Après l’amour
L’analyste 1
— J’ai quatre ans. Nous sommes dans une petite épicerie, ma mère me laisse quelques minutes qui me paraissent une éternité. Elle a oublié son porte-monnaie et doit rentrer à la maison pour le récupérer. En la voyant partir, je pleure et je sens le vide sous mes pieds. Il faut dire que j’ai été élevée uniquement par ma mère. La perdre aurait été un drame, un deuil sans rémission.
— Vous n’avez plus quatre ans et vous n’avez pas été adoptée par le couple d’épiciers, répond mon analyste.
Elle a ce sens de la formule qui me tue. Elle en impose dès les premières secondes. Elle ouvre la séance par une petite phrase bien sentie, une piqûre qui rappelle l’acmé douloureuse de la séance précédente. Je me rends à mes rendez-vous à vélo, j’attache ma bécane à la barrière, lève la tête et essaie d’apercevoir une silhouette qui ferait son apparition dans l’embrasure de la porte-fenêtre. Le pot de géranium reste invariablement à sa place. Je raconte ma vie et mes hontes à cette femme d’un autre siècle. Ça va faire trois ans. Elle ponctue chacune de ses phrases par mon nom de famille, comme si j’allais l’oublier. Elle est payée pour me rappeler mon identité. J’ai pris l’habitude d’aller boire un café, je ne pense à rien. J’ai renoncé à faire l’inventaire de ces séances. Chaque semaine, j’accomplis les mêmes gestes. Je sonne, elle répond d’une voix pondérée, brève, ample, un peu sèche, je ne sais plus très bien. Ma psy est une star du Marais. Qu’on appuie sur l’interphone ou qu’on l’appelle, elle est toujours en consultation. Après l’ascenseur, j’active le deuxième interphone qui est l’ultime rempart avant la parole sacrée. La sphinge aux honoraires libres déclare :
— Salle d’attente.
Rien de plus. J’admire l’économie de moyens dans la langue, j’aime le minimalisme formel qui me fait gamberger dans une zone dangereuse de mon cerveau. Une fois passée la porte de la salle d’attente, j’hésite entre la rangée de droite et la rangée de gauche, je choisis celle de gauche, à cause du cœur. Le sol est en damier, noir et blanc. La pièce défraîchie gagnerait à être repeinte. Bien sûr, jamais je n’oserai m’entretenir de cela avec elle. L’interroger sur la peinture des murs ou ses vacances me semblerait plus obscène que lui montrer mes parties intimes. Tout ce qui touche à sa personne est tabou. La salle d’attente tranche avec la pièce cosy où elle reçoit ses patients. Sous un éclairage très léger, deux fauteuils club noirs se font face, à une distance protectrice de la folie. Le combat intérieur peut être verbalisé, mais souvent, j’évite d’évoquer les vrais problèmes. Je résiste à l’analyse de toutes mes forces, depuis le début. Un jour, un 6 décembre, elle sort de son silence et dégaine son bazooka :
— En l’absence de Paola, que se joue-t-il dans le vide ? C’est votre troisième année d’analyse et vous vous livrez peu. Vous parlez beaucoup des autres et si peu de vous.
— …
— Pourquoi laissez-vous autant de place à la séduction ? Êtes-vous une sex addict ?
Je paie. Je sors. Je vais pleurer sur l’île Saint-Louis.
Je maudis ces questions car mon analyste vise juste. J’ai besoin de ces rencontres pour remplir le vide laissé par Paola. Un bateau-mouche passe, des Japonais prennent des photos. Mes pleurs redoublent. Je comprends qu’après ces guerres humiliantes, plus rien ne sera comme avant. Rien ne détruit autant qu’aimer. Je me souviens des premières années. Paola que je récupère dans le sud de la France, en voiture. Paola qui prépare des clubs-sandwichs qu’on grignote au cinéma. Paola en maillot de bain sur la plage, les seins offerts au soleil. Paola en vacances, calme, reposée. Paola qui lit et écrit sur la terrasse. Paola qui jouit sous le ventilateur, dans une cahute en teck au fond du Laos. Paola qui s’énerve contre la société. Paola qui regarde d’autres femmes et les désire. Paola, c’est normal, le désir fout le camp, le mien joue avec mes nerfs. Au niveau des lombaires, dans la région du sacrum, je ne sens plus rien, je suis sciée. Le résultat de l’imagerie par résonance magnétique indique une anomalie transitionnelle de la dernière vertèbre. La jolie radiologue me dit :
— Vous avez de très beaux disques, blancs, bien hydratés, vous avez un magnifique rachis lombaire.
Ça me fait une belle jambe. Mon corps est désaxé.
Paola, tu ne veux plus de moi. Quelques jours après la séparation, je l’attends dans le bar d’un hôtel qui jouxte le théâtre où elle joue. Inutile de m’élancer, d’aller à sa rencontre, la ville entière porte des traces d’elle. Une femme entre dans le métro, son parfum reste suspendu dans l’air, c’est Poivre piquant, L’Artisan parfumeur. Collée à la baie vitrée du bar, je guette Paola. Elle finit par passer, mais elle n’est pas seule. Ses bras enlacent une fille que je ne connais pas. Elles ne me voient pas, elles s’embrassent, pleines de sève. Mon corps réclame les mêmes caresses. Mon corps se dévitalise. Je suis en mort cérébrale. Je veux effacer tes empreintes, la mémoire que j’ai de toi. Paola.
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