Après l’amour
Le dernier métro
Je devais oublier Delphine. Arrêter de passer en boucle les parties de son corps. Échapper à ses fantasmes, refuser d’être plus longtemps son plan cul. Delphine et moi sommes liées par un protocole. Je n’ai pas le droit de l’appeler, mais dès qu’elle se manifeste, je dois, toutes affaires cessantes, me pointer chez elle. Je suis son esclave sexuelle. Delphine ne veut rien construire avec moi. Ça ne l’intéresse pas. Elle désire juste baiser et jouir. Elle a un tas de scénarios tordus et filme nos ébats.
— Comment veux-tu que je m’engage ; je suis déjà ailleurs. Et puis, c’est bien comme ça, chacune y trouve son compte, non ?
— Je ne veux pas l’aumône.
Les événements se présentent encore mal ce soir-là. Elle m’appelle. C’est ma soirée bien-être, masque et peeling. Le grain de sa voix est dense, plein. Je la soupçonne de jouer avec une tessiture grave qui me retourne les entrailles, me fait chavirer. Je déteste cet ascendant, je succombe, comme si la fêlure était érotisante. Je me méprise.
— Viens ce soir, viens maintenant. J’ai laissé la porte ouverte. Je t’attends.
Mes résolutions ressemblent à du papier de soie qui se froisse en plein vent.
— Laisse-moi enfiler des vêtements et sauter dans un taxi.
— Laisse aux professionnelles le soin de t’enfiler.
Elle a raccroché. Ce soir, je serai son objet sexuel ou inversement, je ne sais plus très bien. Je me débarrasse du masque à l’argile sous une douche brûlante. Je suis déjà excitée. Dix minutes plus tard, je me maquille dans le taxi qui file vers l’est de la ville, rue des Envierges, dernier étage. Je suis abonnée aux derniers étages. J’appelle l’ascenseur. La porte est entrouverte. Un rai de lumière filtre de la chambre. Delphine apparaît. Je connais ce regard. Il me perd et m’abîme. D’un geste, elle me fait venir près d’elle. Nos lèvres se mélangent, la salive obstrue la respiration. Le sexe est goûté, fort, tout de suite. Le corps s’épuise dans le désir pur. Elle gémit sur le lit, elle crie :
— Ne t’arrête pas. Plus fort, lèche plus fort, oui, comme ça.
J’ai une crampe à la langue, je vois des étoiles, j’avale le corps qui jouit dans ma bouche. Harnachée du godeceinture, je la baise sans relâche. La caméra tourne, le point rouge clignote, il faut changer la bande. Il est minuit et trente minutes.
— Attrape le dernier métro, je dois me lever tôt. Claque la porte derrière toi.
J’aurais aimé dormir ici, rester dans les draps blancs, mais l’ordre est sans appel. Delphine est metteur en scène et traîne une réputation tyrannique, autoritaire. Elle s’impose, elle exige, elle ne s’adapte jamais. Vexée, j’obéis. Je la regarde à peine, claque la porte. Le taxi fait le trajet inverse. Salope.
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