle prenait son temps. Elle semblait ne pas ressentir la moindre gêne. Il lui trouvait un corps superbe. Il ne pouvait empêcher un mantra de football, on y va, on y va, de tournoyer dans sa tête.
— Je veux me mettre sur toi, avait déclaré Dianne en rejetant les couvertures et en découvrant le pubis orange de Renton.
Elle parut heureusement ne rien remarquer. Renton était très content de sa bite. Elle lui semblait plus grosse que d’habitude. Probablement parce que, se dit-il, il s’était fait à ne plus la voir en érection. Dianne était moins impressionnée. Elle avait vu pire, voilà tout.
Ils ont commencé par se caresser. Dianne trouvait ces préliminaires agréables. L’enthousiasme que Renton y mettait changeait agréablement de la plupart des types avec lesquels elle avait été. Mais quand elle sentit ses doigts pénétrer son vagin, elle se raidit et écarta sa main.
— Je suis assez lubrifiée.
Ça l’avait aussitôt engourdi. Tout ça lui paraissait si froid et si mécanique. Il s’était même dit qu’à ce point-là son érection devait avoir fondu, mais non, Dianne se laissait descendre dessus et elle restait, miracle des miracles, toujours aussi ferme.
Il grogna doucement quand elle se referma sur lui. Ils se mirent à bouger lentement, ensemble, se pénétrant plus profondément. Il sentit sa langue dans sa bouche et ses propres mains lui flatter doucement les fesses. Il y avait tellement longtemps. Il allait jouir dans la seconde ! Dianne sentit son excitation. Encore un autre connard inutilisable, non ! se dit-elle.
Renton l’avait lâchée. Il essayait d’imaginer qu’il baisait Margaret Thatcher, Paul Daniels, Wallace Mercer, Jimmy Savile et diverses autres douches froides, histoire de se sortir le feu du cul.
Dianne saisit sa chance et chevaucha jusqu’à l’orgasme un Renton qui gisait là, comme un gode sur une planche de skate. Ce n’est que l’image de Dianne qui mordait son index pour étouffer les étranges petits bruits qu’elle poussait en jouissant – elle pesait de son autre main sur la poitrine de Renton – qui lui avait fait lâcher les brides pour la rejoindre. Même l’idée de besogner le trou de balle de Wallace Mercer n’aurait pas pu le ralentir. Quand il avait commencé à jouir, il s’était dit qu’il ne s’arrêterait jamais. Sa bite crachait comme un pistolet à eau entre les mains d’un sale gosse surexcité. L’abstinence lui avait donné assez de sperme pour éclabousser le plafond.
Ils avaient été assez proches de l’orgasme simultané pour qu’il puisse, un jour, prétendre l’avoir expérimenté. S’il avait été du genre à raconter ses exploits. Il ne l’avait jamais fait parce qu’un sourire énigmatique et un vague haussement d’épaule rend quand même plus crédible que des détails pittoresques divulgués pour le plaisir de ses potes. C’était une astuce qu’il avait apprise de Sick Boy. Même son anti-sexisme ne résistait pas à une bonne peau de chamois machiste : décidément, les hommes sont des cons pathétiques, se dit-il.
Dianne quitta ses flancs, Renton avait dérivé dans un endormissement bienheureux, décidé déjà à se réveiller au milieu de la nuit pour baiser encore. Il serait plus détendu mais aussi plus actif, et lui montrerait ce qu’il serait capable de faire maintenant qu’il avait passé cette sale épreuve. Il se comparait à un buteur qui venait de rater une passe devant les buts et n’en pouvait plus d’attendre le jeu suivant.
Il fut donc scié à la base quand Dianne déclara : « Il faut que tu t’en ailles. »
Avant qu’il ait pu protester, elle était debout. Elle avait pris son slip pour éponger son sperme qui commençait à s’écouler hors d’elle et roulait contre la face interne de ses cuisses. Pour la première fois, il avait pensé à la pénétration sans protection et au risque du VIH. Il avait fait le test, après avoir partagé une seringue, et il était rassuré. Mais il s’inquiétait pour elle, convaincu que la fille qui baisait avec lui pouvait baiser avec n’importe qui. Sa volonté de se débarrasser de lui avait réduit en pièces son fragile ego sexuel et renvoyait l’étalon maître de lui à son état premier de trembloteur inadapté. Le tout en un laps de temps d’une brièveté déprimante. Il avait songé que ce serait bien sa veine de choper le VIH d’un coup de baise après avoir partagé ses seringues pendant des années. Bien qu’il n’ait jamais été fanatique des grosses seringues communes en usage lors des stands de tir.
— Mais je peux pas rester là ?
Il entendait sa propre voix, elle était malingre et friable comme un biscuit, avec des accents que Sick Boy aurait raillés sans aucune pitié. S’il avait été là. Dianne l’avait regardé droit dans les yeux et avait secoué la tête.
— Non. Tu peux dormir sur le divan. Mais ne fais pas de bruit. Si tu rencontres quelqu’un, il ne s’est jamais rien passé. Mets un vêtement.
Une fois de plus conscient de sa touffe à l’orange incongru, il s’exécuta avec joie.
Dianne le guida jusqu’au divan de la pièce principale. Elle le laissa grelotter en caleçon et revint avec un sac de couchage et ses vêtements.
— Je suis désolée, a-t-elle murmuré en l’embrassant.
Ils se sont pelotés un brin et il s’est remis à bander.
Quand il a essayé de glisser la main sous sa chemise de nuit, elle l’a arrêté.
— Je dois m’en aller.
Elle s’éloigna, le laissant avec le sentiment confus d’avoir été vidé. Il s’était allongé sur le divan, il avait remonté le sac de couchage autour de lui et tiré sur la fermeture. Il était resté étendu dans l’obscurité, essayant de deviner les meubles qui emplissaient la pièce.
Il imagina les colocataires de Dianne comme des salauds bornés qui désapprouvaient de la voir ramener quelqu’un. Peut-être, se dit-il, ne voulait-elle pas qu’ils puissent la croire capable de lever un inconnu, de le ramener et de le baiser, juste comme ça. Il se remonta le moral en se disant que c’était son esprit pétillant et sa beauté, sinon unique du moins particulière, qui avaient balayé les réticences de Dianne. Il se croyait presque.
Il finit par sombrer dans un sommeil agité, émaillé de rêves étranges. Ces rêves bizarres dont il était la proie le troublaient surtout parce qu’ils étaient particulièrement vivaces et prompts à remonter à sa mémoire. Il était enchaîné au mur d’une chambre blanche éclairée par un néon bleu. Il regardait Yoko Ono et Gordon Hunter, le défenseur de Hibs, mâchonner la chair et les os de corps humains qui gisaient, équarris, sur une succession de grandes tables recouvertes de formica. Tous deux lui balançaient d’affreuses injures, et leurs bouches ruisselaient de sang pendant qu’ils déchiraient des morceaux de chair qu’ils mâchaient avec entrain entre deux jurons. Renton ne doutait pas qu’il serait le prochain hôte des tables. Il essayait de faire un peu de lèche à « Geebsie » Hunter, en lui disant à quel point il était fan, mais le défenseur d’Easter Road, bien installé dans sa manie qui semblait inflexible, se contentait de lui rire au nez. L’évolution du rêve lui procura un grand soulagement et il se retrouva nu, couvert de chiasse liquide et installé devant une assiettée d’œufs, de tomates et de croûtons frits, en compagnie d’un Sick Boy en grande tenue. Ils étaient sur les bords de Water of Leith. Puis il rêva qu’une femme superbe, qui ne portait qu’un maillot deux-pièces en feuilles de paraffine, le séduisait. La femme était un homme, en fait, et ils s’entrebaisaient lentement par les divers orifices de leurs corps d’où écumait une substance semblable à de la mousse à raser.
Il se réveilla dans un contrechoc de bruits de vaisselle et dans des odeurs de bacon frit. Il aperçut l’éclair du dos d’une femme – ce n’était pas Dianne – qui disparaissait dans une petite cuisine située au bout du salon. Un spasme de terreur le saisit quand retentit la voix de l’homme. La dernière chose qu’il aurait voulu entendre, dans cette maison inconnue, avec une gueule de bois et uniquement vêtu de son caleçon, était bien une voix d’homme. Il fit semblant de dormir.
Subrepticement, entre ses paupières fermées, il nota qu’un type, à peu près de sa taille, peut-être plus petit, allait vers la cuisine. On y parlait à voix basse, mais il pouvait les entendre.
— Ainsi Dianne a ramené un nouvel ami, disait l’homme.
Renton n’aimait pas l’accent d’ironie subtile posé sur le mot « ami ».
— Mmm. Mais silence. Ne te mets pas à être désagréable et ne recommence pas à tirer les pires conclusions.
Il les entendit revenir dans le salon, et repartir. Vite, il attira à lui son T-shirt et son pull. Puis il défit le zip du sac, sortit les jambes du divan et, dans un seul mouvement, s’introduisit dans son jean. Il plia soigneusement le sac de couchage et remit en place les coussins du divan en désordre. Il enfila ses chaussettes et ses baskets qui sentaient. Il forma le vœu, dont l’inanité le frappa aussitôt, que personne ne s’en soit aperçu.
Renton était trop nerveux pour se sentir vraiment mal. Il était néanmoins conscient de sa gueule de bois. Elle rôdait dans les ombres de son inconscient comme un détrousseur à la grande patience qui prend son temps avant de bondir pour l’assommer.
— Hello.
La femme qui n’était pas Dianne était revenue.
Elle était jolie, avec de grands et beaux yeux et une mâchoire au dessin délicat. Il eut l’impression de l’avoir déjà vue, ailleurs.
— Salut. Mon nom est Mark, fit-il.
Elle ne se présenta pas. Elle le soumit plutôt à un interrogatoire.
— Donc, vous êtes un ami de Dianne ?
Son ton était légèrement agressif. Renton décida d’y aller sur la pointe des pieds et d’inventer une fable qui ne serait pas trop évidente et pourrait être dite avec ce qu’il fallait de conviction. L’ennui était qu’il avait contracté l’habileté des toxicos à mentir et, désormais, il mentait avec plus de conviction qu’il n’en mettait dans ses vérités. Il bafouilla et se dit qu’on pouvait toujours désintoxiquer quelqu’un mais que le débarrasser de la merde qu’il aurait intégrée à son caractère était autre chose.
— Disons qu’elle est plutôt une amie d’amie. Vous connaissez Lisa ?
Elle acquiesça. Renton continua, s’échauffant à mesure de ses mensonges et s’installant confortablement dans la cadence de sa production de sornettes.
— Bien, c’est en fait un peu embarrassant. Hier, c’était mon anniversaire et je dois avouer que je me suis joliment soûlé. Je me suis arrangé pour perdre les clés de l’apparte et ma colocataire est en Grèce pour les vacances. C’est tout à fait moi, ce genre de situation. J’aurais pu rentrer chez moi et forcer la porte mais dans l’état où j’étais, je ne pouvais même pas aligner deux idées. Je me serais certainement fait arrêter en train de cambrioler mon propre chez-moi ! Heureusement, j’ai rencontré Dianne qui a été assez chic pour me laisser dormir sur le divan. Vous êtes sa colocataire ?
— Oh… bien, dans un certain sens, oui.
Elle partit d’un rire étrange alors qu’il s’évertuait à comprendre. Quelque chose n’allait pas.
L’homme arriva et se joignit à eux. Il eut un geste de tête courtois vers Renton qui, en retour, sourit faiblement.
— C’est Mark, fit la femme.
— Bien, fit le type sans plus s’avancer.
Renton se dit qu’ils devaient avoir son âge, à un brin d’années près. De toute manière, question âge il était nul. Dianne était en tout cas plus jeune qu’eux. Sans doute, se prit-il à imaginer, ces deux-là éprouvent envers Dianne de pervers sentiments de responsabilité. Il avait déjà remarqué ce genre de travers chez les gens plus âgés. Ils essaient toujours d’exercer un contrôle sur les plus jeunes, surtout s’ils sont plus sociables et plus turbulents. C’est en général de la jalousie pour des qualités qu’ont encore les plus jeunes. Ces vieux masquent leur manque derrière une attitude protectrice et bienveillante. Il le sentait chez ceux-là, comme il sentait grandir en lui une franche hostilité.
Puis un choc violent le frappa, l’assommant quasiment sur place. Une fillette était entrée dans le salon. Pendant qu’il la dévisageait, un sentiment glacé l’envahit. C’était le sosie de Dianne mais cette fille avait à peine l’âge d’être au lycée.
Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait de Dianne. Renton alors comprit d’un coup pourquoi les femmes, quand elles parlaient d’enlever leur maquillage, disaient qu’elles s’enlevaient le visage. Dianne aurait pu avoir dix ans. Elle vit le choc lui déformer le visage.
Il se tourna vers le couple. Leur attitude envers Dianne était responsable parce qu’ils l’étaient : ils étaient ses parents. Au-delà de son angoisse, Renton se traita d’idiot de ne pas avoir compris plus tôt. Dianne ressemblait à sa mère.
Ils s’installèrent devant le petit-déjeuner et c’est un Renton stupéfait qui subit l’interrogatoire courtois des parents de Dianne.
— Alors, Mark, qu’est-ce que vous faites ? demanda la mère.
Ce qu’il faisait, travailleunnent parlant ? Rien. Il était dans une bande qui truandait les Assedic, il touchait à cinq adresses différentes, à Edimbourg, Livingstone et Glasgow, et deux à Londres, Shepherd Bush et Hackney.
Renton était fier de truander ainsi le gouvernement et il avait du mal à rester discret sur ses exploits. Bien entendu, il se doutait qu’il le devait : les saloperies moralisatrices, les pharisiennes au museau de fouine étaient partout, prêtes à aller cafter aux autorités. Renton était convaincu de mériter cet argent puisque les prouesses qu’il accomplissait pour garder à ses affaires une certaine rentabilité étaient tout simplement herculéennes. Surtout de la part de quelqu’un qui se bat pour contrôler sa dépendance à l’héroïne. Il devait émarger dans plusieurs endroits du pays, assurer la liaison entre les autres membres de la bande, débouler à Londres au débotté d’un coup de fil de Tony, Caroline ou Nicksy pour être présent aux entretiens d’embauche. D’ailleurs ses Assedic de Shepherd Bush risquaient de sauter parce qu’il avait décliné une somptueuse carrière de serveur au Burger King de Notting Hill Gate.
— Je suis conservateur aux musées du District Council’s Récréation Department. Je m’occupe des collections d’histoire sociale, qui se trouvent
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surtout au People’s Story , sur High Street, fabula-t-il, en fouinant dans
son portefeuille de fausses identités professionnelles.
Ils parurent impressionnés, sinon un peu déroutés, ce qui était exactement la réaction qu’il avait espérée. Encouragé, il essaya de marquer d’autres points en se mettant dans la peau du garçon modeste qui ne se prend pas au sérieux. Il ajouta, avec des accents d’auto-dénigrement :
— Je fouille dans les poubelles des gens pour récupérer des choses dont ils ne veulent plus et je les expose comme d’authentiques témoins de la vie quotidienne. Je dois surtout m’assurer qu’ils ne tomberont pas en pièces pendant Qu’ils sont exposés.
— Il faut en avoir pour ça, fit le père pour Renton mais en gardant les yeux rivés sur Dianne.
Renton n’arrivait pas à soutenir le regard de la fillette.
Il était conscient qu’une telle réticence ne pouvait qu’éveiller les soupçons mais il ne pouvait pas la regarder.
— Je ne dirais pas ça, répondit Renton en haussant les épaules.
— Peut-être, mais des diplômes, oui.
— Aye. Disons que j’ai un doctorat d’Histoire de l’université d’Aberdeen.
C’était presque vrai. Il était allé à l’université d’Aberdeen et avait d’ailleurs trouvé les cours faciles, mais il avait été obligé d’en partir en milieu de première année après avoir flambé sa bourse en drogues et aux putes. Il en avait gardé l’impression d’avoir été le premier étudiant de l’histoire de l’université d’Aberdeen à avoir baisé une non-étudiante. Il s’était dit qu’il valait mieux faire l’Histoire que l’étudier.
— C’est important, l’instruction. C’est ce que nous n’arrêtons pas de répéter à celle-là, fit le père en s’empressant sur l’occasion de faire la leçon à Dianne.
Renton détestait cette attitude et il se détestait autant pour sa complicité tacite. Il avait l’impression d’être un oncle pervers de Dianne.
C’est juste au moment où il pensait : s’il vous plaît, laissez-la passer son bac, que la mère de Dianne vint pulvériser cette idée de limite minimum.
— L’année prochaine, Dianne passera son brevet d’Histoire, fit-elle avec un sourire. Et celui de Français, d’Anglais, d’Art, de Maths, d’Arithmétique, ajouta-t-elle avec fierté.
Pour la énième fois, Renton rentra sous terre mentalement.
— Ça n’intéresse pas Mark, dit Dianne, en essayant d’adopter un air supérieur et mature, traitant ses parents avec la condescendance qu’affichent les gosses totalement dépourvus de pouvoir et qui se voient transformés en « objets » de conversation.
Une réaction, songea-t-il avec incertitude, qu’il avait souvent eue quand son père et sa mère s’y mettaient. Le problème était que Dianne prenait un air si renfrogné, si boudeur, qu’elle obtenait l’effet opposé à celui qu’elle escomptait.
L’esprit de Renton travaillait à toute allure. Shooter dans le ballon, ils appellent ça. On peut te foutre en taule pour ça. Parfaitement, c’est possible ! et en jetant la clé au diable. Marquer les pervers au fer rouge ; chaque jour, à Saughton, se faire fendre la gueule. Pervers sexuel. Violeur d’enfant. Pédophile. Dépravé. Il entendait les psys ergoter, ces connards, comme Begbie : « Il paraît que la fillette avait juste six ans. » « On m’a dit qu’il l’avait violée. » « Ça aurait pu être votre enfant, ou le mien. »
Putain de moi, songea-t-il en frissonnant.
Le bacon qu’il mangeait l’écœurait. Il était végétarien depuis des années. Ça n’avait rien à voir avec la morale, simplement, il détestait le goût de la viande. Il ne dit pourtant rien, tellement il brûlait de rester dans les bons papiers des parents de Dianne. Il traça quand même une frontière autour de la saucisse car il n’ignorait pas que ces choses-là étaient bourrées de poison. L’idée de toutes les merdes qu’il s’était enfilées lui fit songer, non sans sarcasme, qu’il faut faire attention à ce que l’on s’enfile. Il se demanda comment Dianne allait apprécier, et ses propres allusions salaces le secouèrent d’un ricanement incontrôlable et nerveux.
Sans grande conviction, il tenta de faire diversion en secouant la tête et en racontant une histoire, ou plutôt en re-racontant son histoire.
— Dieu, quel crétin je suis. J’étais dans un de ces états, cette nuit. Je suis pas vraiment habitué à l’alcool. Mais, je suppose que l’on n’a qu’une seule fois vingt-deux ans dans la vie.
Les parents de Dianne parurent aussi peu convaincus que Renton lui-même par cette dernière remarque. Il avait vingt-cinq ans, bientôt quarante. Pourtant, ils l’écoutèrent poliment.
— J’ai perdu ma veste et mes clés, comme je disais. Dieu merci, il y a eu Dianne, et vous mes amis. Vous avez été très hospitaliers. Me laisser passer la nuit ici et me préparer un si charmant petit-déjeuner. J’ai vraiment des scrupules de ne pas finir la saucisse mais je suis si comblé. Je n’ai pas l’habitude des petits-déjeuners copieux.
— Vous êtes trop maigre, c’est ça votre problème, fit la mère.
— C’est ce qui arrive quand on vit en appartement. L’est c’est l’est, l’ouest c’est l’ouest, une maison fait le reste, déclara le père.
Un silence embarrassé suivit ce commentaire idiot. Gêné, il ajouta : « C’est ce qu’on dit. » Puis il s’empressa de changer de sujet.
— Comment allez-vous entrer chez vous ?
Ce genre d’être pouvait vraiment flanquer la frousse à Renton. Ils le regardaient comme s’ils n’avaient jamais rien fait d’illégal de toute leur vie. Rien d’étonnant à ce que Dianne soit comme elle l’était, à lever des inconnus dans les bars. L’intégrité de ce couple lui paraissait obscène. Le père perdait ses cheveux d’une manière discrète, il y avait de subtiles pattes d’oie aux yeux de la mère mais il réalisa qu’aucun témoin ne les mettrait jamais, lui et eux, dans la même tranche d’âge. Il se contenterait de les décrire comme ayant l’air plus sain que lui.
— Il va falloir que je force la porte. Il n’y a qu’un verrou. C’est vraiment idiot. On m’a toujours dit de faire poser une serrure encastrée. Heureusement que je ne l’ai pas fait. Il y a un interphone en bas, mais les voisins me laisseront entrer.
— Je pourrais vous aider. Je suis menuisier. Où habitez-vous ? demanda le père.
Renton était un peu désarçonné mais enchanté de voir qu’ils avaient gobé ses conneries.
— Ce n’est pas un problème. J’ai moi-même été apprenti-menuisier avant d’aller à la fac. Mais je vous remercie de votre proposition.
Cela aussi était vrai. Il se sentait bizarre à dire la vérité, l’imposture était devenue si confortable ! Il se sentait plus réel et par là, plus vulnérable.
— J’ai été apprenti chez Gillsland, à Gorgie, ajouta-t-il, en réponse aux sourcils levés du père.
— Je connais Ralphy Gillsland. Un misérable salaud, fit le père en reniflant.
Sa voix était plus naturelle maintenant qu’un point de contact avait été établi.
— C’est une des raisons qui fait que je sois plus de la partie.
Renton se figea quand il sentit la cuisse de Dianne se frotter à la sienne, sous la table. Il engloutit péniblement son thé.
— Bien, il faut que je m’en aille. Merci encore.
— Attends, je me prépare et je t’accompagne en ville.
Avant qu’il ait pu protester, Dianne s’était levée et était sortie de la pièce.
Renton fit quelques tentatives guère convaincantes pour aider à débarrasser, jusqu’à ce que le père le repousse jusqu’au divan pendant que la mère allait s’activer dans la cuisine. Le cœur soudain en ruines, il attendit la tirade je-ne-suis-pas-dupe-de-tes-conneries qui jaillirait quand ils seraient seuls. Mais rien ne vint. Ils parlèrent de Ralphy Gillsland et de son frère Colin qui, Renton fut enchanté de l’apprendre, avait mis fin à ses jours, et aussi d’autres types qu’ils avaient connus tous deux sur des chantiers.
Ils parlèrent football aussi, et le père s’avéra être un fan des Hearts. Renton soutenait Hibs, qui n’avait pas eu le plaisir de faire sa meilleure saison contre son adversaire local. Ils n’avaient pas eu le plaisir de faire leur meilleure saison contre quiconque et le père ne perdit pas une seconde pour le lui rappeler.
— Les Hibbies ne se débrouillent pas trop bien contre nous, n’est-ce pas ?
Renton sourit, satisfait pour la première fois et pour des raisons autres que sexuelles, d’avoir baisé la fille de ce type. C’était étonnant, se dit-il, de voir comme des choses telles que Hibs et le sexe, qui n’étaient rien pour lui quand il était à l’héro, soudain devenaient très importantes. Il se demanda si ses problèmes de drogue n’étaient pas liés aux médiocres performances de Hibs pendant toutes les années 80.
Dianne était prête. Moins maquillée que la veille, on lui donnait seize ans, deux de plus qu’en réalité. Ils sortirent dans la rue. Renton était soulagé d’avoir quitté cette maison mais il était gêné par l’idée qu’on puisse l’apercevoir. Il avait quelques connaissances dans ce quartier, surtout des usagers et des dealers. S’ils le rencontraient, là, tout de suite, ils penseraient qu’il s’était mis au maquereautage.
Ils prirent le train de South Gyle jusqu’à Haymarket. Dianne tint la main de Renton pendant toute la durée du voyage et elle jacassa sans arrêt. Elle était soulagée d’être libérée de l’influence inhibante de ses parents. Elle voulait mieux connaître Renton. Il pouvait être un nouveau moyen de s’éclater.
Renton songeait à la nuit précédente et il se demandait en frissonnant ce qu’avait fait Dianne, et avec qui, pour afficher une telle expérience sexuelle, une si grande confiance en soi. Il avait l’impression d’avoir cinquante-cinq ans, et il était convaincu que les gens ne le quittaient pas des yeux.
Dans ses vêtements de la veille, Renton était mal, en sueur et poisseux. Dianne portait un caleçon noir, si fin qu’il avait l’air d’un collant, avec une minijupe blanche par-dessus. Un des deux vêtements aurait largement suffi, considéra Renton. Un type, à Haymarket, se mit à la mater pendant qu’elle attendait Renton qui achetait le Scotsman et le Daily Record. Il s’en aperçut et, étrangement furieux, il se surprit à regarder le type avec agressivité. Peut-être, se dit-il, était-ce une projection de son propre dégoût de soi.
Ils passèrent chez un disquaire sur Dalry Road et fouillèrent dans les bacs. Maintenant que sa gueule de bois prenait de l’ampleur, Renton était plus nerveux. Dianne ne cessait de brandir devant lui des pochettes de disques en déclarant que celui-là était « brillant » et cet autre « superbe ». Il trouvait que la plupart étaient de la merde en galette mais il était trop énervé pour argumenter.
— Hallo, Rents ! Comment va mon pote ?
Une main le frappa sur l’épaule. Il sentit son squelette et son système nerveux sortir brièvement de sa peau, comme un fil de fer perce de la pâte à modeler, puis revenir en place d’un bond. Il se tourna et découvrit Deek Swan, le frère de Johnny Swan.
— Pas mal, Deek. Comment ça va ? répondit-il avec une négligence affectée que démentait son rythme cardiaque.
— Pas si mal, chef, pas si mal.
Deek avait vu que Renton n’était pas seul et il lui décrocha une œillade avisée.
— Je dois filer, là. On se verra. Si tu vois Sick Boy, dis-lui d’appeler. Ce salaud me doit vingt foutues barres.
— On est pareils, mon vieux.
— Son baratin est vraiment sans limite. Bref, à plus, Mark, fit-il en se tournant vers Dianne. À plus, poupée. Ton homme est trop mal élevé pour nous présenter. Ce doit être l’amour. Méfie-toi de ce blaireau.
Deek s’éloigna, les laissant sourire maladroitement devant cette première image d’eux-mêmes, vus de l’extérieur.
Renton ressentit le besoin d’être seul. Sa gueule de bois devenait violente et il ne pouvait plus assurer.
— Euh, écoute, Dianne… je dois filer. Rendez-vous avec des potes à Leith. Le foute et tout ça.
Dianne leva les yeux d’un air entendu, un air de résignation lasse. Elle accompagna ce geste de ce que Renton identifia comme d’étranges cliquetis. Elle était embêtée de le voir partir alors qu’elle n’avait pas parlé du hash.
— C’est quoi, ton adresse ?
Elle tira de son sac un stylo et un bout de papier.