Après l’amour

Agnès Vannouvong · Chapitre 40 sur 58

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Après l’amour

Voyage de presse

TGV. Gare de l’Est. Rendez-vous au bout du quai. Les journalistes réunis, le train part pour le Fonds Régional d’Art contemporain de Lorraine, à Metz. Ce voyage de presse réunit des journalistes qui s’intéressent aux processus de déconstruction des schèmes familiaux. Je devine les blessures, autour de l’exposition « L’infamille ». Je retrouve mon amie Myriam. À quelques mètres de là, une brune se démarque des autres. Son regard bleu acier se pose sur moi. Elle sourit et tourne la tête, comme un papillon. Elle a la vingtaine.

— Pour qui écrivez-vous ?

— Différentes revues.

Je n’en saurai pas plus. On discute, une petite troupe se forme, les conversations se mêlent. J’observe les codes, les vêtements, les chaussures, le langage. Surgit un trentenaire bobo un peu dépressif et efféminé. Il porte une moustache très fine, un jean de marque, une veste en cuir. C’est l’attaché de presse, il nous donne nos billets de train. Mon corps est présent, au milieu des inconnus, mais je flotte. Je ne me sens d’aucun groupe, d’aucune appartenance. On arrive. La commissaire de l’exposition insiste sur la force politique du message, elle veut laisser la parole aux artistes femmes. L’exposition est très réussie. Entre installations vidéo et photographies, les thèmes dérangeants s’agitent entre ces murs centenaires, l’inceste, le désir de tuer la mère, le père, la sœur, le frère. Tout y est. Myriam s’assoit près de Lise au déjeuner. J’écoute vaguement leur discussion. Au dessert, elles évoquent leurs préférences sexuelles.

— J’aime les hommes, mais un peu moins aujourd’hui, glisse Myriam.

Lise rit. Elles se draguent légèrement. Le ton devient gourmand. Myriam s’épuise à lui plaire. Il y a un peu d’humidité dans l’air de Metz. Dans le TGV du retour, je suis assise avec Myriam et Lise dans le carré. Une autre journaliste occupe le quatrième siège. Elle m’a souri toute la journée, on ne s’est pas parlé. Elle semble timide, avec son allure juvénile.

— Bonjour, Clarence Dambre, je travaille pour Le Monde. J’écris sur l’art, la culture.

La discussion va bon train. On se découvre toutes les quatre des affinités. Clarence est l’auteur d’un livre sur les transsexuels et les transgenres. Le charme de Clarence agit comme un aimant, grâce à la douceur, aux étoiles dans les yeux. On parle de l’exposition, des liens de filiation, de la généalogie, de la famille. Je l’interroge, l’air de rien.

— As-tu des enfants ?

— Oui. Je vis avec mon ami.

Ami ou amie. À l’oral, tous les doutes sont permis dans la langue française. Le train arrive gare de l’Est.

— Où habites-tu ?

— Stalingrad, en face du bassin de la Villette.

Je vois. J’imagine un intérieur reposant, baigné de soleil, une vue sur l’eau, du parquet, une déco soignée, des couleurs chaudes, les meubles chinés. Dans la cuisine, un bol de noix et des raisins secs bio. Myriam et moi sortons de la gare. Clarence est partie en me regardant une dernière fois. Lise a disparu. Myriam et moi continuons à glousser comme des adolescentes. On a fondé ensemble Immobile, un magazine d’art contemporain qui peine à se vendre et survit grâce aux abonnements, aux subventions. Personne ne se paie, mais l’équipe soudée ne ménage pas ses peines. J’entre le mail de Clarence dans ma nouvelle liste de contacts. J’attends le lendemain pour lui écrire et ressasse ma propension à tourner en rond, lorsque quelqu’un me plaît. C’est insupportable. Vers dix heures, je ne tiens plus.

— Chère Clarence, j’ai deux invitations pour Le Lac des cygnes au Châtelet. Te revoir serait un plaisir.

Je clique, j’envoie le message. Je relis, je me maudis, la phrase finale est trop équivoque. Elle sera effrayée. Le choix de l’opéra me semble ridicule, mais il n’y a rien d’autre à l’affiche. Je fantasme sur la coupe de champagne à la terrasse du Châtelet, je me suis trop précipitée, je me suis laissée aller. Quelque chose a basculé. J’attends une réponse, les yeux rivés sur l’écran.

— Ton invitation est très gentille, mais je ne pourrai pas faire garder ma fille et mon ami est de permanence.

L’ami est-il pompier, médecin urgentiste, plombier, dentiste, gynécologue, psychiatre, concierge, bénévole à SOS Suicide ?

Il n’y a rien à répondre. J’appelle Myriam. Elle décrète que c’est tout à fait le genre de femme qu’il me faut. Paola et Sandy se sont éloignées de mon esprit, je vais mieux. Elles resurgissent parfois, comme une flèche, une lame de fond. Parfois, j’appelle Paola pour lui dire combien je souffre. Elle ignore mes appels. La dernière fois, elle répond :

— Pourquoi ne commences-tu pas ton travail de deuil, pourquoi refuses-tu de grandir ?

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