Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 18 sur 58

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Après l’amour

Hors de moi

J’ai exploré des zones de l’inconscient. Je suis allée dans des régions inconnues situées dans l’hémisphère droit du cerveau. L’hypnotiseur partage son cabinet avec deux ostéopathes, quai des Célestins, métro Pont-Marie. Il m’accueille dans un cabinet équipé d’un ordinateur, d’une vidéo surveillance braquée sur l’entrée et de deux grands fauteuils en cuir inclinables, avec repose-pieds.

— Bonjour, monsieur, je suis là pour régler un problème. J’ai un certain nombre de crises. Lorsque la parole fait défaut, mes pulsions se focalisent sur des objets saisis à la volée. Alors je frappe n’importe où, je casse des objets. C’est bête. L’autre jour, j’ai eu un bleu, un hématome à cause d’un coup de poing sur l’arête d’un meuble. La prochaine fois, que se passera-t-il ? Du sang en guise de décor sur les murs blancs du salon ? Chic ou kitsch ? Je ne sais que faire de mon corps tendu. Les tempes pilonnent mon cerveau. Je ne suis maîtresse de rien.

L’hypnotiseur est de taille moyenne, avec un léger surpoids. Il m’explique sa démarche, très didactique. Il prend des notes, il me fait parler, l’air de rien. L’hypnose est une dissociation entre l’esprit et le corps, une immersion dans la conscience. Je lâche prise, il m’emmène. Si l’hypnotiseur ne m’était pas recommandé par un ami, j’aurais une crainte physique, tant je me sens vulnérable pendant ce moment d’abandon. La séance commence par un petit questionnaire, je ferme les yeux.

— Dites-moi trois choses qui vous sont agréables.

— Le vélo, la mer, les voyages.

— Trois lieux aimés.

— Paris, La Rochelle, Bangkok.

— Un souvenir heureux.

— Mon permis de conduire. La joie, les larmes, pas les miennes. Celles de ma mère. La fierté de ma mère.

J’ôte mes lunettes, je les dépose sur le petit meuble blanc. L’homme m’emmène en voyage. Inutile de faire ses bagages ni de prendre l’avion. Ni carte d’embarquement, ni file d’attente, ni passage au duty free, ni taxi, ni hôtel, ni visites, ni plateforme touristique. J’arrive directement à Angkor. Les branches des fariniers mangent les temples, dévorent le minéral. Les pierres disparaissent sous les racines géantes. Je me promène dans les allées, j’escalade un temple. Il me dit :

— Lorsque vous êtes tout là-haut, faites-moi signe en levant un doigt.

J’obéis. Je parviens à la cime du temple millénaire, la lumière éclatante m’aveugle. Mes yeux s’habituent et je vois très loin un paysage sublime, une forêt qui plonge Angkor Wat dans l’ombre, un étang empli de nénuphars. La voix masculine me guide. Je continue ma promenade. Un bonze me salue, enveloppé dans son habit couleur safran. Je lui rends son salut. Je m’assieds, tout près d’un oiseau, plus gros qu’un moineau. Son plumage présente de jolis motifs. Je suis seule sur le site, je profite de l’instant. L’oiseau s’approche. Je me souviens du gâteau dans ma poche. Comment faire pour le sortir sans brusquer le petit animal ? Doucement, je sors le paquet. J’émiette la friandise. Il s’approche, mange un petit bout, minuscule. Je lui en donne encore. Je me fais discrète. Le lien est ténu. Je n’ai pas peur qu’il parte tant mes gestes sont doux et le gâteau semble délicieux. Je n’identifie pas exactement la sucrerie. Est-ce un gâteau de mon enfance, du riz à la banane enveloppé d’une feuille de bambou, ou s’agit-il d’un palet breton ? L’oiseau aime. Il est beau, gentil. Je fais de l’oiseau l’objet d’un culte mystique absent dans les métropoles occidentales où j’ai vécu. Mon cœur bat à tout rompre, tout en haut de l’Empire State Building, à la lisière de Central Park, à Sathorn Road, à Bangkok ou sur la tour Eiffel. Au cœur de ce mouvement où les yeux absorbent le bitume, je me sens vide. Les villes ont avalé ma conscience. L’hypnotiseur me conduit vers des zones de l’inconscient que j’identifie après coup. Ça se passe dans la partie droite, en haut du cerveau. Ça fonctionne à plein régime pendant trente-cinq minutes. C’est précis, ça me tire, ça me fait presque mal. Je ne vais pas en toute conscience dans cette région.

Près de l’oiseau, au milieu des bâtons d’encens qui se consument dans les temples, j’ai retrouvé l’Asie. Je me réconcilie avec moi-même, je redeviens végétale dans le minéral. Dans les bas-reliefs d’Angkor, je me recentre, hors de moi.

— Lorsque vous serez prête, me dit l’hypnotiseur, vous ferez un signe de la main. Vous suivrez ma voix et nous irons ailleurs.

Je sens qu’un long voyage m’attend. Je prends un bus de Phnom Penh à Chiang Rai, j’embarque dans un speed boat et remonte le Mékong en pleine crue. Au milieu des poules et des sacs de riz, je risque ma peau sur un longtail boat propulsé par un moteur de voiture bruyant. À hauteur de Phnom Penh, le Tonlé Sap est relié au Mékong sur des centaines de kilomètres. Les volumes d’eau produisent des courants violents. La mousson fait sortir de son lit une rivière boueuse qui se transmue en monstre menaçant. L’eau a presque recouvert la cime des arbres. Le capitaine de l’embarcation se fraie un chemin entre les branches, les crocodiles, les liserons d’eau et les bouteilles en plastique. Je flotte dans un paysage mélancolique de fertilité et de mort.

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