trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 25 sur 43

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À la Recherche de L’homme Intérieur

On me dit que je suis un homme courageux et qu’on va appuyer pour une citation. Oh, mais je vous remerchie, officier. Mais che n’est pas grand-chose, je vous achurre.

Le Sick Boy s’en va chez Marianne pour une nuit de folie. Il y aura certainement un truc chien au menu, ne serait-ce qu’en l’honneur de Shane.

Je plane comme un cerf-volant et je bande comme une horde de daims. Ça été une journée foutument formidable.

 

À LA RECHERCHE DE L’HOMME INTÉRIEUR

 

Je n’ai jamais été incarcéré à cause de la drogue. Peu importe : des charrettes de crétins ont essayé de me réhabiliter. La réhabilitation, mon cul. Des fois, je me dis que je préférerais qu’on m’assomme. La réhabilitation est la capitulation du moi.

On m’a adressé à une kyrielle de conseillers dont l’étendue des savoirs allait de la psychiatrie pure et dure à l’assistance sociale en passant par la psychologie clinique. Dr Forbes, le psychiatre, emploie des techniques de conseil non directives. Son approche est largement basée sur les théories de la psychanalyse freudienne. Ce qui nécessite de m’amener à parler de mon passé en m’appliquant sur les conflits qui n’auraient pas été résolus. L’idée de départ étant que l’identification, et la résolution, desdits conflits éliminera la colère qui sert de carburant à mon comportement autodestructeur. Un comportement qui se manifeste par l’utilisation des drogues dures.

Conversation typique :

Dr Forbes : Vous avez évoqué votre frère, celui qui était, ehm, handicapé. Celui qui est mort. Pouvons-nous parler de lui ?

(pause)

Moi : Pourquoi ?

(pause)

Dr Forbes : Vous avez des réticences à parler de votre frère ?

Moi : Nan. C’est que je ne vois pas le rapport avec le fait que je suis à l’héro.

Dr Forbes : Il semblerait que vous avez commencé à vous droguer beaucoup au moment de la mort de votre frère.

Moi : Il s’est passé des tas de choses à ce moment-là. Je ne suis pas très sûr que ce soit pertinent d’isoler la mort de mon frangin. Je suis allé à Aberdeen à cette époque ; l’Université. J’ai détesté. Et puis j’ai commencé sur les ferries transManche. La Hollande. Accès libre à toutes les défonces rêvées.

(pause)

Dr Forbes : J’aimerais revenir à Aberdeen. Vous avez dit avoir détesté Aberdeen ?

Moi : Aye.

Dr Forbes : Qu’y avait-il à Aberdeen que vous détestiez tant ?

Moi : L’université. Le personnel, les étudiants et tout ça. Je trouvais que c’étaient tous des crétins petits-bourgeois et chiants.

Dr Forbes : Je vois. Vous étiez incapable de créer des liens d’amitié avec les gens.

Moi : Pas vraiment incapable. Pas intéressé, plutôt. Même si, selon vos critères, je suppose que c’est la même chose (distant haussement d’épaules du Dr Forbes)… aucun de ces enculés ne m’intéressait.

(pause)

Je veux dire que je ne voyais pas vraiment l’intérêt. Je savais que je n’allais pas y rester longtemps. Si j’avais besoin de tchatcher, j’allais au pub. Si je voulais baiser, j’allais aux putes.

Dr Forbes : Vous fréquentiez les prostituées ?

Moi : Aye.

Dr Forbes : Était-ce à cause de votre manque d’assurance en votre capacité à créer des relations sociales et sexuelles avec les femmes, à l’université ?

(pause)

Moi : Nan. J’ai connu deux filles.

Dr Forbes : Que s’est-il passé ?

Moi : Je n’étais intéressé que par le cul, pas par la relation. Je n’étais pas vraiment assez motivé pour le cacher. Je ne voyais ces femmes que comme des moyens de satisfaire mes urgences sexuelles. J’ai décidé que ce serait plus honnête d’aller aux putes plutôt que de jouer un jeu qui serait faux. J’étais un crétin plutôt moral à cette époque. Donc j’ai claqué l’argent de ma bourse en putes, bouffe et bouquins. C’est ça qui a déclenché la fauche. Ce n’était pas la dope, en fait. Même si, évidemment, ça n’a pas aidé.

Dr Forbes : Mmmm. Pouvons-nous en revenir à votre frère, celui qui avait ce handicap ? Que ressentiez-vous à son égard ?

Moi : Pas très sûr… écoutez, ce type était simplement déconnecté. Il n’était pas là. Totalement paralysé. Il ne pouvait faire qu’une chose : rester assis sur une chaise avec la tête tournée sur le côté. Tout ce qu’il pouvait faire c’était cligner des yeux et déglutir. Parfois il faisait des petits bruits… c’était plus un objet qu’une personne.

(pause)

Je suppose que quand j’étais plus jeune, je ne l’aimais pas. Je veux dire que ma Ma le promenait dans un landau. Ce truc énorme, démesuré, dans un foutu landau, non ? Ça faisait que Billy, mon grand frère, et moi servions de stock de vannes aux autres gosses. C’était : « Votre frère est un légume » ou « Votre frère est un zombie » et tout ce genre de merde. On était petits, je crois, mais je ne le prenais pas comme ça à l’époque. Parce que j’étais grand et maladroit quand j’étais petit garçon, j’ai commencé à croire que j’avais quelque chose d’anormal. Que j’étais quelque part comme Davie…

(long silence)

Dr Forbes : Donc vous éprouviez du ressentiment pour votre frère.

Moi : Aye, petit, petit garçon, si vous voulez. Puis il est allé à l’hôpital. Je crois que c’était, genre, problème réglé. On ne le voit pas, on n’y pense pas. Je suis allé le voir quelques fois mais ça ne semblait pas servir à grand-chose. Pas d’interaction, vous comprenez ? Je voyais ça comme un tour cruel de la vie. Le petit Davie avait écopé de la plus mauvaise donne possible. Triste à chier mais tu n’allais pas pleurer dessus toute ta vie. Il était dans le meilleur des endroits pour lui, on s’en occupait bien. Quand il est mort, je me suis senti coupable de l’avoir détesté, coupable de ne pas avoir fait un peu plus d’efforts. Mais bon, caisse t’y peux ?

(silence)

Dr Forbes : Avez-vous parlé de ces sentiments auparavant ?

Moi : Nan… disons peut-être que j’en ai dit un mot avec ma Ma et papa…

Voilà comment ça se passait. Beaucoup de sujets évoqués ; des quelconques, des lourds, des chiants, des intéressants. Des fois je disais la vérité, d’autres je mentais. Quand je mentais, je disais parfois les choses que je croyais lui faire plaisir et parfois je disais quelque chose que je croyais le foutre en l’air ou le troubler.

Couille de merde si j’arrivais à voir le moindre rapport entre tout ça et le fait que je m’héroïne, mais bon.

J’ai quand même appris quelques petites choses, d’après les révélations de Forbes et mes propres recherches en psychanalyse et comment mon comportement devait être interprété. J’avais une relation non achevée avec mon frère mort, Davie, dans la mesure où je n’avais pas pu faire aboutir ou exprimer mes sentiments à propos de sa vie catatonique et de sa mort subséquente. J’ai des sentiments œdipiens envers ma mère et par conséquent, j’éprouve une jalousie irrésolue envers mon père. Mon comportement de junk est anal, par son concept. Je cherche à attirer l’attention, certes, mais au lieu de retenir mes excréments pour me rebeller contre l’autorité parentale, j’introduis de la drogue dans mon corps pour prendre pouvoir sur lui, vis-à-vis de la société en général. Dingue, non ?

Tout ça pouvait, ou pouvait ne pas, être vrai. J’y ai beaucoup réfléchi et je voudrais bien explorer ce terrain, sur lequel je ne me sens pas du tout sur la défensive. Mais quand même, je sens que c’est, au mieux, à la périphérie des raisons de ma dépendance. Évidemment, en parler dans tous les sens n’a fait aucun bien. Je crois que Forbes est aussi largué que moi.

Molly Greaves, la psychologue, avait plus tendance à s’intéresser à mon comportement et aux moyens de le modifier qu’à en déterminer les causes. C’était comme si, Forbes ayant fait son truc, le moment était venu de me régler mon compte. C’est là que j’ai commencé le programme de rationnement, qui n’a simplement pas marché, puis le traitement à la méthadone, qui a tout fait empirer.

Tom Curzon, le conseiller de l’agence des drogues, un type plus proche de l’assistante sociale que du médecin, préférait la méthode de conseil rogérienne, centrée sur le patient. Je suis allé à la bibliothèque municipale et j’ai lu le livre de Cari Rogers : Devenir une personne. J’ai trouvé le livre merdique mais je dois reconnaître que Tom m’a comme rapproché le plus possible de ce que je croyais être la vérité. Je me méprisais et le monde avec parce que je n’avais pas réussi à affronter mes propres limites, et celles de la vie en général.

Alors, l’acceptation des limites contrariantes constituerait l’équilibre mental ou un comportement non déviant.

Le succès et l’échec sont simplement la satisfaction ou la frustration des désirs. Les désirs peuvent être soit intimes, une fonction de nos pulsions individuelles, soit extérieurs, stimulés de façon primaire par la publicité ou par les « rôles modèles » sociaux tels que nous les présentent les médias et la culture populaire. Tom pressentait que ma conception du succès et de l’échec se constituait sur le Plan individuel plutôt que sur un niveau social. À cause de ce refus de reconnaître ce qui revient à la société, le succès (et l’échec) ne pouvait être pour moi que des expériences éphémères puisque ces expériences n’étaient pas sanctionnées par les valeurs reconnues comme positives Par la société : richesse, pouvoir, statut social, etc., ni même, en cas d’échec, stigmatisées par des reproches.

Aussi, selon Tom, il est inutile de me dire que j’ai réussi à mes examens, ou que j’ai décroché un bon job, ou que je sors avec une belle caille ; ce genre de revendications n’a aucun sens pour moi. Bien sûr, je peux apprécier ce genre de choses, à l’occasion ou pour elles-mêmes mais leur valeur est quasiment nulle parce qu’elles ne sont pas reconnues par la société qui les évalue. Ce que Tom essayait de dire, je crois, est que je m’en contrefous. Pourquoi ?

Ça remonte à mon aliénation de la société. Le problème est que Tom refuse d’accepter mon point de vue : la société ne peut être changée et améliorée de manière significative. Ou que je ne peux changer assez pour m’en accommoder. Des affaires pareilles me provoquent une dépression et c’est de là que jaillit la rage. C’est ça la dépression, disent-ils. Quoi qu’il en soit, la dépression démotive aussi beaucoup. Un vide grandit en soi. La drogue remplit ce vide et elle aide aussi à satisfaire ce besoin que j’ai de me détruire. La rage est réduite en pièces encore une fois.

En fait, sur ce coup, je suis d’accord avec Tom au fond. Là où ça ne va plus, c’est quand il refuse de voir ce tableau dans tout ce qu’il a de décourageant. Il croit que je souffre d’une opinion de moi-même très dévalorisée et que je refuse de le reconnaître en rejetant le blâme sur la société. Il devine que ma manière de rejeter les récompenses et les louanges (et aussi les condamnations) que la société met à ma disposition n’est pas un rejet des ces valeurs en elles-mêmes mais le signe que je ne me sens pas assez bien (ou assez mal) pour les accepter. Plutôt que de me lever et dire : je ne crois pas avoir ces qualités (ou je crois que je vaux mieux que ça), je dis : de toute manière, c’est de la merde.

Hazel m’avait dit, juste avant de me dire qu’elle ne voulait plus qu’on se revoie, alors que je plongeais pour la énième fois : « Tout ce que tu veux, c’est te foutre en l’air avec l’héro pour que tout le monde pense : comme il est profond et compliqué. C’est pathétique et c’est surtout super chiant. »

Dans un sens, je préfère l’analyse d’Hazel. Elle tient compte de l’ego. Hazel comprend les besoins de l’ego. Elle est étalagiste de vitrines pour un grand magasin mais elle dit qu’elle est « artiste en exposition de biens consommables » ou un truc comme ça. Pourquoi devrais-je rejeter le monde, me trouver mieux que lui ? Parce que, voilà pourquoi. Parce que je le suis, bordel, un point c’est tout.

Le résultat de cette attitude est qu’on m’a expédié dans ce merdier de thérapie-conseil. J’en voulais pas, de tout ça. C’était ça ou la taule. Je commence à me dire que Spud a écopé de la solution douce. Cette merde ne fait que troubler l’eau du bain. Ça complique plus que ça n’explique. En fait, tout ce que je demande à ces crétins est de s’occuper de leurs affaires pendant que moi, je m’occupe des miennes. Pourquoi, pourquoi rien que parce que tu en es aux drogues dures, le moindre con se sent-il le droit de venir te disséquer et t’analyser ?

Une fois que tu as accepté de leur accorder ce droit, tu dois les accompagner dans la quête du Sacré Graal, cette chose qui est un mystère même pour toi. À partir de là, tu t’en réfères à eux, tu te laisses duper et convaincre de toutes les théories foireuses sur ton comportement qu’ils jugent bon de te coller aux pattes. Et alors tu es à eux, plus à toi-même. La dépendance est passée de la drogue à eux.

La société invente une logique compliquée et fallacieuse pour absorber et transformer les gens dont le comportement dévie du courant général. Supposons que j’évalue tous les pour et les contre, que je sache que ma vie sera courte et que je sois sain d’esprit et tout mais que je veuille toujours me droguer ? Ils ne te laisseront pas faire. Ils ne te laisseront pas faire parce que c’est le signe de leur propre échec. Le fait que tu choisisses de simplement rejeter ce qu’ils ont à t’offrir. Choisis-nous. Choisis la vie. Choisis les plans d’épargne-logement ; choisis les machinés à laver ; choisis les voitures ; choisis d’être dans un divan devant des programmes qui t’engourdissent la cervelle et émiettent ton esprit pendant que tu te bourres la bouche de saloperies. Choisis donc de partir en couilles, à l’hospice, baigné par ta pisse et trônant dans ta merde, embarrassant boulet aux pieds des morveux égoïstes que tu as mis au monde. Choisis de vivre.