Après l’amour
Nuit de violence
Ça se passe la nuit suivante. J’entends son souffle embué d’alcool. Sandy m’a invitée à une soirée chez elle, avec un couple d’amis. Marie adore la cuisine, Pierre a une passion pour les liquides, comme elle. Sandy a commandé des plats thaï chez le traiteur. Du riz parfumé, un poulet au coco, un consommé à la citronnelle et aux herbes aromatiques. La coriandre, la menthe, la ciboulette et l’oignon vert sont finement coupés. Les piments oiseaux, distillés dans la préparation, produisent assez vite leur effet. L’alcool aidant, la soirée d’été glisse. La sauce de poisson assèche les bouches, le vin réveille les pulsions archaïques. Sandy et Pierre descendent plusieurs bouteilles de vin. Rosé, rouge, tout y passe. L’alcool bu, ils rient, s’esclaffent, dansent collé serré sur des basses techno. Le bruit éclate dans les tympans. Ils remontent de la cave du vin espagnol. Une caisse de casa castillo las gravas 1992. Ils boivent. Ils dansent. Sandy pose sur moi un regard veule. Je ne sais pas ce que je fais chez elle. Ce regard me fait honte, il me donne envie de la gifler. Je garde le silence. Aucun son, aucun reproche ne sortira de ma gueule blessée. J’attends. J’observe le spectacle de la décomposition. Ils dansent toujours. Ils se prennent par la taille, la main. Vont-ils gesticuler longtemps au milieu du salon ? Marie et moi sommes assises sur le canapé, silencieuses. Ils se tournent vers nous, se désenlacent, prennent conscience de leur scénario déplacé.
— Viens danser ! Bon sang, ce que tu es rabat-joie, s’exclame Sandy.
Elle dégote une bouteille de marsala. Ils ingèrent soixante degrés d’alcool. Sandy chancelle. Je laisse faire. Marie me parle doucement.
— Arrête de t’inquiéter, laisse-les. Ils ont trop bu.
Je garde mon calme. J’écoute sa voix posée, ça me fait du bien. Ma colère se transmue en tristesse. J’ai le sentiment d’être piégée. Je pourrais m’échapper. Fuir. Prendre mon vélo dans la nuit. Trimbaler la chaîne, le panier en acier, les roues, le guidon, tomber sur l’asphalte. Je pourrais prendre un taxi. Je reste. J’affronte. J’en apprends un peu plus sur Sandy. Marie veut rentrer. Pierre refuse.
— Avec Sandy, on veut aller danser !
Marie pose la veste sur le dos de Pierre. Sandy les accompagne dans la cour. Avant de claquer la porte, elle me jette un regard mauvais. Je vais dans la chambre. J’ai peur de cette femme. Ce soir, le ciel est en deuil. Aucun bruit ne monte de la ruelle qui, comme une caisse de résonance, laisse filtrer jusqu’aux étages la voix de jeunes zonards. Un seul bruit retient mon attention. Une seule forme. Le ronflement de Sandy, affalée sur le paillasson. Dans le judas, j’aperçois un bout de pied, une masse informe. Je n’ouvre pas au corps. Dans le silence de cette scène irréelle qui m’éloigne de toute forme d’affection et d’humanité, la détresse m’empêche d’agir. Une étrangère entre dans l’appartement, va dans la cuisine, s’installe au coin de la table et boit. Elle arrache d’un mouvement sec un gobelet en plastique.
— Arrête de boire, tu me fais peur.
Le regard moqueur fait barrage aux mots. Elle me fixe, l’air hagard. Elle pleure dans mes bras. Je la console. Je ne veux pas de ça. Je me dirige vers la porte. Elle me pousse. On se bat. On s’empoigne. L’alcool quintuple sa force. Elle me tord le bras, les doigts. Je la pousse. Je nous vois dans la baie vitrée. J’ai besoin d’aide. Mon âme est bleue. Je m’arrête, choquée. Elle suspend tous ses gestes, regagne sa couche, comme un chien. La scène me plonge dans l’effroi. Quelque chose s’est passé. C’est irréversible. Quelque chose a tourné. Je n’arrive ni à rester ni à partir. Me reviennent en mémoire les mots de Deleuze et Guattari : « On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. » Je suis devenue une ligne, une flèche abstraite, une statue. Je suis sans territoire propre. Le bras de fer est perdu d’avance. C’est la fin et il n’y a plus d’armes pour lutter. Sandy aime le début et ne supporte pas la fin, j’ai horreur du milieu. Coincée entre quatre murs, je calme l’angoisse qui enserre ma gorge. Je ne suis ni au bon endroit ni avec la bonne personne. La situation est humiliante. Mes larmes redoublent ; je me souviens de Paola qui venait me chercher quand je m’enfermais dans les toilettes pour pleurer. Elle finissait par me prendre dans ses bras, ça s’arrêtait aussitôt. Tout redevenait calme. Sandy me laisse pleurer sur le carreau de sa salle de bains. Avant de quitter son appartement, je jette à la poubelle les fleurs offertes la veille, les pétales gisent par terre. J’éprouve l’urgence de détruire les symboles, briser toute forme de lien. Plus rien ne résiste. Je quitte l’appartement de cette furie. On ne se revoit plus.
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