Après l’amour
Un homme pauvre
Mon père était un homme pauvre, à moins que ce ne soit un pauvre homme. Je le retrouve dans la ville où je suis née. Dans un souvenir d’enfance, mon père est inséparable d’une mystérieuse mallette en cuir marron. Mes mains d’enfant veulent l’ouvrir. Elle reste obstinément close et devient l’objet de toutes mes convoitises. J’imagine des trésors, des bonbons, une pluie de Carambars et de chocolat. Mon père ne m’a jamais permis d’ouvrir la boîte magique. Quand je le revois à l’aéroport, il me semble plus grand que dans mon souvenir. Sur les photos Kodak aux couleurs saturées, légèrement délavées depuis les années quatre-vingt, il porte une moustache fine, comme le roi de Thaïlande. La moustache a disparu, de même que la mallette en cuir, remplacée par un porte-documents vert. Entre mon père et moi, un long silence, une enfance laissée en points de suspension.
Mon père vit dans une ville bruyante. Partout, les tuk-tuk, les motos, les taxis. Entre Democraty Monument, Wat Phra Kaeo et Wat Po, les cantines de rue, la vie explose dans chaque artère de la ville. Bangkok m’excite comme New York. La vie ne s’arrête jamais, on peut boire et manger à toute heure du jour et de la nuit. Mes plus beaux décalages horaires sont en Asie du Sud-Est. Je me lève à cinq heures du matin, j’entends les coqs, le tintement des marchands de soupe, la langue d’avant la naissance, les mots oubliés, mélangés à la langue française.
Mon père vient me chercher à l’aéroport. Je l’aperçois dans la file d’attente, juste après la douane. Il est habillé d’un pantalon marron, d’une ceinture élimée, d’un polo rouge, d’une veste sportswear à liserés blancs, d’un faux Lacoste. La peau sombre, le nez large, les yeux de chien battu qui s’animent lorsqu’un sourire frôle les lèvres, le même air de poupon que deux ans plus tôt. Cette fois, il n’est pas venu avec sa femme. Il sourit, s’empare de ma valise. Dans un français rudimentaire et lapidaire, il m’explique que nous allons prendre le métro. Je suis le vieil homme dans les méandres de l’aérogare moderne. Le métro est extrêmement propre. Mon père paie les billets vingt-cinq bahts, le prix d’un café à Paris. On s’arrête cinq stations plus loin. Un ascenseur nous propulse sous le soleil de Bangkok. Juste avant la fermeture des portes, deux jeunes lesbiennes s’engouffrent dans le réduit. Elles rient et se tiennent par la main, je suis frappée par leur jeunesse, leur liberté. L’une d’entre elles ressemble à un tomboy, avec la dernière coupe de cheveux à la mode, le pantalon ajusté et la ceinture qui va avec. Mon père et moi sortons. Il se dirige vers une station de taxi. Je lui ai apporté une bouteille de champagne. Sa femme a englouti les truffes achetées au duty free. Elle pousse des cris de plaisir à chaque bouchée. Durant ces deux jours, je ne peux me résoudre à offrir quoi que ce soit à mon père. Je lui garde une solide rancœur. Celle d’avoir laissé ma mère nous élever seule. Lui menait grand train à Bangkok et à Paris. Je suis incapable de rester chez lui plus de deux jours. Il vit dans une grande maison coloniale, mal entretenue. Je dors dans une chambre aux murs sales, sur un tatami. Vers vingt-trois heures, les moustiques me réveillent, la litanie de prières bouddhistes résonne dans mes oreilles. La nuit suivante, je lève le camp, je dors à l’hôtel, à quelques rues de là. Mon père ne m’a jamais rien apporté. Tout juste a-t-il incarné une vague image de père. En guise de cadeau, il me donne une lampe de poche qui fait également office de briquet. Quelques jours plus tard, dans une chambre d’hôtel, au milieu de bagages défaits, je perds la fiole d’essence et jette l’appareil devenu hors d’usage.
Lorsque mon père ouvre la bouche pour répondre à mes questions incessantes, je ne peux m’empêcher de douter des paroles qui construisent sa mythologie personnelle. Selon les jours, il est soit vêtu d’habits misérables, soit habillé d’un costume bleu nuit assorti d’un polo rose. J’aurais aimé qu’il vienne me chercher endimanché à l’aéroport. J’aurais aimé que mon père soit quelqu’un d’autre. Un homme parlant parfaitement le français ou l’anglais. J’aurais aimé dialoguer avec lui dans un thaï impeccable. Rien de tout cela. Il sort de nos bouches des sons monosyllabiques ou bisyllabiques. Des mots sans chaleur. Oui. Non. Bien manger. Tu veux. C’est bon. Ce n’est pas bon. Pas bien. Meilleur. Notre langue commune est le regard. Je remarque que nos yeux et notre dentition sont semblables. Ça me trouble. Comment puis-je ressembler à cet homme à qui tout semble m’opposer ? Le langage ne constitue pas le seul fossé culturel. Il y a aussi notre façon de vivre, mon goût pour la propreté qui contraste avec le bordel de sa baraque, son amour des chiens que je ne peux souffrir, son manque de perspectives. Il a soixante-douze ans. Il achète mille bahts des dauphins masseurs en plastique et les revend trois fois plus cher. Mais qui peut bien vouloir de ces horreurs ? Il se procure des bouteilles de whisky à la frontière du Cambodge et les écoule à Bangkok. Après une vie fastueuse, il vit de trafics, d’expédients. Le dernier jour, on a rendez-vous à dix heures à l’hôtel. J’ai mis le réveil, à cause du décalage horaire. Dans l’ascenseur, je sais qu’il ne viendra pas. Je n’attends pas et le fais appeler par la réception. Il est encore chez lui. Il me dit qu’il va sortir et prendre un taxi. Je l’invite à déjeuner, avant de rentrer à Paris. Au food center, les assiettes remplies, je lui demande pourquoi il n’est pas venu de lui-même.
— Tu aurais pu faire un effort, j’habite à douze heures d’avion.
— On avait rendez-vous entre dix heures et onze heures. J’étais occupé à nettoyer ma maison.
Je sais qu’il ment. J’en ai l’intuition, à la seconde où je vois le hall vide. S’il avait été un bon père, il m’aurait attendu à la réception, il serait monté dans la chambre dont il avait noté le numéro sur la carte de visite. Combien de temps l’aurais-je attendu ? Mon père est un homme égoïste. Lorsqu’il vit à Paris, son épouse reste en Thaïlande et lui envoie de l’argent. Elle est promoteur immobilier, elle vend et loue des terrains. Lui est un enfant gâté. À Paris, le personnel de l’ambassade thaï s’entiche de lui. Sur les photos des albums, on le voit poser, jeune élégant, avec monsieur l’ambassadeur ou dans les appartements privés d’un professeur de la Sorbonne. Il a suivi des cours d’études politiques et d’économie à l’École pratique des hautes études. Fier, il me montre sa carte d’étudiant. Comment puis-je ne pas le croire ? Tout s’embrouille dans mon esprit. Le faux, le vrai. Ma mère me prémunit contre toute déception. Elle déroule des phrases, je retiens des mots. Imposteur, voyou, faux père, faux mari, faux jeton. Qui est mon père et qui suis-je dans cet abîme de fiction qui trouble ma filiation ?
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