trainspotting
Baiser avec Cérémonie
Je ramène les verres à la table.
— Ça va, fils ? demande Ma.
— Nickel, Ma, nickel, que je fais en essayant d’imiter James Cagney et en me plantant lamentablement.
Comme ça m’arrive pour la plupart des choses. Et alors, échec, succès, c’est quoi ? Qui ça intéresse ? On vit tous, et puis on crève, en un si court laps de temps. C’est comme ça et fin de l’histoire.
BAISER AVEC CÉRÉMONIE
C’est une belle journée. On pourrait croire.
On se concentre. Sur ce qu’on est en train de faire. Mon premier enterrement. Quelqu’un qui me dit : « Allons, Mark. » Une voix douce. J’avance d’un pas et prends le bout de La corde.
J’aide mon père et mes oncles, Charlie et Dougie, à faire descendre dans le trou les restes de mon frère. L’armée a filé le blé pour ça. Laissez-nous prendre ça en charge, a dit à Ma le prévenant officier de la Santé militaire. Laissez-nous prendre ça en charge.
Oui, c’est la première fois que je vais à un enterrement. D’habitude, de nos jours, c’est le crématoire. Je me demande ce qu’il y a dans la boîte. Pas grand-chose de Billy, je parie. Je regarde Ma et Sharon, la caille à Billy, elles se font réconforter par un éventail de tantines. Lenny, Peasbo et Naz, les potes à Billy, sont là, avec des copains de régiment.
Billy Boy, Billy Boy. Salut, salut, c’est nous. Il n’y a rien à faire.
Je ne cesse de penser à ce numéro des Frères Walker, celui que Migde Ure reprenait : There’s no regrets, no tears goodbye, I don’t want you back etcetera… etcetera… Pas de regrets, pas de larmes d’adieu, je ne veux plus te revoir, etc., etc.
Je n’arrive pas à éprouver de remords, rien que de la colère et du mépris. Voir ce putain d’Union Jack sur son cercueil m’a fait bouillir. Et de regarder cette poule mouillée courbée en deux d’officier à la con – visiblement, être ici le dépasse complètement – essayer de dire des choses à Ma. Le pire, ce sont les connards de Glasgow, les potes du vieux, ils sont venus en masse. Ils débondent leur merde : et comment il est mort au service de sa patrie et toute cette ordure servile à la mode Hun. Billy était un pauvre imbécile, la voilà la vérité vraie. Pas un héros, pas un martyr, rien qu’un pauvre con.
Ça me prend d’un coup : je meurs d’envie de me marrer. Ça me chatouille, c’est carrément plus fort que moi. Je vais tomber en avant en riant comme un hystérique quand le frère de mon père, Charlie, m’attrape par le bras. Il a l’air hostile mais ce con a toujours cet air-là. Effie, sa femme, tire le vieux con en arrière : « Ce gosse est malheureux. C’est sa façon d’être, Chick. Ce gosse est malheureux. »
Allez vous faire tirer la chasse, déchets de semelle, connards de Weedjies.
Billy Boy. C’est comme ça que ces cons l’appelaient, en tant que gosse. C’était : « Ça va bien, Billy Boy ? »
Tandis qu’à moi, l’accroupi sous le divan, on réservait un mesquin : « Aye, fils. »
Billy Boy, Billy Boy Je me souviens de toi, le cul sur moi. Moi, impuissant, cloué au sol. Trachée aplatie à la dimension d’une paille. Priant, pendant que l’oxygène fuyait mes poumons et mon cerveau, que Ma revienne de chez Presto avant que tu n’aies pressé toute vie hors de mon corps maigrichon. L’odeur de pisse de tes couilles, la tache humide sur ton short. C’était vraiment si excitant que ça, Billy Boy ? Je l’espère. Je ne peux pas te le reprocher maintenant. Tu as toujours eu un problème avec ça ; ces livraisons inattendues de crottes ou d’urine qui faisaient perdre la tête à Ma. C’est qui, la meilleure équipe, tu me demandais, en pressant, pinçant ou tournant plus fort. Aucun répit tant que je n’avais pas répondu : Hearts. Même après s’être mangé un 7-0, à Tynecastle, le jour de l’an, tu continuais à me faire répondre Hearts. Je suppose que je devrais me sentir flatté qu’un de mes augures balbutiés ait plus de poids qu’un résultat réel.
Mon frère bien-aimé était au service de Sa Majesté, en patrouille près de leur base de Crossmaglen, en Irlande, du côté contrôlé par les Britanniques. Ils avaient quitté leur véhicule pour examiner ce fichu barrage routier quand PAN ! BZING ! BANG ! ZAPAM ! et ils n’existèrent plus. À trois semaines de la fin de cette période de service.
Il est mort en héros qu’ils disent. Cette chanson qui me revient : « Billy, joue pas au héros ». En fait, il est mort en con, une pièce de rechange en uniforme qui marchait en contrebas d’une route de campagne, avec le fusil à la main. Il est mort en victime hébétée de l’impérialisme, en n’ayant rien pané du tout à l’essaim de circonstances qui a bourdonné jusqu’à produire sa mort. Il était là, le vrai crime : il n’avait absolument rien compris. Comment il en était arrivé à se promener dans le grand bordel irlandais, marcher jusqu’à sa propre mort, n’était pour lui que des sentiments sectaires à peine dégrossis. Ce con est mort comme il a vécu : enculé jusqu’à la garde.
Sa mort avait quelque chose de bon pour moi. Il avait fait le Journal de vingt heures. Pour parler warholien, ce minable a eu ses quinze minutes de gloire posthume. Les gens nous ont offert leur sympathie, et bien que totalement à côté de la plaque, elle était quand même agréable à recevoir. On ne va pas décevoir ses amis, non ?
Un connard, échantillon de la classe dirigeante, un sous-secrétaire d’État ou quelque chose, nous apprend – il a la voix faite au moule
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d’Oxbridge – combien Billy était chic type. Billy était exactement le
type de couillon qu’ils auraient marqué au fer rouge « attention, casseur minable » s’il avait zoné dans les rues plutôt qu’au service de Sa Majesté. Cette saloperie d’avortement qui marche dit que ses assassins seront impitoyablement pourchassés. C’est une putain de bonne idée : Taïaut ! jusqu’en plein milieu de ce foutu enculé de Parlement.
Savourer de minables victoires sur cette racaille qui sert d’outil merdique aux riches, c’est non non non.
Billy, que faisaient chier les frères Sutherland et leur bande. À tous les coups ils le faisaient trembler comme une fiente molle en tournant autour de lui en chantant : TON FRÈRE EST UN DÉBILE, le grand tube des rues de Leith pendant les années 70. Le spectacle était en général donné quand on avait les guiboles trop défaites pour tenir le vingt-deux contre un d’une partie de foute. Ils parlaient de Davie. Ou de moi, peut-être ? On s’en fout. Ils ne me voyaient pas les regarder depuis le pont. Billy, tu gardais la tête baissée. L’impuissance. Ça fait quoi, Billy Boy ? Pas terrible. Je sais, tu sais.
C’est un peu bizarre autour de la tombe. Spud est là, quelque part, propre, frais pondu de Saughton. Tommy et tout. C’est dingue, Spud pète la forme et Tommy ressemble à un cadavre réchauffé. Renversement complet des rôles. Davie Mitchell, un bon copain à Tommy, j’ai eu ce type en voisin d’établi quand j’étais apprenti, il y a des siècles, a fait une apparition. Davie s’est chopé le virus, cadeau de sa poule. C’est sympa à ce couillon d’être venu. C’est carrément sacrément gonflé. Begbie est en vacances à Benidorm, juste au moment où j’aurais pu faire quelque chose de la présence maléfique de ce con et de sa capacité à créer le chaos. Face à ma famille de Weedjies, j’aurais bien apprécié ses coups de main scandaleux. Sick Boy est toujours en France, il vit ses phantasmes.
Billy Boy. Je me souviens avoir partagé cette chambre. Putain, j’ai fait comment pendant ces années de raclées ?
Le soleil a un pouvoir. On comprend pourquoi il y a des gens pour l’adorer. Il est là, on le connaît le soleil, on peut le voir, et on en a besoin.
Tu avais tous les droits dans la chambre, Billy. Mon aîné de quinze mois. C’est peut-être juste. Tu ramenais des filles à la mine creuse, à l’œil vicelard, avec chewing-gum intégré. Pour baiser ou, au moins, des pelotages mouillés. Elles me regardaient avec un mépris de poupée de cire pendant que tu me chassais, tu te foutais bien de qui était avec moi, et éjectais mes footballeurs miniatures dans le couloir. Je me souviens particulièrement d’un joueur de Liverpool et de deux de Sheffield écrasés, sans raison, sous ton talon. Sans raison mais la domination absolue a besoin de symboles, tu ne crois pas, Billy Boy ?
Ma cousine Nina a l’air violemment baisable. Elle a de longs cheveux noirs et porte un manteau sombre qui lui descend jusqu’aux chevilles. Elle ressemble un peu à un Goth. Rien de ce que les copains de régiment de Willie ou mes oncles Weedjies peuvent aimer. Je me mets à siffloter The Foggy Dew. Un des copains de régiment, énormes dents de devant bien saillantes, pige le coup et me regarde, autant surpris que furieux. Aussi lui souffle-je un baiser à ce couillon. Il me regarde un moment, puis il se détourne, emmerdé. Parfait. Saison du lapin.
Billy Boy, j’étais ton autre frère débile, celui qui n’a jamais baisé, comme tu en as informé ton pote Lenny.
Lenny s’est poilé, il s’est poilé à en frôler la crise d’asthme.
Je décroche un grand clin d’œil à Nina et elle sourit, gênée. Mon père a tout vu et il me tombe dessus.
— Une autre foutue connerie comme celle-là et je te règle ton compte. Compris ?
Ses yeux étaient las, profondément enfoncés dans leurs orbites. Il avait en lui une sorte de faiblesse triste et décalée, une vulnérabilité que je ne lui avais jamais vue auparavant. J’aurais eu tant de choses à lui dire mais je le détestais d’avoir laissé tout ce cirque s’installer.
— On se voit à la maison, papa. Je vais retrouver Ma.
Une conversation surprise dans la cuisine, mon trouducul sait quand.
C’est Papa qui commence : « Il y a quelque chose qui ne va pas avec ce garçon, Cathy. Toujours à la maison. C’est pas normal. Je veux dire, regarde Billy. »
Maman qui répond : « Ce garçon est différent, Davie, c’est tout. »
Différent de Billy. Pas du tout un Billy Boy. On ne le reconnaît pas à ses exploits mais à ses absences. Quand il va vers vous, il ne crie pas qu’il va vous faire ci et ça. Mais il vient vers vous. Salut, salut, au revoir.
Je me fais déposer par Tommy, Spud et Mitch. Ils ne sont pas très chauds pour entrer. Ils se cassent vite fait. Je vois ma vieille, ravagée, halée hors du taxi par sa sœur Irene, et sa belle sœur, Alice. Les tantines Weedjies caquètent en arrière-plan, j’entends d’ici leur horrible accent. Déjà que c’est moche chez un homme, mais chez une femme c’est répugnant. Ces vieilles toupies à la gueule en profil de lame n’ont pas l’air très à l’aise. Visiblement, elles se sentent plus chez elles à l’enterrement d’un vieux parent quand il y a des friandises à se cloquer.
Ma prend Sharon, la caille de Billy, par le bras. Elle en a un énorme dans le tiroir. Pourquoi, pourcul, faut-il que les gens s’agrippent par le bras pendant les enterrements ?
— Il aurait fait de toi une femme comme il faut, ma chérie. Tu as toujours été celle qu’il lui fallait.
Elle dit ça, on croirait qu’elle essaie autant de se convaincre que de persuader Sharon. Pauvre Ma. Il y a deux ans, elle avait trois fils. Maintenant, elle n’en a plus qu’un. Un toxico, en plus. C’est pas du jeu.
— Tu crois que l’armée aura quelque chose pour moi ? j’entends demander Sharon à ma tante Effie alors qu’on entre tous dans la maison. « Je porte son enfant… c’est l’enfant de Billy… » qu’elle plaide.
— Et la lune, c’est un foutu morceau de roquefort ? je réplique.
Heureusement, tout le monde est bien trop perdu en lui-même pour faire attention.
Comme Billy. Il a commencé à m’ignorer quand je suis devenu invisible.
Billy, mon mépris a grandi pendant toutes ces années. Il a chassé la trouille, il l’a simplement éjectée, comme on presse le pus d’un furoncle. Bien sûr, il y a eu le couteau. Un grand égalisateur, excellent pour annuler les avantages physiques ; en deuxième année, Eck Wilson l’a appris à ses dépens. Pour ça, tu m’as aimé. Une fois remis du choc, bien sûr. Respecté et aimé comme un frère, pour la première fois. Je t’ai plus méprisé que jamais.
Tu savais que ta force ne servait plus à rien maintenant que j’avais découvert le couteau. Tu le savais, salaud merdique. La lame et la bombe. Exactement comme maintenant. Sans la putain de bombe. Non.
La gêne et l’embarras de Ma grandissent. Les gens remplissent leur verre et répètent quel grand type était Billy. Je n’arrive pas à trouver un truc bien à dire de lui, alors je la ferme. Malheureusement, un de ses copains de régiment, le couillon à quenottes de lapin à qui j’ai expédié un baiser, se glisse à côté de moi.
— T’étais son frère, qu’il fait, avec ses faucheuses exposées pour mieux sécher.
J’aurais dû deviner. Encore un bigot orange Weedjie. Pas étonnant qu’il se soit si bien entendu avec les gens de papa. Il braque le spot sur moi. Tous les connards ont l’œil braqué. Au diable, cette saleté de lapin.
— En fait, oui, je l’étais, son frère, comme tu dis, j’acquiesce jovialement.
Je sens monter en moi le ressentiment. Je dois faire semblant pour mon public.
Le meilleur moyen que je connaisse pour faire vibrer une corde sans trop s’abaisser à l’épaisse hypocrisie qui remplit la pièce et que l’on fait passer, avec perversité, pour de la pudeur, est de s’en tenir aux clichés. Dans des cas comme ça, les gens adorent, parce qu’ils deviennent réalité et, en fait, prennent tout leur sens.
— Billy et moi, on ne s’entendait pas tant que ça…
— Ah, mais vive le différence (sic) fait Kenny, un oncle du côté de ma Ma qui essaie d’aider.
— ... mais il y a une chose que nous avions en commun : on aimait bien picoler et bien s’éclater. S’il pouvait nous voir, maintenant, il serait mort de rire qu’on soit assis comme ça à tirer des gueules de morses. Il dirait Marrez-vous, bon sang ! J’ai mes amis et ma famille, ici. On ne s’était pas vus depuis des siècles.
Un échange de cartes.
À Billy
Joyeux Noël et Bonne Année
(sauf entre 3h. et 4 h. 40 du Jour de l’An)
De la part de Mark
Mark
Joyeux Noël et Bonne Année
Billy
HMFC OK
À Billy
Joyeux Anniversaire
De la part de Mark
Puis il y a eu Billy et Sharon
Mark
Bon Anniversaire
De la part de Billy et Sharon
De l’écriture de Sharon. Ce qui revient au même.
La racaille Weedjies qui compose la famille de mon père débarque tous les juillet pour la marche Orange. Et parfois quand les Rangers passent à Easter Road ou à Tynecastle. Si seulement ces connards étaient restés à Drumchapel. Ils accueillent assez bien mon touchant petit hommage à Billy et tous hochent solennellement du menton. Tous sauf Charlie, qui lit clairement mon humeur.
— Tout ça c’est un foutu jeu pour toi, n’est-ce pas, fils ?
— Si tu le dis, oui.
— Tu me fais vraiment pitié, qu’il secoue la tête.
— Non, tu t’en fous, je lui dis.
Il s’en va sans cesser de secouer la tête.
Et coule un peu plus d’Export McEwan et de whisky. Tante Effie se met à chanter, une plainte nasillarde genre country. Je me déplace pour me rapprocher de Nina.
— Tu t’es vraiment transformée en une petite merveille, tu le sais ? je bave en ivrogne.
Elle me regarde comme si elle l’avait déjà entendu mille fois. J’allais lui proposer qu’on se taille en douce chez Fox, ou carrément à mon apparte de Montgomery Street. Est-ce un délit de baiser sa cousine ? Certainement. Ils ont des lois pour vous empêcher de tout faire.
— C’est con, pour Billy, qu’elle fait.
Je peux le dire : elle me prend pour le branleur intégral. Bien entendu, elle a raison sur toute la ligne. Moi aussi, je pensais que tous les types de plus de vingt ans étaient des crottes qui ne valaient pas une goutte de salive. Jusqu’à ce que j’aie vingt ans, à mon tour. Et plus j’en vois, plus je pense que j’avais raison. Après cet âge, tout est moche, compromission, renoncement couard, et petit à petit jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Malheureusement, Charlie, ou petit-petit-poulet poudré-poulette-poulette, avait repéré la nature pleine de sollicitude de ma conversation. Ça l’a aussitôt déporté dans notre orbite pour protéger la vertu de Nina. Dont on ne peut pas dire qu’elle ait besoin du secours d’un tel gras-double mal lavé.
Et le salaud qui me fait signe de venir à l’écart. Comme je l’ignore, il me chope par le bras. Il est joliment bourré. Il chuchote avec difficulté et son haleine est un nuage de whisky.
— Écoute, fiston, si tu grimpes pas tout de suite sur ton vélo, je te remodèle les joues. Si ton père n’avait pas été là, il y a longtemps que je l’aurais fait. Je t’aime pas, fils. Je t’ai jamais, d’ailleurs. Ton frère valait dix fois le type que tu ne seras jamais, petite merde intoxiquée. Si seulement t’avais conscience du chagrin que t’as causé à ta Ma et à ton père.
— Tu peux y aller franco, je le coupe.
La colère me bouffe la poitrine mais, équilibre équilibre, elle est quand même contenue par la joie savoureuse d’avoir fait chier ce con. Cool toujours. C’est le seul moyen de foutre les salauds vertueux le trou à l’air.
— Okay, je vais te dire ce que je pense, M. Universitaire Grand Con. Je vais t’expédier à travers ce putain de mur.
Son poing grassouillet et marbré d’enluminures chinoises est à quelques centimètres de ma figure. Je serre plus fort le verre de whisky que je tiens dans la main. Je ne laisserai pas ce con me toucher avec ses pattes merdeuses. Un geste et il se fait le verre.
J’écarte son poing levé.
— Si tu veux me cogner, c’est avec plaisir. Je pourrais me branler un bon coup tout à l’heure, en y pensant. Les grands cons intoxiqués, chiés par l’université comme nous, on a ce genre de petites perversions. Il faut dire que tu ne vaux pas plus, grosse merde. Et puis, peut-être que tu t’y crois un peu. Si tu veux qu’on sorte, t’as qu’un mot à dire.
Je lui ai montré la porte. La pièce avait comme rétréci aux dimensions du cercueil de Billy, et ne contenait plus que Chick et moi. Mais avec d’autres. Des gens qui nous regardaient, maintenant.
Le connard me tape gentiment dans la poitrine.
— Y a déjà un enterrement dans la famille. On n’a pas besoin d’un de plus.
Oncle Kenny s’approche et m’entraîne à l’écart.
— Laisse tomber ces salauds oranges. Allons, Mark. Regarde ta Ma. Ça va la foutre raide si tu te bastonnes ici. C’est l’enterrement de Billy. N’oublie pas où tu es, putain.
Kenny avait raison, même s’il était un sacré trou du cul pour dire la vérité, mais je préfère me coltiner un béni-oui-oui avec tous ses défauts qu’un gros mal lavé. Je sors d’un sacré troupeau, il faut dire. Béni-oui-oui papistes du côté de Ma, sous-merdes oranges du côté de mon père.
J’avale mon whisky, je savoure son feu dans ma gorge et ma poitrine, je tique quand il m’atterrit dans le creux de l’estomac. Et je file aux chiottes.
Sharon, la caille de Billy, en sortait. Je lui ai barré la route. Sharon et moi n’avons pas dû échanger plus d’une demi-douzaine de phrases. Elle est soûle, en plein brouillard, avec un visage brûlant et bouffi par l’alcool et par son état.
— Attends une minute, Sharon. Faut qu’on se parle un peu, toi et moi. C’est plutôt assez intime, ici, non ?
Je la repousse dans les chiottes et je pousse le verrou derrière nous.
Je commence à la tripoter tout en débitant des tas de conneries sur la nécessité que nous nous serrions les coudes pendant une période comme celle-là. Je lui tâte la motte et je me lance sur la responsabilité que j’ai envers ma nièce, ou neveu, à venir. On commence à se fouffer et j’ai la main qui avance, qui touche les bords de son slip apparents à travers le coton de sa robe de femme enceinte. Très vite, c’est le doigt dans la chatte et elle me dégage la bite du falzard. Je continue à divaguer, à dire comme je l’admire depuis toujours, en tant qu’être humain et comme femme, ce dont elle n’a pas grand-chose à foutre parce qu’elle est déjà en plongée. Mais ça réconforte de dire ces choses-là. Elle prend mon début de bandaison dans sa bouche et bientôt, c’est la trique. Y a pas à dire, elle sait pomper. Je l’imagine faisant la même chose à mon frère, et je me demande ce qu’est devenue sa bite dans l’explosion.
Si seulement Billy pouvait nous voir, je me dis. Mais curieusement respectueux. Je me demande si c’est possible, et j’espère que oui. C’était la première fois que je ne pensais pas de mal de lui. Je me retire juste avant de jouir et j’incite Sharon à s’accroupir à la chien. Je retrousse sa robe et descends sa culotte. Son ventre alourdi pend vers le carrelage. J’essaie d’abord de m’entrer dans son trou du cul mais il est trop étroit et ça me meurtrit le gland de forcer.
— Pas comme ça, pas comme ça, qu’elle dit, aussi je cesse de fouiller pour trouver du lubrifiant et je fourre mes doigts dans sa chatte.
Elle dégage une puissante odeur de lierre. Mais bon, ma bite aussi pue joliment et il y a même des flocons de fromage sur le bord de son gland. Je n’ai jamais été un fou de l’hygiène intime. Probablement mes gènes de sous-merde. Ou la dope.
Je me range aux souhaits de Sharon et je la baise dans la chatte. C’est un peu comme la fameuse saucisse jetée dans un couloir mais je finis par trouver mon rythme et elle se raidit. Je réalise qu’elle est quand même à deux doigts de mettre bas et que je m’enfonce vachement loin, d’ailleurs je peux me voir en train d’entrer dans la bouche du fœtus. Quel concept ! Une baise et une pipe en simultané. Ça me torture. On dit que baiser est excellent pour le bébé à naître, ça active la circulation ou quelque chose. M’inquiéter de la santé de cet enfant, c’est le moins que je puisse faire.
Un coup à la porte, suivi de la voix nasillarde d’Effie.
— Caisse vous faites, là-dedans ?
— Tout va bien. Sharon est malade. Elle a beaucoup picolé pour une femme enceinte, je grogne.
— Tu t’occupes d’elle, fiston ?
— Aye… je m’occupe d’elle… que je souffle pendant que Sharon gémit de plus en plus fort.
— Bon, c’est bien.
Je crache ma purée et je me dégage. Je la repousse doucement à plat ventre, je l’aide à se retourner et je puise ses vastes seins crémeux hors de sa robe. Je m’y enfouis comme un bébé. Elle se met à me caresser la tête. Je me sens merveilleusement bien, si fort en paix.
— Putain de pied de première, je glapis, rassasié.
— On continuera à se voir, maintenant ? qu’elle demande. Hein ? Avec dans la voix un accent suppliant, désespéré.
Ah, la foutue folle ! Je m’assieds et je lui embrasse les joues, son visage enflé comme un morceau de fruit trop mûr. Je ne voudrais pas trop m’attarder ici. En vrai, Sharon me répugne désormais. Cette folle croit que d’un coup de cul, elle peut substituer un frère à un autre. Le truc est qu’elle n’a peut-être pas tellement tort.
— Il faut qu’on se lève, Sharon, qu’on se retape un peu, quand même, quoi. S’ils nous surprennent, ils ne comprendront pas. Ils ne savent rien. Je sais que tu es une bonne fille, Sharon, mais eux ne comprendront rien du tout.
— Je sais que tu es un bon garçon, qu’elle me dit, très positive mais sans excès de conviction.
Il n’y a pas à dire, elle était bien trop bien pour Billy mais à tout prendre, Myra Hindley ou Margaret Thatcher étaient bien trop bien pour Billy. Elle s’est retrouvée embarquée dans ce bordel où toutes les filles finissent coincées : trouve un mec-gosse-maison vite fait ; et, en dehors de la purée de pois prémâchée qui sert à tous de référence, elle n’a pas eu la moindre chance de comprendre où elle habitait.
On frappa encore à la porte.
— Si vous n’ouvrez pas cette porte, je la défonce.
C’était le fils de Charlie, Cammy. Un enculé de jeune flic qui ressemblait à la coupe d’Écosse : grandes oreilles, pas de menton, cou gracile. Apparemment, ce couillon croyait que j’étais en train de me fixer. Eh bien, j’étais mais pas dans le sens qu’il imaginait.
— Je vais mieux… nous sortons dans une minute.
Sharon s’essuie, se rentre dans sa culotte et retape deux ou trois choses. Je suis fasciné par la vélocité des déplacements de cette femme enceinte jusqu’aux yeux. Quand même. Je n’arrive pas à croire que je viens de la sauter. J’en flipperai demain matin mais, comme le dit Sick Boy, demain, c’est autre chose. Il n’y a aucun problème dans ce monde qui ne peut être résolu par un peu de causette et quelques verres.
J’ouvre la porte.
— Garde ton calme, Dixon. T’as jamais vu une dame lâcher la rampe ?
Son expression totalement vide et sa bouche à la gobe-mouche me déclenchent aussitôt le mépris. Je n’aime pas du tout l’ambiance, aussi j’emmène Sharon à mon apparte. On a parlé. Elle m’a dit un tas de choses que je voulais entendre, des trucs que ma Ma et père n’ont jamais imaginé et qu’ils auraient horreur d’apprendre. Quel connard était Billy avec elle. Comment il la battait, l’humiliait et la traitait, le plus souvent, comme un bout de merde particulièrement dégoûtant.
— Pourquoi t’es restée avec lui ?
— C’était mon mec. Tu crois toujours que ça va changer, que tu pourras le transformer, qu’avec toi ce sera différent.
Je comprenais. Mais c’était n’importe quoi. Les seuls crétins pour qui Billy était différent étaient les Provos, et ils étaient des cons finis. Je ne me faisais aucune illusion sur leur combat pour la liberté. Ces salauds avaient transformé mon frère en bouffe pour chats. Mais ils n’avaient fait qu’appuyer sur le bouton. Sa mort avait été complotée par ces salopards oranges, qui débarquent à chaque juillet avec leurs écharpes et leurs flûtes, qui ont farci la tête de con de Billy avec des âneries à base de couronne, de nation, et merde du genre. Ils repartiront chez eux, vachement contents de leur journée. Ils pourront dire à tous leurs potes qu’un membre de la famille est mort, assassiné par l’IRA, en défendant l’Ulster. Ça donnera du fuel à leur colère, une colère totalement sans but, ça les poussera à se payer des pots dans les pubs, et ça les aidera à se poser une putain de crédibilité pourrie auprès d’autres trouducus aussi sectaires.