Après l’amour
Je t’embrasse de Bulgarie
Ils sont partis trois semaines en Bulgarie. Un matin, je reçois un message de Jacques. Ils sont à Sofia. Jacques m’explique les vacances organisées à la dernière minute, Paris qui se vide, les Parisiens aux terrasses, les touristes dans les musées, dans l’air climatisé. L’année a épuisé Paola. Urgence de quitter la ville, brasser un air nouveau, fuir les tourments, même s’ils vous rattrapent au-delà des frontières. Ces derniers mois, Paola et moi étions dans le même mouvement de multiplicité. Jacques me parle de confusion sentimentale. Paola écume Paris, les bars, les soirées, les sites Internet, les conquêtes. Elle essaie d’autres bras. On aurait pu parler de nos tableaux de chasse, Paris la nuit, les trajets en taxi, les lits, la qualité des draps, les parfums, la perte du sens commun, le réel. L’indécence nous l’interdit.
C’est l’été, je les imagine au bord de la mer Noire. Jacques me décrit une ville laide. L’un et l’autre voyagent à l’économie, mangent dans des tavernes, logent dans des pensions. Ils gardent des habitudes de voyage qui datent de nos années étudiantes. On se contentait de peu, une chambre sommaire, un lit propre, une salle de bains. Certaines étapes en Asie ressemblaient à des zones de détresse, les chambres sans charme, les murs sales, la salle de bains sommaire. Les villes de transit sont déprimantes. Rien à faire, rien à voir. Circulez. La nuit venue, le seul réconfort était de me blottir contre Paola. Sentir son parfum, l’odeur de sa peau.
On s’habitue à la douleur, au silence, jamais à l’absence. Je raconte à mon analyste le lien matriciel, le cordon alimentaire. Les dernières années, Paola cuisine de plus en plus, de mieux en mieux. On rentre du marché le panier chargé de victuailles, elle s’arrête chez le traiteur italien, achète du tiramisu, s’approvisionne en charcuterie fine.
Jacques m’écrit une longue lettre pour mon anniversaire. Ils sont dans les Balkans. Il adore la Bulgarie, les montagnes, les yaourts. Il est nostalgique de nos vacances, de nos vingt ans, du trio amical. À la lecture de sa lettre, j’ai la sensation de me dédoubler. Immobile, je dessine la carte imaginaire de leur voyage. Quelque chose s’est passé, le lien ne s’est pas tout à fait brisé. Loin d’eux, je fête mon anniversaire, seule. La tête cogne. Les temporalités se mélangent, tant et si bien que dans la pénombre, les yeux ouverts, je ne sais plus où je suis, ni avec quelle femme je m’endors. Quand mon ami entre dans les détails du voyage, je lui demande de cesser cette correspondance, devenue insupportable.
Dans six ans, j’aurai quarante ans, non, pire que ça, dans six printemps, j’aurai quarante ans. Je dois avancer, refaire ma vie, oublier. Les conquêtes, les nuits d’amour, la fuite ne font pas le poids devant la mélancolie. Je ne connais pas le dosage exact contre l’excès et le défaut d’amour.
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