Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 44 sur 58

Pages du PDF

Après l’amour

L’amour états-unien

J’ai une bourse d’écriture pour New York. Yvonne est ravie car mon bureau se libère pour sa nouvelle assistante, qui prépare une thèse intitulée « Violence et passion dans l’art antique », dernière lubie d’Yvonne. Irène, l’éditrice du livre, trouve la nouvelle formidable. À Columbia, le département de Women studies m’invite pendant un an. Mon projet porte sur l’histoire des femmes dans les maisons closes. Je consacre un chapitre aux prostituées femmes spécialisées dans la clientèle féminine, en France et aux États-Unis. Irène me l’a assez répété :

— Ce livre va faire un tabac. La politique, les recettes de cuisine, les biographies historiques, tout le monde s’en fout. Le marché éditorial est saturé, les librairies inondées de conneries, c’est la crise idéologique et financière. Les arbres d’Amazonie se refont une santé. On imprime moins, c’est sûr. À la place, on fait travailler les petits Chinois dans des conditions abjectes pour fabriquer des tablettes. Ton livre sur le marché du cul, du XIXe siècle à nos jours, va inaugurer notre collection chez Kindle. La maison se lance dans le livre numérique !

Avec sa choucroute sur la tête, le milieu de l’édition la surnomme la pornographe soviétique. Le cul est le fonds de commerce de mon éditrice, qui arrive toujours rouge et essoufflée aux rendez-vous.

— Quand un livre parle de sexe, l’œil devient humide, un peu comme les carpes quand on leur donne du pain de mie. Que veux-tu, le cul se vend bien. Les histoires de gouines aussi. Comme dit Wittig, « C’est in d’être lesbiennes, c’est mode, c’est snob ». Bon, c’est un poil moins vendeur que les histoires phalliques à la Genet ; Dustan ou Guibert, mais on va changer ça, toi et moi.

Mon essai débute par une enquête sociologique sur les tribus amazoniennes lesbiennes, la hiérarchie, la filiation, la destruction du paradigme monogamique, la transaction des corps. Irène adore.

— La dernière fois, on avait à dos les associations catholiques et les féministes. Pas trop d’exotisme et de clichés, hein ! Concentre-toi sur l’exercice du témoignage documenté.

Irène est directe. Elle vise une cible : les lesbiennes internationales, chics, invisibles. Où se cachent les lesbiennes lipstick ? Où sortent-elles ? Dans quelle région du monde partent-elles en vacances ? Chaque élément est pensé pour garantir un succès auprès de tout public, à l’exception des enfants. C’est le grand truc d’Irène, sortie major de promo à l’ESSEC. Les bobos apprécieront l’enquête sur les cafés lounge et autres cantines du canal Saint-Martin où s’est installée une discrète prostitution. À l’heure du déjeuner, à deux pas des showrooms chics et des boîtes sur les Grands Boulevards, le paysage a changé. J’ai trois mois pour écrire l’histoire des bordels de luxe à New York, d’où est parti le phénomène.

Je voyage léger. L’installation est rapide et j’achète sur place les vêtements quand ils viennent à manquer. Je suis domiciliée à Brooklyn, c’est moins cher et plus grand que Manhattan. Entre la Septième Avenue et Prospect Park, je loge dans une maison victorienne qui s’élève sur trois étages, nommée Lesbian House. La vie pimentée des pensionnaires exclusivement féminines fait les choux gras du quartier. Au rez-de-chaussée vivent Ann et Jessie. Au deuxième étage, le couple des propriétaires, Maggie et Barbara. Les résidentes ont accès au jardin par la cour, via une porte moustiquaire qui permet de voir à l’extérieur sans être vue. J’occupe le dernier étage. Les immenses pièces sont mal insonorisées, on entend les sirènes le jour et les filles qui baisent la nuit. J’ai choisi l’appartement pour la baignoire à l’ancienne qui m’aidera à supporter l’hiver new-yorkais. Dans mes sacs, une réserve des produits de la gamme Body Care achetés sur la Deuxième Avenue.

Barbara et moi partageons la pièce principale, à mon étage. Elle a aménagé son cabinet de psychothérapeute, spécialisée dans l’hypnose. Au milieu trône un sofa violet. Sur les murs, la gueule de Freud et une peinture à motif floral. Lors des séances d’hypnose, les patients sont censés fixer un détail. La concentration me semble difficile, entre la barbe blanche et les fleurs bleues.

En compensation des allées et venues entre le couloir et le living room, les filles me font un rabais sur le loyer. En réalité, j’aurais payé un supplément pour observer d’aussi près le défilé des jeunes gens. La thérapeute queer reçoit des patients queer. Rien de choquant, nous sommes aux États-Unis. Discrètement, j’observe une fille percée et tatouée qui ressemble de plus en plus à un garçon. Elle entame un processus de transformation, prend des hormones. Au fil des semaines, lui pousse une barbe. Derrière la porte, j’entends sa voix muer. Un autre patient ne ressemble ni à un garçon ni à une fille, mais juxtapose les deux genres. Elle/il produit un trouble androgyne. J’apprends par la suite qu’il s’agit d’un hermaphrodite. Bien qu’elle soit tenue par le secret médical, Barbara me parle de ses patients. C’est en soi un sujet de roman. La plupart des New-Yorkais sont en train d’écrire un roman, font un film sur un personnage perdu dans la ville ou entament une psychanalyse.

À New York, j’adopte des usages new age californien roll. Je me nourris exclusivement de nourriture japonaise, me convertis à la relaxation contemplative et pratique le yoga. J’opte pour des salles surchauffées. Le souffle s’harmonise, le dos craque, les jointures crient, le corps se détend. Tout le monde en sort transpirant, heureux. Je deviens une caricature de la New-Yorkaise. Le matin est réservé aux joggings sur Prospect Park, l’après-midi j’écris. Mon essai n’avance pas, il est difficile de rencontrer les jeunes travailleuses du sexe. Je sors tous les soirs, mais il est impossible de les interviewer sur leur lieu de travail et d’approfondir les contacts. Je me demande si je ne vais pas arrêter le projet et rentrer à Paris.

En février, je me rends à San Francisco pour une conférence. L’avion vole étonnamment bas, au-dessus du Mississippi, des Rocheuses, du Grand Canyon. Le soleil californien s’offre comme une trêve. Alex déboule dans ma vie comme une météorite, un événement crépusculaire, lunaire, une héroïne de roman. Je suis dans le lobby du Hyatt. Elle entre dans mon champ de-vision. Elle est posée devant moi, comme une évidence. Ce regard-là, braqué sur moi, quinze secondes de trop, trahit son amour pour les femmes. C’est la fin d’après-midi, il est neuf heures de plus en France, je suis une pendule perdue entre deux continents. Ma rétine fabrique déjà l’image d’Alex, construit la blancheur du souvenir. Elle met fin aux discussions, s’excuse, vient tout près de moi. Nous sommes les deux seules Françaises au milieu d’une assemblée de conférenciers.

— Alex, enchantée.

Je souris, heureuse de ce simple prénom. Alex. Nous sommes rappelées à l’ordre, le dîner commence, chacun est à sa place. Les organisateurs prononcent un discours, on applaudit, on se congratule, je ne comprends pas très bien ce que je fais là. Je regarde souvent en direction d’Alex, qui fait de même. Ça finit par arriver, les tables se vident, les gens regagnent leur chambre. Je retrouve Alex.

— 703. C’est mon numéro de chambre. Si tu as envie d’une infusion.

Elle frappe, dix minutes plus tard. On parle du congrès, des grands symposiums à l’américaine. Elle se tient à distance. Je la regarde, je ne fais que la regarder. Elle rougit.

— Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais je ne peux pas ; je suis monogame et fidèle.

— Moi, je suis monogame au lit. Et ça ne me pose aucun problème.

Elle dit d’accord. Deux heures après, on fait l’amour par téléphone. San Francisco, ce n’est plus Pacific Heights, Fisherman’s Wharf, Haight Ashbury, les bars du Castro, Mission, Chinatown et le Golden Gate Bridge, les cartes postales du tram et les câbles électriques. San Francisco devient une ville amoureuse, nostalgique, errante, pragoise. Après avoir joui au bout du fil, Alex ne veut pas monter dans ma chambre, elle ne veut pas dormir avec moi.

— Pas ce soir, pas comme ça, pas maintenant, pas dans cette fragilité de l’instant.

Les corps sont si proches, à deux étages près. Je ne serais pas étonnée de remporter un jour le prix des amours postmodernes à l’ère d’Internet, la médaille des relations virtuelles. Je pourrais appeler mon opérateur, demander un abonnement pour passion indéfinie, avec option résiliation immédiate. Par prélèvement automatique, s’il vous plaît.

Le lendemain, je nous commande un petit déjeuner. Le room service dépose le plateau dans sa chambre. On mange en même temps à distance, l’oreille collée au combiné. Je ris de la situation ridicule. On sort faire une balade, en plein soleil. Je repense à la façon dont elle me dit au revoir, devant Alcatraz. Je sens naître une mélancolie, je sais que quelque chose a changé en moi. Je lui dis :

— On peut aimer dix personnes par jour.

— Être en couple, c’est comme entrer dans les ordres. On signe un contrat avec soi-même.

Alex et moi quittons la Californie sans nous toucher une seule fois. Dans l’avion du retour, j’active une touche imaginaire, je défragmente le programme amoureux. L’image d’Alex se superpose à celle des hôtesses de l’air. Je suis en manque, je me contiens. Pas question de coucher avec tout l’équipage. Je m’endors dans un éclat de rire et un malaise.

OceanofPDF.com