Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 14 sur 58

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Après l’amour

Ces corps-là

Je rencontre Gisèle pour un entretien sur les pratiques sadomasochistes. Je prépare une série de conférences à l’Institut sur le discours de l’amour et les pratiques corporelles à l’époque contemporaine. Je demande à la célèbre et sulfureuse prêtresse SM si cette pratique sexuelle est aussi répandue dans la bourgeoisie que dans les classes populaires. À la lecture du Carnet noir, je lui envoie un mot pour convenir d’un rendez-vous. Je veux la voir dans son environnement en Normandie et visiter le fameux donjon. J’aimerais découvrir les arbres que son mari a plantés dans le parc. L’entretien se déroule dans la salle de réception aux murs tapissés de glaces, puis dans le petit salon où se consume un feu de cheminée. La rencontre est délicieuse. On boit du vin. Elle m’interroge sur ma conférence. L’idée m’en est venue d’un cours donné par Foucault, alors jeune lecteur à l’université d’Uppsala. Longtemps, j’ai cherché ce texte, sans parvenir à le retrouver. Gisèle me parle d’un Foucault assez timide avec les femmes. Elle le rencontre lors d’une soirée où elle fait aussi la connaissance d’Hervé Guibert dont la grande beauté l’a marquée. Foucault avait parlé à tout le monde, sauf à elle, seule femme de l’assemblée. Ça l’avait vexée. De Foucault, elle répète ce que disent les livres d’Hervé Guibert. À la mort du philosophe, on a retrouvé dans l’appartement de la rue de Vaugirard des instruments destinés à ses pratiques sexuelles, veste en cuir ouverte, minishort à clous, combinaison en latex, accessoires pour bondage, poppers. Lors de ses séjours à San Francisco dans les années soixante-dix, Foucault avait fréquenté l’anthropologue queer Gayle Rubin, ethnographe des milieux sadomasochistes. Elle l’avait introduit dans le milieu. Gisèle me demande si j’ai lu Les Catacombes, temple du trou du cul de Rubin. Je comptais justement partir d’une lecture croisée de Rubin et Foucault pour introduire Hans Bellmer, Jacques-André Boiffard, Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus, Robert Mapplethorpe, Pierre Molinier.

— Puis-je voir la chambre de tortures décrite dans votre livre ?

— Vous pourrez voir le donjon, ma chère, à condition de participer à nos rituels.

Le ton est ferme, infiniment cordial. Au-dessus des lunettes, le regard bleu s’intensifie quand elle rit. Je décline l’offre. Dans sa maison perdue en Normandie, Gisèle échoue à m’initier au SM. Quelques jours plus tard, elle m’invite à une séance d’observation, à Paris. La romanesque petite dame me donne rendez-vous sur les quais de Seine pour une cérémonie très particulière.

— Je vous présente Joyce, mon amie et esclave sexuelle.

La ravissante femme s’ennuie dans les beaux quartiers et préfère les nuits coquines du club « Cris et chuchotements ». Gisèle et Joyce forment un duo fantasque, inattendu. Gisèle scénarise chaque séance. Le corps de Joyce sert d’objet d’expérimentation, avant la réalisation des grandes scènes de groupe. Aucun détail ne lui échappe, pas même le plaisir. Le sadomasochisme est une pratique intellectuelle qui requiert un sens de l’écriture, une maîtrise de la scénographie. Le temps d’une nuit, je deviens voyeuse, mon Leica au cou. Les parois des quais en pierre blanche abritent le dispositif de leurs frasques. Les bateaux avancent, munis de projecteurs puissants. Sur les berges et sur l’eau naît une scène de théâtre éphémère. Les passagers forment une foule aquatique, on se targue d’avoir un public de touristes. La culture pour tous ! Ils glissent. Ils regardent. On voit leur gueule éberluée. La distance et la Seine sont des remparts. Les spectateurs ne peuvent ni intervenir ni toucher les corps. Pris dans une mécanique voyeuriste, ils deviennent des personnages de fiction. Ils n’ont aucune prise. C’est inédit. Les inconnus sont actants d’un tourisme sexuel. L’éclairage illumine les bâtiments classés de la Rive gauche, puis se dirige pleins feux sur les corps dénudés. Sur l’autre rive, derrière le bras d’eau, l’Académie française nous regarde. La maîtresse de cérémonie a dégoté pour la soirée une femme très belle. Elle a les yeux bandés. Une dizaine de femmes lui donnent de petits coups de badine, la pression aléatoire accentue les cris. Elle est ensuite léchée de la tête aux pieds. Le cercle féminin l’entoure, lui colle des claques sur les fesses, caresse la peau superbe, dispose sur les tétons un instrument de torture et de plaisir, une pincette en fer qui arrache à la jeune beauté des cris rauques. La scène continue. Mon regard dévie sur une grosse femme blonde, à bord d’un bateau. Elle est témoin de la cérémonie, sans y avoir été invitée. Sa bouche grande ouverte traduit la surprise. La salive qui s’échappe des lèvres dit-elle l’envie ou le dégoût de l’extrême intime ? La scène, tenue secrète dans l’espace de la nuit, marque la fin d’une chasse. Il y a une heure, la proie a été lâchée dans un jardin de la ville. Les autres l’ont capturée, déshabillée, tourmentée. Le jardinier en chef, grand admirateur de Gisèle, lui a prêté le lieu. Je photographie la dernière séquence. J’éprouve un plaisir clandestin, ancrée dans un lieu extraordinaire et une temporalité orgiaque. Le scénario est audacieux, la beauté de la scène, irréelle.

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