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Un Peu Par-Dessus la Jambe
— Vieux connard enculé.
— Ah, bien. Je vous laisse ce plaisir. Haut les cœurs, veilleurs de trains !
Il s’en va en titubant, on entend ses gloussements rauques d’ivrogne résonner dans le hangar désolé. Je m’aperçois que Begbie a l’air étrangement gêné et éteint. Il s’est d’ailleurs détourné.
C’est seulement là que j’ai réalisé que le vieil alcoolo, c’était son père.
On s’est tus pendant tout le trajet vers chez Begbie. Jusqu’à ce qu’on rencontre ce type, sur Dude Street. Begbie l’a frappé en pleine figure. Il est tombé. Il a brièvement levé les yeux avant de se mettre en chien de fusil. Begbie n’a dit que « Connard » en bottant plusieurs fois dans le corps prostré. Le visage du type quand il a regardé Begbie exprimait plus de résignation que de peur. Ce mec comprenait tout.
Je n’ai même pas essayé d’intervenir. Begbie a fini par se tourner vers moi et a fait un signe de tête vers la direction que nous devions prendre. On a laissé le type affalé contre le trottoir et on a continué notre chemin en silence. Ni lui ni moi ne nous sommes retournés.
UN PEU PAR-DESSUS LA JAMBE
C’était la première fois que je voyais Johnny depuis qu’il avait été amputé. Je ne savais pas dans quel état j’allais le trouver, ce con. La dernière fois, il était couvert d’abcès et délirait toujours à propos de son voyage à Bangkok.
À ma grande surprise, ce con était bien exubérant pour quelqu’un à qui on venait de couper une patte.
— Rents ! Mon poteau ! Comment tu vas ?
— Pas mal, Johnny. Écoute, je suis vraiment désolé pour ta jambe, man.
Ça le fait rire.
— Ma prometteuse carrière de foute boleur est mal. Mais enfin, ça n’a jamais arrêté Gary Mackay, n’est-ce pas ?
J’ai souri.
— Le Cygne Blanc ne sera pas à quai très longtemps. Dès que j’ai l’habitude de ces foutues béquilles, je retourne dans la rue. Il y a des ailes qu’on ne pourra jamais couper. Ils peuvent avoir ma jambe mais pas mes ailes.
Il se passe les bras autour des épaules pour tâter l’endroit où se trouveraient ses ailes s’il en avait, ce con. Je crois qu’il croit qu’il en a. En this bord you kenot chay-ay-ay-ay-aynge…, qu’il chante. Je me demande ce que ce con a pris.
Comme s’il lisait dans mes pensées, il y va :
— Tu devrais essayer la cyclozine. Seule, c’est de la merde, mais si tu la mélanges avec la méthadone, pouh, je te dis pas, mon connaud ! La meilleure claque de toute ma vie. Cette merde de Colombie qu’on a prise en 84 comprise. J’ai appris que t’étais clean ces temps-ci. Mais si tu ne dois rien essayer d’autre, essaie ce cocktail.
— Tu l’assures ?
— C’est le top, putain. Tu connais la Mère Supérieure, Rents. Question drogues, je défends la loi du marché. Cela dit, je dois rendre à la Sécu ce qui lui revient. Depuis qu’on m’a enlevé cette guibole et qu’on m’a mis en protocole de désintox, je commence à croire que l’État peut rivaliser avec les entreprises privées de notre industrie et produire à bas prix des produits satisfaisants le consommateur. La méthadone et la cyclozine mélangées ; je te dis, man, qu’on me nique. Je vais simplement chercher mes tranquillisants à la clinique, puis je cherche les mecs qui ont de la cyclozine sur ordonnance. On la donne pour les pauvres crétins qui ont le cancer, ou le sida. Un petit échange et tout le monde est content.
Johnny était arrivé à court de veines et s’était mis à se shooter dans les artères. Il n’a fallu que quelques fix pour lui filer une gangrène. Puis la jambe a dû sauter. Il surprend mon regard sur son moignon bandé. Je n’ai pas pu m’en empêcher.
— Je sais ce que tu penses, petit con. Eh bien, ils n’ont pas touché à la patte du milieu du Cygne Blanc !
— C’est pas ça, je proteste… mais il dégage sa bite par le haut de son caleçon.
— Et c’est pas que ça me serve beaucoup, putain, qu’il rigole.
Je remarque que son nœud est couvert de cicatrices sèches, ce qui signifie que ça guérit.
— On dirait que ça sèche bien, Johnny, tes abcès.
— Aye. J’essaie de me contenter de la méthadone et de la cyclozine et d’arrêter de me piquer. Quand j’ai vu mon moignon, j’ai cru que c’était une bonne occase, une autre porte d’entrée mais ces connards de l’hôpital m’ont dit : « Oublie ça tout de suite. Colles-y une aiguille et t’es bon. » Le protocole de désintox, c’est pas si mal après tout. La stratégie du Cygne Blanc c’est de redevenir mobile, d’être clean et de reprendre le deal correctement. Pour le blé et plus du tout pour pouvoir se piquer.
Il tire sur l’élastique de son caleçon et fourre son paquet croûteux au bercail.
— Tu veux lui dire adieu, putain ? je demande.
Mais le con n’écoute pas un mot de ce que je dis.
— Naaaan, le but du jeu est de se foutre un paquet de blé de côté et de me tirer à Bangkok.
Sa patte s’est peut-être tirée mais son rêve de se casser en Thaïlande est toujours là.
— Écoute, qu’il fait, je ne veux pas attendre d’arriver en Thaïlande pour me tirer un putain de coup. C’est ce que cette merde de dose réduite te fait. J’ai eu une putain de gaule l’autre jour quand l’infirmière est passée pour le pansement. La vieille trique et tout, et moi, assis, avec un avant-bras de bébé et une putain de pomme au bout.
— Une fois que tu auras retrouvé ta mobilité, Johnny, je hasarde, positif.
— Mon cul. Qui voudra baiser un couillon unijambiste ? Je vais devoir payer pour ça. Une sacrée déchéance pour le Cygne Blanc. De toute façon, il vaut mieux payer pour ça avec les cailles. Garder nos putains de relations sur un niveau strictement professionnel.
Il est amer :
— Tu niques toujours Kelly ?
— Nan, elle est revenue ici.
Je n’ai pas aimé la façon dont il a dit ça et je n’ai pas aimé la façon dont j’ai répondu.
— Cette conne d’Alison est venue faire un tour, l’autre jour, dit-il en révélant la raison de son dépit.
Ali et Kelly sont très copines.
— Et alors ?
— C’était pour se rincer l’œil sur la foutue monstruosité, qu’il fait avec un coup de menton vers son moignon.
— Arrête, Johnny, Ali ne ferait jamais ça.
Il rit encore et se penche pour prendre une boîte de Diet Coke sans caféine. Il tire sur l’anneau et avale une gorgée.
— Y en a une dans le frigo, propose-t-il en désignant la cuisine.
Je fais non de la tête.
— Aye, elle est passée l’autre jour. Disons y a quelques semaines maintenant, je crois. Si on s’en donnait un, poupée, je lui ai fait. Genre, en souvenir du bon vieux temps. Je veux dire que c’est bien le moins qu’elle pouvait faire pour Mère Supérieure, le Cygne Blanc, qui a quand même assuré pour elle des millions de fois, putain. Cette salope à cœur froid m’a jeté.
Dégoûté, il hoche la tête :
— J’ai jamais baisé cette petite pute, tu sais ? Jamais de ma vie. Même quand elle était accrochée. Y a un temps où elle m’aurait laissé la baiser n’importe comment pour un fix.
— C’est vrai, je concède.
Était-ce vrai ou pas ? Il y a toujours eu une hostilité non dite entre Ali et moi. Je sais pas vraiment pourquoi. Quelle qu’en soit la raison, ça aide à croire le pire sur son compte.
— Le Cygne Blanc n’aurait jamais profité d’une demoiselle en détresse, sourit-il.
— Aye, sûr, je fais, pas du tout convaincu.
— C’est vrai que je ne l’aurais pas fait, qu’il ajoute d’une voix stridente. Je ne l’ai pas fait, non ? La preuve du pudding est dans le foutu fait qu’on le bouffe.
— Aye. Uniquement parce que tu avais les couilles pleines d’héro.
— Ah, ah, ah, qu’il fait, en se frappant la poitrine avec sa canette de Coke. Le Cygne Blanc ne déconne pas avec ses potes. Règle d’or numéro un. Ni pour du smack, ni pour rien. Ne remets jamais en cause l’intégrité du Cygne Blanc sur cette question, Rent. Je n’étais pas défoncé tout le temps, à l’époque. J’aurais pu avoir sa chatte servie sur toast si j’avais voulu. Même quand j’étais défoncé, j’aurais pu la foute sur le trottoir. Son bifteck saignant de mes deux à l’œil. J’aurais pu foute cette chienne sur Easter Road en tutu et sans culotte ; la coller sur le dos dans des chiottes publiques, entre deux urinoirs, avec une baffe pour caisse tienne tranquille. J’aurais pu mettre en file indienne l’asile de nuit tout entier avec le Cygne Blanc à l’entrée pour prendre cinq livres par tête de nœud. Même avec le ménage en rab, les marges seraient astronomiques.
Et la semaine suivante, à Tyney ! Que tous ces sales enculés de Jambo infectés y passent après que nos gars en aient bien profité.
Chose incroyable, Johnny est toujours négatif. Pourtant il a participé a plus de séances de shoot collectif que M. Cadona. Il a cette théorie bizarre que seuls les Jambos chopent le virus, les Hibs étant immunisés.
— J’aurais fait mon affaire. À la retraite vite fait. Quelques semaines de boulot et je serais en Thaïlande, avec une bande de culs orientaux accroupis sur la gueule. Et je ne l’ai pas fait, remarque. Parce qu’il faut pas déconner avec ses potes.
— C’est dur d’avoir des principes, Johnny, je souris.
J’ai envie de me casser. Je ne pourrais pas supporter un round des aventures orientales fantasmées de Johnny.
— Putain, t’as raison. Mon problème, c’est que j’oublie qu’il y en a de mauvais. Pas de pitié en affaires et on ne se connaît plus quand il s’agit d’affronter le dragon. Mais non, ce con au cœur tendre qu’est le Cygne Blanc, il laisse l’amitié se faufiler partout. Et comment cette petite pute égoïste me rembourse ? Je ne lui demandais qu’une petite pipe, c’est tout. Elle aurait dû me la faire, sans compter îa pitié pour ma jambe, non ? J’aurais même pu lui demander de se mettre plus de rouge à lèvres et de maquillage, genre équipement industriel, tu vois ? Bon, alors je la lui ai sortie. Un coup d’œil sur les plaies et elle a flippé. T’inquiète, je lui ai dit, la salive est un antiseptique naturel.
— C’est ce qu’on dit, j’admets. Ça marche.
— Aye. Et je peux te dire autre chose, Rents, c’était pas con ce qu’on faisait en 77. On n’arrêtait pas de cracher Noyer ce putain de monde dans la salive.
— C’est con qu’on se soit tous desséchés, je fais en me levant pour partir.
— Aye, t’as raison, fait Johnny Swan, tout à fait calmé maintenant.
C’est le moment de ne plus être là.