Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 15 sur 58

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Après l’amour

Une fête de Diwali

Ça commençait pourtant bien. J’avais des habits postmodernes de séminariste, une robe noire et un chemisier blanc. Pour égayer ma tenue, je portais une pastille rouge au milieu du front et un bandeau dans les cheveux. Il fallait au moins ça pour Diwali, la fête des lumières, le Noël de bougies oriental, les nourritures délicieuses, les plats aux dix épices. L’ami de Jacques vit dans le quartier Montorgueil. Les commerces bien achalandés regorgent de fruits et de légumes. Les guides touristiques ne mentent pas. Les viandes rouges, les poissons vous font de l’œil, les pains bio laissent un goût frais dans la bouche. Jacques est amoureux d’Ajay, qu’il appelle « mon jeune mari indien ». Dix ans séparent le Blanc et le métis. Ajay est avocat, spécialisé dans le droit des affaires. Depuis qu’il est diplômé du barreau de Paris, il voyage sans cesse entre New Delhi et Paris. L’appartement est devenu une annexe du tribunal, les dossiers gagnent la bibliothèque. Le couple a l’habitude de recevoir le dimanche. Ajay a cuisiné toute la journée pour fêter Diwali. C’est un jour exceptionnel. À table, plusieurs de leurs amis se réjouissent d’être de la fête. À ma droite, Sandy, que je rencontre pour la première fois. Elle est en couple avec Jocelyn, dépressif chronique. On boit du champagne. À minuit, nous ne sommes toujours pas passés à table. Personne ne touche aux nans épicés, sauf Ajay et moi. L’ivresse gagne. Les langues se délient, les corps aussi. Ajay est aux platines. Ça danse. Sandy a beaucoup bu et s’avère très drôle. On se retrouve dans la cuisine autour des macarons et digestifs. Sandy n’est pas particulièrement belle. Sa corpulence et ses boutons ne me gênent pas. Le plus ennuyeux est l’odeur de transpiration qui me fait instinctivement porter la main au nez. Sa chair déborde d’un pull décolleté. On entend les rires dans la pièce d’à côté. Un long corridor sépare la cuisine du reste de l’appartement. Sandy frôle mon bras nu, le geste traduit une intention autre qu’amicale. Elle s’approche de moi, me regarde. Elle m’enserre la langue, explore ma bouche, lèche mes dents et l’intérieur de mes joues. Je suis prisonnière de son désir. Sa main fourrage sous ma robe de séminariste, elle écarte la culotte, je n’émets aucune résistance. Elle se baisse brutalement et enfourne sa langue dans mon sexe. La peur d’être surprises ne nous effleure pas. Je jouis silencieusement entre les flacons de cumin, safran, curcuma, les graines de moutarde. La porte est grande ouverte. On perçoit des voix, les bruits de verres s’entrechoquent, la BO d’une comédie musicale de Bollywood. Sandy se sert un verre de vin, le geste large, et sourit. Elle saisit une feuille arrachée d’un bloc collé au mur et griffonne son téléphone. Le geste sec achève de m’exciter. Elle apporte le plateau de desserts, sous des cris admiratifs. Je la suis avec les digestifs, acclamée par des hourras hystériques. Jacques me sourit, il est heureux. Il ne se doute pas que sa cuisine parfaitement insonorisée puisse abriter autant d’orgasmes. Je reste assise dans mon fauteuil. Les lumières des bougies dissimulent ma rougeur. J’ai envie de rentrer, mais j’attends la première vague de départ.

On se voit chez moi plusieurs fois, dans l’après-midi. Sandy est assistante réalisatrice. Avec elle, la vie, c’est du cinéma tous les jours. On regarde des DVD, on boit de la vodka en picorant des framboises. Sandy aime tous les alcools, sans exception. On rit énormément, elle me dépeint le milieu du cinéma et excelle dans l’art de la caricature. Elle imite à la perfection l’attachée de presse débordée, Dalida, l’accent belge, l’épicier arabe, la mère juive ou Céline Dion. Je m’attache. Je m’agrippe à ses rondeurs et me sens protégée par elles. Bizarrement, je ne parviens plus à retrouver le plaisir de la première fois. Alors je m’efforce de penser à des choses agréables. Un joli plateau de fraises, une scène érotique entre deux filles à la beauté chavirante, de jolies jambes. La chair offerte, je regarde le plafond, mais l’odeur âcre de Sandy m’empêche de profiter de l’instant présent. Je songe vaguement que tout le monde rate son existence. On connaît tous une amie ou une amie d’amie qui fait semblant de jouir. Je tente moi aussi l’expérience. Soudain, quand mon regard tombe sur la fissure du mur droit, je comprends que je cherche un corps absent, un corps qui remplace une perte irrémédiable. Je m’égare dans les plis de ce gros corps jusqu’à l’écœurement, sans parvenir à m’abandonner.

Sandy jouit parfaitement. Elle a des idées précises sur sa sexualité, son besoin de trouver ailleurs ce qui lui manque. C’est tout à fait concevable, avec un compagnon comme le sien.

— L’espace amoureux contemporain, c’est le retour au couple, la fidélité, les enfants. Un système qui m’étouffe. Moi, je suis libre et polyamoureuse. La fidélité est un concept nucléaire. Merde, on n’est pas des papys de l’amour.

— Jocelyn est au courant ?

— Oui. Je ne sais pas ce qu’il fricote de son côté. Moi, je vais voir ailleurs, un point c’est tout. J’aime trop les frissons, les rencontres, les premières fois. Et puis, c’est plus fort que moi, j’ai toujours été curieuse. L’amour est un jeu. Avec des mensonges et des petits écarts.

— C’est un point de vue. Quand on écoute son corps au lieu de le contraindre à la monogame qui tue le désir, on n’a plus besoin de fantasmer une autre vie.

Lorsque Sandy quitte mon appartement, j’aère toutes les pièces et change les draps.

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