trainspotting

Irvine Welsh · Chapitre 38 sur 43

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Dîner Dehors

 

 

Seigneur, je le vois venir : ça va encore être une de ces soirées ! Je préfère quand il y a du monde. Quand c’est mort comme ça, l’heure se traîne. Et pour les pourboires, tintin. Merde !

Il n’y a quasiment pas un rat dans le bar. Andy est assis, avec son air de se faire chier. Il lit l’Evening News. Graham est à la cuisine. Il fait une bouffe qu’il espère servir et faire manger à quelqu’un. Je m’appuie contre le bar, je me sens vraiment morte. J’ai une disserte à rendre demain, pour le cours de philo. Sujet : la morale. Est-ce relatif, est-ce absolu, et en quelles occasions, etcetera, etcetera. Rien que d’y penser, ça me déprime. Une fois que j’aurai expédié mon service, je vais passer une nuit blanche à l’écrire. C’est trop dingue.

Londres ne me manque pas mais Mark, si. Un petit peu. Enfin, disons un peu plus qu’un petit peu, mais pas autant que je le croyais. Il dit que si je veux aller à la fac, je pourrai aussi bien y aller à Londres qu’ici. Quand je lui ai dit que vivre avec une bourse, où que ce soit, ce n’était pas de la tarte mais qu’à Londres, c’était simplement impossible, arithmétiquement impossible, il a répondu qu’il gagnait bien sa vie et qu’on s’arrangerait très bien.

Quand je lui ai dit que je ne voulais pas être entretenue, genre lui le gros mac et moi la pute intello, il a dit que ça ne se passerait pas comme ça. Quoi qu’il en soit, me revoilà et lui, il est resté et je ne crois pas que l’un ou l’autre nous le regrettions. Mark peut être attentionné mais on dirait qu’il n’a pas vraiment besoin des autres. J’ai vécu six mois avec lui et je ne crois pas le connaître vraiment. Des fois, je me dis que je demandais trop et qu’en fait, c’est moins simple que ça en a l’air.

Quatre types entrent dans le restau, visiblement bourrés. Dingue. L’un d’eux a une tête vaguement familière. J’ai dû le voir à la fac.

— Que puis-je vous offrir ? demande Andy.

— Deux bouteilles de ta meilleure pisse… et une table pour quatre… qu’il bafouille.

Rien qu’à leur accent, leur tenue et leurs manières, je sais que ce sont des bourges anglais. La ville est pleine de types de ce genre, des colons blancs qui débarquent de Londres ! À la fac, on s’est habitués à en voir de Newcastle, de Liverpool, de Birmingham, et même des cockneys… mais maintenant ça devient le terrain de jeux des banlieues chics de Londres, des ratés de grandes écoles, Oxford, Cambridge. Accompagnés de quelques crétins des écoles de commerce d’Édimbourg censés représenter l’Écosse.

Je leur souris. Je devrais laisser tomber mes idées préconçues et apprendre à traiter les gens comme des gens. C’est l’influence de Mark, ses préjugés sont contagieux, à ce crétin.

Ils s’installent.

L’un d’eux fait :

— Comment appelle-t-on une jolie fille en Ecosse ?

Un autre aboie : – Une touriste !

Ils parlent vachement fort. Des cons arrogants.

L’un d’eux fait, avec un geste vers moi :

— Je ne sais pas mais un truc comme ça, je le vire de mon lit à coups de pied.

Tête de nœud. Minable tête de nœud.

Je bouillonne intérieurement, je fais comme si je n’avais pas entendu la remarque. Je ne peux pas me permettre de perdre ce job. J’ai besoin de ce blé. Pas de blé, pas de fac, pas de diplôme. Je veux ce diplôme. Je le veux, putain de merde, plus que n’importe quoi d’autre.

Pendant qu’ils examinent le menu, un des types, un branleur avec la peau sur les os, le poil noir et la frange longue, me sourit d’un air lubrique.

— Ça va, poupée ? qu’il fait avec un accent cockney d’imitation.

Faut croire que c’est la mode chez les riches, de s’y mettre de temps en temps. Seigneur, j’ai envie de lui dire d’aller se faire doigter, à ce minable. Je n’ai vraiment pas besoin de cette merde… ah, vraiment.

— Un petit sourire, la pépée ! fait un des grassouillets d’une voix explosive et prétentieuse.

La voix d’un richard arrogant, ignorant, qui n’a jamais été contredit, totalement dénué de sensibilité et d’intelligence. J’essaie un sourire condescendant mais j’ai les muscles du visage gelés. Tant mieux et merci.

Prendre les commandes est un cauchemar. Ils s’embarquent dans des discussions de plans de carrière ; courtage de marchandises, relations publiques et droit des affaires sont ce qu’ils préfèrent. Tout en me traitant avec mépris et en m’humiliant au passage. Le minable mal nourri me demande à quelle heure je termine, et je l’ignore, et les autres se mettent à hululer et à tambouriner contre la table. Je finis de prendre les commandes, je suis anéantie et avilie, je file à la cuisine.

Je tremble littéralement de rage. Je me demande combien de temps je pourrai contrôler ça. Si seulement Louise ou Marisa étaient là ce soir, une autre femme à qui parler.

— Tu peux pas t’arranger pour que ces foutus trouducs fichent le camp ? je crache à Graham.

— Les affaires. Le client a toujours raison même si c’est un foutu bout de queue.

Mark m’a raconté l’époque où il travaillait au Horse Of The Year Show, à Wembley, il était serveur avec Sick Boy, un été, il y a des années. Il disait toujours que les serveurs ont du pouvoir. Ne jamais déconner avec un serveur. Il a raison, bien sûr. Maintenant, c’est le moment d’utiliser ce pouvoir.

Je suis en plein milieu de mes règles, la vraie crue, et j’ai l’impression d’être récurée, rincée. Je vais aux chiottes, je change de tampons, j’emballe le vieux, qui est trempé, dans du papier-cul.

Deux de ces riches salauds impérialistes ont commandé de la soupe ; notre très branchée tomate-orange. Pendant que Graham est occupé à préparer les plats principaux, je sors mon tampon ensanglanté et je le trempe, comme un sachet de thé dans le premier bol de soupe. Puis je le presse avec une fourchette. Quelques filets de matière utérine noire flottent dans la soupe et se dissolvent.

Je dépose les deux pâtés et les deux soupes sur la table en m’assurant que le maigrichon gominé a le bol épicé. Un des types, un mec avec une barbe brune et des dents incroyablement laides et protubérantes, raconte à la tablée, très fort encore une fois, comme Hawaii est moche.

— Trop chaud, putain. C’est pas que je craigne la chaleur mais ce n’est pas du tout la riche chaleur de four du sud de la Californie. Là-bas, c’est humide, putain, tu passes ton temps à suer comme un porc. Et tu as toujours un péquenot qui te fait chier pour te vendre leurs babioles grotesques.

— Plus de vin ! me gueule la grosse tête de nœud blonde tout énervée.