trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 30 sur 43

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Mauvais Sang

Une question pour une question. Il regarde ailleurs et se remet à son fourneau. Je regarde le haut de son crâne un petit moment. Satisfait que ce petit con l’ait bouclée, je me détends un peu. À chaque fois que je viens au Sud, j’ai l’impression d’avoir le même comportement. Ça me passe après deux jours. Je crois savoir pourquoi ça me prend mais ça prendrait trop de temps à expliquer, et ça aurait l’air trop pathétique. En quittant la pièce, j’entends la fille gémir au milieu du lit et le mec dire :

— Quelle putain de chatte sucrée tu as, bébé…

Je passe la porte en titubant, avec cette voix douce et grave qui me résonne dans les oreilles : « Quelle putain de chatte sucrée tu as, bébé… » et ça éclaire violemment ce que je cherche à fouiner comme ça.

Je n’ai pas vraiment l’embarras du choix, ici. Question coup potentiel, l’endroit est un désert. À cette heure du matin, soit les femmes les plus bandantes ont été embarquées, soit elles se sont cassées. Charlene est en main, la femme que Sick Boy a baisée pour son 21 e anniversaire aussi. Même la fille aux yeux de Marty Feldman et aux cheveux en poils de cul se fait baratiner.

C’est là toute ma putain de vie. J’arrive trop tôt, je me soûle trop, ou je me défonce pour ne pas m’ennuyer, et je rate tout. Ou alors, j’arrive trop tard.

Gi est debout devant la cheminée, il sirote une canette de lager. Il a l’air terrorisé et fasciné. Je me dis que je vais finir collé avec ce petit con.

L’idée me presse les boules jusqu’au gosier. Ah, nous sommes tous des salopes en vacances.

 

MAUVAIS SANG

 

J’ai rencontré Alan Venters par le biais de Séro et Positif, un groupe d’auto-assistance dont il faisait partie depuis peu. Venters ne prenait pas grand soin de lui et il a bientôt développé une des nombreuses affections opportunistes auxquelles nous sommes tous promis. J’ai toujours trouvé l’expression « affections opportunistes » amusante. Dans notre culture, ça semble faire allusion à quelque qualité fantastique. Je pense à l’opportunisme de l’entrepreneur qui repère une niche potentielle sur un marché. Ou à un buteur au moment du penalty. Des salopes rusées, ces affections opportunistes.

Tous les membres du groupe étaient, en gros, au même niveau clinique. Nous étions séropositifs mais toujours largement asymptomatiques. La parano n’était jamais loin d’émerger pendant nos réunions. Tout le monde donnait l’impression de discrètement vérifier si les ganglions de chacun n’étaient pas en train de tripler de volume. C’était assez déstabilisant de sentir, au cours d’une conversation, les yeux des gens déraper vers le côté de votre visage.

Ce genre de comportement ajoutait à la sensation d’étrangeté qui m’habitait à cette époque. Je n’arrivais vraiment pas à concevoir ce qui m’était arrivé. Déjà, les résultats du test m’avaient semblé inconcevables, tellement incongrus comparés à la sensation de santé que j’éprouvais, à mon air bien-portant. Une partie de moi-même restait persuadée qu’il y avait une erreur, même après trois tests successifs. Cette auto-illusion aurait dû voler en éclats quand Donna s’est refusée à moi, pourtant elle est restée, installée dans l’arrière-salle avec une détermination farouche. On arrive toujours à croire ce qu’on a envie de croire.

J’ai arrêté d’aller aux réunions du groupe après qu’ils eurent envoyé Alan Venters au mouroir. Ça m’a déprimé et puis, de toute manière, je ne voulais plus qu’employer mon temps à lui rendre visite. Tom, mon référent et aussi conseiller dans le groupe, avait accepté ma décision à contrecœur.

— Écoute, Dave, je crois qu’aller voir Alan à l’hôpital est une très bonne chose. Pour lui. Pour le moment, je suis plus préoccupé par toi. Tu es en pleine santé et le groupe est là pour nous encourager à faire le plus de choses possible. Ne nous arrêtons pas de vivre parce que nous sommes séropositifs…

Pauvre Tom. Le premier faux pas de sa journée.

— Serait-ce le « nous » royal, Tom ? Quand tu seras séropositif, tu m’en reparleras.

Les bonnes joues roses de Tom s’empourprèrent. Il ne pouvait s’en empêcher. Des années d’exercices intensifs pour acquérir un savoir-faire en relations interpersonnelles lui avaient appris à retenir tout ce qui, signaux visuels ou verbaux, pouvait révéler sa nervosité. Jamais de regard fuyant ou de voix qui part en couilles à cause de la gêne. Jamais avec le vieux Tom. Malheureusement, Tom ne pouvait rien contre les flammes rouges qui striaient ses joues en de telles occasions.

— Je regrette, s’excusa-t-il avec fermeté.

Il avait le droit de faire des erreurs. Il disait toujours que les gens avaient ce droit. Va le dire à mon système immunitaire en compote.

— Je suis simplement préoccupé parce que tu as choisi de passer ton temps avec Alan. Le regarder partir en capilotade ne peut te faire aucun bien et, de plus, Alan était loin d’être le membre le plus positif de notre groupe.

— Il en était certainement le plus séropositif.

Tom choisit d’ignorer ma remarque. Il avait le droit ne pas répondre aux attitudes agressives des autres. Nous avons tous ce droit, nous avait-il dit. J’aimais Tom. Il labourait un sillon aride à toujours essayer d’être positif. Je pensais à mon boulot qui consistait essentiellement en la contemplation du travail du cruel scalpel de Howison sur des corps inanimés. Déprimant et aliénant. Mais c’est un simple pique-nique comparé au spectacle des âmes que l’on éventre. C’est ça que Tom avait à supporter avec les réunions du groupe.

La majorité des membres de Séro et Positif étaient des drogués qui se piquaient. Ils avaient attrapé le virus pendant les séances de pique collectives qui avaient fleuri en ville au milieu des années quatre-vingt, après la fermeture des boutiques de chirurgie de Bread Street. Ç’avait tari le flot des seringues et des aiguilles fraîches. Après ça, bonjour les grosses seringues collectives et le partage, le partage toujours. J’ai un ami, Tommy, qui s’est mis à l’héro à force de traîner avec ces mecs de Leith. J’en connais un, un type nommé Mark Renton, parce que j’ai travaillé avec lui, quand on était apprenti. C’est drôle que Mark, qui s’est injecté des années d’héro, soit, pour autant que je sache, toujours épargné par le virus. Tandis que moi, je n’ai jamais touché à ce truc de toute ma vie. Il y avait, de toute façon, suffisamment de toxicos dans le groupe pour faire prendre conscience qu’il était plus une exception qu’une règle.

Les réunions du groupe étaient, en général, des affaires assez tendues. Les junkies haïssaient les deux homosexuels du groupe. Ils étaient persuadés que le virus avait été répandu dans la communauté des drogués de la ville par un proprio abusif qui baisait ses locataires junkies en guise de loyer. Moi-même et deux femmes, l’une était la compagne propre d’un junkie, haïssions tout le monde dans la mesure où nous n’étions ni homosexuels ni toxicos. Au début, comme tout le monde, je croyais avoir été « innocemment » infecté. C’était trop facile de s’en prendre aux fixés ou aux pédés à cette époque. Quoi qu’il en soit, j’avais vu les affiches et lu les tracts. Je me souvenais de l’époque punk, les Sex Pistols disant que « personne n’est innocent ». Très vrai. Ce qu’il faut dire aussi, c’est que certains sont plus coupables que d’autres. Ce qui me ramène à Venters.

Je lui donnais une chance. Une chance de montrer qu’il se repentait. C’était de loin bien plus que n’en méritait ce salaud. Lors d’une des réunions du groupe, j’ai dit le premier de plusieurs mensonges, début du chemin qui devait guider ma griffe jusqu’à l’âme d’Alan Venters.

J’ai dit au groupe que j’avais eu des rapports sexuels avec pénétration et non protégés, tout en sachant parfaitement que j’étais séropositif, et qu’aujourd’hui je le regrettais. La pièce était plongée dans un silence de mort.

Les gens se sont mis à se remuer nerveusement sur leur siège. Puis une femme qui s’appelait Linda s’est mise à pleurer en secouant la tête. Tom lui a demandé si elle souhaitait quitter la réunion. Elle a dit non, elle attendrait et écouterait ce que les gens auraient à dire. Sa réponse, venimeuse, m’était directement adressée. J’ignorais complètement sa colère, je ne quittais pas Venters des yeux. Il arborait cette expression caractéristique d’ennui perpétuel. Je suis sûr qu’une ombre de sourire avait passé sur ses lèvres.

— C’est très courageux d’avoir dit ça, Davie. Je suis sûr que ça t’a demandé beaucoup de courage, a fait Tom avec solennité.

Pas du tout, tête de nœud au rabais. C’est un foutu bobard. J’ai haussé les épaules.

— Je suis certain qu’un terrible fardeau de culpabilité vient d’être ôté de tes épaules, a repris Tom, sourcils levés pour m’inviter à en rajouter.

Cette fois, j’ai accepté l’invitation.

— Oui, Tom. Rien que d’avoir été capable de le partager avec vous. C’est affreux… Je n’attends pas que l’on me pardonne…

L’autre femme du groupe, Marjorie, siffla une insulte dans ma direction. Je ne la compris pas parfaitement. Linda continuait à sangloter. Aucune réaction de la part du connard qui occupait la chaise qui me faisait face. Son égoïsme et son manque de moralité me donnaient envie de vomir. J’aurais voulu l’écarteler avec mes mains nues. Je luttais pour me contrôler, me délectant de la richesse de mon plan pour le détruire. La maladie pouvait prendre son corps ; ce serait son triomphe, quelque malfaisante puisse être sa force. Le mien serait plus grand, plus épouvantable. Je voulais son esprit. J’avais l’intention de creuser de plaies mortelles son âme immortelle. Amen.

Tom avait regardé le cercle des membres :

— Y a-t-il quelqu’un qui se sente en phase avec Davie ? Qu’est-ce que vous ressentez après ça ?

Après un moment de silence, pendant lequel je gardais les yeux fixés sur la silhouette impassible de Venters, Ptit Goagsie, un des toxicos du groupe, se mit à croasser avec nervosité. Puis il laisse jaillir, avec une emphase démesurée, tout ce que j’attendais de Venters.

— Je suis content que Davie ait dit ça… j’ai fait pareil… j’ai fait pareil, putain… une fille innocente qui n’avait jamais fait de saloperies avec personne… mais je détestais le monde entier… je veux dire… je pensais, putain, caisse j’en ai à foutre ? C’est quoi ma vie… j’ai vingt-trois ans et je n’ai rien eu, même pas un boulot de merde… pourquoi m’en foutre… si je le dis à cette fille, elle va flipper, c’est tout…

Il sanglotait comme un gosse. Puis il leva la tête vers moi et produisit, à travers ses larmes, le plus beau sourire que je n’ai jamais vu sur quiconque.

— ... mais tout allait bien. Elle a fait le test. Trois en six mois. Rien. Elle n’était pas infectée…

Marjorie, qui dans les mêmes circonstances avait été infectée, se mit à persifler. C’est alors que cela se produisit. Ce connard de Venters fit rouler ses prunelles et me sourit. Ça s’est fait. C’était le moment. La colère était toujours présente mais elle était amalgamée à un calme immense, une sérénité toute-puissante. Je lui rendis son sourire, avec le sentiment d’être un saurien à demi immergé, surveillant un petit animal à fourrure en train de boire au bord du fleuve.

— Nan… Ptit Goagsie pleurnichait lamentablement pour Marjorie, c’était pas comme ça… attendre ses résultats c’était pire qu’attendre les miens… vous ne comprenez pas… je ne… je veux dire que je ne… ce n’est pas comme…

Tom vint au secours de la masse frémissante et inarticulée qu’il était devenu.

— N’oublions pas la colère colossale, le ressentiment et l’amertume que tu as éprouvés quand tu appris que tu étais séropositif.

Ça servit de signal de mise en circuit à une de nos habituelles, et interminables, séances d’argumentations. Tom les voyait comme « faire avec notre colère » en se « confrontant avec la réalité ». Le principe était supposé être thérapeutique, et en fait il semblait l’être pour beaucoup dans le groupe. Mais moi, je le trouvais trop déprimant, trop fatigant. Peut-être parce qu’à ce moment, mon agenda personnel était différent.

En plein débat sur la responsabilité individuelle, Venters, comme il savait le faire en de telles occasions, apporta sa contribution personnelle. Secourable et éclairante, comme d’hab.

— Foutaises, s’exclamait-il à chaque fois que quelqu’un donnait, non sans passion, son point de vue.

Tom lui demanda, comme d’hab, pourquoi il éprouvait ça.

— Comme ça, répondit Venters en haussant les épaules.

Tom demanda s’il pouvait expliquer pourquoi.

— C’est jamais que l’avis de l’un contre celui de l’autre.

Tom répondit en demandant à Venters quel était son point de vue. Alan disait alors, soit : Je m’en moque, soit : J’en ai rien à foutre. J’ai oublié l’expression exacte.

Tom lui a demandé pourquoi il était là. Venters a fait : « Je me tire. » Il est parti et l’atmosphère s’est détendue aussitôt. C’était comme si quelqu’un, après avoir lâché un affreux pet, l’avait, je ne sais comment, aspiré de nouveau par son trou du cul.

Il revint, néanmoins, comme il revenait toujours, arborant son expression à la fois jubilatoire et sarcastique. C’était comme si Venters était persuadé que lui seul était immortel. Il prenait plaisir à regarder les autres qui s’efforçaient d’être positifs, puis il les dégonflait comme des baudruches. Jamais trop ostensiblement pour ne pas être jeté hors du groupe mais suffisamment pour les démoraliser. La maladie qui saccageait son corps était un ange de douceur comparé à celui, bien plus obscur, qui hantait son cerveau malade.

Ironie, Venters voyait en moi un esprit complice. Il ne s’apercevait pas du tout que la seule raison pour laquelle je venais à ces réunions était sa mise en observation. Je ne prenais jamais la parole et profitais de tout ce qui était dit pour aiguiser le cynisme de mon regard. Cette attitude jetait les bases de ce qui allait me permettre de devenir l’ami d’Alan Venters.

Ce ne fut pas facile de se lier avec ce type. Personne ne voulait le connaître mieux, c’est donc par défaut que je devins son ami. Nous avons commencé par picoler ensemble ; lui, sans retenue, moi plus prudemment. Peu à peu, j’ai appris des choses sur sa vie. Progressivement, minutieusement, systématiquement, j’ai accumulé les détails. J’avais fait une licence de chimie à l’université de Strathclyde mais je n’avais pas abordé mes études avec la rigueur et l’enthousiasme avec lesquels j’approchais le cas Venters.

Venters avait été infecté, comme beaucoup à Édimbourg, en partageant des seringues à héroïne. Ironie du sort, avant d’avoir été diagnostiqué positif, il avait envoyé balader la dope. Maintenant, il était désespérément imbibé. Sa façon de boire, sans discernement, en se fourrant dans le bec, au petit bonheur lors de ses marathons de beuverie, un toast ou un sandwich, signifiait que sa carcasse affaiblie était une proie facile pour toute sorte d’infections potentiellement meurtrières. Pendant cette époque où nous nous liâmes, je pariais intérieurement qu’il ne durerait pas longtemps.

Et c’est ce qui se produisit. Un bon nombre d’infections se mirent à faire course d’opportunisme dans son organisme. Ce qui ne changea rien pour lui. Venters continua à se comporter comme il l’avait toujours fait. Il commença à se rendre au mouroir, ou au service, comme on l’appelait ; d’abord en consultation externe puis on finit par lui attribuer un lit.

On aurait dit qu’il pleuvait toujours quand j’allais au mouroir. Une pluie mouillée, glacée, persistante, avec des rafales qui traversaient les couches de vêtements comme des rayons X. Les frissons signifiaient des rhumes et les rhumes signifiaient la mort mais tout cela n’avait guère d’importance pour moi à cette époque. Maintenant, bien sûr, je prends soin de moi. Mais alors, il y avait cette mission qui consumait tout : je devais accomplir ma tâche.

Les bâtiments du mouroir n’étaient pas repoussants. Les façades des immeubles gris avaient été recouvertes d’un assez joli motif de briques jaunes. Il n’y avait néanmoins pas de briques jaunes sur le côté qu’on abordait par la rue.

Chaque visite à Alan Venters faisait approcher la dernière, et la vengeance finale. Bientôt, il n’y eut plus le temps d’essayer d’obtenir de lui des remords sincères. À une époque, j’ai cru vouloir de Venters du repentir, plutôt qu’une vengeance. Si je l’avais obtenu, je serais mort avec la foi dans la bonté fondamentale de l’esprit humain.

Le récipient flétri de peau et d’os qui contenait la force vitale de Venters était un lieu d’accueil tout à fait inadéquat pour une quelconque force spirituelle. Quant à espérer y trouver de quoi investir mes espérances en l’humanité… Néanmoins, un corps qui faiblissait, qui pourrissait, était susceptible de faire affleurer l’esprit à la surface et le rendre plus accessible à nous, mortels. C’est ce que disait Gillian avec qui je travaillais, à l’hôpital. Gillian était très croyante, et ça lui convenait de croire ces bobards. Nous voyons toujours ce que nous voulons voir.

Que voulais-je vraiment ? La vengeance toujours, bien plus que son repentir. Venters aurait pu déblatérer pour qu’on le pardonne, autant qu’un bébé en larmes, je ne crois pas que cela aurait suffi pour me détourner de ce que j’avais décidé de faire.

Ces polémiques intérieures, c’est le produit de tous les conseils dont Tom m’a abreuvé. Il soulignait les vérités les plus plates : tu n’es pas encore en train de mourir, tu dois vivre ta vie jusque-là. Tout cela était soutenu par la conviction que la sinistre réalité d’une mort imminente pouvait être éloignée en essayant de s’investir dans le présent, l’actualité de la vie. À l’époque, je ne croyais pas une chose pareille mais aujourd’hui, oui. Une définition évidente veut que l’on doit vivre jusqu’au moment de sa mort. Le mieux est de faire de cette vie une expérience aussi pleine et aussi plaisante que possible. Au cas où, et je le soupçonne fort, la mort ne soit que de la merde.

L’infirmière de l’hôpital ressemblait un peu à Gail, une avec qui j’étais sorti, un assez joli désastre, ma foi. Elle arborait la même expression tranquille. Dans son cas, il y avait de bonnes raisons. J’y voyais quelque chose comme de la concentration professionnelle. Dans le cas de Gail, un semblable détachement était, à mon avis, inadapté. Cette infirmière me regardait avec cet air sérieux, tendu et vaguement condescendant.

— Alan est très fatigué. Ne restez pas trop longtemps, je vous prie.

— Je comprends, lui ai-je souri, affable mais éteint.

Puisqu’elle jouait la professionnelle attentive, je pensais que je pouvais jouer l’ami concerné. Il me semblait plutôt bien tenir mon rôle.

— Il a beaucoup de chance d’avoir un ami qui lui est aussi attaché, dit-elle, visiblement étonnée qu’un abominable salaud tel que lui puisse avoir le moindre ami.

J’ai grommelé quelque chose de vague et suis entré dans la petite pièce. Alan était dans un état impressionnant. J’étais malade d’inquiétude ; profondément préoccupé que ce salaud puisse ne pas tenir la semaine, qu’il échappe au destin que je lui avais préparé. Les choses devaient arriver en temps voulu.

Assister à la déchéance physique de Venters avait été, au début, un plaisir sans borne. Je ne me laisserai jamais aller comme ça quand je serai malade, jamais. Je laisserai plutôt tourner mon moteur dans un garage calfeutré. Venters, en merde qu’il était, n’avait pas les couilles de quitter la grande fête de son propre chef. Il s’accrocherait jusqu’au bout, rien que pour causer le plus de désagréments à tous.

— Ça va, Al ? lui ai-je demandé.

Une question conne s’il en était. Les conventions nous imposent leurs banalités jusqu’aux moments les plus inconvenants.

— Pas mal… souffla-t-il.

Tu en es sûr, mon petit Alan ? Rien ne te dérange ? Tu as l’air un peu patraque. C’est certainement un bout de ce petit microbe qui fait ses ravages. Au lit avec deux aspirines et demain, tu seras comme un charme.

— Tu souffres ? demandai-je, plein d’espoir.

— Nan… ils ont des trucs… c’est juste le souffle…

Je lui ai pris la main et j’ai éprouvé un pincement de joie quand ses doigts osseux et pathétiques ont vaguement serré. J’ai cru que j’allais éclater de rire devant son visage de squelette quand il a fermé ses yeux que la fatigue bridait.

Hélas, pauvre Alan. Je le connaissais, infirmière. C’était un branleur, une saloperie sans nom. Je le regardais lutter pour respirer, en retenant mes sourires.

— Tout va bien, l’ami. Je suis là, dis-je.

— T’es un chic type, Davie… bafouilla-t-il… quel dommage que nous ne nous soyons pas connus avant cette…

Il ouvrit les yeux et les referma.

— C’est vraiment dommage, espèce de petit con à face de poubelle…, sifflai-je à son regard clos.

— Quoi ?… qu’est-ce que…

Il délirait de fatigue et de drogues.

Connard flemmard. T’as passé trop de temps dans ce lit. On devrait le sortir de son trou pour qu’il prenne un peu d’exercice. Un petit jogging dans le parc. Cinquante pompes. Deux douzaines d’accroupissements.

— Je disais, c’est dommage que nous ne nous soyons pas rencontrés en d’autres circonstances.

Il grommela avec satisfaction et sombra dans le sommeil. Je dégageai ses doigts osseux de ma paume.

Mauvais rêves, saloperie.

L’infirmière vint s’assurer que tout allait bien.

— C’est très mal élevé. On ne traite pas un invité comme ça, fis-je, en souriant, les yeux sur la forme affaissée, le quasi-cadavre de Venters.

Nerveuse, elle se força à sourire. Elle devait certainement penser qu’il s’agissait de l’humour noir des homosexuels, ou des toxicos, ou des hémophiles, ou de ce qu’elle pouvait m’imaginer être. Moi, je me voyais comme l’ange de la vengeance.

Tuer ce sac de merde ne lui aurait fait que du bien. C’était là le problème. Mais j’étais arrivé à le résoudre. Comment atteindre un homme qui agonise, qui le sait et pour qui rien n’a d’importance ? C’est en écoutant Venters que j’ai découvert comment. Tu les touches par le biais des vivants, les gens qui comptent pour eux.

Une chanson dit « tout le monde aime quelqu’un, un jour », mais Venters semblait échapper à cette règle. Ce type n’aimait tout simplement pas les autres, et ils faisaient plus que le lui rendre. Avec les autres hommes, Venters se mettait dans le rôle de l’ennemi. Ses relations d’autrefois étaient évoquées avec amertume : « un escroc » ou avec mépris : « un crétin ». Le choix dépendait de qui, en cette occasion particulière, avait trompé qui, exploité ou manipulé qui.

Les femmes échouaient dans deux catégories indistinctes. Soit elles avaient la chatte en « soupe de poisson », soit « comme un vieux divan ». Venters, évidemment, ne voyait pas grand-chose dans une femme en dehors de son « trou à fourrure », comme il l’appelait. Même une remarque désobligeante à propos de leurs seins ou de leur cul aurait signifié une énorme ouverture d’esprit de sa part.

Ça me déprimait. Comment un tel salaud pouvait-il aimer qui que ce soit ? Je laissais passer le temps et la patience finit par obtenir sa récompense.

Tout merde abjecte qu’il fût, Venters tenait en fait à quelqu’un. On ne pouvait pas se tromper sur la manière dont sa voix se modifiait quand il évoquait « le petit mec ». Discrètement, je lui soutirai des informations au sujet du fils de cinq ans qu’il avait eu avec une femme de Wester Hailes, une truie qui ne le laissait pas voir le gamin, un Kevin. Déjà, une partie de moi-même aimait cette femme.

Le gamin me révéla comment Venters pouvait être atteint. En total contraste avec son comportement habituel, il se laissait envahir par la douleur et des sentiments incohérents quand il confiait qu’il ne verrait jamais grandir son fils, et combien il aimait « le petit mec ». Voilà pourquoi Venters ne craignait pas la mort. Il était convaincu que, d’une manière ou d’une autre, il survivrait à travers son fils.

Ce ne fut pas très difficile de m’introduire dans la vie de Frances, l’ex-petite amie de Venters. Elle haïssait Venters avec une violence qui me la rendait encore plus chère, même si elle n’avait rien qui puisse m’attirer.

Après l’avoir repérée, je la draguai « par hasard », dans une discothèque minable, en jouant le rôle du soupirant attentif et plein de charme. Bien sûr, il n’y avait aucun problème d’argent. Elle s’y habitua très vite, n’ayant visiblement jamais été traitée décemment par un homme. Elle n’était pas habituée à l’argent : avec un gosse à élever, elle tirait plutôt le diable par la queue.

Le plus dur fut le moment où il dut être question de sexe. J’insistais, bien entendu, pour porter une capote. Elle avait, bien avant que nous n’ayons atteint ce stade, parlé de Venters. J’avais, très noblement, dit que je lui faisais confiance et que j’étais prêt à faire l’amour avec elle sans capote mais que je voulais lui ôter le moindre doute de l’esprit, que je devais être honnête, j’avais été avec plusieurs personnes différentes et, vu l’expérience qu’elle avait vécue avec Venters, de tels doutes ne pouvaient être occultés. Quand elle fondit en larmes, je crus avoir tout foiré. Mais ses larmes étaient des larmes de gratitude.

— Tu es vraiment un être exceptionnel, Davie, tu le sais ? qu’elle dit.

Si elle savait ce que j’allais faire, elle n’aurait pas défendu une opinion aussi élevée. Je me sentais mal mais quand je songeais à Venters, cette sensation disparaissait. J’irais jusqu’au bout sans problème.

Je mesurais mes avancées auprès de Frances de manière à ce que mes progrès coïncident avec la glissade de Venters dans la maladie et à son confinement dans le mouroir. Un grand nombre d’infections étaient en lice pour achever Venters, la première étant la pneumonie. Venters, comme la plupart des malheureux séropositifs qui avaient pris la route de la dope, avait échappé aux affreux cancers de la peau qui ravagent les pédés. Le principal rival de la pneumonie était l’abondant muguet qui lui poussait dans la gorge et l’estomac. Le muguet n’était pas la seule chose qui cherchait à étouffer la vie de ce salaud mais si je n’agissais pas plus vite, il pouvait être une des dernières. Sa déchéance était rapide, et même trop rapide à mon goût. J’étais persuadé que ce connard allait casser sa pipe avant que je ne réalise mon plan.

L’occasion survint en fait juste au bon moment. Finalement, ça avait été moitié chance et moitié prévision. Venters se débattait, il n’était plus qu’un morceau rabougri de peau et d’os. Le docteur avait dit : Ce n’est plus qu’une question de jours.

J’avais fait en sorte que Frances me fasse confiance pour garder son gosse. Je l’encourageais à sortir, avec des amis. Elle avait prévu d’aller manger un curry, samedi soir, et me laissait à l’appartement, seul avec son fils. J’allais saisir cette chance qui s’offrait. Le mercredi précédant le grand jour, je pris la décision d’aller voir mes parents. J’avais songé leur parler de mon état et je savais que je leur rendais, probablement, ma dernière visite.

Mes parents habitent un appartement de Oxgangs. Quand j’étais gosse, cet endroit me semblait trop moderne. Aujourd’hui, il avait l’air étrange d’un résidu de bidonville dans une zone oubliée par le temps. C’est ma vieille qui ouvrit la porte. Elle hésita une seconde. Puis elle réalisa que j’étais moi et pas mon petit frère, et que par conséquent son porte-monnaie pouvait rester dans l’antimites. Elle m’embrassa, avec un enthousiasme dû surtout au soulagement.

— Bonjour inconnu, chantonna-t-elle en me faisant entrer avec hâte.

Je compris la raison de son empressement : Coronation Street avait commencé. Mike Baldwin était rendu au point où il était obligé d’affronter sa maîtresse Aima Sedgewick et de lui avouer qu’il préférait la riche veuve Jackie Ingram. Mike ne pouvait s’en empêcher. Il était prisonnier de l’amour, une force qui lui était étrangère et qui le forçait à se conduire comme il le faisait. Comme aurait dit Tom, j’avais tout pour être en empathie. J’étais prisonnier de la haine, une force qui avait autant d’exigence. Je m’installai dans le divan.

— Salut, inconnu, répéta mon vieux sans lever le nez de son Evening News. Que se passe-t-il ? demanda-t-il sans conviction.

— Pas grand-chose.

Rien du tout, père. Oh, vous ai-je dit que j’étais séropositif ? C’est très à la mode, maintenant, vous savez. Comment peut-on ne pas avoir un système immunitaire en ruine, de nos jours ?

—  Deux millions de Chinetoques. Deux millions de ces mendiants. C’est exactement ce qu’on va avoir ici quand Hong Kong va retourner à la Chine.

Il laissa fuser un long soupir.

— Deux millions de petits zizis bites, qu’il fit songeur.

Je ne dis rien, préférant ignorer l’hameçon qu’il agitait.

Dès que je suis entré à l’université, j’avais plaqué ce que mes parents décrivaient comme une bonne affaire, le vieux s’était distribué le rôle du réactionnaire pur et dur, en résistance à un étudiant révolutionnaire. Au début, c’était un jeu mais avec le temps, je suis sorti de mon rôle pendant que lui s’y accrochait de plus en plus fermement.

— Tu es un fasciste. Tout ça vient du fait que ton pénis n’a pas la bonne taille, lui dis-je en souriant.

Coronation Street desserra un instant sa poigne et l’étau libéra la psyché de Ma. Elle se tourna vers nous avec un sourire entendu.

— Ne dis pas n’importe quoi. Moi, j’ai fait la preuve de ma virilité, fiston, répliqua papa avec hargne, soulignant le fait qu’à vingt-cinq ans, je n’avais ni femme ni enfant.

Pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait se la sortir pour me prouver que je déraillais. En fait, il haussa les épaules et revint au thème qu’il s’était choisi.

— Ça te dirait, hein, deux millions de Chinetoques dans ta rue ?

J’envisageai ce terme, Chinetoque, et je vis des tas de cartons remplis de nourriture à moitié consommée qui encombraient la route. C’était une image qui me revenait sans difficulté, puisque c’était une scène que j’avais observée tous les dimanches matin.

— Parfois, c’est comme si c’était déjà fait, fis-je à voix haute.

— Ah, tu y viens ! dit-il comme si je lui avais reconnu un argument. Deux autres millions sont en route. Ça te plairait ?

— Les deux millions ne vont probablement pas tous débarquer à Caledonian Place. Je veux dire, on est déjà vachement à l’étroit dans le ghetto de Dalry.

— Marre-toi, si tu veux. Et le boulot ? Il y a déjà deux millions de chômeurs. Les maisons ? Tous ces petits mendiants qui vivent dans des cartons.

Putain, il me bouffait la tête. Heureusement, la toute-puissante Ma, gardienne de la boîte à bonheurs, intervint.

— La ferme, s’il vous plaît ! J’essaie de regarder la télé.

Désolé, mère. Je sais que c’est un rien égoïste de ma part, moi ton rejeton séropositif, de troubler ta concentration alors que Mike Baldwin est en train de faire un choix essentiel qui va déterminer tout son avenir.

Je décide de ne pas mentionner le virus. Mes parents n’ont pas une perception très progressiste de ce genre de choses. Ou peut-être pas. Qui sait ? Quoi qu’il en soit, je ne le sens pas. Tom a toujours dit de se fier à ce que l’on ressentait. Je ressentais que mes parents s’étaient mariés à dix-huit ans et qu’à mon âge, ils avaient fait quatre gosses. Ils me trouvent déjà « bizarre ». Ajouter le sida au tableau ne pourrait que confirmer leurs doutes.

Je me suis contenté de boire une Export et de parler tranquillement foute avec le vieux. Il n’est plus allé au stade depuis 1970. La télé couleur lui servait de jambes. Vingt ans après, les satellites se sont mis à tourner et les ont définitivement atrophiées. Pourtant, il se considère toujours comme un expert. Les opinions d’autrui sont sans aucune valeur. En fait, c’était perdre son temps d’essayer de les entendre. Comme en politique, il était capable de se ranger au point de vue le plus opposé de celui qu’il défendait et de polémiquer avec les mêmes hurlements. Il n’y avait qu’une chose à faire : s’arranger pour ne pas lui offrir le front résistant contre lequel il se serait déchaîné et ainsi, peu à peu, le laisser se convaincre lui-même de se ranger à votre façon de voir.

Je suis resté assis un moment avec eux, en opinant du bonnet, ici et là et toujours à propos, puis je trouvai une excuse banale et m’en allai.

Je suis rentré à la maison et j’ai vérifié l’état de ma boîte à outils. L’assortiment d’outils pointus et aiguisés d’un ancien apprenti menuisier. Le samedi venu, je les ai emportés à l’appartement de Frances, à Wester Hailes. J’avais des trucs un peu particuliers à faire. De l’un d’eux, elle devait tout ignorer.

Fran attendait de dîner dehors avec ses amis avec impatience. Elle s’est préparée en jacassant sans arrêt, j’essayais de lui répondre avec autre chose que des séries de grognements qui pouvaient passer pour des « oui » ou des « d’accord » mais j’avais l’esprit totalement accaparé par ce que j’avais à faire. J’étais assis sur le lit, tendu et voûté, et me levais sans arrêt pour guetter à la fenêtre pendant qu’elle se mettait le visage en place.

Après ce qui m’a paru durer une vie entière, j’ai entendu les râles d’un moteur, en bas, dans le parking désert. J’ai bondi à la fenêtre, en criant :

— Le taxi est là !

Frances me laissa, j’étais le gardien de son gosse qui dormait.

L’entreprise tout entière se déroula plutôt bien. Après, je me suis senti affreusement mal. Valais-je mieux que Venters ? Petit Kevin. On s’était bien amusés ensemble. Je l’avais emmené aux spectacles du festival de Meadows, à Kirkcaldy pour un match de la League Cup et au musée de l’enfance. Il n’y avait pas de quoi grimper aux rideaux mais, comparé à ce que son père n’avait jamais fait pour le pauvre petit rat, c’était Byzance. Frances était exactement de cet avis.

Le malaise qui m’étreignait n’était que le hors-d’œuvre des horreurs qui déferlèrent quand j’eus développé les photos. En guettant les formes qui se révélaient, je grelottais d’angoisse et de remords. Je glissai les épreuves dans le séchoir et partis me faire un café qui me servit à avaler ma dose de Valium. Puis je rassemblai les photos et allai au mouroir voir Venters.

Physiquement, il n’en restait pas grand-chose. J’ai craint le pire quand j’ai regardé dans ses yeux déjà vitreux. Le sida provoque chez certains malades une démence sénile précoce. La maladie pouvait s’emparer de son corps mais si elle emportait aussi son esprit, elle me priverait de ma vengeance.

Heureusement, Venters se rendit vite compte de ma présence. Son absence de réaction n’était qu’un effet secondaire des médicaments qu’il prenait. Son regard se fixa sur moi, avec cette expression sournoise et fuyante que je lui associais en permanence. Je sentais le mépris qu’il éprouvait à mon égard fuser de son sourire souffreteux. Il devait penser qu’il s’était trouvé un gentil crétin pour l’assister jusqu’à la fin. Je pris place près de lui et lui pris la main. J’eus envie de briser un à un ses doigts desséchés et de les enfoncer dans chacun de ses orifices. En plus des autres choses, je lui en voulais d’avoir eu à faire ce que j’avais fait à Kevin.

— Tu es un chic type, Davie. C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés autrement, souffla-t-il, la phrase qu’il ressassait à chacune de mes visites.

Je serrais sa main plus fort. Il me regarda sans comprendre. Parfait. Le salaud ressentait encore la douleur physique. Ce ne serait pas ce genre de douleur qui le ferait souffrir mais c’était un petit plus agréable.

Je lui parlais avec calme et précision.

— Je t’ai dit avoir été infecté en me shootant, Al. Eh bien, j’avais menti. J’ai menti pour des tas de choses.

— De quoi s’agit-il, Davie ?

— Écoute-moi juste une minute, Al. J’ai été contaminé par cette fille que je voyais. Elle ne savait pas qu’elle était séropositive. Elle avait été infectée par une merde qu’elle avait rencontrée un soir, dans un pub. Elle était un peu soûle et surtout très naïve, cette petite caille. Tu sais quoi ? Ce salaud lui a dit qu’il avait un peu de dope, chez lui. Alors elle l’a suivi. Jusqu’à son appartement. Le salaud l’a violée. Et tu sais ce qu’il a fait, Al ?

— Davie… qu’est-ce que…

— Je vais te le dire, putain. Il l’a menacée avec un couteau. Il l’a ligotée. Il lui a baisé la chatte, le trou du cul, il l’a forcée à le sucer. La fille était morte de frousse. Et elle se faisait torturer. Ça te rappelle quelque chose, connard ?

— Je ne… je ne comprends rien à tes conneries, Davie…

— Aah, putain commence pas, merde. T’as pas oublié Donna. T’as pas oublié le Southern Bar.

— J’étais bourré, mec… tu te souviens de ce que tu as dit…

— C’était faux. De la merde. Je n’aurais jamais pu baiser si j’avais su quelle merde sortait avec mon foutre. Putain de merde, j’aurais même pas pu sourire !

— Ptit Goagsie… tu t’en fous ?

— Ferme-la, ta putain de gueule ! Ptit Goagsie a eu sa foutue chance. Tu as fait comme si c’était chez un putain de Guignol quand tu as joué la tienne.

Je râlais, mes gouttes de salive se fondaient dans le film de sueur qui couvrait sa gueule rétrécie. Je me repris et continuai mon histoire.

— La fille en a bavé. Mais elle était dure. Un truc pareil aurait bousillé un tas d’autres femmes mais Donna a essayé de s’en sortir. Pourquoi permettre à une chiure de bite de vous saloper votre vie ? Facile à dire, mais elle l’a fait. Ce qu’elle ignorait, c’est que le sac à foutre en question était séropositif. Puis elle a rencontré ce type. Ils ont pris leur pied. Il l’aimait bien mais il savait qu’elle avait un problème avec le cul et les mecs. Y a pas à se demander pourquoi, hein ?

J’aurais voulu étrangler l’énergie perverse qui servait de fluide vital au corps de ce connard. Non, pas encore, me suis-je dit. Pas encore, enculé. J’ai poussé un long soupir et j’ai repris mon récit, dont les horreurs redevenaient vivantes.

— Ils ont essayé de résoudre le problème, cette fille et cet autre type. Et puis elle a appris que l’enculé qui l’avait violée était séropositif. Puis elle a appris qu’elle l’était. Mais le pire pour cette personne, une vraie personne, une personne avec un putain de sens moral, fut quand elle a appris que son nouveau mec l’était. Tout ça à cause de toi, le connard violeur. J’étais ce nouveau mec. Moi. Le gros crétin qui est ici, j’ai fait en me désignant.

— Davie… je regrette, mec… Qu’est-ce que je peux dire ? Tu es un chic type… c’est cette maladie… c’est une putain de sale maladie, Davie. Elle tue les innocents, Davie… elle tue l’innocent…

— C’est trop tard pour ce genre de foutaises, maintenant. Tu as pris ta chance quand elle est passée. Comme Ptit Goagsie.

Il m’a ri au nez. Ça a fait un bruit profond et sifflant.

— Mais tu es qui… qu’est-ce que tu peux faire ?… Me tuer ? Vas-y… tu me feras une sacrée faveur… je m’en fous complètement.

Son masque desséché parut s’animer, comme rempli d’une énergie étrange et mauvaise. Ce n’était pas un être humain. Naturellement, ça m’arrangeait de croire une chose pareille : ça rendait plus facile ce que j’avais à faire Mais, même en considérant les choses froidement, je continuais à le croire. Le moment était venu d’abattre mes cartes. Calmement, je sortis le jeu de photos que j’avais dans la poche.

— Ce n’est pas tant ce que je peux y faire que ce que j’ai déjà fait, fis-je avec un sourire qui se nourrissait de toute la perplexité anxieuse qui se peignait sur son visage.

— Qu’est-ce que… que veux-tu dire ?

Je me sentais formidablement bien. Des vagues de terreur l’assaillaient, sa tête décharnée se mit à trembler alors que ses peurs les plus noires envahissaient son esprit. Il regarda les photos avec un air terrorisé, incapable de les déchiffrer, s’interrogeant sur les terribles secrets qu’elles dissimulaient.

— Songe à la pire des choses que je puisse faire pour te ruiner la vie, Al. Multiplie-la par mille et, putain de Dieu, tu seras encore très loin du compte.

Je hochai la tête avec mélancolie et lui montrai une photo de Frances et moi. Nous posions tranquillement, et nous nous montrions très naturellement avec cette assurance qu’ont les amants qui vivent les premiers instants de la passion.

— Quel bordel… cracha-t-il en essayant d’arracher au lit sa carcasse asséchée.

Je posai la main sur sa poitrine et le renvoyai sans effort dans ses oreillers. J’y allais en douceur, savourant, dans ce mouvement qui touchait au sublime, mon pouvoir et son impuissance.

— Détends-toi, Al, détends-toi. Du calme. Laisse-toi un peu aller. Te fais pas de bile. Tu te souviens de ce que disent les médecins et les infirmières ? Tu as besoin de repos.

Je retournai la première image, révélant celle qui suivait.

— C’est Kevin qui l’a faite. Pas mal pour un gosse, non ? Tiens, le voilà, le petit diable.

On voyait Kevin en tenue de footballeur de l’équipe d’Ecosse. Il était juché sur mes épaules.

— Qu’est-ce tu as fabriqué, putain…

C’était plus un son qu’une voix. Plutôt que de sa bouche, il semblait provenir d’un endroit indéfini de son corps en débâcle. L’irréalité de ce bruit me frappa mais je me suis efforcé à paraître toujours aussi nonchalant.

— Tout simplement ça, expliquai-je en montrant une autre photo.

Elle montrait Kevin ligoté à une chaise de cuisine. Sa tête pendait sur le côté, ses yeux étaient clos. Si Venters avait regardé attentivement, il aurait remarqué une teinte bleuâtre aux paupières et à la bouche de son fils. Et aussi la blancheur quasi clownesque de son teint. Mais il avait certainement vu les plaies sombres sur sa tête, sa poitrine, ses genoux, et le sang qui en jaillissait, qui lui recouvrait le corps, au point qu’il était difficile de remarquer que le gosse était nu.

Il y avait du sang partout. Sous la chaise de Kevin, il recouvrait le lino d’une mare noire. Il y en avait des traînées à travers le sol de la cuisine. Une série d’outils électriques, une perceuse Bosch et une ponceuse Black et Decker entre autres. Et des poinçons aiguisés, des tournevis, étalés au pied du corps raidi.

— Nan… nan… Kevin… pour l’amour de Dieu, nan… il n’a rien fait… il n’a fait de mal à personne… nan…

Il gémissait encore et encore, un son terrible, dénué de tout espoir, de toute humanité.

Je le pris méchamment par les cheveux et arrachai sa tête à l’oreiller. J’observai avec une fascination perverse la manière dont son crâne osseux semblait peser contre sa peau devenue trop grande. Je lui collai l’image en pleine figure.

— J’ai pensé que le petit Kev devait être exactement comme son papa. Alors quand j’en ai eu marre de baiser ta vieille copine, j’ai décidé de filer à Kev un petit coup… par l’entrée de service. Je me suis dit que si le sida était bon pour papa, c’était bon pour son mioche.

— Kevin… Kevin… gronda-t-il.

— Manque de pot, son trouduc était trop étroit pour moi, alors j’ai dû l’arranger un peu avec ma perceuse. C’est con parce que je me suis laissé un peu emporter et j’ai commencé à faire des trous partout. C’est qu’il me faisait tellement penser à toi, Al. J’aurais aimé dire que c’était indolore mais je ne peux pas. Au moins, ça a été relativement rapide. Plus rapide en tout cas que de pourrir dans un lit. Il lui a fallu environ vingt minutes pour mourir. Vingt minutes de hurlements, de souffrance. Pauvre Kev. Comme tu disais, Al, cette maladie tue des innocents.

Les larmes baignaient son visage. Il ne cessait de répéter « non », avec de longs sanglots qui l’étouffaient. Sa tête s’agitait entre mes mains. Inquiet d’être interrompu par l’arrivée d’une infirmière, je pris un des oreillers, derrière lui.

— Le dernier mot qu’a dit Kevin était « Papa ». C’était les derniers mots de ton gosse, Al. Désolé, l’ami. Papa est mort. C’est ce que je lui ai dit. Papa est crevé.

Je l’ai regardé droit dans les yeux, il n’y avait que ses pupilles, l’abîme noir de la peur et de la défaite.

Je repoussai sa tête et posai l’oreiller contre son visage, étouffant ses gémissements écœurants. Je l’ai maintenu fermement, j’y ai appuyé mon visage, parcouru de haut-le-cœur mais chantant quand même une vieille chanson de Boney M déformée à son intention : Daddy, Daddy Cool, Daddy, Daddy Cool… you been a fuckin fool, bye bye Daddy Cool…

Je chantai joyeusement, jusqu’à ce que les faibles forces de Venters abandonnent.

Tout en maintenant fermement l’oreiller sur son visage, j’ai pris le Penthouse qui traînait dans son placard. Ce salaud aurait été trop faible pour en tourner les pages, à plus forte raison pour se taper une queue. Mais son homophobie était si délirante qu’il gardait ce magazine bien en vue, comme l’absurde étendard de sa sexualité. Pourrissant sur place et son plus grand souci était que nul ne pense qu’il était pédé. J’ai disposé le magazine contre l’oreiller et l’ai feuilleté avec nonchalance avant de prendre le pouls de Venters. Rien. Il y était passé. Plus important, il l’avait fait en pleine torture, souffrant, désespéré.

J’ai ôté l’oreiller du cadavre, j’ai soulevé sa tête affreuse et décharnée puis je l’ai laissée retomber. Pendant quelques instants, j’ai contemplé ce qu’il y avait devant moi. Les yeux étaient ouverts, comme l’était la bouche. Le tout avait l’air bête, une caricature maladroite d’être humain. J’imagine que c’est ce que sont les cadavres. Mais ça, Venters l’avait toujours été.

Le sourire de mépris que j’arborais laissa vite place à une vive sensation de tristesse. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi cela avait dû arriver. Je me suis détourné du cadavre. Après quelques autres minutes d’attente, je suis allé dire à l’infirmière que Venters avait quitté le stade.

Je suis allé aux funérailles de Venters, au crématorium de Seafield, avec Frances. C’était un moment difficile pour elle et je m’étais senti obligé de la soutenir.

Ce n’était pas un événement destiné à battre des records d’affluence. Sa mère et sa sœur étaient là, ainsi que Tom, accompagné de deux pékins de Séro et Positif.

Le prêtre ne trouva guère de choses très enthousiasmantes à dire à propos de Venters et, à sa décharge, il raconta peu de bobards. Ce fut une représentation courte et agréable. Alan avait commis beaucoup d’erreurs au cours de son existence, dit-il. Personne ne le contredit. Alan, serait, comme nous tous, jugé par Dieu qui lui accorderait son pardon. C’est une notion qui ne manque pas d’intérêt mais je crois que le vieux là-haut aura du boulot quand ce salaud se présentera devant lui. Et s’il entre, merci beaucoup mais je crois que je tenterai ma chance ailleurs.

Une fois dehors, j’ai regardé les couronnes. Il y en avait une seule. « Alan. Amour, Maman et Sylvia. » À ma connaissance, elles ne lui avaient jamais rendu visite à l’hôpital. Très sage de leur part. Certains sont plus faciles à aimer quand on n’est pas obligé d’être dans le secteur. J’ai serré les mains de Tom et des autres, puis j’ai emmené Fran et Kev prendre une crème glacée de luxe chez Lucas, à Musselburgh.

J’avais menti à Venters à propos des choses que j’avais fait subir à Kev. Contrairement à lui, je ne suis pas une foutue bête. Je suis loin d’être fier de ce que j’ai fait. J’ai pris de grands risques avec la santé du gamin. Travaillant dans une salle d’opération d’hôpital, je sais tout sur le rôle de l’anesthésiste. Ce sont eux les mecs qui vous maintiennent en vie, pas des porcs sadiques comme Howison. Après le coup de poing qui vous expédie au tapis, l’anesthésiste vous maintient dans les limbes et vous branche sur assistance respiratoire. Tous les signaux qui témoignent de votre vie sont surveillés dans les conditions les plus strictes. Ils prennent soin de vous.

Le chloroforme est un outil plus rustique, beaucoup plus dangereux. Je tremble encore quand je songe aux risques que j’ai pris avec le petit mec. Heureusement, Kevin s’est réveillé avec un simple mal de crâne et le souvenir de mauvais rêves, séquelles de son aventure dans la cuisine.

La boutique de farces et attrapes et les peintures laquées Humbrol ont fourni les plaies. Pour le masque mortuaire de Kev, j’avais fait des merveilles avec le maquillage de Frances et du talc. Mon plus grand exploit fut les trois poches de sang dérobées au frigo du labo de l’hôpital. J’ai fait une crise de parano quand cet enculé d’Howison m’a jeté un regard noir pendant que je filais dans le couloir. C’est son habitude. Je crois que c’est parce qu’un jour je l’ai appelé « Docteur » et pas « Monsieur ». C’est un drôle de con. Comme beaucoup de chirurgiens. Il faut l’être pour faire ce boulot. Comme celui de Tom, à mon avis.

Étourdir Kevin s’avéra facile. Le problème majeur a été d’installer puis de démonter tout mon décor en une heure et demie. Le plus difficile étant de le nettoyer avant de le remettre au lit. J’ai employé de l’eau mais aussi de l’essence de térébenthine. J’ai passé le reste de la nuit à mettre la cuisine en état avant le retour de Frances. L’effort en valait le coup. Les photos avaient l’air authentique. Assez pour couillonner Venters.

Depuis que j’ai aidé Al à prendre le chemin de la grande nouba céleste, la vie est plutôt belle. Frances et moi avons suivi nos routes personnelles. Nous n’avions jamais été très compatibles. Elle ne me voyait que comme une baby-sitter ou un valet. Pour moi, après la mort de Venters, notre relation était devenue largement superflue. Kev me manque. Il me donne envie d’avoir un gosse. Mais ça, c’est impossible. Fran m’a dit qu’après Venters, je lui ai redonné confiance dans les hommes. C’est amusant, on dirait que j’ai trouvé mon rôle : nettoyer les saloperies de ce salaud.

Ma santé, je touche du bois, est bonne. Je suis toujours asymptomatique. Je redoute les rhumes et je suis parfois un peu obsédé mais je prends soin de moi. Hormis une canette de bière, je ne picole plus. Je surveille mon alimentation et je fais tous les jours un peu de gym. J’ai des prises de sang régulières et je surveille mes T4. Ils sont toujours très loin de la barre fatidique des 800. En fait, ils ne descendent pas.

Je me suis remis avec Donna, qui sans le vouloir a servi d’agent transmetteur entre Venters et moi. Nous avons trouvé quelque chose que nous n’aurions probablement jamais trouvé l’un chez l’autre dans d’autres circonstances. Ou peut-être que si. Quoi qu’il en soit, nous n’analysons rien car nous n’avons pas les moyens de perdre de temps. Néanmoins, je dois accorder à Tom et au groupe ce qui lui revient. Il disait qu’il me fallait travailler contre ma haine et il avait raison. Je dois avouer avoir pris un raccourci en expédiant Venters au néant. Aujourd’hui, tout ce que je ressens, c’est un pinçon de culpabilité. Mais je peux faire avec.

J’ai fini par dire à mes parents que j’étais séropositif. Ma Ma s’est foutue à pleurer et s’est jetée dans mes bras. Le vieux n’a rien dit. Il est resté assis devant Question de sport, le visage vidé de son sang. Quand sa femme en larmes l’a pressé de dire quelque chose, il a simplement fait : « Eh bien, il n’y a rien à dire. » Il a répété cette phrase. Il ne m’a pas regardé en face.

La même nuit, on a sonné à l’interphone. J’ai cru que c’était Donna et j’ai ouvert la porte de l’immeuble et celle de l’appartement. Quelques minutes plus tard, mon vieux était dans l’entrée, en larmes. C’était la première fois qu’il venait chez moi. Il s’est approché et m’a pris dans ses bras. Il sanglotait et répétait : « Mon petit. »