Après l’amour
La Versaillaise
Edwige se fait appeler « Vodka pomme » sur le site. Après quelques échanges, elle m’invite rapidement à boire un verre. Pourquoi refuser ? Je vais au rendez-vous après une réunion que préside notre directrice aux allures de vieille goudou en manque de sexe. Yvonne s’habille en vert ou en bleu, et parfois les deux. Elle n’a pas d’âge. Elle fait partie de ces femmes aux allures de bonne sœur, amnésiques de leur corps. Elle rend la vie insupportable aux autres femmes qui sont en général plus jeunes et séduisantes. Yvonne les surcharge de tâches administratives et de comptes rendus de réunion. Elle s’assure ainsi que l’ennui collectif chemine fermement vers une dépression latente. Chacune moisit dans son bureau, avec un vague désir de se pendre. Je contemple le spectacle de cette femme en lutte avec le monde, vautrée dans un pouvoir de pacotille. On attend tous qu’Yvonne crève. Nul n’a été autant haï à l’Institut. Je valide le programme d’un colloque obscur où personne ne viendra. Peu de gens s’intéressent au groupe de recherche que dirige Yvonne. A priori, l’axe de l’unité est interdisciplinaire et transchronologique, mais Yvonne s’en fout.
Elle est historienne de l’art, spécialiste de l’Antiquité. Elle méprise les autres disciplines, les autres périodes. Elle a fait sa thèse sur les pantomimes victorieux dans l’Antiquité tardive.
Personne ne comprend son jargon et personne n’ose le lui dire. Elle s’est fâchée avec les derniers récalcitrants et autres momies qui, au colloque à Rome, sur les hauteurs du Colisée, se sont juré de lui faire la peau. Intellectuellement parlant. Yvonne Poutine clôt la réunion sur fond de guerre froide. Je file dans le Marais pour rencontrer Edwige. Cette petite activité sentimentale et sociologique révèle l’excès et la vacuité de la quête amoureuse. Edwige aurait pu être éleveuse de vaches laitières. L’appellation d’origine contrôlée est sa spécialité. Ça vous pose une femme. Dites-moi votre nom et je vous dirai si je peux vous présenter Bonne Maman. Edwige me glisse, dans un souffle lascif :
— Je suis catholique, diplômée de Sciences-Po. J’habite au-dessus de l’appartement familial, à Versailles. Et crois-moi, ce n’est pas discret pour s’envoyer en l’air, l’insonorisation est détestable.
Respiration profonde, moue boudeuse, geste hystérique qui fait frétiller la gourmette or, au-dessus de la tasse de thé.
— Le dimanche après-midi, j’accompagne Bonne Maman aux courses, à Chantilly ou à Longchamp. Je suis bonne cavalière ; j’ai appris à monter avant de marcher. Ah oui, j’oubliais, je suis membre exécutif du prix de Diane. Reine des amazones, voilà, tu sais tout !
Edwige est directe. Elle me prend la main, regarde mes bijoux, mon allure, évalue la valeur de mes fringues. Je reste silencieuse. Ça ne la gêne pas. Je suis son public d’un soir.
— Je t’ai parlé de mon sujet de recherche ? (Silence prolongé.) J’écris une thèse sur le rôle de la religion dans le conflit israélo-palestinien. En tant que catholique, mon point de vue est partial. À la maison, on est un brin fondamentalistes, c’est la messe tous les jours, on prie pour la paix et l’amour, mon oncle est au Vatican, mon père est diacre. J’admire la puissance américaine, surtout George W. Bush qui a su mener des guerres utiles pour christianiser le Moyen-Orient. George et la colonisation de l’Irak, George et l’héroïsme en Afghanistan ! C’est autre chose que le théâtral yes we can. Obama n’a pour lui que sa couleur et les rêves échoués de Martin Luther King. À Versailles, je connais des gens proches de groupuscules américains prolife et anti-muslim. Ils veulent la peau de Barack. Personnellement, je ne suis pas si radicale, juste pro-américaine, pro-Jésus et pro-goudou !
— Il y a un pro en trop.
— C’est très sérieux ! Je ne te cache rien ; tu peux juger sur pièces. (Silence prolongé.) Bon, j’avoue, je t’ai googlisé. Ton parcours est intéressant. Toutes ces conférences dans le monde entier… On va chez toi ?
— Je vote à gauche. Je ne couche jamais avec l’ennemi. Je ne peux même pas copiner avec des sympathisants de l’UMP. C’est contre mes principes.
Elle baisse les yeux. À ce moment, précisément, je sens une fragilité dans les paupières qui clignotent plus fort.
— Tu sais, entre la politique et religion, il y a aussi de la place pour le sexe. Toujours pas envie ?
— …
Elle a l’air déçue. Elle poursuit sa logorrhée avec mauvaise foi. Surgit alors le moment où la charge de racisme ordinaire explose. Le chapitre faits divers et philanthropie.
— On a une femme de ménage philippine et un jardinier kurde. On leur donne nos vêtements usagés, ils les envoient à la famille. On crée de l’emploi, mais il faut constamment surveiller, tu comprends. Mes parents sont vieux maintenant. On a beau avoir de l’argent, faire partie d’une caste, il suffit d’une minute de relâchement et tout fout le camp. Les vols, les crimes, ça arrive si vite…
Edwige sait doser ses effets.
— As-tu déjà participé à la Gaypride ?
— Les luttes LGBT, la politique des identités, c’est bon pour les communistes ! Je n’ai jamais connu l’homophobie. En fait, je suis au fond du placard, donc au-dessus de tout soupçon. L’absence de contrariété est un gage de paix, disait Beau Papa.
Rien ne déborde chez Edwige. Les apparences sont propres, lisses, nettes. Entre le bois de Boulogne et Roland-Garros, la vie a gommé toutes les aspérités. Il ne manque aucun bouton à la chemise, pas de trou dans la chaussette, aucune tache sur le chemisier Cyrillus. Mais à l’intérieur, ça cogne dur, ça bout, ça bouge, ça chauffe.
— J’ai de l’estime pour le parcours de Bush car il a utilisé sans complexe ses réseaux pour accéder à la fonction suprême. Moi, grâce à Science-Po, je me suis connectée aux lobbys gays.
— Si je comprends bien, tu n’aimes pas les ghettos, sauf si ça permet de garnir ton portefeuille.
— On se comprend parfaitement.
L’œil est languide. Je frissonne. Je ne peux pas rester plus longtemps avec une fille qui se fait appeler « Vodka pomme » sur un site de rencontres. Je fais ce qu’il y a de mieux. Je paie. Je pars. Edwige ajuste son col Claudine, son pantalon en velours, boutonne son blouson vert, il s’agit de ne pas prendre froid. Elle serre contre elle son sac Lanvin, il ne manquerait plus qu’elle se le fasse piquer dans le métro par un grand Noir.
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