trainspotting
Une Victoire au Jour de L’an
Il recula et passa la main sous les couvertures. Puis il se pencha et débrancha une prise du mur. Il ramassa un fil électrique blanc et, de sous le lit, dégagea l’interrupteur qui y était fixé.
— Quelqu’un a laissé la couverture électrique branchée. Ça explique la chaleur du corps et les suées, expliqua-t-il.
— C’est pas possible ! Dieu tout-puissant, pouffa Kenny.
Il vit s’enflammer le regard de Geoff et se justifia aussitôt :
— Andy aurait pissé de rire. Tu connais son sens de l’humour.
Il ouvrit les mains, paumes en l’air.
— T’es vraiment un trouducu… devant Alice…, martela Geoff, comme enragé.
Puis il se détourna et sortit en trombe.
— Geoff. Geoff. Attends un peu, vieux… supplia Kenny.
Ils entendirent claquer la porte d’entrée.
Nina crut qu’elle allait se pisser dessus. Ses flancs lui faisaient mal alors qu’elle luttait pour réprimer les spasmes qui explosaient à travers son corps. Cathy lui passa un bras autour de l’épaule.
— Tout va bien, ma chérie. Ça ira, ma poulette. T’en fais pas, disait-elle.
Et alors, Nina comprit qu’elle pleurait comme un bébé.
Elle pleurait avec une violence crue, dans un abandon total et incontrôlé. Les tensions ruisselaient hors de son corps, et elle s’affaissa dans les bras de Cathy. Des souvenirs, de tendres souvenirs d’enfance, la submergaient et lui fermaient les yeux. Elle se souvenait d’Andy et d’Alice, elle se souvenait du bonheur et de l’amour qu’on trouvait ici, avant, dans cette maison où vivaient sa tante et son oncle.
UNE VICTOIRE AU JOUR DE L’AN
— Bonne année, mon petit con ! Franco referma le coude autour de la tête de Stevie. Stevie sentit céder plusieurs muscles de son cou alors que, raide, sobre et parfaitement lucide, il s’efforçait de se laisser aller.
Il lui rendit ses vœux avec tout le cœur possible. S’ensuivit une tournée de bonne-et-heureuse-année où on broya ses poignées de main indécises, où on claqua son dos amidonné et où ses lèvres sèches et froides distribuèrent des baisers. Il n’arrivait à penser qu’au téléphone, à Londres et à Stella.
Elle n’avait pas appelé. Pire, elle n’avait pas été là quand lui avait appelé. Elle n’était même pas chez sa mère. En revenant à Édimbourg, il avait laissé le champ libre à Keith Millard. Ce salaud allait en profiter. D’ailleurs ils devaient être ensemble, comme ils l’avaient certainement été la nuit dernière. Millard était une salope. Stevie aussi. Stella aussi. C’était une amitié pourrie. Pour Stevie, Stella était aussi l’être le plus merveilleux qui soit. Ça la rendait moins salope ; pas du tout salope, en fait.
— Décoincez-vous, bordel de merde ! C’est le Nouvel An, putain !
Franco ne proposait pas plutôt qu’il exigeait. C’était sa méthode. S’il le fallait, on forcerait les gens à s’amuser.
Dans l’ensemble, ce n’était pas indispensable. Ils étaient tous pétés à faire peur. Stevie avait du mal à faire coïncider cet univers-là avec celui qu’il venait de quitter. Maintenant, il avait conscience qu’ils le regardaient. Qui étaient ces gens ? Que voulaient-ils ? Ils étaient ses amis et ils l’attendaient.
Un air monté de la platine le pénétra en vrillant, ajoutant à son supplice.
I loved a lassie, a bonnie, bonnie lassie,
She’s as sweet as the heather in the glen,
She’s as sweet as the heather,
The bonnie purple heather,
Mary, ma Scots bluebell.
J’ai aimé une poupée, une bien jolie poupée
Aussi douce que la bruyère dans la lande,
Aussi douce que la bruyère,
La jolie bruyère mauve,
Mary, campanule d’Ecosse.
Ils reprirent tous en chœur.
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— On ne peut rien contre Harry Lauder . Il fait vachement Nouvel
An, si tu veux, remarqua Dawsie.
De la joie qui irradiait les visages autour de lui, Stevie tirait toute la mesure de son accablement. Le puits de la mélancolie était sans fond et il y tombait avec entrain, s’éloignant toujours plus des occasions de faire la java. De toute manière, la java avait toujours été terriblement appétissante et parfaitement hors de sa portée ; il la voyait parfaitement tournoyer autour de lui. Son esprit était une prison assez cruelle pour permettre à son âme d’entrevoir la liberté sans lui permettre plus.
Stevie suçota sa canette d’Export. Pourvu qu’il arrive à traverser cette nuit sans déprimer trop de monde. Frank Begbie était le problème le plus important. On était chez lui et il était décidé à ce que tout le monde prenne du bon temps.
— J’ai ta place pour le match, Stevie, ce soir. On va la leur piler, leur Jambo chatte, lui dit Renton.
— Personne n’ira le voir au pub ? Je croyais que ça passait sur satellite.
Sick Boy, qui baratinait une petite nana aux cheveux noirs que Stevie ne connaissait pas, se tourna vers lui.
— Va te faire brouter, Stevie. Je te préviens, mon vieux, t’as pris de sales habitudes à Londres. Putain, mais je hais ce téléfoute ! C’est comme fourrer une durex. Foutu sexe sans risque, foutu foute sans risque, foutu tout sans risque.
Il ricana, visage grimaçant :
— Bâtissons donc un gentil petit monde sans risque pour nous tous.
Stevie avait oublié les dons naturels de Sick Boy pour la provocation.
Rents était d’accord avec Sick Boy. Ça n’arrivait pas souvent, se dit Stevie. Ils passaient leur temps à s’étriper, selon le principe suivant : quand l’un disait neige, l’autre répondait chocolat.
— On devrait interdire le foute à la télé et forcer ces gros fous-riens à traîner leur motte percée jusqu’au stade.
— Tu m’as convaincu, fit Stevie d’un ton résigné.
L’harmonie entre Rents et Sick Boy ne dura pas.
— Tu peux parler de se bouger la motte. Monsieur J’ai-mon-lit-coincé-dans-le-cul. Arrête le H seulement dix minutes et tu verras en une fois plus de matchs que t’en as vu la saison dernière, ricana Sick Boy.
— Putain le culot, mais quel putain de culot…
Rents se tourna vers Stevie, pouce braqué sur Sick Boy.
— Ce pauvre con, on l’appelle Au Bonheur Des Cames à cause de toute la dope qu’il trimballe avec lui.
Ils se mirent à se chamailler. Autrefois, Stevie aurait savouré. Là, ça le minait.
— T’oublie pas, Stevie, je vais être un peu chez toi en février, lui dit Rents.
Il acquiesça sans enthousiasme. Il avait espéré que Rents ait oublié, ou qu’il ait laissé tomber. Rents était un pote, mais il avait un vrai problème avec la dope. Une fois à Londres, il retournerait se visser les veines au robinet. Il se remettrait en cheville avec Tony et Nicksy qui avaient toujours une adresse où trouver de quoi se charger. Apparemment, Rents ne bossait jamais mais il avait, toujours selon les apparences, le blé qu’il fallait. Idem pour Sick Boy, mais lui traitait l’argent des autres comme le sien. Et le sien, exactement de la même manière.
— Y a fête chez Matty après le match. Dans sa nouvelle piaule, à Lorne Street. Soyez à l’heure, beugla Frank Begbie du bout de la pièce jusqu’à leurs oreilles.
Une autre fête. Ça devenait un vrai boulot. Le Nouvel An allait aller, et aller encore. Il commencera à faner vers le 4, laissant alors apparaître des trous entre les fêtes. Et ces trous grandiront jusqu’à devenir une semaine normale avec des fêtes en bout, en week-end.
Il arrivait de nouvelles bouches qu’il fallait baiser sous le gui. Le petit appartement roulait comme une vague. Stevie n’avait jamais vu Franco, le Beggar, aussi détendu. Rab McLaughlin, ou Deuxième Prix comme ils l’appelaient, ne s’était même pas fait agresser quand il était allé pisser derrière les rideaux. Ça faisait des semaines que Deuxième Prix était soûl à ne plus pouvoir parler. Pour des êtres tels que lui, le Nouvel An était une excellente tenue de camouflage. Sa femme, Carol, s’était tirée d’un seul coup, écœurée par son comportement. Mais de toute manière, Deuxième Prix ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait été là.
Stevie alla se réfugier dans la cuisine, où il faisait bien plus calme, et où, au moins, il pourrait entendre le téléphone. Comme un bon petit yuppie survolté, il avait laissé à sa mère une liste de numéros où il était susceptible de se trouver. Elle pourrait les donner à Stella. Si jamais elle appelait.
Stevie lui avait tout dit des sentiments qu’il éprouvait dans cet horrible taudis qui passait pour un pub, à Kentish Town. Celui-là même où ils ne buvaient jamais le moindre verre. Il s’était mis à nu. Le cœur, du moins. Stella avait dit qu’elle avait besoin de réfléchir à ce qu’il avait dit, que ça la faisait vraiment flipper, que c’était trop et impossible à intégrer pour le moment. Elle avait dit qu’elle l’appellerait quand il serait revenu d’Écosse. Et point.
Ils se séparèrent en quittant le pub, chacun dans sa direction. Le sac de sport jeté sur l’épaule, Stevie alla vers la station, pour prendre le métro jusqu’à King Cross. Il s’arrêta, se retourna et la regarda traverser le pont.
Longues boucles brunes malmenées par le vent, elle s’en allait. Sanglée dans son gros veston. Moulée dans sa jupette. Dans ses bas d’épaisse laine noire. Dans ses Doc à huit trous. Il attendit qu’elle regarde en arrière, qu’elle le regarde. Mais jamais elle ne se retourna. À la station de métro, Stevie s’acheta une bouteille de Bell et quand le train arriva à Waverley, il l’avait entièrement sifflée.
Depuis, son humeur n’avait pas fait de progrès. Il posa la fesse sur le plan de travail recouvert de formica et s’abîma dans la contemplation du carrelage de la cuisine. June, la copine de Franco, entra. Elle lui sourit tout en s’affairant nerveusement pour rassembler de quoi boire.
June ne parlait guère, et semblait toujours dépassée par ce qu’elle était en train de faire. Franco parlait assez pour eux deux.
June sortit et Nicola entra, avec, à sa suite, Spud qui bavait comme un chien fidèle.
— Ho… Stevie… Heu… Jveux dire… bonne année, si t’aimes bien, bavouilla Spud.
— On s’est déjà vu, Spud. On était ensemble au Tron, l’autre nuit. Hier, tu te souviens ?
— C’est… ça. Cool toujours, matou, cool, fit Spud en ajustant le regard, et la main, sur une bouteille de cidre encore pleine.
— Tu vas, Stevie ? demanda Nicola. Et Londres ?
Mon Dieu, pas ça ! se dit Stevie. Nicola est une véritable oreille. Je vais tout lui déballer, je le sens… non… si.
Et il commença à parler. Nicola l’écouta avec indulgence. Spud hochait la tête avec compassion, en déclarant ici et là qu’il trouvait toute la scène « vachement lourde, si tu veux ».
Stevie sentait qu’il se faisait passer pour un con mais il ne pouvait s’arrêter de parler. Nicola devait le trouver chiant. Et Spud, alors ? Mais il ne pouvait pas s’arrêter. Spud finit par s’en aller, et Kelly prit sa place. Et Linda les rejoignit : dans l’autre pièce, les hymnes au football devaient être entrés en piste.
Nicola se fendit d’un conseil pratique :
— Appelle-la, attends qu’elle t’appelle, ou va la voir.
— STEVIE ! RAMÈNE TON CUL, BORDEL ! rugit Begbie.
Docilement, Stevie obéit. Il se laissa littéralement ramener jusqu’à la pièce principale.
— Tu fais chier à baratiner les mantovanis dans cette foutue cuisine. Tu es encore plus lamentable que l’autre lèche-fente, là, l’enculé de jazz puriste.
Il désignait Sick Boy qui en était à peloter la fille qu’il baratinait. Quelques minutes auparavant, ils avaient entendu Sick Boy lui dire qu’il était « un jazz puriste, au fond ».
So wir aw off tae Dublin in the green – fuck the queen ! Whair the hel-mits glisten in the sun – fuck the huns ! And the bayonets slash, the aw-ringe sash
To the echo of the Thomson gun.
Et on va tous à Dublin dans l’arène – j’encule la reine ! Où les casques brillent comme pas un – j’encule les Huns ! Et les baïonnettes arrangent les écharpes orange Au son de la mitraillette.
Stevie était assis, parfaitement lugubre. Jamais on n’entendrait le téléphone par-dessus ce boucan.
— On ferme sa gueule, maintenant ! hurla Tommy. C’est ma chanson préférée.
The Wolfetones chantaient Banna Strand. Tommy s’y mit, avec quelques autres.
oan the lo-ho-honley Ba-nna strand.
Quand les Tones entamèrent James Connolly, quelques yeux se mirent à briller.
— Un grand rebelle, putain ! Un grand socialiste, putain ! Putain, un
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grand Hibby . Foutu James Connolly, putain ! fit Gav à Renton qui
acquiesça sombrement.
On s’était mis à chanter, d’autres essayaient de poursuivre une conversation par-dessus la musique. Mais quand retentit The Boys of the Old Brigade, ils se mirent tous à brailler. Même Sick Boy se mit en congé de son entreprise de pelotage.
Oh fa-thir why are you-hoo so-ho-sad
oan this fine Ea-heas-ti-her morn
Oh, père, pourquoi es-tu si triste
par ce beau matin de Pâques
— Chante, connard ! fit Tommy en lui coudoyant les côtes.
Begbie se cala une autre canette de bière dans la main et lui passa le bras autour du cou.
Whe-en I-rish men are prow-howd ah-and glad
off the land where they-hey we-her born
Quand les Irlandais sont fiers et heureux
loin de la terre où ils sont nés
Cette façon de chanter inquiétait Stevie. Elle avait quelque chose de désespéré. Comme si, rien qu’en chantant assez fort, ils avaient voulu se fondre les uns les autres en un tout fraternel et puissant. C’était, la chanson le disait, « l’appel aux armes » et ça n’avait que peu de rapport avec l’Écosse et le Nouvel An. Il s’agissait de chants de bataille. Stevie n’avait aucune envie de bataille, avec quiconque. Mais c’était aussi de la belle
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musique .
Les gueules de bois, bien que dissimulées derrière tout ce qu’ils continuaient à s’envoyer, étaient cirées à la perfection. Elles étaient d’ailleurs si bien entretenues, si brillantes, qu’on pouvait en avoir vraiment peur. Mais ils ne s’arrêteraient de boire qu’après s’être pris la réalité en pleine figure. Ce qui arriverait une fois brûlée l’ultime goutte d’adrénaline.
Aw-haun be-ing just a la-had li-hike you
I joined the I-hi-Ah-har-A – provishnil wing !
Juste d’être un garçon, comme toi
Je m’engagerai à l’IRA –
Dans le couloir, le téléphone retentit. June décrocha.
Begbie lui arracha le combiné et l’expédia aux pelotes. Elle revint dans le salon en dérivant comme un fantôme.
— Quoa ? QUOA ? C’EST QUI ? STEVIE ? OUAIS, QUITTE PAS. BONNE ANNEE, POUPÉE, AU FAIT… Franco laissa retomber le combiné — ... qui que tu sois, salope… – Il retourna dans la pièce principale.
— Stevie. Une moule pour toi au bigo. On dirait que cette pute a une patate chaude dans la bouche. Genre Londres.
— Tiens, Supermoule ! s’esclaffa Tommy en voyant Stevie jaillir du divan.
Ça faisait une demi-heure qu’il mourait d’envie de pisser mais il n’avait pas eu assez confiance en ses jambes. Sur ce coup, elles se mettaient à fonctionner parfaitement.
— Steve ?
Elle l’appelait toujours Steve, au lieu de Stevie comme tous, là-bas.
— Où étais-tu ?
— Stella… où étais-je… j’ai essayé d’appeler hier. Tu es où ? Qu’est-ce tu fais ?
Il faillit dire « avec qui es-tu » mais il se retint.
— J’étais chez Lynne, répondit-elle.
Chez sa sœur, bien sûr. À Chingford, ou un autre ailleurs, tout aussi morne et moche.
Il sentit une poussée euphorique et urgente.
— Bonne année ! s’écria-t-il, à la fois décongestionné et toujours en crue.
Il y eut un déclic et il entendit de la monnaie glisser dans l’appareil, Stella n’était pas chez elle ! Où était-elle ? Dans un pub, avec Millard ?
— Bonne année à toi, Steve. Je suis à Kings Cross. Je prends le train pour Édimbourg dans dix minutes. Peux-tu venir me chercher à la gare à onze heures moins le quart ?
— Putain de Dieu, c’est une blague… Putain ! Il n’y a pas d’autre endroit au monde où je peux être, à onze heures moins le quart. Ma nouvelle année, c’est toi. Stella… ce que j’ai dit, l’autre soir… je le pense plus que jamais, tu sais…
— Tant mieux parce que je crois que je suis amoureuse de toi… Je n’ai fait que penser à toi.
Stevie sentit sa gorge rétrécir. Ses yeux se remplirent de larmes. Quelque chose franchit sa paupière et roula contre sa joue.
— Steve… ça va ?
— Mieux que ça, Stella. Je t’aime. C’est sûr, je déconne pas.
— Merde… je n’ai plus de monnaie. Surtout, ne me fais pas marcher, Steve, c’est vachement sérieux… On se retrouve à onze heures moins le quart… Je t’aime…
— Je t’aime ! JE T’AIME !
Un déclic et puis la ligne, coupée.
Il serra tendrement le combiné, comme si l’objet s’était transformé, devenu quelque chose d’elle. Puis il raccrocha et alla faire ce fameux pipi. Il ne s’était jamais senti aussi vivant. Et, tout en regardant le trait fétide de son urine éclater contre la cuvette, il laissa les plus délicieuses pensées submerger son esprit. Un puissant sentiment d’amour pour tout l’univers
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l’envahissait. C’était la Nouvelle Année. Auld Lang Syne . Il aimait tout
le monde, surtout Stella, et ses amis, ici, à la fête. Ses camarades. Des révoltés au grand cœur. Le sel de la terre. Et malgré tout ça, il aimait aussi les Jambos. C’étaient de braves gens, ils soutenaient leur équipe, voilà tout. Il en embrasserait des tas pour le Nouvel An, sans tenir compte des conséquences. Il allait adorer emmener Stella partout en ville, à des tas de fêtes. Ce serait splendide. Toutes ces bagarres autour du football étaient stupides, elles n’avaient aucun sens sinon celui qui va contre l’unité de la classe ouvrière. Et ça garantissait à la bourgeoisie que sa domination ne serait pas remise en question.
Il avait tout compris !
Il retourna droit au salon et mit Sunshine on Leith des Proclaimers. Il voulait célébrer la révélation : où qu’il aille, ses racines étaient là et ces gens étaient les siens. Son intervention déclencha des coups de gueule mais finit par toucher une corde. Les sifflets provoqués par le changement de disque s’arrêtèrent devant ses démonstrations d’exubérance. Il envoya de vigoureuses bourrades à Tommy, à Rent, à Beggar, il chanta à pleins poumons, valsa avec Kelly, il n’avait rien à faire de l’opinion des autres quant à sa métamorphose.
— C’est sympa de te décoincer avec nous, lui dit Gav.
Il plana pendant tout le match alors que pour les autres les choses sombraient impitoyablement. Une fois de plus, il se retrouva à bonne distance de ses amis. D’abord, il n’avait pas pu partager leur joie, maintenant c’était leur désespoir qui le laissait froid. Hibs perdait devant Hearts. Les deux équipes y allaient sur la pointe des pieds – c’était vraiment un match de lycéens – mais au moins Hearts marquait. Sick Boy avait la tête dans la main. Franco jetait des regards sanglants aux supporters de Hearts qui dansaient à l’autre bout des gradins. Rents hurlait contre la résignation de l’entraîneur. Tommy et Shaun se disputaient à propos des défauts de défense et essayaient de faire porter le chapeau au goal. D’après Gav, l’arbitre avait des tendances maçonniques et Dawsy se lamentait toujours sur les premiers buts ratés de Hibs. Spud (drogues) et Deuxième Prix (alcool) avaient explosé, ils étaient restés à l’appartement, avec leurs tickets juste bons à servir de filtre à joints. Sur le moment, rien de tout ça n’avait d’importance. En tout cas pour lui. Il était amoureux.
Après le match, il quitta la bande pour aller à la gare et retrouver Stella. Le gros des supporters de Hearts prit la même direction. Stevie était insensible à ce que l’ambiance avait de pesant. Un type lui hurla en pleine figure. Ces connards ont gagné quatre à un, se dit-il, que veulent-ils de plus, putain ? Du sang ? Fallait croire.
Sur le chemin de la gare, Stevie essuya un bon nombre d’insultes d’une banalité crasse. Ils sont certainement capables de trouver mieux que
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« Hibby, enculé ! » ou « Fenian trou du cul ! », se disait-il. Un héros,
galvanisé par les aboiements de ses amis, tenta un croche-pied par-derrière. Il aurait dû enlever son écharpe. Mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Il était de Londres maintenant, qu’est-ce que ce merdier avait à voir avec sa vie d’aujourd’hui ? Il n’avait même pas envie de trouver de réponses à ses propres questions.
Du milieu de la masse qui allait vers la gare, un groupe marcha droit sur lui.
— Salaud de Hibby ! cria un jeune type.
— Vous vous gourrez, les mecs. Je suis supporter du Munchengladbach.
Il reçut un coup sur le côté de la bouche et sentit le goût de son sang. On lui décocha quelques coups de tatanes et le groupe s’éloigna.
— Bonne année, mes petits ! Paix et amour, Jambos mes frères ! se moqua-t-il en suçant sa lèvre gonflée et fendue.
— Putain, c’est un taré, ce connard ! s’écria un des types.
Il crut qu’ils allaient faire demi-tour pour s’occuper de lui. Puis il vit qu’ils s’étaient mis à molester une femme asiatique et ses deux petits gosses.
— Pute, salope de Paki !
— Va te faire niquer dans ton pays.
Ils quittèrent la gare en hurlant et gesticulant comme l’auraient fait des singes.
— Quels jeunes gens charmants et sensibles, fit Stevie à la femme qui le regarda comme un lapin fixe une belette.
Que voyait-elle ? Un jeune homme blanc de plus, qui bafouillait, qui saignait et puait l’alcool. Elle voyait surtout une autre écharpe de football, identique à celle que portaient ceux qui l’avaient agressée. Pour elle, la couleur ne faisait pas une différence. Et elle avait raison, réalisa Stevie avec consternation : c’était exactement comme si ses agresseurs avaient été des types en vert. N’importe quel supporter pouvait se transformer en trou du cul.
Le train avait presque vingt minutes de retard, une performance remarquable pour le British Rail. Stevie se demandait si elle y serait. La paranoïa mordait fort. La peur le traversait par vagues. La barre était haute, plus haute que jamais. Il n’arrivait pas à la revoir, même les yeux fermés, il n’arrivait pas à se la représenter. Et d’un coup, elle fut quasiment contre lui, différente de celle qu’il attendait, plus réelle, encore plus belle. C’était son sourire, son émotion en reflet à la sienne. Il courut les quelques pas qui les séparaient et il la prit dans ses bras. Ils s’embrassèrent longtemps. Quand ils se séparèrent, le quai était désert et le train, bien loin sur la route de Dundee.