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La Sortie
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DE GARE EN GARE
C’est une nuit puante et minable. Des nuages immondes planent en hauteur ; ils attendent de cracher leur charge sombre sur les citoyens qui traînent la patte, en contrebas. Cracher pour la énième fois depuis l’aube. La foule à l’arrêt d’autocar ressemble à tout un bureau d’aide sociale déversé là et inondé d’huile. Des jeunes lugubres, épinglés par des rêves démesurés et des budgets minables, qui font une file d’attente à l’arrêt pour Londres. Le pouce est le seul moyen moins cher pour aller au sud.
L’autocar vient d’Aberdeen avec un arrêt à Dundee. Begbie, stoïque, vérifie les tickets de réservation puis il darde un œil malveillant sur les gens déjà installés. En se détournant, il regarde le fourre-tout Adidas posé à ses pieds.
Renton, hors de portée d’oreille de Begbie, se penche vers Spud et hoche la tête en direction de leur très tendu ami.
— Comme tu le vois là, ce con attend qu’un malheureux prenne nos places et lui donne une bonne raison pour foutre la merde.
Spud sourit et hausse les sourcils. Tout en le regardant, Renton réfléchit : Tu ne devineras jamais comme la barre est placée haut. Ce coup-ci, c’est le grand coup. Y a pas à chier. Il avait eu besoin de ce shoot, histoire de se garder les nerfs à leur place. Le premier depuis des mois.
Begbie se tourne, ses nerfs font une pelote, et il leur décroche une grimace furieuse, comme s’il pressentait leur absence de respect.
— Où est Sick Boy, putain ?
— Euh, je suis étonné, si tu veux, fait Spud.
— Il viendra, fait Renton, avec un geste de tête vers le sac Adidas. C’est vingt pour cent de son matos que tu transportes, là.
Ça déclenche une crise de paranoïa.
— Parle plus bas, putain d’enculé de merde ! siffle Begbie à Renton.
Il regarde autour de lui, dévisage les autres passagers, cherchant désespérément un regard, juste un contact, pour s’offrir la cible sur laquelle déverser la fureur qui menace de l’ensevelir. Et au cul les conséquences.
Non. Il doit se maîtriser. Il y a trop gros en jeu. Il y a tout, en jeu.
Personne ne regarde Begbie. Ceux qui l’ont remarqué sentent les ondes qui émanent de lui. Ils jouent de ce talent particulier qu’ont les gens : prétendre que les dingues sont invisibles. Même ses compagnons refusent croiser son regard. Renton a baissé sa casquette de base-ball sur ses yeux. Spud porte un polo de football irlandais rayé ; mate une randonneuse aux cheveux blonds. Elle vient juste de retirer son sac à dos pour lui offrir une vue que son jean moule-moule. Deuxième Prix, un peu à l’écart, boit mécaniquement en protégeant l’énorme affame-sandwich qui tient dans deux sacs de plastique blanc, à ses pieds.
De l’autre côté de la gare, derrière le blockhaus qui se fait appeler pub, Sick Boy parle avec une fille nommée Molly. C’est une pute, elle est positive. Elle traîne parfois dans la gare, la nuit, à la recherche de michetons. Molly est amoureuse de Sick Boy depuis qu’il l’a troussée dans une disco miteuse de Leith, il y a des semaines maintenant. Sick Boy s’était fait un avis d’ivrogne sur le virus et en guise de démonstration avait passé une bonne partie de la nuit à lui faire des langues fourrées. Plus tard, il avait eu une crise de nerfs et s’était brossé les dents une bonne demi-douzaine de fois avant de se taper une nuit blanche et pleine d’anxiété.
Sick Boy surveillait ses amis depuis le pub. Il allait les faire attendre, ces salauds. Avant de grimper dans cet autocar, il veut être sûr qu’il n’y a pas de fliques planqués. Si oui, ces cons peuvent y aller seuls.
— File-moi dix livres, poupée, qu’il demande à Molly, sans oublier qu’il a trois mille cinq cents livres à lui dans ce que contient l’Adidas.
C’est un placement, après tout. Ce sont les liquidités qui ont toujours été le problème.
— Tiens.
La manière sans question avec laquelle Molly va à son portefeuille émeut presque Sick Boy. Puis, avec une sorte d’amertume, il remarque le dodu de la liasse qu’elle y abrite et se maudit de ne pas en avoir demandé vingt.
— À la tienne, bébé… Bon, il va falloir que je te laisse à tes blaireaux.
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Smoke insiste. Il ébouriffe ses boucles et l’embrasse, cette fois quand
même d’un dérisoire frôlement de la joue.
— Appelle quand tu reviens, Simon, qu’elle crie après lui, en regardant son corps mince mais robuste bondir et s’éloigner.
Il se retourne.
— Tu essaies de m’empêcher de partir, bébé. Tu essaies de m’empêcher. Prends soin de toi surtout.
Il cligne de l’œil et se fêle d’un éclatant sourire, un vrai crame-cœur, avant de se détourner.
— Sale petite pute, murmure-t-il in petto, le visage figé par le mépris.
Molly appartenait à la catégorie amateur, jamais assez cynique pour le jeu dans lequel elle s’était mise. Une victime absolue, se dit-il, avec un fort singulier mélange de compassion et de dédain. Il passe le coin du bâtiment, il court vers les autres, la tête pivotant de gauche et de droite pour détecter la présence de la police.
Il n’apprécie pas ce qu’il voit quand il faut monter dans l’autocar. Begbie le maudit pour son retard. Il a toujours fallu faire attention à ce dingue mais avec un enjeu tel que celui-là, il est plus tendu que d’habitude. Il songe aux invraisemblables séquences de violence impromptue que Bebgbie a complotée lors de la fête surprise qu’ils s’étaient faite l’autre nuit. Un caractère comme le sien pouvait tous les expédier en prison pour perpète. Comme on pouvait s’y attendre, Deuxième Prix était dans un état d’ébriété avancé. D’un autre côté, quel discours d’ivrogne a produit la bouche en vrac de ce con avant d’arriver là ? S’il est incapable de savoir où il se trouve, comment peut-on s’attendre à ce qu’il sache ce qu’il raconte ? C’est vraiment une arnaque à la mords-moi la pine, se dit-il, alors qu’un frisson d’inquiétude lui crispe les chairs.
Ce qui démonte le plus Sick Boy, c’est l’état de Spud et Renton. Ça saute aux yeux, ils sont smackés à se faire tomber les globes oculaires. C’est bien de ces deux connards de tout foutre en l’air. Renton, qui était clean depuis des siècles, depuis bien avant qu’il n’ait plaqué son boulot de Londres et qu’il ne soit revenu, aurait pu résister à cette brune de Colombie non coupée que Seeker leur a fournie. C’est du caviar, avait-il argumenté, pour un junk d’Édimbourg habitué à la minable héro pakistanaise, c’est un pied genre t’en-auras-pas-d’autre-de-toute-ta-vie. Spud, comme toujours, était partant pour le voyage.
Du Spud tout craché. Cette nonchalante capacité à transformer le plus innocent des passe-temps en crime avait toujours étonné Sick Boy. Même dans les entrailles de sa mère, on n’aurait pas pris Spud pour un fœtus mais plutôt pour une combinaison latente de problèmes de drogues et de personnalité. Il attirerait certainement l’attention des fliques sur eux en piquant une salière au Little Chef. Oublions Begbie, se dit-il avec amertume. Si un connard doit tout saloper, ce sera Spud.
Sick Boy regarde Deuxième Prix avec méchanceté. Ce surnom lui vient d’un fantasme confit dans l’alcool qui lui avait fait se croire capable de se battre, et des résultats désastreux qui s’ensuivirent. Le sport de Deuxième Prix n’était pas la boxe mais le football. Ado, il était une star internationale d’une remarquable habileté. À seize ans, il était dans le Sud, avec Manchester United. Déjà, à l’époque, il avait un embryon de problème avec l’alcool. Un des miracles méconnus de l’histoire du football est la manière dont Deuxième Prix s’est arrangé pour extorquer deux années de rien foutre au club avant d’être jeté dehors. La sagesse populaire déclara que Deuxième Prix avait gâché un immense talent. Sick Boy, quant à lui, connaissait la vérité, qui était plus dure. Deuxième Prix était une masse désespérée. En considérant sa vie dans son ensemble, ses talents de footballeur étaient un hasard sans importance et l’alcoolisme, une terrible malédiction.
Ils montèrent dans l’autocar à la queue leu leu, Renton et Spud évoluant avec les gestes saccadés des smackés. Ils étaient aussi désorientés par le déroulement des événements que par la dope. Ainsi donc, c’étaient eux ceux qui avaient réussi le gros coup et allaient se mettre au vert à Paris. Tout ce qu’ils avaient à faire était de transformer l’héro en argent liquide, opération complètement boulonnée par Andréas, à Londres. Sick Boy les avait malgré tout traités comme un évier plein de vaisselle sale. Il était, c’est clair, de mauvais poil et, c’était sa théorie, les mauvais moments dans la vie doivent être partagés.
Au moment où il montait à bord, Sick Boy entendit une voix l’appeler.
— Simon.
— Pas cette pute, non, jura-t-il entre ses dents avant de remarquer une très jeune fille.
Il se mit à crier :
— Garde ma place, Franco, j’en ai pour une minute.
Begbie s’installe, il a la haine, c’est plus que la jalousie qui le crame pendant qu’il regarde la jeune fille en cagoule bleue, mains dans les mains avec Sick Boy.
— Ce con et ses conneries avec les chagattes vont tous nous mettre dedans ! qu’il aboie pour Renton, qui a l’air stupéfait.
Begbie essaie de deviner les traits de la fille sous sa cagoule. Il l’aurait admirée avant. Il imagine ce qu’il aimerait faire avec elle. Il remarque que son visage serait encore plus joli sans maquillage. C’est dur de revenir à Sick Boy mais Begbie voit qu’il a les coins de la bouche abaissés et que ses yeux sont écarquillés par une expression de sincérité contrariée. Begbie est de plus en plus inquiet, au point d’être prêt à se lever et à traîner Sick Boy dans l’autocar. Au moment où il va se hisser de son siège, il voit Sick Boy qui revient. Il regarde par les vitres d’un œil torve.
Ils sont installés à l’arrière de l’autocar, près des chiottes chimiques qui puent déjà la pisse éparpillée. Deuxième Prix a monopolisé le siège de derrière pour lui-même et son sac. Spud et Renton sont en face de lui, avec Begbie et Sick Boy plus avant.
— C’était la petite de Tam McGregor, non, Sick Boy ?
Le visage de Renton lui sourit bêtement par le trou qui sépare les appuis-tête.
— Aye.
— Il continue à te faire chier ? demande Begbie.
— Ce connard s’est foutu en rogne parce que j’ai niqué la petite salope qui lui sert de fille. En attendant, il tape dans la balle avec toutes les chevelues qui viennent boire un verre dans son club de merde. Enculé, hypocrite.
— Tu t’es fait virer de son foutu Fiddlers, il paraît. Ils m’ont dit que t’as même pas ouvert ta foutue grande gueule, se moque Begbie.
— Putain que je l’ai fermée ! Qui t’a dit ça ? Le connard m’a dit : Si tu poses le doigt dessus… J’ai juste fait : Poser le doigt dessus ? Je la tringle depuis des mois, putain, connard !
Renton a un sourire narquois en entendant ça et Deuxième Prix, qui n’a pas vraiment entendu, explose de rire. Il n’est pas, pas encore, assez assaisonné pour se sentir parfaitement détendu et ignorer l’essentiel des rapports sociaux. Spud ne dit rien mais il grimace sous l’étau du manque qui serre plus fort ses os fragilisés.
Begbie n’arrive pas à croire que Sick Boy ait eu le cran d’envoyer McGregor aux pelotes.
— Conneries. Tu n’oserais pas faire le con avec ce con.
— Va te faire foutre. Jimmy Busby était là. McGregor, ce connard, mouille ses couches devant les Buzz-Bomb. Il se chie dessus dès qu’il y a un Cashie à l’horizon. S’il y a un truc qu’il ne veut pas c’est d’avoir un échantillon de la Famille en pétard dans son club.
— Jimmy Busby… putain, mais c’est pas un dur. C’est un foutu con qui trouille. J’ai raclé le cul de ce con au Dean. Tu te souviens, Rents, hein ? Rents ! Tu te rappelles la fois où j’ai lambrissé ce con de Busby ?
Begbie hausse le cou par-dessus les sièges pour trouver du soutien mais Renton commence à se sentir comme Spud. Un frisson lui secoue le corps et une nausée sévère lui tord les tripes. Il arrive tout juste à acquiescer sans grande conviction. Les détails croustillants que cherche Begbie lui sont inaccessibles.
— C’était y a des années. Tu ne le ferais pas aujourd’hui, fait Sick Boy avec satisfaction.
— Qui, putain ? Hein ? Tu crois que je le ferais pas, putain ? Espèce de connard, enculé ! rage Begbie avec agressivité.
— Tout ça c’est des tas de conneries, fait humblement Sick Boy, employant ainsi une de ses tactiques.
Si on n’arrive pas à avoir le dernier mot, alors l’argument est : conneries.
— Ce con sait qu’il faut pas faire le con, marmonne Begbie à voix basse.
Sick Boy ne réagit pas. Il n’ignore pas que c’est un avertissement par procuration, directement adressé à lui par le biais d’un Busby absent. Il se rend compte qu’il a tenté le diable.
Spud Murphy s’écrase le visage contre la vitre. Il souffre en silence, en suant des seaux, avec la sensation de ses os qui s’entreliment. Sick Boy se tourne vers Begbie, profitant de l’occasion d’une éventuelle cause commune.
— Les cons, Franco, fait-il avec un signe de tête vers l’arrière, disaient qu’ils resteraient clean. Du pipeau de salauds.
Son ton est un mélange de mépris et de pitié envers lui-même, comme s’il était résigné à ce que son lot dans la vie soit d’avoir la moindre de ses actions sabotée par les faibles, les idiots qu’il a eu la malchance de prendre pour amis.
Mais Sick Boy rate de beaucoup la corde sensible qu’il espérait faire vibrer en Begbie. Begbie déteste encore plus son attitude qu’il désapprouve le comportement de Renton et Spud.
— T’arrêtes de gémir, putain. Tu t’es assez fait la même chose, merde.
— Pas depuis des siècles. Ces stupides connards ne grandiront jamais.
— Donc tu n’accepteras même pas un putain de speed ? le provoque Begbie en trempant le doigt dans des granules salées enfermées dans du papier d’alu.
Sick Boy a vraiment envie de Billy Whizz, histoire d’abréger ce voyage qui devient plus hideux. Mais il est cuit s’il supplie Begby. Il regarde devant lui, immobile, sauf la tête qu’il secoue doucement. Il marmonne entre ses dents, contre l’angoisse qui lui tord les boyaux et fait sauter ses pensées de grief mal résolu en grief mal résolu. Il se redresse soudain et se sert une canette de McEwan Export dans les provisions de Deuxième Prix.
— Je t’avais dit d’emporter un casse-croûte !
Le visage de Deuxième Prix ressemble à celui d’un très vilain oiseau dont les œufs sont menacés par un prédateur.
— Une canette, connard pingre ! Putain de Dieu !
Exaspéré, Sick Boy se frappe le front. Deuxième Prix lui tend une canette avec réticence. En fait, Sick Boy ne peut pas boire. Il n’a pas mangé depuis un moment et le liquide pèse et colle à ses entrailles vides.
Derrière lui, Renton glisse à toute vitesse au fond des souffrances du manque. Il faut agir. Ce qui veut dire se planquer de Spud. Mais quoi, il n’y a pas d’amitié en affaires et surtout pas dans ce genre-là. Il se tourne vers son pote :
— Man, j’ai un quinze kilos dans le cul. Faut que je campe un brin aux chiottes.
Spud reprend vie une seconde.
— Tu te planques pas, hein ?
— Va te faire foutre, crache Renton avec conviction.
Spud se détourne et va fondre douloureusement contre la fenêtre.
Renton entre aux chiottes et s’enferme. Il essuie la pisse de la lunette d’aluminium. Ce n’est pas tant l’hygiène qui le préoccupe que le besoin d’éviter la sensation d’humidité sur sa peau parcourue de frissons.
Sur le minuscule lavabo, il dispose sa cuillère, sa seringue, l’aiguille et les boulettes de coton. De sa poche, il sort un petit paquet de poudre brune et en verse diligemment le contenu dans le cher couvert. 5 ml d’eau dans la seringue qu’il fait lentement couler dans la cuillère en faisant gaffe d’éviter les grumeaux. Ses mains tremblantes s’affermissent sous l’influence d’une concentration que seule la préparation de la dope peut créer. La flamme d’un briquet de plastique, vacances à Benidorm, sous la cuillère. Il remue les grains qui refusent de fondre avec la pointe de l’aiguille. Il finit par obtenir une solution bonne à injecter.
L’autocar cahote violemment mais il accompagne. Son oreille interne de junk est en phase, comme un radar, avec chaque cahot et virage de l’Ai. Pas une précieuse goutte n’est renversée quand il plonge la boulette de coton dans la cuillère.
Il pique la seringue dans le coton et pompe le liquide couleur rouille. Il retire sa ceinture en jurant quand elle se coince dans les rivets de son jean. Il tire dessus violemment, il a l’impression qu’à l’intérieur de lui, ça se replie sur soi-même. Il enroule la ceinture sous son biceps et plante ses dents jaunies dans le cuir pour la maintenir serrée. Les tendons de son cou se raidissent pendant qu’il assure sa position et qu’avec des tapes patientes et inquiètes à la fois, il conjure à la surface une veine réticente.
Un bref éclair d’hésitation lui traverse l’esprit, tout de suite balayé par un spasme qui lui tord le corps tout entier. Il y va, fixant la chair tendre qui cède sous la pression de l’acier. Il enfonce l’aiguille à moitié, un quart de seconde avant de remplir de sang le corps de la seringue. Puis il relâche la tension de la ceinture et expédie tout dans sa veine. Il relève la tête et jouit de la claque. Il reste assis, des minutes ou des heures, avant de se lever et de se regarder dans le miroir.
— Putain, tu es superbe, remarque-t-il.
Il embrasse son reflet, le verre froid contre ses lèvres brûlantes. Il se tourne et pose la joue contre le verre, puis il le lèche. Il se redresse et se compose un masque de douleur forcée. L’œil de Spud sera sur lui aussitôt franchie la porte des chiottes. Il doit se forcer à paraître malade, ce qui ne sera pas facile.
Deuxième Prix a bu à effacer la gueule de bois qui l’handicapait ; il a retrouvé ce qu’on pourrait appeler un second souffle si une alternance permanente d’ébriété et de sevrage ne rendait cette expression abusive. Begbie est plus détendu : il a pris conscience qu’ils sont vraiment en route et sans avoir été interceptés par les gendarmes d’Ecosse et des frontières, les fliques. La victoire pointe à l’horizon. Spud s’enfonce dans le sommeil troublé des toxicos, Renton se sent revivre, même Sick Boy a la sensation que les choses vont vers le mieux, et d’ailleurs il s’assouplit.
Cette fragile harmonie éclate quand Sick Boy et Renton s’attrapent à propos des qualités de la période pré et post-Velvet de Lou Reed. Sick Boy a, contrairement à son personnage, la langue paralysée par les attaques de Renton.
— Nan, nan… fait-il faiblement en hochant la tête et en regardant ailleurs, totalement à sec pour contrer les arguments de Renton.
Renton a, il faut dire, volé le manteau d’indignation dans lequel Sick Boy a l’habitude de se draper dans de telles occasions.
Tout à fait délecté par la capitulation de son adversaire, Renton rejette la tête en arrière avec suffisance, il croise les bras dans un geste de triomphe, comme il a vu Mussolini le faire dans un vieux documentaire.
Sick Boy se remet en examinant les autres passagers. Il y a deux vieilles devant lui, elles n’ont cessé de promener autour d’elles des regards désapprobateurs et des allusions au langage en forme de caquètements. Comme les vieilles femmes, elles sentent, remarque-t-il, l’urine et la sueur sous des couches épaisses de talc moisissant.
En face de lui sont assis deux obèses en survête. Les connards qui portent le survête sont une race à part, se dit-il avec causticité. On devrait les examiner, putain. D’ailleurs, on pouvait être surpris que Begbie n’en ait pas dans sa garde-robe. Une fois qu’ils auront touché le blé, il lui en paiera un. Rien que pour se marrer. Et il lui offrira un bébé pitt-bull. Même si Begbie ne s’en occupe pas bien, il ne mourra pas de faim avec le fiston.
Mais il y avait une rose parmi les épines de cet autocar. Les yeux de Sick Boy cessent tout examen critique quand ils font le point sur les mèches blondes en tenue de randonnée. Elle est assise toute seule, devant le couple en survêtement.
Renton se sent déborder de malice : il dégaine son briquet Benidorm et fiche le feu à la queue de cheval de Sick Boy. Les cheveux crépitent et une odeur répugnante de plus vient se mêler aux autres. Sick Boy réalise ce qui se passe et il bondit hors de son siège.
— Fous le camp, hurle-t-il en frappant les bras levés de Renton. Cons immatures ! qu’il crache alors que les rires de Begbie, Deuxième Prix et Renton résonnent dans l’autocar.
Le geste de Renton lui donne l’excuse dont il a à peine besoin pour les quitter et rejoindre la randonneuse. Il retire son T-shirt Les Italiens le font mieux, exposant un torse nerveux et bronzé. Sa mère est italienne mais il porte moins ce T-shirt par fierté de ses origines que pour énerver les autres avec ses prétentions. Il prend son bagage et se met à fouiller dedans. Il y a le T-shirt Mandela Day, qui est politiquement costaud et suffisamment rock mais aussi trop correct, trop revendicatif. Pire, il date. Il sentait que Mandela se révélerait un vieux con ennuyeux de plus une fois que le monde entier se serait habitué à le voir en liberté. Il regarda à peine Hibernian Football Club Campagne européenne avant de le rejeter. Sandinista était démodé aussi. Il se décida pour un Fall, qui avait au moins le mérite d’être blanc et de mettre son bronzage corse en valeur. Il l’enfila tout en avançant et en se glissant sur le siège voisin de la femme.
— Excuse-moi. Désolé, mais je suis obligé de me mettre avec toi. Le comportement de mes compagnons de voyage est trop puéril pour moi.
Renton observe avec un mélange d’admiration et de dégoût la métamorphose de Sick Boy qui passe de bon à rien à mâle idéal. La voix est modulée différemment, l’accent change. Une expression d’intérêt tout ce qu’il y a de plus sincère lui vient pendant qu’il mitraille de questions sa nouvelle compagne. Renton tique quand il entend Sick Boy dire :
— Je suis moi-même un jazz puriste.
— Sick Boy tente sa chance, fait-il remarquer à Begbie.
— J’en suis foutrement enchanté pour ce connard, fait Begbie, avec amertume. Au moins, ça garde cette face de dessous de pied loin d’ici. Ce foutu connard de con n’a rien foutu sinon gémir comme un con depuis qu’on l’a vu… ce con.
— Nous sommes tous un peu tendus, Franco. L’enjeu est balèze. On s’est bien excité hier, tout le monde peut se sentir un peu parano.
— Tu vas pas continuer à défendre ce con. Il a besoin d’une putain de leçon de bonnes manières, ce foutu grand con. Il va peut-être pas tarder à s’en choper une, putain et tout. Ça coûte rien putain d’avoir des manières.
Renton réalise que la conversation ne peut progresser raisonnablement. Il se rassoit, laissant la dope le caresser, défaire les nœuds, et lisser les plis. C’était du matos de qualité.
L’amertume de Begbie envers Sick Boy n’est pas tant alimentée par la jalousie mais par la déception de l’avoir vu s’en aller. Ça le tue d’être assis à côté de personne. Le speed provoque en lui une sorte d’éruption géante. Son esprit est zébré d’éclairs successifs qu’il juge trop extraordinaires pour ne pas les partager. Il a besoin de parler à quelqu’un. Renton remarque les signaux d’avertissement. Derrière lui, Deuxième Prix ronfle bien fort. Begbie aura du mal à tirer quelque chose de lui.
Renton baisse la casquette de base-ball sur ses yeux tout en poussant du coude Spud afin qu’il se réveille.
— Tu dors, Rents, demande Begbie.
— Mmmmm… marmonne Renton.
— Spud ?
— Quoi ? fait Spud, énervé.
C’était une erreur. Begbie se tourne, à genoux sur son siège, il surplombe Spud et se lance dans la redite d’une histoire déjà usée.
— ... alors je prends le dessus, tu vois, je tringle, genre je suis devenu complètement fou et on braille, putain, genre, des baise-moi et tout, cette grosse salope baise à fond, genre elle me fait tomber, tu vois et mec, elle pisse le sang par la chatte, tu vois, comme un putain de débarquement, et j’allais dire, on s’en fout, surtout avec ce putain de barreau que j’ai, putain je te dis. Bref, il se trouve que cette conne était en train de faire une putain de fausse couche, sur le coup, et tout ça.
— Ouais.
— Aye, et je peux te dire autre chose, putain, mais est-ce que je t’ai raconté la fois ou Shaun et moi on a ramassé deux putains de chiennes à l’Oblomov ?
— Ouais…
Spud gémit faiblement, son visage ressemble à un tube cathodique en train d’exploser au ralenti.
Le véhicule tangue en entrant dans une station-service.
Si ça accorde à Spud un répit vraiment désiré, Deuxième Prix n’est pas content. Il venait à peine de s’endormir mais les lumières crues de l’autocar l’ont méchamment arraché à un confortable oubli. Il se réveille, désorienté, dans une stupeur alcoolisée. Ses yeux ébahis sont incapables de voir net, ses oreilles déjà bourdonnantes sont assaillies par une cacophonie de voix indistinctes et sa bouche asséchée est incapable de se refermer. Instinctivement, il attrape une boîte de Super Lager Tennent et laisse la boisson sirupeuse faire son office de salive de remplacement.
Ils traînent la patte sur le pont qui surmonte l’autoroute, assaillis par la froidure mais aussi par la fatigue et les drogues qui baignent leur organisme. Seule exception, Sick Boy qui sautille avec entrain devant eux, au bras de sa randonneuse.
Dans la cafétéria violemment éclairée à l’enseigne de Trust House Forte, Begbie empoigne Sick Boy par le bras et l’extrait à la file d’attente.
— Tu vas pas braquer cette caille. On veut pas que ces putains de fliques nous tournent autour pour les quelques centaines de livres du budget vacances d’une foutue étudiante. Pas ça quand on a dix-huit mille foutues livres en héro sur nous.
— Tu crois que je suis con ou quoi ? grince Sick Boy, outragé.
Mais en même temps, il se confesse à lui-même que Begbie lui a secoué la mémoire à temps. Il avait peloté la fille mais ses yeux de caméléon avaient cherché partout, avec frénésie, essayant de comprendre à quel endroit elle avait planqué son blé. Le passage dans le café avait été sa chance. Begbie avait pourtant raison, ce n’était pas le moment d’agir de cette façon. On n’est pas obligé de toujours obéir à son instinct.
Il se dégage de Begbie avec une mine boudeuse et vexée et rejoint sa nouvelle copine dans la file d’attente.
Après ça, la femme perd toute espèce d’intérêt. Il a du mal à garder un niveau décent de concentration en entendant son récit surexcité des huit mois qu’elle va passer en Espagne avant d’aller préparer sa licence de droit à l’université de Southampton. Il prend l’adresse de l’hôtel de Londres où elle est descendue, remarque au passage et avec mépris qu’il s’agit apparemment d’un taudis bon marché de Kings Cross au lieu d’un lieu bien plus recommandable du West End, où il aurait bien apprécié traîner un jour ou deux. Il était parfaitement certain qu’il baiserait cette femme une fois conclue leur affaire avec Andréas.
L’autocar finit par décoller et s’engager en direction du nord de Londres, par les banlieues de briques rouges. Sick Boy regarda passer Swiss Cottage avec nostalgie, en se demandant si la femme qu’il connaissait travaillait toujours derrière le bar. Certainement pas, se dit-il. Six mois est une éternité pour le bar d’un pub londonien.
Même à cette heure matinale, l’autocar est obligé de rouler au pas en arrivant dans le centre de Londres. Et c’est avec une lenteur déprimante qu’il gagne la gare routière de Victoria.
Ils débarquent comme des débris de vaisselle tombent d’une valise ouverte. Un débat a lieu pour savoir s’il faut prendre le métro jusqu’à Finsbury Park ou s’offrir un taxi. Ils se décident pour un taxi, qui vaut quand même mieux que de traîner dans Londres avec un chargement d’héroïne.
Ils s’entassent dans un cab, avouent au chauffeur, une pipelette, qu’ils sont là pour le concert des Pogues qui doit avoir lieu sous chapiteau au milieu de Finsbury Park. C’est la couverture idéale, puisqu’ils ont vraiment l’intention d’aller à ce concert, histoire de combiner plaisir et affaires, avant d’aller se mettre au vert à Paris. Le taxi repart quasiment sur les traces de l’autocar et pile devant l’hôtel d’Andréas, qui surplombe le parc.
Andréas vient d’une famille de Grecs de Londres. Il a hérité de cet hôtel à la mort de son père. Sous le règne du père, l’hôtel hébergeait surtout des familles sans abri. Les autorités locales étant chargées de trouver ce genre de lieux de séjour bref à ceux qui en avaient besoin et comme le quartier de Finsbury Park avait été divisé en trois arrondissements, Hackney, Harringey et Islington, les affaires avaient bien marché. N’empêche qu’en reprenant l’hôtel, Andréas s’était rendu compte qu’un bordel pour hommes d’affaires rapporterait beaucoup plus. Bien qu’il ne se fût jamais placé parmi les dix meilleurs du marché, rang que visait Andréas, l’hôtel procurait un havre de sécurité à un petit nombre de prostituées. Les blaireaux de la classe moyenne étaient enchantés de sa discrétion et admiraient la propreté et la tranquillité de l’endroit.
Sick Boy et Andréas s’étaient connus en sortant avec la même femme, qui avait été fascinée par eux deux. Ils s’acoquinèrent immédiatement, essentiellement pour de petites escroqueries aux assurances et des arnaques à la carte bancaire. En prenant l’hôtel, Andréas avait commencé à prendre ses distances : maintenant, il passait dans la cour des grands. Pourtant c’est lui que Sick Boy avait contacté à propos d’un lot d’héro de bonne qualité sur lequel il avait mis le grappin. Une malédiction en forme de fantasme dangereux poursuivait Andréas : il avait la capacité de fricoter avec des bandits assez costauds pour gonfler son ego mais sans en payer le prix. La seule addition se résumait à faire entrer en contact Pete Gilbert avec le consortium d’Édimbourg.
Gilbert était un pro du trafic de drogue. Un vétéran. Il achetait et vendait n’importe quoi. Pour lui, il ne s’agissait que d’affaires et il se refusait au moindre distinguo avec toute autre activité nécessitant le même minimum d’esprit d’entreprise. L’intervention de l’État, sous forme de police et de jugements, ne constituait qu’un risque inhérent aux affaires. Et c’était un risque qui valait d’être pris, au vu des profits extraordinaires. Élément classique de la classe moyenne, Gilbert avait, par la grâce de ses contacts et de son capital-risques, la possibilité de procurer des drogues, de les entreposer, de les couper et de les vendre à de plus petits distributeurs.
Dès ie premier coup d’œil, Gilbert classe les Écossais parmi les bons à rien à la petite semaine qui seraient tombés sur un gros coup. Il est néanmoins impressionné par la qualité de leur chargement. Il leur offre 15 000 livres, avec l’intention de monter jusqu’à 17. Ils en veulent 20, avec l’intention de descendre jusqu’à 18. Le marché est conclu à 16. Gilbert en tirera au moins 60 une fois le matos coupé et redistribué.
Il s’emmerde à discuter le bout de gras avec cette équipée de ratés, des drogués égarés du mauvais côté de la barrière. Il aurait préféré traiter directement avec la personne qui la leur a vendue. Si le fournisseur s’est trouvé désespéré au point de filer une aussi bonne came à cette bande de nazes, alors il ne s’y connaît absolument pas en affaires. Gilbert l’aurait carrément transformée en bons vieux billets de banque.
Et plus qu’emmerdant, c’était dangereux. Malgré sa propension à assurer le contraire, cette bande de rigolos ne saurait jamais être discrets. Il était plus que possible que la brigade des Stups leur ait déjà collé au cul. C’est pour cette raison qu’il avait laissé deux hommes avertis dans la voiture avec l’ordre d’avoir l’œil. En dépit de ses réserves, il traita ses nouveaux partenaires avec égards. Celui qui avait été assez fou pour leur confier un tel matos serait assez bête pour recommencer.
Le marché conclu, Spud et Deuxième Prix filèrent festoyer à Soho. Comme des caricatures de bouseux arrivés en ville, ils sont aimantés par ce fameux quartier autant que des gosses par un magasin de jouets. Sick Boy et Begbie vont à ce qui s’avère un concours de billard au Sir George Robey avec deux Irlandais avec qui ils font équipe. Vieux routiers de Londres, ils considèrent la fascination de leurs amis pour Soho avec un peu de dédain.
— Qu’est-ce qu’ils trouveront là-bas ? Des chapeaux de policiers en plastique, des drapeaux, des insignes de Carnaby Street et des pintes de bières à prix prohibitifs, raille Sick Boy.
— Ils auraient payé leur coup moins cher à l’hôtel de ton pote, comment tu l’appelles, putain, ce connard grec ?
— Andréas. Mais c’est la dernière chose que cherchent ces cons, fait Sick Boy en envoyant s’entrechoquer les boules, et Rents, cet enculé. C’est la énième fois qu’il essaie de décrocher. Quand je pense que ce con minable a laissé tomber le boulot au poil et l’apparte classe qu’il avait ici. Je crois qu’après ça, lui et moi on ira chacun pour soi.
— C’est quand même un foutu bon boulot qui l’a ramené ici. Il fallait bien quelqu’un pour surveiller notre putain de paquet. Je n’aurais pas fait confiance à Deuxième Prix ou à Spud pour ça.
— Aye, concède Sick Boy, en se demandant comment planter Begbie et se tirer pour retrouver une femme.
Il cherche qui appeler. A moins qu’il ne se décide pour la randonneuse. Quoi qu’il décide, il ne va pas tarder à bouger.
Chez Andréas, Renton est mal mais pas aussi mal qu’il l’a fait croire. Il regarde par la fenêtre, dans le jardin qui s’étend à l’arrière et voit Andréas qui bricole Sarah, sa copine.
Il revient au sac Adidas bourré de fric. C’est la première fois que Begbie s’en sépare. Il en renverse le contenu sur le lit. Il n’a jamais vu autant d’argent. Presque sans y penser, il vide le sac de Begbie, un Head, et fourre les affaires qui en tombent dans l’Adidas. Puis il enfourne le fric dans le Head et range ses vêtements au-dessus des billets.
Il jette un œil rapide par la fenêtre. Andréas a la main dans le bikini violet de Sarah et elle glousse et crie :
— Naan, Endreas… naan…
Il serre fermement les poignées du Head et sort de la chambre sans un bruit. L’escalier et le couloir. Il regarde brièvement derrière lui avant de se glisser jusqu’à la porte. S’il tombe sur Begbie maintenant, il est fini. Aussitôt cette pensée dans son esprit, il manque de tomber dans les pommes de frousse. Mais il n’y a personne dans la rue. Il traverse.
Il entend des chants et se fige sur place. Une bande de jeunes mecs en polo de football, les Celtics, titubent dans sa direction. Visiblement, ils sont là pour le concert des Pogues. Ils sont explosés par l’alcool. Il les croise, tendu comme une corde bien qu’ils l’ignorent totalement. Le 253 arrive, il y grimpe et s’éloigne de Finsbury Park.
En pilotage automatique, il descend à Hackney et prend un bus pour Liverpool Street. Il se sent parano avec ce sac bourré de fric qui l’embarrasse. Chacun a une tête de braqueur ou de pickpocket. Et dès qu’il voit une veste de cuir noir comme celle de Begbie, son sang se glace. Il pense même à faire demi-tour, mais sa main sur le sac lui fait sentir les liasses de billets. Arrivé à destination, il entre dans une succursale de l’Abbey International et ajoute 9 000 livres au 27,32 de son compte. Le caissier ne bronche pas. C’est la City, après tout.
Il se sent bien mieux avec seulement 7 000 livres sur lui. Il va à la gare de Liverpool Street et achète un billet aller-retour pour Amsterdam. Il n’utilisera que l’aller. Il regarde le comté d’Essex passer du béton et des briques à une riche verdure : le train cahote en direction de Harwich. Il a une heure d’attente à Parkson Quay, avant que le bateau ne vogue vers Hook of Holland. Ce n’est pas un problème. Les toxicos savent attendre. Quelques années plus tôt, il a travaillé sur ce ferry, comme steward. Il espère qu’aucun fantôme de cette époque ne le reconnaîtra.
La parano de Renton disparaît sur le bateau mais elle est remplacée par une première sensation de culpabilité. Il songe à Sick Boy et à tout ce qu’ils ont passé ensemble. Ils ont eu du bon temps, des moments terribles, mais ils les ont eus ensemble. Sick Boy se refera ; il est né exploiteur. C’était surtout la trahison… Il pouvait voir d’ici l’expression plus-blessé-que-fâché de Sick Boy. Mais quand même, n’étaient-ils pas éloignés l’un de l’autre depuis des années ? Leur antagonisme, un jeu autrefois, un spectacle offert aux autres, était progressivement devenu une réalité quelconque. C’était mieux comme ça, se dit-il. Sick Boy comprendrait. Il serait même admiratif. Il sera surtout en rogne de ne pas avoir eu lui-même les couilles de le faire en premier.
Ce n’était pas difficile de reconnaître qu’il avait fait une faveur à Deuxième Prix. Il avait la pitié à la gorge quand il pensait à Deuxième Prix qui a utilisé l’argent des indemnités de son assurance agressions et dommages corporels pour payer son aventure. Mais Deuxième Prix était si occupé à s’autodétruire qu’il remarquerait à peine quiconque lui tendrait la
[59]
main. Mieux vaudrait lui faire boire une bouteille de paraquat que de lui
donner 3 000 livres. Ce serait une manière plus rapide et moins douloureuse de le tuer. On pourrait arguer que c’était le choix de Deuxième Prix mais la nature profonde de son mal n’avait-elle pas détruit sa capacité à faire un choix sensé ? Il sourit d’un air narquois en songeant à l’ironie qui voulait que lui, un toxico qui venait d’arnaquer ses plus proches amis, soit en train de pontifier de cette façon. Mais était-il un toxico ? C’est vrai qu’il avait repiqué à la piquouze mais les répits entre deux shoots s’allongeaient. Mais de toute façon, il ne pouvait pas répondre à cette question actuellement. Seul le temps le pourrait.
Il éprouvait la plus sincère culpabilité en pensant à Spud. Il aimait Spud. Spud n’avait jamais fait de mal à personne, excepté un peu de stress causé par son inclination à soulager de leur contenu les poches, sacs et demeures des gens. Il faut dire que les gens sont vachement trop attachés aux choses. Ils investissent beaucoup trop de sentiments dans les objets. Spud ne pouvait être tenu pour responsable du matérialisme fétichiste d’une société. Rien n’était jamais allé pour Spud. Le monde entier lui avait chié dessus et maintenant, c’était son pote qui s’y mettait. S’il y avait une personne que Renton essayerait d’indemniser, ce serait Spud.
Restait Begbie. Il n’arrivait pas à trouver une once de sympathie pour cet enculé. Un psycho qui utilisait des aiguilles à tricoter aiguisées pour régler son compte à quelque pauvre con. Moins de chance de taper contre une côte, se vantait-il. Renton se souvenait du jour où Begbie avait passé au verre Roy Sneddon. C’était au Vine et pour trois poils de couilles. Le pauvre type n’avait rien fait d’autre que d’avoir une voix énervante. Et Begbie avait la gueule de bois. Ç’avait été moche, gerbant et sans objet. Plus moche que l’acte lui-même : la manière dont tous, Renton compris, s’y étaient associés, allant même jusqu’à inventer des scénarios pour le justifier. Ce n’était qu’un moyen de plus pour consolider son mythe de type avec qui il ne fallait pas déconner et, par ricochet et association avec lui, d’établir leur statut personnel. Maintenant, il voyait ça comme l’extrême couardise mentale que c’était. A côté, arnaquer Begbie était presque de la vertu.
L’ironie voulait que ce soit Begbie la clé. Arnaquer ses amis était, selon sa Bible, le crime le plus absolu. Il exigerait la peine la plus sévère. Renton s’était servi de Begbie, s’en était servi pour brûler ses vaisseaux. C’était Begbie qui faisait qu’il ne reviendrait jamais. Il avait fait ce qu’il avait voulu faire. Il ne pouvait plus désormais retourner à Leith, à Édimbourg, en Écosse même. Jamais plus. Mais là-bas, il ne pouvait rien être d’autre que ce qu’il était. Maintenant, libéré de tout et de tous, et pour de bon, il pouvait être ce qu’il voulait. Il tiendrait ou s’effondrerait seul. Cette idée le terrifiait et l’excitait tout à la fois alors qu’il imaginait sa vie, à Amsterdam.
[1]
Leith Walk : principale rue commerçante de Leith, le quartier (populaire) d'Édimbourg
situé sur les anciens docks.
[2]
Lou Reed chante dans les deux versions.
[3]
Carly Simon chante : You're so vain, you probably think this song is about you. Tu es si
vaniteux, tu crois certainement que cette chanson parle de toi. Swanney remplace vain par vein (veine) et song par hit (injection).
[4]
Mot à mot : Garçon de location. Terme employé pour désigner les jeunes gigolos hétéros.
[5]
La famille royale.
[6]
Établissements pénitentiaires.
[7]
HIBS, nom d'une équipe de foot d'Edimbourg.
[8]
Sean Connery, acteur écossais et alter ego de Sick-Boy, a l’accent chuintant des Ecossais.
[9]
Nom poétique d'Édimbourg.
[10]
Nom d’une équipe de foot d’Edimbourg.
[11]
New Musical Express : magazine de musique rock. Enormément lu.
[12]
Chanteur et compositeur folk écossais des années 50.
[13]
De Hibs.
[14]
Les Écossais admirent particulièrement les Irlandais qui ont, eux, résisté et chassé
l'envahisseur anglais. D'où le grand succès de l'arsenal patriotique irlandais : football, chants, personnages...
[15]
Lang syne : jadis, aux temps jadis. (Long since). Auld Lang Syne est la chanson qui parle
au cœur des Écossais. Attribuée à l'illustre poète Robert Burns, c'est en fait un vieux chant populaire et anonyme.
[16]
Les catholiques, pour les protestants. Fenian, du gaélique fiannd: chasseur. Des Celtes qui
portaient ce nom ont occupé l'Irlande, l'Écosse, le nord de l'Allemagne et les bords de la Scandinavie.
[17]
École privée.
[18]
Lycée public
[19]
Lycées publics.
[20]
École privée.
[21]
Thomson Gun : mitraillette.
[22]
Londres
[23]
Quartier chic d’Edimbourg.
[24]
Le mendiant, la cloche.
[25]
Royston et Granton : quartiers d'Édimbourg.
[26]
Strummer : pauvre type. Joe Strummer est un membre des Clash.
[27]
La reine Victoria.
[28]
Woolworths, une chaîne de magasins.
[29]
Le Cygne.
[30]
Le stade de football de Hibs.
[31]
Patate.
[32]
Expression signifiant : nous sommes tous des Ecossais.
[33]
Oranges : nom donné aux protestants irlandais par les catholiques romains, en raison de
leur adhésion à la maison d'Orange, sous Guillaume III.
[34]
Glasgow.
[35]
Groupe de hard-rock d’extrème droite.
[36]
La main rouge de l'Ulster. En héraldique, une main rouge évoque une légende où il est
question de sang. Sur le blason de la province d'Ulster, la main rappelle O'Neile, qui avait fait le vœu d'être le premier à toucher la grève d'Irlande. Son bateau étant dépassé par d'autres, il se trancha la main et la jeta à terre, par-dessus ceux qui l'avaient devancé.
[37]
Quartier chic d’Edimbourg.
[38]
Lou Reed : pour speed (argot rimé).
[39]
Groupe écossais.
[40]
Groupe irlandais.
[41]
Musée qui raconte l’histoire du peuple d’Édimbourg, de la fin du XVIIIe siècle à nos
jours.
[42]
Les Prés. Le grand parc d’Edimbourg.
[43]
MDMA : Méthyldiamphétamine. Drogue synthétique proche des amphétamines que
certains rapprochent du LSD pour son paraît-il côté hallucinogène.
[44]
Chaîne de librairies.
[45]
To twist : twister, mais aussi visser.
[46]
Chanteur et compositeur folk écossais des années 50.
[47]
Société charitable fournissant des logements.
[48]
Natifs de Glasgow.
[49]
Our Willie. Notre William. Personnage de dessins animés très populaire en Ecosse.
[50]
Elle perd son sang froid.
[51]
Mot-valise composé des noms des deux grands lieux de formation de la grande
bourgeoisie britannique : Oxford et Cambridge.
[52]
Argot rimé. Jack and Jill : pills (cachets).
[53]
Il y a une lampe qui ne s'éteint jamais.
[54]
Se prononce comme my cunt c'est-à-dire « ma chatte »
[55]
Ne sois pas si effrayé, ce n'est qu'un échantillon de mes excès.
[56]
The Grand National : Course de haies réputée pour sa difficulté.
[57]
Jeu de société consistant à noter les numéros des trains. Synonyme d'ennui, et de toute
forme d'activité obsessionnelle (ou addictive) correspondante.
[58]
Londres.
[59]
Désherbant.
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